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rait à fortifier, à prolonger une divorsioii iitili' ; de plus, elle aurait l'avantage de créer entre l'Empereur et la Porte un état de suspicion et d'iiostilité latente, de provoquer des difficultés, des discussions d'où sortirait tôt ou tard la guerre : c'était encore pour la France un moyen détourné d'engager la Turquie dans sa querelle, en ne paraissant s'intéresser qu'au sort d'une nation opprimée et chrétienne.
On voit que de pièces diverses embrassait notre jeu. avec (lucl soin il calculait, mesurait, combinait leur marclie. Tandis qu'au JNord la Suède détournait le Hoiienzollern de nos frontières en l'attirant sur elle, la Pologne recevait pour première mission d'épauler les Hongrois sur leur droite : son intervention en leur faveur deviendrait plus active à mesure que son propre différend avec la Porte irait s'aplanissani, et ('(•lail en ce point que les deux afl'aires remises aux soins de Nointcl se liaient l'une à l'autre. Derrière la Hongrie, la Transylvanie apparaissait, cl derrière elle, la Turquie, lourde machine de guei're qui devait se mettre en branle par contre-coup, par action réih'xe. au besoin sous une pression légère et inaperçue, sans que la {-"raiicc eût l'air d'y loucher. Pour faire concorder tous ces mou\enients, les postes diplomatiques échelonnés par nous depuis SlocUiiolni ju.<qu'à Constanlinople, ambassade en Suède, and)assadc en Pologne, agence de Transylvanie, missions très secrètes étabhes auprès de Tekeli et de ses partisans, ambassade en Orient, auraient à se soutenir nmtuellenient. à s'avertir, à se concerter : chacun d'eux avait sa consigne spéciale, sa lâche nettement délimitée; mais leurs efforts individuels devaient converger au Init commun, et si la trame de nos entreprises se resserrait particulièrement entre la résidence de Sobieski et les campeiuents hongi'ois, le mai'quis de Xointel en tenait l'un des l)Ouls.
Dans la fonction ([ui lui était assignée, il déploya luut son zèle. Comme la cour ottomane résidait toujours à Andrinople, il se mil en correspondance avec le vizii'. auquel il adressa d'amples mémoires, nourris de faits et de déductions, remontrant tous les avantages d'une réconciliation avec la Pologne Les députés
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hongrois trouvt'renl en lui un introducteur et un répondant; pendant leur passage à Constantinople, il les aida de sa bourse, de son crédit, de ses avis. 3Iéme, dépassant ses instructions, il incitait les Turcs à se déclarer d'emblée contre l'Empereur; mais il avait soin de faire connaître au Roi que cette démarche pouvait se justifier aux yeux de la morale la plus orthodoxe. Son argument était celui-ci : la trêve conclue entre l'Empereur et le sultan après la bataille de Saint-Gothard expirait dans quelques années; selon toute vraisemblance, elle ne serait point renouvelée par les Turcs; en poussant ceux-ci à une prise d'armes immédiate, on ne ferait qu'avancer une rupture ini'vitable, et Nointel concluait : « Je suis convaincu qu'en conscience on peut susciter à l'Empereur une guerre (ju'il doit avoir (1). » Enfin, pour abréger les lenteurs qu'entraîne toujours une négociation par écrit, il jugea expédient de faire parler au vizir et lui dépêcha un secrétaire de conliance, M. de La Croix, avec une longue instruction, où tous les points à traiter étaient fortement indiqués.
La Croix courut diligemment à Andrinople et y arriva sans autre accident qu'un coup de lance à l'i'paule, porté par des brigands qu'il avait rencontrés en roule; c'était aventure commune en Orient. Le vizir ayant consenti à formuler des propositions de paix, notre émissaire les recueillit et ne balança pas à les poricr lui-même en Pologne. 5lalgré la saison mauvaise, à travers les frimas et les boues, il se risfjua au del.à du Danube, fit une pointe en Transylvanie etatteignitsur le Dniester le camp (hï SobiesUi, où toute la Pologne paraissait rassemblée. Les « manières rustiques de cette cour tumultueuse (2) » l'étonnèrent un j)eu. Il rapporta au vizir des contre-propositions, retourna ensuite auprès de son chef et fut encore réexpédié deux fois à Andrinople; l'ambassadeur et son agent ne perdaient aucune occasion pour ressaisir et renouer le fil sans cesse rompu de la
négociation.
(i) -Ndintel à l'omponnc, Hijanvicr 1G70. (2) Juiii-.idl manuscrit </(- Lu Croix.
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C'est qu'en vérité les Polonais étaient pour nous d'incommodes clients. Ils montraient à la fois de la précipitation et de la roideur : leurs démarches peu mesurées, leurs fausses manœuvres contrariaient nos efforts. Les ministres de la Porte restaient superlativement orgueilleux, tenaces, pleins de mépris pour leurs adversaires. Puis, leur manière de traiter compliquait tout. Comme s'ils eussent craint qu'on les accusât d'obéir aux suggestions d'une puissance infidèle, ils ne recevaient notre envoyé qu'en caclielte, dans des jardins écartés, sans autres témoins que « des valets sourds et muets (1) ». S'ils se laissaient approcher parfois en quehjue endroit retiré de leur « sérail », c'était avec des précautions extraordinaires. Pour arriver à eu.x, il fallait se glisser par d'obscurs et tortueux couloirs, traverser un labyrinthe.
Dans ces régions étranges, machinées comme un palais de féerie, pleines d'apparitions et de surprises, La Croix avait pour lil conducteur le médecin grec Mavrocordato, premier drogman de la Porte, successeur de Panaiotti. Un jour qu'il avait été mandé chez le liioya : « Je trouvai, écrivait-il, dans l'antichambre Mavrocordato, leipiel, an lieu de m'introduire dans la chambre des audiences publiques, frappa aux guichets d'une armoire qui s'ouvrirent par dedans, et il s'apparut à nous un spectre vivant et affreux (c'étoit un eunuque noir j)arce ([u'on nous introduisoit dans un appartement secret) ([ui nous conduisit, par une galerie éclairée seulement d'une petite lampe, à une porte fermée de plusieurs serrures, qu'il ouviût a\ ec autant de tintamarre qu'un geôlier — et me prenant par la main me mena, suivi de Mavrocordato qui me lenoit de l'autre, par un passage étroit, long, sans lumière, et avec autant de silence que si nous avions été dans l'antre de quelque oracle, à une petite chambre en dùnie très superbe, dorée et incrustée partout jusques au dedans et au foyer de la cheminée de carreaux île porcelaine de la Chine de toutes couleurs, et magiiifîquement
(\i Journal nidnnxfrit (h La Croix.
ISS LES VOYAGES l)V MARlJllS llK NuIMKI.
meublée de lapis de Perse à fond d'or et de eoussins de riiérne semés de perles; elle étoit éclairée d un gros flambeau de cire blanche, posé au milieu du sofa dans un chandelier d'argent fort
massif Le Liaija. qui étoit assis dans un coin de son sofa, se
leva et me mit à sa droite, et Mavrocordalo en face sur ses genoux, et lit retirer cet eunuque, qui nous enferma (1). »
L'entretien roula d'abord sur des généralités. Finalement le l.iayd, mis en coniiance par quelques bouteilles de vin d'Espagne et d"« eau-de-vie raffinée (2) », dont La Croix avait eu soin de se numir, abonda dans notre sens. A 1 entendre, il n'était que temps pour le suidime empereur des Ottomans d'embrasser notre cause, de terminer au plus vite avec la Pologne et de se mettre en guerre contre le « César d'Allemagne « ; mais ces paroles exprimaientelles les intentions véritables du vizir? Celui-ci, lorsqu on parvenait à l'aborder, disait qu'il fallait laisser aux grandes affaires le temps de mûrir et recommandait ;t La Croix de ne point s'impatienter « à la mode des Français (3) ».
En fait, Kup.uiy avait trop de llair pour ne pas sentir qu'entre le royaume très chrétien et la Subhnie Porte une solidarité d'intérêts existait, fondée sur un péril commun; la maison d'Autriclie, rivale des Bourbons, ne demeurait-elle pas l'ennemi principal de la Turijuie'? Seulement, sa linesse perçait notre jeu : il comprenait tpie la France voulait se servir des Turcs sans se compromettre avec eux. en les traitant à la façon de ces auxiliaiies suspects que l'on recherche dans les moments de crise, quitte à les renier et h les répudier ensuite. Sa fierté repoussait pour son pays un tel rôle : il en sentait d'ailleurs le danger et craignait cpu' le Roi, après a\oir mis bi rnr(|uic on mouxcment, après avoii- utilisé ses services, ne signât la paix sans elle et ne la laissât exposée à de redoutables atteintes, .\ussi. lorsque, après beaucoup d'atermoiements, il consentit à parler net, ce fut pour mettre en avant la question des garanties; offrant plus que
il) Journal inaïui.vrit île l.a Croix
(2) Ibid.
(3) Ibid.