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de lance et de sabre, l'ahaltre avec le canon, non le faire reculer. La lettre d'un officier turc à son fils, transmise par Nointel, s'exprime ainsi : « L'infidèle est si constant dans le feu comme dans les autres armes que, lui abattant un l)ras, il prend la piipic avec l'autre main, de sorte qu'il ne s'est jamais vu des infidèles qui résistent tant au combat. »
OCCUP.\TIO\S AliTISTIQL'i:S Kï L ITT K II A I U E S .
Nointel s'était donné une autre mission, celle de faire connaître au lloi, à la cour, à la France, au monde, les pavs ([u'il aA'ait parcourus et ceux où il résidait. Ecrire en une suite de mémoires une description complète du Liîvant, endirassant le passé et le présent de ces siu'prenantcs régions, énumérant les ruines grecques et romaines qu'elles conservaient, dressant l'inventaire de leurs ricliesses d'art, puis, à ces renseignements d'un si haut pi'ix pour la science, ajoutant un tableau brillant de la civilisation maliométane ou plutôt de cette barbarie somptueuse., de ses splendeurs, de ses didormités, tel était le pi'ojet qu'il caressait de longue date et dont il se plaisait à entretenir le ministre.
Son vovage lui avait mis en main les principaux (déments de son travail. Dans cette tourm-e, il s'était formé un immense dossier de notes et de do(;unients. Depuis, si le temps lui avait manqué pour démêler et ajuster ces matériaux, il continuait à en amasser d'autres. Il s'était remis à observer Constantinople, poussait des pointes dans le voisinage, étudiait nolannnent les îles des Princes et leurs curieux monastères. Le tableau de la capitale et des lieu.x en\ironnanls devait précéder sous sa plume celui des provinces.
De plus, connue il n'avail pu. au cours de son voyage, tout
|'.)i> LES VOYAGES Iil MAlîijL IS HE NULMEE
\oir et tout approi'omlir par hii-mèmo, il entendait poursuivie son enquête par procuration et l'étendre niènio à des contrées oii il n'avait point pénétré. Les consuls de France, les missionnaires latins seraient ses coopérateurs : à tous, il avait mandé de lui adresser des mémoires sur les lieux de leur ressort, des notices topographiques, géographiques, historiques, pittores- (|ues, des détails sur les productions du pavs, sur les hahitants, sur le gouvernement, sur l'état des antiquités; il prétendait que nos agents se transformassent, pour son bon plaisir, en peintres de mo'urs, en explorateurs, en archéologues, et répartissait entre eux la besogne. Grâce à cette division du travail, on aurait, sur toutes les parties de l'empire, le témoignage des hommes les plus informés : chacun d'eux apporterait sa pierre au grand monument.
Ainsi compris, l'ouvrage aurait la valeur et l'attrait d'une révélation. Sans doute, des cette époque, les descriptions du Levant abondaient : point de voyageur qui ne se crût obligi' de consigner ses impressions par écrit et de les comnmnii|uer au public. Mais pourrait-on comparer ces récits superficiels et souxent suspects à l'œuvre longuement méditée d'un ambassadeur, c est-àdire d'un voyageur mieux placé qu aucun autre pour bien voir, pour observer à loisir, pour j)énétrerle secret des hommes et des lieux, et qui se serait fait assister dans sa lâche par tout le personnel des consulats et des missions?
Une relation de vovaae s'acconipasne nécessairement d'inumcs et de figures. Nointel n'entendait pas dérogera celte règle, mais nous savons qu'il avait en (oui la passion de faire grand. Aussi rêvait-il pour son oHivre une illustration hors dt> pair, sans précédent, digne à la fois du sujet et de l'auteur. Au lieu d'estampes et de vianeltcs. ce ne serait rien moins (lu'une ualerie de tableaux. Exécutées à Constantinople par d'habiles artistes, ces peintures seraient envoyées en France au fur et ;i mesure de leur achèvement; olfertes au Roi, proposées dans ses châteaux à l'admiration des siècles futurs, elles fourniraient aux pi-incipaux passages du récit un commentaire prcs(pie vivant.
LA DISiiHACE 193
Noinlel s'avisa donc d'installer à lambassade un véritable atelier de peinture. Dès son retour, le seul peintre que la mort de Ronibaud-Faidiierbe lui eût laissé, l'artiste liamand qui l'avait accompagné pendant tout le voyase et (|ui avait dessiné notamment les marbres d'Athènes, s'était occupé à mettre au net les innombrables croquis rapportés, à en tirer des tableaux. Mais la tâche était lourde, écrasante: un seul homme y succomberait : à tout pri.x. il fallait du renfort. Xointel eut la chance de découvrir encore un peintre à Constantinople et de se l'adjoindre : c'était le troisième qu'il employait depuis deux ans.
Ce dernier semble bien avoir été Jacques Carrev (1), auquel on a de nos jours attribué par erreur les dessins du Parthénon. Natif de Troyes en Champagne, Carrev était élève de Le Urun. Grand maître des arts à la cour de Louis XIV, Le Brun s'occupait alors à orner et à peindre les palais royaux : pour cette immense entreprise, il sentait le besoin de recourir à toutes les sources de l'art décoratif. Carrey paraît avoir été envové par lui à Constantinople pour y relever des motifs d'ornementation, pour rapporter des dessins el des « calques » qui serviraient à répandre sur les grandes compositions en cours quelques touches de couleur orientale. A Constantinople, Carrey fut lieureux d'accepter les propositions de l'ambassadeur, qui consentait à le défrayer pendant son séjour, à lui servir des émolumeiifs. et ne lui demandait qu'un travail parfaitement compatible avec l'objet de sa mission. Nointel eut donc de nouveau deu.x peintres à ses ordres; il les installa au palais, leur fournit le vivre, le couvert, avec cinq cents écus par an à i-hacun. en payement d'une besogne (|ui ne chômait guère.
Déjà, huit tableaux étaient .sur chevalet. Ils se rapportaient tous au voyage, et Ps'ointel en énumère ainsi les sujets : « le sépulcre d'Absalon et son paysage, une cascade admirable dans le fond du Liban sous Canobin, une grotte qui en est proche, la lanterne de Démosthène à Allièiies. les eaux de Damas, la
(!) Voyez sur ce point l'appendice, chilTi-elil
■19i LES VOYAGES lU" M AU 01 I S DE NOINTEL
rivière du Jourdain, un nain dune figure extraordinaire <|ue je rencontrai à Antab et un derviche que je vis à Gaza (1). » Mais Nointel n'était qu'.à demi content de ces morceaux. Il comptait les faire retoucher, perfectionner, recommencer au besoin. Dès à présent, il faisait mettre la main à d'autres peintures, de dimensions colossales. Dans l'une des salles du palais, sur tout un côté de la muraille, une vaste toile se déploie : on y voit paraître « le Saint-Sépulcre, la moitié des galeries qui l'environnent, les spectateurs qui y sont placés et le spectacle du feu sacré qui se joue en bas par les Grecs, dont la variété et la multiplicité des figures et la singularité de l'action universelle qui s'y distingue peut donner quelque satisfaction (2) ». On représenterait aussi en grand l'entrée de Son Excellence à Jérusalem, l'ensemble de la ville sainte et l'aspect général d'Athènes.
La série des villes et des paysages se continuerait par Constantinople et ses entours. « Les plus beaux points de vue du monde, s'écriait Nointel avec enthousiasme, nous environnent encore de trois côtés; ainsi voilà une abondance qui demande du temps pour être épuisée (3). »
Enfin, comme l'Orient possède le privilège de prêter du pittoresque au.x scènes ordinairement les plus froides, comme la diplomatie elle-même peut y donner matière à peinture, Xointel s'était imaginé de faire mettre en tableau le dénouement do sa plus importante négociation. Sur une toile presque aussi grande (]uo celle où figurait le Saint-Sépulcre, une esquisse largement charbonnée commençait à montrer un groupement de figures géantes et d'attitudes solennelles : on reconnaissait l'audience dans laquelle le vizir avait procédé à la remise des Capitulations renouvelées. C'était un moyen de représenter au naturel quelques parties de la cour ottomane, sous Mohamed IV, et de les donner pour cadre au succès de la France, aux hauts faits de notre ambassadeur.
(1) Nointel à Pomponne, 6 juin 1675.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
Dans ce tableau d'histoire qui serait on môme temps peinture de mœurs, il fallait que tout fût scrupuleusement exact, véridique, réel, pris sur le vif; clia(|ue fiiruro devait iMn' un portrait. Pour aider ses peintres à faire ressemblant, Nointel leur avait remis les « crayons » rapidement tirés à Andrinople par feu Rombaud-Faidherbc : ils reproduisaient les principaux personnagfes de l'État et avaient servi à confectionner les portraits envoyés en France. Mais Faidherbe, fds de sculpteur, brillait par le dessin plus que par la couleur : il n'avait su rendre les tons chauds des visages et des costumes levantins, leurs teintes ardentes et superbes : décidément, son coloris « ne valait rien (1) » . Devant cette insuffisance, une seconde étude d'après nature paraît indispensable. Qu'à cela ne tienne, l'un des peintres actuellement en service partira pour Andrinople et s'en ira sur place observer les modèles.
L'époque sembla propice au printemps de lG7o. Le sultau allait célébrer publiquement les noces de sa fille, âgée de cinq à six ans, avec le favori toujours en exercice, et à ce mariage révoltant selon nos mœurs joindrait la circoncision de son fils. Ce serait occasion de réjouissances énormes, (jui mettraient en émoi tout l'empire. Six mille jeunes garçons, appelés des provinces, seraient circoncis avec le prince, ainsi (|ue deux mille icoglans appartenant à Sa Hautesse. Les fonctionnaires, les villes, les corporations contribueraient par des présents obligatoires. D'un bout à l'autre de la Turquie, on recrutait des baladins, bouffons, faiseurs de tours, machinistes et autres amuseurs. Comme il y aurait à servir des repas pantagruéliques, on prélevait sur les Grecs des environs d.Vndrinople un Irdjut de victuailles : « Le miel, le beurre puant, le sucre, l'amidon et autres ingrédients infernaux, comme une espèce de véritable colle en guise de gelée, remplissaient des réservoirs : il y avait des montagnes de riz. » Fnfin, par un reste d'habitudes nomades et guerrières, la cour et le peuple, pour tout le temps des fêtes,
( 1 1 Nointel à Pomponne, fi juin 1073.
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s'établiraient sous la tente, dans un camp ou plutôt dans une ville de toile, improvisée aux porlcs d'Andrinople (1). Pour bien examiner cette cour qui va s'étaler ainsi dans l'abandon du plaisir, Xointel organise aussitôt une mission spéciale.
Son secrétaire La Croix retournait alors pour la troisième fois à Andrinople. a\ ec un drogiiian et une suite de domestiques, à l'effet de conférer d'affaires; comme il avait quelque brillant dans le style, ce serait lui qui tiendrait la plume et composerait les <lescriptions. L'un des deux pemtres (ce fut vraisemblablement Carrey) dut l'accompagner ; il aurait à se poster sur le [)assage des cortèges, à ol)server les personnages, les groupes, et reviendrait abondamment pourvu d'impressions directes.
Quant à Nointel, retenu à Péra par sa grandeur, privé d'assister aux fêtes, il s'altacbe au moins h en recueillir et à en transmettre les écbos : il nomel dans sa correspondance aucun des menus faits que sa curiosité parvient à découvrir, aucune de ces anecdotes qui circulent autour de tout événement public. En attendant les éléments d'une narration d'ensemble, il envoie une série de nouvelles à la main.
A certain joui', une gra\e dépécbe a pour annexe la liste des présents offerts par le nouvel époux à la famille impériale. Sur cet état, chaque pièce est portée avec l'esLimation de sa valeur : on y voit figurer «... une couronne de diamants et de rubis, de la valeur (le trente bourses; mais celte couronne est proprement un bonnet de velours cbamarré en rond de ces pierres précieuses
— ([uatre ceintures pour la Validé, l'Ilasseki (favorite), l'épouse et la nouvelle llasscki, valant dix bourses l'une portant l'autre
— quatre aigrettes avec leurs enseignes de diamants et rubis... — • quatre tours de pierres précieuses, iliamants et rubis, (|ui se mettent sur le tarbouch et le turban... — deux alcorans dont les couverlures sont semées de diamants et rubis, l'un pour
(1) Cet usage s'est pci'iitHuc jusque dans noire siôcle. Voyez dans l'ouvratre (le M. TnovvKXEL, Trois années île la question iVUriont. p. :278-:28(>, la desci'iplion de la l'été dite des tentes, donnée en 1858 pour la lii'concision des lils d'Abdul-Medjid.