I.A DISCKACi
dt'-si II voiture, non plus en auiliussaileur, mais en débiteur récalcitrant. Indice non moins grave, des honmies de sa condition, des collègues, s'éloignaient de lui et renonçaient à son commerce; Tambassadeur à Venise, l'abbé d'Estrades, ne répondait plus à ses lettres. La défaveur tiu Roi l'avait mis en quarantaine; son amitié devenait compromettante et son contact suspect. A tant d'infortunes, il sent que la face du maître s'est délinitivcment détournée de lui : " .l'appréliende, é^crit-il douloureusement, (]u'il n'y ait plus de soleil pour moi (li. »
Certain de son rappel, il ne connaît encore que la moitié de son malbeur; il espère, il attend à liref délai la venue de son successeur; ce sera pour lui la confirmation ofdcielle de sa disgrâce, mais aussi la délivrance. Tout navire français qui toucbe à Constantinople lui paraît devoir apporter le message libt'rateur. l'avis que le nouvel ambassadeur est nommé et va s'embarquer: cliaque fois, à son espoir succède une déception. Les semaines, les mois s'écoulent sans lui apporter le triste soulagement qu'il sollicite : le Roi ne se décide pas à le tirei- du purgatoire. El, cbaque jour, sa position devient plus affreuse. L'ambassadeur de France est la proie d'usin'iers infâmes, <l'inlermédiaires véreux: il subit leur avilissant contact, se débat entre leurs mains crocbues, doit implorer leui- secours, éjjrouNcr leur insolence, leur jeter en pâture les derniers (b'-bris de son opulence. .Via lin, les restes de son crédit s'épuisent : il ne trouve plus que prêteurs sans confiance et créanciers sans pitié. Il ne peut même faire argent de ses collections; en vain, avec un inexprimable décliirement de cœur, sacrilierait-il ce trésor, objet de toute sa tendresse: ses marbres, ses précieux dessins, ses tableaux ne possèdent aucune valeur marcbande en Turquie et ne trouveraient pas acquéreur en ce grossier pays.
Alors, comme la pension (|u'il reçoit de Marseille se trouve engagée par avance dans sa plus grande partie, comme le Roi continue à le priver de ses appointements, l'argent lui manque
(1) .Nointcl à l'omponne, 29 juin lOTS
238 LES VOYAGES DU MARnUIS DE NOIX TEL
litléralfiiieiit pour les besoins de la vie. Pour avoir de quoi se nourrir, il en est réduit à mendier auprès de subalternes quelques centaines de piastres. Sa détresse paraît, éclate, s'étale à tous les veux, provoque une rumeur générale. A Constantinople même, des poursuites s'entament contre lui : au cri de ses créanciers, l'autorité turque s'est émue, et voici que le vayvode parle de mesures d'exécution. A tout prix, il faut arracher un sursis, mais rien ne s'obtient en Turquie que par présents : avec « quelques vestes (1 ) ». échappées au naufrage, Nointel parvient à acheter la patience des officiers de justice. Ce répit ne sert qu'à prolonger son agonie, et le jour approche oii tout moyen de salut lui fera défaut. La banqueroute lui apparaît inévitable, instante, et derrière elle s'avancent la misère et le déshonneur. Demain, sa demeure sera violée, ses créanciers se partageront ses dépouilles, et la ville, après s'être ébahie de son faste, se racontera avidement les détails de son désastre. A cette pensée, le désespoir l'envahit, sa tète se perd, son esprit s'affole; sous prétexte de peste, il fuit Constantinople et se retire aux environs, dans le village de Belgrade; c'est de là qu'il adresse au ministre cette lettre (jui n'est qu'un long cri d'angoisse :
« Je ne sais plus où j'en suis. La peste me retient à quatre heures de Constantinople; la faim, faute d'avoir de quoi subsister, m'attaque à chaque moment; je ne reçois aucune nouvelle qui puisse me marquer avec une autorité suffisante quand je serai secouru efficacement. Cependant, Monsieur, il faut pour mon malheur que je vive, ceux qui servent l'autel y trouvent
leur subsistance, c'est ce ([u'il y a de plus sacré Je ne sais
comment il y aura moyen, non pas que je me délivre, mais que je suspende ma chute; j'y ferai tout de mon mieux, mais, par une disgrâce terrible, la famine et la peste sont fortifiées par la guerre, même par la domestique. Je ne puis point chasser la plus grande partie de mes valets, parce que je n'ai pas de quoi les payer; mon écurie est renversée. Je n'ai plus que trois ou
(1) Lettre ;i l'oinponne, 29 juin 1078,