‹ Les voyages du marquis de NointelChapitre 37 sur 50 · I. .\FFAIHE lir SOF · texte numérisé non relu

I. .\FFAIHE lir SOF

Le 20 avril KiTG, .Aloiiammed IV arriva sui- les bauteurs de Daoud pacba, qui s'élèvent à l'extrémité de la Corne d'Or, derrière Constantinople, et où ses tentes furent posées. L'armée de ses gardes et de ses suivants se déployait autour de lui; il tenait à sa suite la sultane favorite dans un cbar couvert de drap rouge, fermé de jalousies et accompagné de cinquante carrosses. Il vil alors à ses pieds un entassement de villes : à droite, Stamboul épandu sur tout l'espace compris entre le port et la Proponlide; à gaucbe, Galata, Péra, San Dmilri, les quartiers ciu-étiens, les faubourgs couronnant les bauteurs ou épars sur les pentes. De toutes ces villes, un peuple immense sortait, pour voir et saluer le maître, et ce flot de multitude montait comme une mer. Cependant Mohammed eut peur de la grande cité qui avait fait et défait tant d'empereurs ; il n'osa y entrer et se mit à errer

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autour d'elle, parcouraut les Irihitalions de plaisance ou de retraite semées dans le voisinage, allant de lune à l'autre sans coucher deux nuits de suite sous le même toit, tenant son camp toujours dressé, conmie lieu de sûreté et de refuge.

« Ce séjour ambulant (1) » olïrait à Xointel mille facilités d'observation. Jusque-là, la cour ne s'était montrée à lui qu'en de rares apparitions, à l'instant des audiences solennelles ou tles sorties publiques. Maintenant, en ses continuels déplacements, elle se laissait voir et contempler à loisir. Comme Molianuned craignait surtout Stamboul, la turbulence de sa plèbe et l'humeur mobile de ses milices, il se rajiprorliait \olonticrs des quartiers cbi-éliens, rôdait autour d'eux par terre ou par eau; il passa un jour devant le palais de France. De cette demeure, comme d'un observatoire, Noinlel peut suivre ses mouvements, ses occupations; il se met à les noter jour par juin-, presque lieure par heure, et les descriptions qu'il en trace, vé-ritables tableaux de genre, pomraient s'intituler : La semaine d'un sultan.

Le lendriiiain de rarri\ée, il a \\i le monar(|ue voguer sui- le port, en galiote. et aussitôt, grâce à la inimitié tlu récit, la sci'ne s'évoque à nos yeux avec une netteté singulière, dans la précision de ses couleurs et de ses détails : « Sa Hautesse conduisoit en gouvernant elle-même le timon; son habit éloil couleur de cendre^ celui de son gendre le favori, assis un peu au-dessous d elle, étoit l'ouleur de \in, et son autre gendre, étant dans la même posture et vis-à-vis de son beau-frère, avoil une veste bleue : l'on \ oyoit dans le plus bas et au-dessus des rameurs un jeune homme bien fait, qui ('-toit encore assis, que l'on estime être le si'lirtar (porte-épée); à son opposite, paraissoitleios^a^t/y'îhaclii. tenant une main siu' le lionl dr la gaiiote. Les hoslmuljis (|ui voguoient étoienl en chemise Idanche et caleçon rouge et iiuatorze caïques, portant le reste de la cour, les suivoient [2). »

Les jours d'après se passent en excursions et en pèlerinages. Le matin, Mohammed descend à la mos(|ur'e d Evoub. hors des

(1) Noinlel h l'oinpomic. (i iii.ii lOTG

(2) Ibid , 3 mai 1G7G

LA l)|S(,l! Ai.K •2->[

murs: s'enfoitcanl sous la udirc rainure des cèdres, il vient en ce lieu (roinlire et de inysière, en ce lieu sacro-saint, où les sultans, lors de leur avènerneul, légitiiucnl leur pouvoir en ceiiiuant le sahre d'Ollinian : on apprend (ju'i! a onleudu un sermon et reçu un placet. Le soir, il va admirer des fleurs rares chez un Turc amateur de jardins. Pcuu' la prière du vendredi, comme l'usage l'oblige h se rendre à l'une des grandes mosqut'cs de la capitale, il choisit celle de la Validé, la plus rapprn liée du port « et la moins engagée dans la ville (1) », et s'il .' ris(jue jus(|u'à Sainte-Sophie, c'est avec peu d'apparat et connue en cachette. Ses devoirs de calife aeconijilis. il retourne \ite à ses divertissements vagahonds. loui;e la i-ivière des l^aux douces d'Europe, regarde son tils prendre le plaisir de la pèche ou se fait servir en (|uel(|ue erulroil des repas de (|uatre-viugts plats, de cent plats, mange goulûment, s'attarde pour la sieste dans des pa\ liions au hord de l'eau, eonune s'il voulait se reposer par cette mollesse de la violence ordinaire de ses occupations.

Pendant ce temps, le vizir habile la ville: (pioique atteint d'un mal grave, il tient le conseil, exerce le gouxcrnenient. et le contraste entre ses travaux et ceux de son maître s'accuse jourmdlement : « Le 30, la sultane t'av(U'ite a pris son logement au sérail des Miroirs : Sa Ifautesse a passe (pielqnes heures avec elle, et le gi'auil \izir a visité l'arsenal i2). »

Fuyant les charges du pouvoir. Mohammed n'en dédaignait point l'éclat extérieur et la jiompe, pourvu (|u'ils pussent se concilier avec sa sécurité. Lu jour (|n'il lui prend fantaisie de parcourir le port dans toute sa longueur, de pousser mémo jusqu'en Asie, il met eu mouvement la Hotte du capilan-jiacba et monte sur l'une de ces galères monumentales que les sultans appelaient leur « trône de mer ». Il occupait une estrade élevée sur le château de poupe : « L'on vovoit en bas, dans l'espace qui est entre la poupe et la chiournie. le capitan-pacha debout, adossé à 1 ini des côtés de la galère, le grand turban en tète et la baguette à la

(1) Nointel à Pom|ionne. 0 juin i(j"0 (2)/6i</.. :j mai Ki'tl

main, faisant figure d'amiral, car étant tout à fait inhabile à la fonction de sa charge, dont il n'a aucune connaissance, il ne payoit que d'ext(''rieur et d'apparence. Et si quelquefois il ordonnoit, c'étoit en répétant ce qui lui étoit suggéré par quelqu'un des dix capitaines qui se trouvoient auprès de lui. lesquels faisoient effectivement la charge de capilan-pacha (t). »

A mesure que la flotte avançait, autour d'elle, les éclairs de l'artillerie jaillissaient et la fumée des salves s'arrondissait en nuages lents : les navires mouillés dans le port faisaient feu de toutes leurs pièces. « Il y en avoit d'Angleterre, de Venise et de Barbarie, et lorsque Sa Hautesse s'aperçut que les Anglais lui faisoient un salut le chapeau à la main, au bruit des trompettes, elle demanda fort ingénument au timonier ce qu'ils vouloient signifier en se découvrant et se baissant, et à quoi servoient ces trompettes; il lui répondit qu'ils vouloient marquer leur respect à Sa Majesté, et qu'avec ces instruments les bâtiments s'appeloient réciproquement en mer.

« Cet empereur étant descendu à son kiosque qui est sur le bord de la marine dehors et proche le grand Sérail, où il étoit attendu par le boxldiidji hachi et quantité de jardiniers, il n'v eut pas sit()t mangé qu'il en sortit pour rentrer dans son grand

palais, et cependant l'artillerie continuoit ses décliarges

Les batteries du Sérail qui défendent l'entrée du port auroient mieux éclaté s'il y avoit eu de bons canonniers; mais des jardiniers faisant cette fonction, il y a apparence qu'avant de mettre le feu ils avoient arrosé la poudre, s'imaginant que c'étoit la terre de leur jardin, car plusieurs canons prirent feu sans tirer, et d'autres manquoient d'amorce, que l'on avoit peut-être prise ])our semer comme si c'eût été de la graine; il n'y eut jamais salut plus mal exécuté et qui mérite davantage d'être raillé (2). »

La traversée du canal, un débarcpiement ;i Scutari, une halle dans les jardins d'alentour terminèi'ent la promenade. Comme le Grand Seigneur s'en retournait vers le fond du porl. il disiribua

(1) NointuI à l'uni|)Oiiiie. 3 mai KiTO.

(2) Ibid.

pour les rameurs quelques poignées de sequins. qui naturellement n'arrivèrent pas à ces misérablt>s et s'égarèrent aux mains des officiers.

D'autres fois, il s'aventure sur le Rosphore, et Xoiutol l'v montre. Sur la double rive qui ondule avec tant de grâce, variant à chaque instant les aspects et découvrant des replis inattendus, la fantaisie des empereurs et des grands avait déjà égrené les résidences d'été. Entre les villages turcs, arnautes, arméniens ou grecs, elles apparaissaient de toutes parts, au seuil des vallons, au fond des baies charmantes, sur les promontoires (|ue couronnent les grands pins parasols et que les lauriers-roses empourprent d'un coloris ardent. A l'exception de quelques kiosques impériaux, contruits en pierre et incrustés de faïence, c'étaient de grises bâtisses de bois à galeries saillantes, sans apparence, sans architecture, fragiles et éphémères demeures, posées aux endroits oii la \ ue était étendue et la verdure abondante. Fils de nomades, les Turcs n'édifiaient guère de palais : pour eux, il semblait que le logis préféré fût un pavillon largement aéré dans de frais jardins, parmi beaucoup de fleurs, près d'ombrages égayés parle bruissement des eaux — un lien de halte dans une oasis.

Sur le détroit ainsi pan'', sur ses bords riants, animés, où accostaient sans cesse des caïques dorés, l'arrivée du maître suspendait brusquement la vie. A l'annonce de sa venue, loin de s'embellir et de s'orner, les maisons se fermaient, s'obscurcissaient, se renfrognaient, se faisaient tristes, alfectaient un air d'abandon et de délabrement; ils s'agissait pour elles d'éviter les regards du maître et d'échapper à sa \isite. En clïet, nul en Tur(|uie ne possédait que par grâce ; toute terre appartenait au sultan, qui en abandonnait ou en reprenait à son gré la jouissance. Dans SCS promenades, remarquait-il quelque domaine dont le site ou l'aspect lui plaisaient, il y entrait, s'y faisait dabord traiter royalement, servir à manger, présenter un cadeau de linge fin, de fourrures ou d'argent; puis, si son heureuse impression persistait, il récomj)ensait cette iiospitalilé' en s'em-

m I.F.S VOVACES 1)1 M AKijriS Di: VdlNTKL

parant de la maison et en la mettant au nombre îles ri'sidences impériales (1).

Mohammed entra de la sorte chez Yikjh ou eommandant en elief des janissaires. Cet honneur coûta au propriétaire un festin de quinze mille écus ; mais le prince se montra magnanime Il laissa à Yaga son domaine^ sous condition d'un nouveau régal : « Je ne prends pas ton jardin, lui dit-il, mais ne mange pas les cerises tout seul (2). » Sa Ilautesse adorait ce fruit et montrait « un empressement enfantin à s'en soûler ». Apprenant que les meilleures cerises du Bosphore se cueillaient à Bou\ ouk-Dére, près de la mer Noire, il poussa jusque-là ses pérégrinations. La ri'colte entière avait étc' retenue à son usage : « sétant transporté à mi-ciHe. dans un cabinet ou échauguctte composé d'une demi-douzaine de planciies et couvert de même, où le jour n'entre {[ue par un trou à chats, il \ demeura si.\ ou sept heures à manger de ce fruit, et l'arbre (|u"il honora de son attouchement et de ses peines a été enfermé dais et réputé comme sacré. Il en sera apparemment de même de ce beau lieu de sa retraite que je viens d'expliquer. S'en retournant par mer, il mangeoit encore des guignes qu'il tiroit des paniers qu'on avoit mis à ses côtés (3). »

Dans une autre e.xcursion, se trouvant à (|uel(|uc distance de Constantinople, il vit un cortège approciier du sien : le grand vizir s'avança vers lui, se traînant à peine, soutenu par deu.x hommes, loiu'd, boufli, hiileux d'enflure, le regard éteint sous ses paupières loinbaiiles. La guerre, le tra>ail. le poux oir l'avaient épuisé ; les excès l'achevaient. Il se sentait mourir et voulait une dernière fois saluer son maître. Peu de jours auparavant, il ('tait allé au tond)eau de son père et avait longuement prié: quaml il se releva, on \il i|uc des larmes ruisselaient sur sa face de cadavre tnmélié.

Nointel jouissait de voir le lier vizir en cet abattement et suivait avec impatience les progrès de sa maladie; quand serait-il

II) Niiiiilei à l'ompdiiiic. <1 juillet KiTi,

ii) Ihid.

(3) Noinicl i\ l'(jm]>onnc. (1 juillel KiTll.

LA DISliliACl': 225

(lébarrassé du ministre qui ra\ ail plusieurs fois lierné et dupé, qui avait tenu longtemps sa diplomatie en échec et rompu son voyage d'Égvptc? « J'appréhende, écrivait-il, quelque miracle en sa faveur, mais je me rall'ermis en songeant à l'extrémité de son mal (I). » L'espoir de l'ambassadeur ne fut pas déçu : le 3 novembre 1676, Kupruly mourait. On l'avait adulé vivant, on délaissa son cercueil : « La pompe funèbre de ce ministre d'un si haut éclat a été réduite à un coche couvert de drap rouge, tiré par {juatre haridelles, et accompagné de ([uatre eunuques... et la prière par laquelle, en levant les mains au ciel, on souiiaita la paix à l'àme du défunt fut imû\ erselle (2). »

Nointel s'était félicité trop tôt : il ne tarderait pas à connaître, son erreur. Une interruption se fit alors dans le règne des Kupruly; on ne reviendrait aux descendants de cette famille qu'après des épreuves et des désastres sans nombre. Pour succéder au vizir défunt, le sultan nomma présentement le gouverneur de Constantinople, auquel il remit le sceau de l'Etat : c'était ce Kara-Mustapha, despote de basse espèce, barbare corrompu, qui devait finir supplicié à lielgrade, après avoir essuyé en 1683 sous Vienne une défaite retentissante, et précipité par son inei)tie et ses égarements le déclin de l'empire.

Tombé de Kupruly en Kara-Musta[)ha, l'ambassadeur eut à regretter le premier. D'aboid, connaissant mal le second, il se borne à envoyer des détails siu- son extérieur, sur son train de maisoji; bientôt, il le jug(î <c un diable incarné ». C'était plulé)t un alcoolique omnipotent. De tout temps, orgueilleux et rapace à l'excès, Kara-Mustapha avait mêlé à l'étalage d'un luxe insensé de basses mesquineries et des goûts crapuleux. Lorsque le caprice du maître l'eut élevé au ministère suprême, il ne garda plus de mesure dans la satisfaction de ses vices et de ses haines. Sa violence n'était pas raisonnée conmie celle de Kupruly; surexcitée par l'abus continuel des boissons fortes, elle était incohérente et déréglée. Il passait une partie de son temps à cu-

(1) -Nointet à l'ompoimo, 21 octobre liiTG i'2) Ibid., G novembre 1070.

ver son vin, à dormir au pouvoir; mais ses réveils étaient mauvais, terriiiles, délirants : il y avait chez lui des alternatives de torpeur et de frénésie.

Alors commençale supplice des ambassadeurs. Pour conserver à leur nation le bienfait de la paix ou les avantages du commerce^ ils durent se résigner à une existence tissue de tribulations. Aucune affaire ne se terminant que par ordre direct de la Porte, par lirman ou commandement, ils étaient obligés de recourir fréquemment au vizir. Pour le voir, il leur fallait s'astreindre à des démarches réitérées et humiliantes, parler aux subalternes, les flatter, payer leur appui; une audience était une affaire qui se négociait et se marchandait longuement. Après avoir essuyé mille dégoûts, l'étranger obtenait la promesse d'être reçu; on lui assignait une date. Alors conmiençaient ces remises successives dont la diplomatie ottomane n"a pas entièrement perdu la tradition. Au jour dit, l'ambassadeur se mettait en route, s'embarquait dans le caïque qui devait le conduire à Stamboul, où il monterait à cheval pour se i-endre chez le \izir, près de la Suleimanié; soudain, un contre-onlre arrivait. Force était au visiteur éconduit de rebrousser chemin, de ramener tristement son cortège, de rentrer tout confus au logis, de faire revenir son cheval déj.à passé à Stamboul et « qu'il aurait fallu envoyer à l'audience, s'écrie Nointel dans un élan d'indignation, puisqu'un ministre qui traite si bestialement les personnes qualifiées ne mérite point d'autre conversation que celle des bêtes (1) ».

Après une série d'ajournements, le vizir consentait enfin à se laisser approcher, mais on ne pouvait guère l'aborder les mains vides : il fallait, à cha(|ue audience, présenter des curiosités d'Europe, des choses précieuses ou rares, que les Turcs acceptaient comme un tribut et une marque d'hommage. Le vizir daignait à peine y jeter les yeux et s'empressait de les convertir en argent. A cet elfet, il avait passé contrat avec le chef des marchands, qui s'engageait à reprendre les objets donnés, et l'ambassadeur ris-

(1) Noinlol à l'ompoiiue, rai)ports annexés ;i la lettre; au lloi ilu i" mai 1679. Les détails et extraits ijui suivent sont tirés des mêmes rapports.

LA liISCiRACE -2-n

quait de retrouver ses cadeaux au bazar, exposés parmi le bricà-brac oriental.

Pendant l'audience, la conversation était des plus pénibles, car on trouvait gi-néralement le vizir entre deux iAresses. Il parlait par monosyllabes, répétait les derniers mots de son interlocuteur « comme un écho ou un enfant », ou bien lui adressait à brûle-pourpoint des questions baroques, dénotant une ignorance à toute t'preuve. Par exemple, il demandait à l'agent des États généraux si ses maîtres possédaient toujours Naples et la Sicile. L'entretien se terminait rarement sans qu'il s'emportât en apostrophes violentes ou en sorties furibondes.

Selon le rang et la nationalité des envoyés, on variait les mauvais traitements : à chacun d'eux étaient réservées des injures particulières. Lorsque arrivait un ambassadeur de la Grande- Bretagne, par mer, on obligemt le vaisseau qui l'avait amené à exécuter des manœuvres et à courir des bordées devant le Grand Seigneur: c'était le plaisir de Sa Hautesse que de voirie hdlimcnt lutter contre les courants du Bosphore. L'Anglais s'étant fait conduire en chaise à porteurs chez le grand vizir, ce ministre trouva son procédé trop libre, son véhicule « indigne d'un honmie », et parla de, lui faire « rompre cette cage sur la tète ». L'insolence du maître se comnmni(iuait aux valets : pendant une audience donnée au baile de Venise, le fciaya lui demandait bru talement, en le voyant perclus de goutte et marchant avec diffi culié : « D'oîi vient donc que votre république n'envoie ici que des gens estropiés? » Le résident de Hollande n'éprouvait que mortifications. Introduit devant le vizir, il devait se courber profondément, jusqu'à ce que son ample perruque se renversât pardessus sa tète et touchât presque la terre, débiter dans cette postare d'humbles discours et attendre patiemment que l'Altesse mahomélane lui eût fait approcher un siège. Quant aux envoyés des États inférieurs ou vassaux, ils étaient soumis à une véritable tyrannie. Deu.x députés de Raguse furent emprisonnés, sous prétexte que leur république n'aurait pas acquitté intégralement le tribut qu'elle devait au Grand Seigneur: un troisième étant

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venu réclamer ses collègues, on l'envoya les rejoindre au château des Sept tours; peu s'en fallut que tous trois ne fussent mis à la torture.

Vis-à-vis même des puissances avec lesquelles ils avaient à compter, les Turcs violaient outrageusement le droit des gens et les immunités partout reconnues : ils ne se privaient point d'attenter à la liberté des représentants. Ils tenaient alors entre leurs mains un Russe, porteur d'une lettre écrite au sultan par le tsar de Aloscovie, avec qui on négociait la paix. Comme s'ils eussent pressenti le mal que leur ferait plus tard la Russie, ils traitaient son émissaire en suspect et en prisonnier; ce coreligionnaire de leurs sujets grecs leur semblait à surveiller rigoureusement. Vingt janissaires le gardaient à vue, observant tous ses mou\ ements et rempèchant de sortir. C'était au reste un demi-barbare, vêtu à l'orientale plut(">t qu'à l'européeime, fruste d'aspect et de manières, effroyable buveur. Deux Français, dont l'un disait quelques mots de russe, étant par\enus à l'approcher, le trouvèrent en compagnie d'un muid de vin qu'il tenait à demeure dans sa chambre et auquel il les invita à puiser largement. Il témoigna d'ailleurs d'une particulière sympathie pour la France et exprima le désir de voir son ambassadeur, mais revenait toujours « à la lioisson comme intermédiaire de la conversation ». On arriva même à griser deux janissaires placés à ses côtés en sentinelles; néanmoins, il n'osa en profiter pour accentuer ses déclarations et se contenta de boire encore, avec intrépidité, à la santé du Roi, de la famille royale et de l'illustre marquis.

Il est à remarquer que les Turcs, au plus fort de leurs excès, n'inlervertissaient jamais les rangs attribués aux ministres étrangers; ils avaient le respect de la tradition, et pour eux les précédents faisaient loi. En vertu de notre anticpe prést'ance, l'ambassadeur français restait à leurs yeux le premier. Il obtenait audience avant tous autres, mais n'en devait pas moins éprouver l'arrogance du vizir. Ayant témoigné le désir de présenter son complimenl au ministre nouvelleineiit entré en charge, Nointel

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