‹ Les voyages du marquis de NointelChapitre 38 sur 50 · I.A lllSdUACH · texte numérisé non relu

I.A lllSdUACH

fut averti i[ue le 2 mai 1(177 l'Iait la date désignée pour le recevoir. Il se rendit au lieu indiqué, et la manière dont il eut à se frayer passage jusqu'à la salle d'audience donne une idée singulière de l'aménité et des égards réciproques qui marquaient ces cérémonies.

« Je suis monté, écrivait-il, dans l'appartement du vizir, et pour v aniver passant dans des galeries assez étroites, j(! repoussai des Turcs qui sendiloient ne pas me connaître ou a\oirlrop dempressement à entrer dans la chambre d'audience, et je les écartai d'une façon à les faire tomber si la muraille ne les eût retenus, ce qu'ils reçurent, comme ils le dévoient, a\ec une grande patience. Et parce que Mavrocordato vouloit en (|U(dquc façon modérer mon juste ressentiment, je l'arrêtai par îe bras et le lis aussi reculer, et j'entrai de cette manière dans le lieu destiné pour me recevoir (I). »

Le vizir ne se trouvait pas encore dans la salle': il attendait (pie l'ambassadeur eût été introduit, pour paraître lui-même dans toute sa majesté et venir siéger sur le sofa. On se souvient (jue cette estrade recouverte d'un tapis, dressée dans un enfoncement de la muraille, jouait un graml rr)lc dans le cérémonial ottoman. Il était d'usage que le ministre et rand)assadeur y prissent place l'un et l'autre, le premier au fond ou dans l"im des angles, le second assez près de lui, tous deux sur dos taboirrels de même hauteur. Les drogmans chargés d'inliTpnlcr leurs paroles se tenaient debout contre le bord du sofa, les autres assistants derrière eux.

.Nointel connaissait tous les détails de cette ordonnance et s'attendait à la voir observer. Quelles ne furent pas sa surprise, sa colère, ipiand il reiiiar(]ua (|ue. par extraordinaire, le siège préparé pour le recevoir se trouvait en bas et en deiiors de l'estrade! L'innovation était injurieuse, contraire à la tradition, cal culée pour établir entre les deux interlocuteurs la plus choquante inégalité : Nointel se refusa à la tolérer. Il saisit le

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tabouret et le posa d'autorité sur le sofa; en même temp^ les éclats lie sa voix courroucée retentissaient jusque dans la pièce voisine, où se tenait le vizir, attendant le moment de faire son entrée.

Cependant les officiers de la Porte et surtout le drogman Mavrocordato s'étaient entremis: avec des paroles amollissantes, par toute sorte de raisonnements captieux, ils tâchaient de fléchir l'ambassadeur: rien ne put vaincre son obstination fière. A la fin, le Grec, voyant sa rhétorique inutile, quitta son ton doucereux et signifia la volonté de son maître : « Le suprême vizir, dit-il en italien, commande de mettre la chaise en bas. — Ce seigneur peut commander à la chaise, reprit Nointel, je la laisse libre d'obéir; il n'a point d'ordres à me donner (I). »

A la suite de cette réponse, que se passa-t-il'? S'il faut en croire certains bruits qui coururent, deux tchaottchs, se jetant sur Nointel, l'auraient précipité du sofa et envoyé rouler jusqu'à terre avec son siège. Au contraire, le marquis affirme — et son récit est plus croyable — qu'il quitta de plein gré, pour se retirer dans son palais, la position dont il s'était si vivement emparé; il aurait déclaré son intention de renoncer à l'audience, plutôt que de la recevoir dans des conditions indignes, et serait sorti la tête haute, emmenant tout son cortège, excitant par la fermeté de son attitude « l'élonnement des Turcs et la joie des Français (2) » .

Quoi (ju'il en fût des incidents qui avaient marqué la fin de cette scène, la situation demeurait grave. Les prétentions du vizir et de l'ambassadeur, tant que l'un ou l'autre n'y aurait pas renoncé, s'opposaient désormais à toute entrevue; une querelle d'étiquette entraînait la rupture totale de leurs relations. Sans doute, il était loisible à Nointel de s'enfermer dans son palais,

(1) Nointel à Pomponne, 5 mai 1677.

(2) Ibid. Sur l'affaire du sofa, qui fit grand bruit en Europe, voyez aussi Jal, Abraham Du Qnesne, t. II, p, 20, .37. Cet auteur se trompe toutefois en croyant que Nointel n'avait point obtenu les honneurs du sofa lors de ses Toyages à Andrinople et do ses audiences dans celle ville. Cf. le Mémoire de Bonnac, p :^()-3:2.

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d'y braver la colÎTC du vizir, de sisoicr de tout contact officiel et d'attendre patiemment que le Roi lui eût envoyé des ordres, lui eut commandé de céder ou de se retirer. Mais ce parti privait les Frani^ais du Levant de leur défenseur naturel auprès de la Porte; il les livrait au ressentiinenl d'un furieu.x, aux avanies et aux mauvais traitements qui se déchaîneraient sur eux: il risquait de compromettre ces intérêts religieux et commerciaux que le Roi entendait préserver à tout prix et dont il avait expressément commis la garde à son ambassadeur. Lorsque la réflexion eut succédé chez Nointel au premier mouvement de la colère, ces considérations le frappèrent fortement. De plus, par ses embarras d'argent, dont le bruit commençait à percer, il' s'était mis en fausse et désagréable posture : son autorité, sa force de résistance s'en trouvaient diminuées: déjà, sans oser encore s'attaquer directement à lui, on mettait on cause ses secrétaires, ses suivants ; il craignait une prise à partie personnelle contre laquelle il se sentait sans défense. Les suites de sou désordre furent sans doute au nombre des raisons qui l'amenèrent à faiblir.

Comme il ne se refusait plus à obercber un accommodement avec le N-izir, des médiateurs intéressés se trouvèrent pour le négocier. On convint que le passé serait oublié, que l'audience serait renouvelée, mais que l'ambassadeur la recevrait au bas de l'estrade (1). Cette capitulation lui valut de la part du ministre un accueil passable ; ne risquait-elle point de lui attirer la colère du Roi, plus redontai)le à ses yeux qu'aucune autre'?

Pour se justifier, il pouvait invoquer re.xemple de la chrétienté tout entière. Les puissances qui devaient lui reprocher plus tard d'avoir créé un fàciieu.v précédent, lavaient devancé dans la voie des concessions. Les nations les plus civilisées, comme les plus barbares, s'inclinaient à l'envi devant cette Turquie dont elles craignaient les armes ou recherchaient les bonnes grâces . Constantinople, redevenue la capitale de l'Orient, assistait à un

(t) Nointel à Pomponne, 13 août et 12 septembre 1677. Cf. l'un des i-aoporls joints ;i la lettre au Hoi du l" mai lt)79

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