I. A DISfillACK 1!I
lépouse, l'autre pour le lils «lu Grainl Seigneur... (1). » D'autres fois, l'ambassadeur glisse dans ses lettres des traits de ce genre : « Les travaux et les provisions qui se font consistent en cire et sucreries, et en certaines machines à la turque de peu de considération, et je ne crois pas qu'elles deviennent meilleures par un confiseur qui a été appelé de Venise. Le vizir avoit aussi dessein d'en faire venir des comédiens pour dos opéras, ce qui l'avoit obligé dinterposer à ce sujet le baile de celte république; mais comme ce premier ministre s'imaginoit que ces comédiens, ayant l'art des macliines, s'en pourroienî servir pour voler durant le chemin, il vouloit qu'ils fussent ici en quinze jours, ce qui n'a pas été possible (2). »
Lorsque la politique chôme. Nointel s'étend avec plus de complaisance sur « la pompe toute luxurieuse » qui se prépare a Andrinople, rapporte les détails scabreux ou burlps(iues qui se murmurent tout bas : « Les danseuses que l'on a eidcvées de Constantinople tiendront le premier rang, aussi iiien par leurs postures et danses extraordinaires (jue par leur jeunesse ci beauté, jointes à la prétention qu'elles soient vierges: mais il faut, au moins à l'égard de cette dernière qualité, en excepter un bon nombre. La femme du caiiKil.vm de cette \iile. (|ui a éli' du Si'-rail, menant à la Porte ce qui en étoit de plus ex((uis. une quarantaine de voleurs en ont fait l'essai, et il est grand brui que leur maîtresse n'a pas été exempte de cette atlaiiuc. Klle v a perdu de plus vingt mille écus et les pierreries. Je voudrois. Sire, avoir des matières à proposer à Votre .Alajest»' qni fussent plus dignes de son application (3). »
Les fêtes terminées, La Croix en écrivit toutes les particularités. D'après ces « mémoires », Xointel composa une description précise jusqu'à la minutie, ampoub'o par endroits et en d'autres effroyablement réaliste, semée de traits prétentieux et de détails orduriers. Le fait que ces révélations par trop crues
(1) .\rcliivesdes affaires étrangères, t. .\II. p. 180.
(2) Nointel à Pomponne. 9 mai 107.J.
(:ii Ibid . (ijuin HmIj
198 LES VU VA (il' S 1) L' M A KO 11 S DE NOI.MEL
sur les mœurs et les joies de l'Orient aient pu être envoyées au Roi en hommage, avec épître dédicatoire, prouve la liberté ou plutôt la grossièreté de ton admises encore à la cour de France, la mieux policée et la plus majestueusement ordonnée de l'Europe.
A suivre en ce récit la série des réjouissances, on croit voir, dans une orgie de couleurs, une immense fête foraine plutôt que les amusements d'une cour. Au débul, le sultan, son fils, ses ministres, ses officiers, viennent se placer sous des pavillons ouverts, merveilleusement ornés. Tous ces grands porte-turban, entourés de leurs gardes, se tiennent dans une immobilité majestueuse. Soudain, devant eux, devant les sultanes dissimulées, derrière un léger treillis, c'est une irruption de baladins en costume des deux sexes, de danseuses à robe flottante et à tournure équivoque, qui semblent mettre en action les contes de l'Arétin et I'Ahc (/'or d'Apulée (1). Puis, le jour baissant, cette mimique fait place à la série des gestes rituels : tous les acteurs et assistants, }• compris le Grand Seigneur et ses vizirs, prennent successivement les sept poses de la prière, et aussi loin que la vue peut s'étendre, ce ne sont plus que génuflexions et prosternations, « tètes à terre et culs en Fair «.
Le jour est tout à fait tombé. Le camp s'illumine, le sifflement des fusées décbire l'air : par milliers, elles s'élancent, s'épanouissent en pluie d'étoiles : « Il semblait par la chute des artificielles que c'étaient les naturelles qui tombaient. » Les divertissements [io[iulaires commencent : courses de chiens, d'ànes et d'ours enveloppés de pièces d'artifice auxquelles on met le feu et qui leur font « des habillements en flannnes »; ombres chinoises, exercices d'acrobates et d'histrions, mâts de cocagne, simulacres de combats sur terre et sur mer. Et cela continue
(i) l'arlantde l'impression faite sur les sultanes par ce spectacle, Nointel ajoute ; « Les sultanes demeurèrent sur leur appétit, ce qui ne serait pas arrivé si des cavaliers l'ranfais. sans peur en cette occasion comme dans les plus chaudes rencontres de la guerre, eussent pu .. aborder ces princesses. »
Certains passages du récit sont impossibles à citer, même en extraits.
LA lilSiiUAi i: 199
ainsi pendaut quinze jours et quinze nuils, a\ec cavalcades solennelles, défilés burlesques, exhibitions d'emblèmes obscènes. Ces plaisirs s'entremêlent de manireries énormes : en plein air ou sous des tentes, des entassements de nourriture s'étalent, et successivement ciiaque catégorie de la population vient à la curée, depuis les janissaires, qui se jettent sur quatre mille plats, jusqu'à ceux que Xointel nomme « les Tartufes de 1 empire », c'est-à-dire les derviches, santons, imans, gens de loi, « qui, nonobstant lincommodité de leurs turbans cl leur gravité insupportable, faisaient trêve avec leur extérieur refrogné afin de s'occuper à mieux vider les plats: après avoir empli leur ventre et leur manche en manière de besace, ils firent le iloma ou prière pour la prospérité de l'empereur » .
Le dixième jour, par manière de jeu, le sultan fait semblant de céder par anticipation à son fils la toute-puissance. On environne le prince enfant de toute la pompe impénale : comme privilège suprême, on fait tenir la bride de son cheval par le bourreau, indispensable accompagnateur de l'autorité souveraine. Cette bizarre cérémonie prélude à la circoncision. Auparavant, les corps d'état, les nations diverses ont apporté leur ofl"rande, et parmi les cadeaux présentés figurent d'étranges chefs-d'œuvre. des prodiges de confiserie, une fiore et une faune en sucre, un jardin artificiel de quinze pieds carrés tout en cire, avec allées dont les arbres se courbent « sous le poids des pommes, poires, cerises, prune.*; et abricots confits ». Et Noinlel, jugeant tout du point de vue emùpéen et occidental, s'exclame sur ces puérihtés, succédant à des spectacles bas ou infâmes. D ailleurs augurant mal du résultat par les apprêts, il avait prédit d'avance que les démonstrations de la joie impériale « feraient pitié » ; l'événement ne faisait que conlirruer sa déception.
Les études que lui présenta le peintre en mission le satisfirent davantage. L'artiste voyageur avait croqué en route plusieurs scènes caractéristiques : au camp, il avait pris une vue d'ensemble et dessiné quantité de détails : il rapportait beaucoup de portraits : enfin, il avait assisté à la réception d'un ambassa-
200 LES VOYAGES Dl M AHnl IS DE MUN'TEE
(leur d'Angleterre et noté en ses différentes phases le cérémonial de circonstance, ce qui lui donnerait matière à tableaux diplomatiques. Il dut aussitôt, sans laisser refroidir ses impressions, se remettre avec ses compagnons aux cinc] grandes machines commandées. On les acheva, on en commença d'autres; il convenait d'employer l'aptitude au.x vastes compositions que Carrey avait acquise de Le Brun, et son nouveau patron le faisait peindre à la toise.
De plus en plus, le palais s'encombrait d'un matériel inattendu en ces lieux. Sans cesse, on broyait, on délayait des couleurs; on dressait, on déplaçait des écliafamlages pour peinlres. Et au milieu de toute cette activité voici Noinlel lui-même tel qu'il se montre en ses dépèches, infatigable, important, satisfait de ce qu'il voit faire et trouvant que l'ouvrage vient bien, animant néanmoins ses artistes et leurs aides, stimulant toute cette équipe. -\utour de lui, les formes les plus diverses se fixent sur le pa[)ier ou sur la toile : ici, le fronton du Parlliénon, destiné à être offert au Roi, avec somptueuse dédicace (1): là, des turqueries ou des aspects de nature. A terre et sur les meubles traînent des étoffes chatoyantes, toute sorte dbahillements, de coiffures et d'armes, pelisses lourdes d'or et d'argent, caftans brodés de fleurs, turl)ans, babouches, casques crètés d'un rouge plumage, longs mousquets à crosse incrustée d'ivoire; car Xointel ne se contentait pas d'approuver ou d'imliquer les sujets des tableaux: il s'était chargé de fournir les accessoires.
Indépendamment des costumes |iopulaires rapportés de l'.Xrcbipel, il s'(''lait procuré un échantillon de tous les uniformes, armes, oiiicmeuts usités à la cour et dans la sarde du (liand Seigneur: à lui seul, il eTil pu former ce qu'on appelle aujourd'hui le nnisri' (Irs jaiilusaircs [2). 11 iixr.iit à ses [leintres cette
(1) L'original de ce dessin, dont une copie ligure i"! la liiMiotliri|ue nationale, appartient à M. Clernionl-lianneau, membre de l'Institut. Original et copie ont été reproduits dans ro:'uvre toute récente de .M. O.vont, Atlihws au xvn' siirle.
(-2) C'est un musée ([ui fut fondé à Constantinople après la réforme do Matimoud 11 et où l'on voit exposés sur îles mannequins les c-ostumcs ofliciels
LA lUSGRAi:!-: iOl
luxuriante défroque, et aidant leur ménioire par ses souvenirs, ravivant, rectifiant leurs impressions, guidant leur inspiration, guidant leur main, il présidait en personne à la grande entreprise d'art.
A côté d'une officine de tableaux, le palais avait maintenant son musée d'antiques. Les trente marbres à inscription rapportés d'Athènes et des Tles étaient exposés en lieu spécial, bien rangés, soigneusement dassr'S, entourés d'honneurs : près d'eux il y avait quantité de médailles, un très grand nombre de camées, des fragments de bas-reliefs et de statues. Dans tout Constantinople, dans tout l'Orient, on eût vainement ciierciié alors une collection de ce genre. Ce fut la première que l'on ait eu idée de former, et Nointel s'appliquait constannnent à la grossir, donnant ce but aux promenades archéologiques quil menait autour de la ville. Chez lui. il contemplait avec béatitude ses chères reliques et les montrait aux étrangers (]u'il accueillait libéralement à son fover. Sil rencontrait dans le visiteur quelque confrère en érudition et en bonnes lettres, son plaisir devenait ravissement; il entrait alors dans des discussions, dans des conjectures, dissertait sur le sens des inscriptions; il permettait au besoin de les copier et ne se montrait jamais avare de son trésor (1).
11 offrait à ses hôtes dautres distractions. Son culte pour les anciens ne lui faisait pas dédaigner les modernes : à Constantinople, il restait fort au courant de notre littérature contemporaine et de ses chefs-d'œuvre, grand amateur de livres et de théâtre. Corneille, Molière, faisaient ses délices, sans parler de moindres génies : Racine ne paraît pas avoir été également favorisé de ses suffrages. Se rappelant avec quel plaisir il avait applaudi les dernières pièces en vogue, il regrettait de n'en plus recevoir par la lecture qu'une impression affaiblie ; qu'il eut aimé à les retrouver sur la scène! Pour satisfaire ou tromper son
de l'ancienne Turquie, '^es oiificaux apparaissent aujourd'hui lamentablement défraie liis et maniiês aux vers.
(I) Spox, Voyage d' Italie. Je Daiwa'ie. de Grèce et du Letant, fait au.r années 1673 et 1G76, t. I. p. tSO. l.j". :: '>. 3ti3.
envie, pour égayer aussi les longues soirée de Péra, il eut l'idée d'organiser chez lui quelques représentations théâtrales.
La tentative était osée, dans un pays oîi Karatjlwuz, cette marionnette ohscène, cet « infâme », comme l'appelle le docte abhé Sevin dans ses Lettres sur Constant impie, est le seul interprète de l'art dramatique. Le marquis arriverait-il à recruter une troupe d'amateurs dans le personnel de l'amhassade, parmi ses secrétaires, ses suivants, ses luHes d'habitude ou d'occasion? Les coméiliens trouvés, où découvrir des comédiennes? Les essais avaient commencé pourtant dès l'hiver de 1673, avant le voyage. Antoine Galland, qui était encore là, avait levé bien des difficultés par sa bonne volonté toujours prête, par son esprit inventif, et payé bravement de sa personne. Lui-même nous a plaisamment conté comment il fit ses débuts dans le rôle d'Elvire, conlidente de Cliimène, sous le costume d'une jeune Grecque de condition, et comment, ainsi attifé, il se concilia les sufi'rages du public (Ij. On put donner, outre la grande tragi-comédie de Corneille, V Ecole des maris, le Déjiit amoureux, le Cocu imaginaire. On fit même quelques emprunts au répertoire de la comédie ou plutôt de la farce italienne; à la fois auteur et acteur, Galland abrégeait, condensait, arrangeait ces bouffonneries et les adaptait à notre goût (2). Cornelio 3Iagni, que sa qualité d'Italien désignait au rôle d'imprésario, avait improvisé habilement une manière de théâtre.
D'abord, les choses se passèrent dans rinliinili'. h ]jortes closes. Puis, quelques initiés furent admis : des ministres étrangers, invités en voisins; les drogmans et leurs familles, des Grecs, des Arméniens. Un jour, certain 'i'urc de condition, qui avait été gouvfineur ;i Mossoul ou à Diai'bekir, fut introduit. Avant le lever du rideau, son attention fut attirée par la loge assez bien éclairée où les dames invité'es se laissaient entrevoir derrière des jalousies: il s'imagina aussitôt que c'était là l'e-vliibilion annoncée. Pendant toute la représentation, il tourna conslam-
(1) JoiinmI. t. II. |i. t.")-lG.
(-2) Ibid., t. IL p. o, >J, 11, 3i, 36
LA lllSCHACK 203
meut le dos à la scène pour regarder la loge, ol on ne pul jamais lui persuader que le spectacle n'était pas dans la salle. A la fln, comme la fumée de sa pipe incommodait tout le monde, on mit dehors ce Turc malappris, et l'expérience ne fut point renouvelée (1).
Après le retour du voyage, les représentations reprirent, plus soignées, mieux réglées, très suivies : elles allaient prendre bientôt un éclat extraordinaire. En effet, voici qu'à ces spectacles s'ouvre un cadre nouveau, spacieux et même grandiose : la résidence de l'ambassadeur se transforme, sembellit, élargit ses appartements, se dispose pour la réception et les fêtes: l'antique maison du Roi devient véritablement le palais de France.
Depuis de longues années, la France possédait, sur le flanc oriental de la colline de Péra, en face du Bospliore, le vaste domaine qu'elle conserve de nos jours. Le palais occupait alors la partie la plus élevée du terrain ; lorsque Nointel vint s'y établir, il reconnut que, si l'emplacement était à souhait, la demeure était antique et délabrée : ellclui parut disgracieuse, inconunode, mal appropriée aux besoins de luxe qu'il apportait partout avec lui. Il fit entreprendre d'urgence quelques travaux ; en les exécutant, on s'aperçut que l'édifice se trouverait bien d'une réfection presque totale. Au lieu de réparer, on se mit à reconstruire.
Sans doute, les frais seraient énormes: mais ne convenait-il point que l'influence fran(;aise, (jui prenait pied alors dans les différentes parties du monde, s'aflirmàt par des signes visibles, manifestes, imposants"? D'ailleurs, l'exemple de verser l'or à pleines mains, dès que la dignité et l'éclat de la couronne se trouvaient en jeu, venait de haut; le mot d'ordre émané delà cour senil)]ail être de paraître et d'éblouir; l'Europe entière s'entretenait de la résidence sans rivale que Louis XIV se donnait aux environs de Paris, dans un site créé tout exprès et par violence à la nature. Comme tous les prodigues, Nointel avait la passion de bâtir : il se crut autorisé à lui céder, puisqu'il la
(i) CoRXELio .Magm, t II, p. 11-18.
204 LES VOYAGES DU MARQriS DE NOINTEL
partageait avec son maître; sur les rives du Bosphore, il voulut avoir son Versailles.
Dans l'été de 167(!, les travaux étaient achevés. Une inscription latine en Flionneur du Roi et de son représentant, composée d'avance par Galland, dominait le portail d'entrée. A l'intérieur du domaine, tout répondait à celte majestueuse annonce. Les jardins étaient heaux, les parterres remarquahles, car Nointel collectionnait jusqu'à des Heurs rares, lorqu'il en trouvait l'occasion (1). Le palais était orné' de galeries saillantes et déterrasses; au dedans le marquis avait voulu le mettre « dans un état qui le rende digne de loger un ambassadeur de Sa Majesté, d'exciter l'envie des autres représentants, d'y attirer les Turcs (2) », et il pensait avoir atteint ce multiple but.
Dans une lettre au ministre, il donne sur sa nouvelle demeure les détails à la fois les plus précis et les plus pompeux : c'est une véritable promenade qu'il fait faire à son lecteur à travers les pièces d'habitation et les salles d'apparat. Voici l'appartement d'hiver, exposé au midi, et l'appartement d'été, donnant sur des portiques, ouvert au soufllc irais de la tramontane. Entre eux, trois grandes salles se succèdent. « La première, occupant toute la largeur du palais, est percée par les deux bouts; la seconde, (|ui la traverse en long, est éclairée par ses portes loulcs de verre et par un enfoncement tout ouvert élevé d'un demi-pied, pratique'' derrière la chambre d'été et ses garde-robes... A l'un des crili's de cet enfoncement se \oit la place du buffet, enfoncé et oiué d une bacclianale peinte au-dessus des crédences ; il v a aussi de petites voûtes ménagées dans les coins, et vis-à-vis est un tableau
(1) Témoin cet entretien qn'il ent avec l'un des agents de la l'orte ; « L'on parla des curiosités telles que de fleurs et de fruits... 11 nie témoigna aussi qu'en visitant mon palais à fera pendant mon absence, il s'y' était tort diverti, le trouvant très beau, et qu'il v avait été bien régalé, et me faisant souvenir de certaines jonquilles simples qui lui avaient été promises, je lui assurai qu'il les aurait. Je le priai de me faire voir une fleur qui représente fort au naturel des mouches à miel, et il me promit de me l'envoyer avec sa racine, ce qu'il a depuis exécuté » Archives des affaires étrangères, Conslantinople. t. XV. f° <J(j
(2) Nointcl à Pomponne, (ijuin 1675.