‹ Les voyages du marquis de NointelChapitre 4 sur 50 · I.<U IS \IV ET l/(llilENT · texte numérisé non relu

I.<U IS \IV ET l/(llilENT

Fraiiriiis, leur loguiiu" n'allail pas jiis([a'k reconnaître la justesse (le cette réplique.

Ils s'indignaient aussi de retrouver des Français servant contre eux dans les armées de riimpereur, dans celles de la Pologne, et se plaignaient que. sur terre comme sur mer, ces faux amis ne clicrcliassent qu'à leur porter des coups. En effet, si le Roi ne leur déclarait pas la guerre, il permettait à toute une partie de ses sujets de la leur faire. En 1645, les armées ottomanes avaient envalii la Crète, encore possession vénitienne; en 1648, elles avaient mis le siège devant Candie, ville principale de l'île. La longue Crète, qui barre l'entrée de l'Archipel, formait de ce côté boulevard à la chrétienté. Impuissants à la sauver avec leurs seules ressources, les Vénitiens avaient invoqué l'aide des autres nations de leur culte. Toutes répondirent à cet appel, mais nulle n'v mit autant d'empressement et d'entrain que la France. Chez elle se recruta principalement cette milice de volontaires qui entama sous Candie, contre les armées sans cesse renouvelées de l'Islam, une lutte plus longue que la guerre de Troie, lutte épique, où parut se concentrer et se mesurer sur un étroit espace, comme en champ clos, la vaillance de deux races.

A Candie, les Français se succédaient par centaines, par milliers, impatients de participer à des combats qui renouvelaient les exploits de l'antique chevalerie; ils venaient isolément ou par bandes. Saint-André Montbrun prenait le commandement de la défense; La Feuillade amenait toute une petite armée de gentilshommes, hardis, fringants, rudes batailleurs sous leurs rubans et leurs dentelles. Le ministère français tolérait et favorisait ces départs; il finit par aller plus loin : en 1600, s'autorisant du principe alors admis et en \ertu duquel on pou\ ait secourir militairement ses alliés sans rompre avec leurs ennemis, Alazarin prêta une Hotte aux N'éniliens ; notre escadre du Levant s'en fut insulter les côtes de la Crèce et tenta de reprendre la Canée.

Comme les Turcs n'entraient pas dans les subtiHtés du droit public européen et ne voyaient que le fait, ces hostilités déguisées les avaient jetés à une exaspération qui (iiiif par se traduire par

les pires sévices contre la personne et les biens de nos nationaux. Pour notre commerce, ce fut l'époque des grandes misères, l'âge classique des avanies : ces amendes arbitraires, frappées à tout propos dans cbaque Echelle par les autorités locales sur nos marchands pris individuellement ou en corps, se multipliaient, s'accumulaient à tel point que le mot est devenu synonyme dans notre langue de vexation et d'injure. Le commerce en était accablé; désorganisé en outre par la licence et l'anarchie, grevé de dettes et rongé d'abus, il semblait près de s'anéantir (1). Nos consuls, nos ambassadeurs eux-mêmes, n'échappaient pas à la brutalité musulmane. Humiliations, extorsions d'argent, voies de fait, détentions, rien ne leur était épargné, et l'un des premiers soins qui s'imposèrent à Louis XIY, lorsqu'il eut pris en main, après la mort de Mazarin, la conduite de son Etat, fut de statuer sur le cas de son ambassadeur à Constantinople, M. de la Haye (2). Ce représentant lui écrivait du fond d'une prison d'Jitat. Le grand vizir l'avait fait mettre au château des Sept- Tours pour avoir refusé d'acquitter le montant de certaines marchandises d'Egypte, réservées à l'usage du Sérail, chargées sur bâtiments français et non parvenues à destination.

Cet outrage, succédant à tant d'autres et comblant la mesure, semblait inviter Louis XIV à une attitude désormais nette et tranchée, à une rupture ouverte avec la Porte, peut-être à une offensive retentissante. C'était la voie où la conscience et l'imagination publiques cherchaient à l'attirer. Depuis ciiuiuante ans

(t) Archives des affaires étrangères, correspondances diplomatiques et consulaires, tG(îO-t()70. Archives de la marine, même période. Inventaire des archives historiiiues de la chambre de commerce de Marseille, l'aul M.\sson, Histoire du commerce français dans le Levant au wW siècle, p. -iS-lSS.

(2) Archives des aU'aires étrangères, Constantinople, vol. VIII.

Loris XIV ET l'orii:nt 7

environ, il y avait un réveil de l'esprit de croisade, qui avait survécu aux croisades et n'avait jamais cessé de se manifester par intermittences. Des le xvi" siècle, lors des guerres religieuses et du grand déchirement de la chrétienté, de multiples efforts avaient été tentés pour amener les nations, les partis en lutte, à ouhlicr leurs différends et à marcher fraternellement contre l'ennemi du Clirist, contre l'Islam représenté par la Turquie. Pendant la première moitié du xvu' siècle, ce mouvement ne fit que s'accentuer et s'étendre.

La guerre sainte n'était plus seulement la chimère d'esprits nombreux, mais éloignt's des affaires et négligés par les gouvernements; elle redevenait la pensée des souverains et des ministres, des capitaines célèbres, des grands ambitieux. Plusieurs se flattaient de la conduire un jour et la plaçaient au delà de leurs entreprises présentes, comme l'occupation et la gloire de l'avenir. Sully en parlait dans ses Rheries: Wallcnstein y songeait entre deux campagnes, dans son palais de Prague, et sentait l'attraction de Constantinople; Gonzague de Montferrat levait ouvertement l'étendard de la croisade et pensait ressusciter Godefroi de Bouillon; le père Joseph l'on l'a démontré de nos jours avec autorité) poui-suivait invariablement à travers ses roueries de moine politique un but qui les excusait à ses yeux et suscitait toutes les ardeurs de son àme franciscaine : la réunion de l'Europe contre le Turc et la délivrance de l'Orient chrétien (1). Pour prêcher cette u'uvre, il se faisait poète et rimait son ouvrage fameux : De hcllo contra Turcas. Plus tard, le grand Condé s'offrait, an pii.x du ti(Uie de Varsovie pour son fils, à prendre le commandement de la chevalerie polonaise et à jeter sur les provinces ottomanes cette tumtdtueuse avant-garde de l'Europe (2). A mesure que les poignants problèmes soulevés au siècle précédent trouvaient leur solution et qu'elles-mêmes les dissidences religieuses faisaient trêve, à mesure que de grandes transactions organisaient l'équilibre des États et la paix des commu-

(d) G. Faomez./.c Ph-e Joseph et Richelieu, chap m, [i 120, 126.

(2) Duc n'.\u.M.\i,E, H i:itoire des princes de Condé, t VII, p. 15.'j, 175, 220, 25.5.

8 LES VOYAGES DU MAKOLIS DE NOINTEI.

nions rivales, il semblait que la chrétienté ressentît plus vivement l'insulte du contact avec l'Infidèle, campé à ses côtés dans une altitude de défi et de combat. Lorsque Louis XIV eut été mis en tranquille possession de l'héritage de gloire et de puissance amassé par ses devanciers, il parut que les temps étaient accomplis et que la croisade avait trouvé son chef dans la personne dun prince jeune, valeureux, avide de renommée,, dont l'activité voulait d'éclatants emplois.

Par la voix de la poésie et des arts, l'opinion l'engageait à essayer aux dépens de l'Infidèle son épée vierge encore et lui promettait au delà des mers des lauriers sans tache (1). De toutes parts, des plans surgissaient pour l'attaque, la destruction elle partage de la Turquie (2). Enfin, d'instantes prières montaient vers Louis du fond de l'Orient. Là, si notre crédit politique et notre commerce avaient périclité, il y avait depuis un demi-, siècle invasion de nos missionnaires. Capucins et Jésuites s'étaient glissés, par d'obscurs cheminements, en pleine société orientale (3). Ils vantaient auprès des populations chrétiennes l'invincible pouvoir du Roi, la force de nos armées, dont ils se considéraient un peu comme les éclaireurs. Convaincus par cette' ardente parole, les chefs des églises orientales croyaient reconnaître en Louis XIV le monarque prédestiné à leur délivrance, le vengeur toujours attendu, et plaçaient en lui leur réconfort : « Nous espérons, lui écrivait le patriarche grec d'Anlioche, de voir un jour notre salut de la part de Dieu et de Votre Majesté »,

(1) BoiLEAV. i'pitre IV :

.le t'aUends dans deux ans aux bords de l'Hellespont.

Au bas de la statue de Louis XIII érigée en place Rovale, on avait inscrit des vers où Ton faisait dire à ce roi, pour le cas oii Dieu lui aurait laissé vie : ■

.l'eusse attatiué r.\sie. et d'un pieux eflort ■J'eusse du saiut tomlieau vengé le long servage.

(2) Drapeyro> . Un projet de conquête de l'empire ottoman au xvi' et ati xvn' siècle, Revue dea Den.r Mondes, l" novembre 187(5.

(3) Fag.mee. chap. vi, p. 312, 3G7.

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