LES \(IV.\GES DU MAH(JL IS DE NOINTEL
défilé d'ambassadeurs liant titrés, de suppliants illustres : autour du trône ottoman, il y avait un concours de prosternations. Tandis que l'émir de Boukliara envoyait saluer le commandeur des croyants du plus loin de la profonde Asie, des envoyés extraordinaires de rEnipereur et de la Polog'nc s'approchaient en grande pompe. Le Polonais, arrivé aux portes delà xille avec une armée de seigneurs, île starostcs, de rasti'll((iis. trompettes sonnantes, enseignes d(''ployées, ordonnait, avant qu'il franchit le seuil, de replier ses (Hendards oii figurait l'image delà Vierge^ afin de ménager le fanatisme des musulmans et de leur épargner la vue d'un signe proscrit (1 ). L'internonce impérial avait pour se guider l'exemple d'un de ses prédécesseurs « qui baisa la veste du vizir défunt et ensanglanta le tapis du Grand Seigneur à force d'y frotter la face [2) ». Seul, le Moscovite fit exception par sa hauteur. Comme on ne lui avait accordé de voir que le \izir, il aperçut, au-dessus de ce ministre, inie iiaic grillée derrière laquelle le sultan, disait-on, assistait aux audiences; levant la tète, il s'adressa à l'invisible monarque et lui cria son compliment (3).
LA COI, F. Il F. Il (I Y Al, F..
Ce ne fut point lallaire du sofa qui détermina, comme on lu pensé, la disgrâce de Nointel. Par une circonstance fortuite, la perte <le ])lusienrs lettres, le T{oi ne connut (pie fort lard et incom|dèten)ent le parti auquel s'était réduit son ambassadeur; son mécontentement s'en accrut sans doute, mais déjà Nointel était perdu dans son esprit. La mésaventure du marquis eut
(t) Nointel à l'dMiiioinie. I.'! aoùl iij'l .
(2) Ibid., 10 janvier Hi7!l
(3) Rapports joints à lu Icltre du 1'' ni.-ii tC79.
I, V itlSIlHACE 23:{
pour cause preuiière, décisive, Texacliou dont il s'était rendu coupable envers les marchands de Smyrne.
Jamais Louis XIV, spontanément ou sous l'impulsion de Colbert, ne montra mieux qu'en cette occasion (juel intérêt passionné il portait au relèvement et à la conservation du commerce. D'obscurs marchands lui demandaient justice; entre ces courtauds et le noble ambassadeur qui les avait molestés, il niiésila pas, prit le parti des humbles et prononça contre le gentilhomme. Il laissa entendre que le marquis de Nointel avait à ses veux démérité. Puis, sans le rappeler immédiatement, sans s'expliquer encore sur le traitement qu'il lui réservait, san.s vouloir qu'on l'avertît, il cessa de lui écrire, ordonna de laisser ses lettres sans réponse et de rompre avec lui toute communication. A ce silence menaçant, Xointel tremble : il y voit un signe du plus funeste augure. Cependant, il tente encore de se défendre, cherche à se faire écouler; il écrit au ministre lettres sur lettres, réitère ses explications, s'adresse au Roi lui-même et l'accable de flatteries; il vante la valeur de Sa Majesté, « sa prudence, son application par elle-même et en personne, son ardeur aussi prudente qu'infatigable et ([ui est à l'épreuve des saisons les plus rudes, ses armées si nombreuses dont les simples soldats méritent d'être officiers, ses légions de maréchaux de France et
d'officiers généraux^ ses victoires incroyables (li ».
Par ce pathos, il espère apaiser le dieu et délournerla foudre. En nu^me temps, s'il a\ait rogné iléfinitixcnienl sa dépense, congédié ses peintres, interrompu tous travaux d art, s'il se soumettait en son particulier à mille privations, il ne renonçait pas complètement à faire figure; ce qui lui restait des fonds indûment perçus, il le gardait pour des débours d'ostentation; il ne se résignait pas à des sacrifices qui eussent trop notoirement attesté sa détresse.
En 1677, on célébra encore la Saint-Louis au palais de France. Mais ([u'il y a\ait Inin .le cette fête tout intime aux pompes
(1) Lettre ilu 2G mai li;77
déployées en des tempsplus heureux! Plus de brillants tournois, plus de représentations à ijrand spectacle : simplement la comédie, entourée d'un peu plus d'apparat qu'à l'ordinaire : «L'aprèsdîner, écrivait Nointel, se passera au divertissement de la comédie, par le récit du prologue de Circé, de Y Amphitryon et du Médecin malgré lui, entremêlés de quelques entrées qui seront représentées sur un théâtre orné de trophées à la gloire du plus grand monarque du monde. De plus grands efforts ne sont pas permis à ma foiblesse (1). »
A la fin de 1677, onze mois s'étaient écoulés depuis l'acte fatal dont il portait la peine, et durant cette période il n'avait re(;u ni une lettre, ni un a\is, ni le plus léger secours. Dans ce délaissement qui l'accable, il ne peut plus \oir que l'efl'et voulu de la colère royale; il comprend que, devant l'arbitre d'où dépend son sort, sa cause est entendue, jugée, perdue. Au moins voudrait-il connaître la sentence. Quel sera le coup dont il se sent menacé"? Subira-t-il seulement une épreuve temporaire"? Perdrat-il sa charge et devra-t-il, revenu dans sa patrie, traîner une existence humihée et misérable? Est-ce l'exil qu'il lui faut craindre, est-ce un pire traitement? Cet effroi del'avenirs'ajoute pour le torturer aux souffrances de l'heure présente. Tandis que ses ultimes ressources s'épuisent, il attend, éperdu, que le Roi ait statué sur la peine à lui infliger.
En janvier 1678, on lui présenta enfin une lettre de M. de Pomponne. Le Roi avait permis qu'on lui signifiât son mécontentement, sans lais.ser encore apercevoir quelles en seraient les suites. Le ministre employait un langage courtois, prenait un ton de condoléance, mais ne cherchait pas à dissimuler la gravité du cas; il s'exprimait ainsi :
« Monsieur, j'ai à répondre à toutes vos lettres qui m'ont été apportées par le sieur de La Croix, votre secrétaire, et à celles que j'ai reçues depuis son arrivée, qui sont des 1", 7% 12' et 18* de juillet. Je suis fâché de vous dire que leRoin'apoint approuvé
(i) Lettre à l'iuiipoiiiie, t'"' septembre 167".
LA DISCRACE 233
le payement de vos appointements que vous vous êtes fait faire par le commerce de Marseille, et moins encore que vous ayez employé Tautorilé du Grand Seigneur pour v forcer les marchands. Quelque soin qu'ait pris le sieur de La Croix de faire voir la nécessité à laquelle vous étiez réduit, et quoique aous en ayez rendu un compte bien exact particulièrement dans votre dernière lettre dudit jour 18' juillet que j'ai t^u l'honneur de lire tout entière à Sa Majesté, elle n'a pas trouvé juste que vous fissiez souffrir les marchands de vos besoins, et elle a jugé que vous pouviez attendre qu'elle vous eût fait payer des appointements qui vous étoient dus. Pour moi. Monsieur, je vous assure que je compatis fort à la peine dans laquelle je juge aisément que vous vous trouviez, accablé de dettes dans un pays étranger lors principalement quil vous étoit dû de plus grandes sommes par le Roi ; mais le bruit que les marchands de Marseille en ont fait a été fort grand, et ils ont représenté qu'il y alloit de la ruine du commerce lorsque vous les chargiez de solliciter leur payement à l'épargne (1) pour les sommes que vous vous étiez fait donner. Soyez bien persuadé, Monsieur, du désir que jaurois eu de vous rendre plus de ser%-ices en cette rencontre et que je n'ai rien oublié pour le faire (2). »
En même temps parvenaient à Nointel, par lettre d'une personne lui portant intérêt et bien placée pour savoir, quelques détails sur son infortune. « Tous ses amis, lui disait-on, avaient fait leur devoir pour adoucir les choses (3) », mais leurs efforts avaient été vains; les ministres s'étaient rangés dans le parti de ses adversaires, et le iu?e souverain lui avait donné tort: le bruit de son rappel avait aussitôt couru; on en avait parlé pubUquement. Cependant, répandue depuis plusieurs mois, la nouvelle ne s'était point vérifiée jusqu'à présent. Il paraissait que la résolution fût en suspens, et le Roi ne s'était point déclaré.
(1) C'est-à-dire au trésor royal.
(2) Pomponne ù Nointel, 2 octobre d07T.
(3) Lettre du s' l'acli.ui, 2 octobre 1677, archives des affaires étrangères, Constantinople. t. XL
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En réalité, Louis XIV jugeait Nointel indigne de le servir plus longtemps et avait décidé de le remplacer; seulement, il tenait à reculer la nomination et l'envoi d'un autre ambassadeur. Un rappel immédiat lui semblait pour le coupable un sort trop doux : à ses yeux, la faute réclamait un châtiment plus sévère et plus raffiné. A cet instant où les puissances coalisées contrenous posaient les armes, où la paix de Nimègue consacrait la suprématie française en Europe, l'état des affaires générales ne nous obligeait plus à d'activés négociations avec la Porte, et il n'était pas indispensable que notre représentant auprès d'elle fût tenu au courant de la pensée royale. Louis XIY pensa donc qu'il pouvait maintenir Nointel à Constantinople sans l'y employé)', en transformant pour lui ce poste diplomatique en lieu de pénitence et de bannissement. Au lieu d'exiler le marquis dans ses lorres (hélas! Nointel n'en avait plus), il l'exile chez les Turcs; il l'y oublie, le laisse sans ordres, sans instructions, sans nouvelles, sans argent, l'abandonne aux poursuites de ses créanciers, aux tracasseries des Infidèles, aux haines qui vont s'acharner sur l'ambassadeur disgracié et ruiné. Le ressentiment du monarque va jusqu'à la cruauté. Il ne lui déplaît point que Nointel souffre et pâtisse, qu'il endure de longs tourments pour défaut d'obéissance, pour crime de lèse-commerce, et que son supplice serve d'exemple à ses successeurs.
Nointel n'apprit cette suprême rigueur que par ses effets. Si la lettre de Pomponne et celle de son correspondant officieux lui avaient laissé quelque espoir de pardon, il dut bientôt se ilétromper. De toutes parts, ce n'étaientque svmptômcs funestes. D'abord, la rage de ses ennemis, préjugeant sa décliéance, se donnait carrière; on eût ilit (|ue contre lui tout devenait permis. Des libelles outrageants pour son caractère circulaient dans les Echelles. A Marseille, sur la plainte des marchands auxquels il avait fait tort, on instrumentait dans les formes; les papiers de justice pleuvaient sur sa tète ; il était harcelé de citations, assailli de requêtes et de « mémoriaux «, et s'il jetait les yeux sur ces grimoires, il s'y voyait traité avec la plus insultante