‹ Les voyages du marquis de NointelChapitre 5 sur 50 · I.nl IS \1\ ET L'ORli: NT · texte numérisé non relu

I.nl IS \1\ ET L'ORli: NT

el le patriarche arménien d'Alep, dans des supplications emphatiques, citait une propiiétic aux termes de laquelle « l'Arménie serait délivrée par un roi très puissant des Français » ( I ).

Un ne saurait douter que ce rôle de concjuérant liiiéralcur, ilatteur pour l'orgueil du Roi, n'ait tenté son imagination : il sentait quelque penchant à se le laisser attrihuer. Cependant, près d'ahandonner une voie oîi tous ses prédécesseurs, avec plus ou moins de vigilance, avaient pris soin de se maintenir, il hésitait, attendait : un scrupule invincible le retenait.

En politique extérieure, notre ancienne monarchie apparaît comme un pouvoir absolu, tempéré par la tradition. Si jalou.x de leur autorité que fussent nos rois, ils se croyaient tenus d'obéir à certaines maximes, consacrées par le temps, qu'ils se transmettaient l'un à l'autre comme le secret dr- la sûreté et de la grandeur de l'Etat. Or, c'était l'un de ces axiomes que de ne jamais rompre entièrement avec la Turquie une intelligence qui nous avait permis, en des jours d'exlrème péril, de détourner le choc de nos adversaires et de tenir la fortune en suspens. Si la situation de l'Europe ne démontrait plus la nécessité présente de ces relations, des crises nou\ elles pouvaient éclater, le concours de la Porte pouvait redevenir indispensable : la prudence commandait de tenir en réserve cette suprême ressoui-ce.

Un autre motif, immédiat, pressant, détournait le Roi de mesures directement hostiles. Louis XIV ambitionnait tous les genres de gloire : il ne se contentait pas de gouverner un État grand par les arnies, grand par les négociations; il avait décidé que cet Etat deviendrait puissance commerciale et industrielle de premier ordre, et que, dans le développement magnifique de l'activité française, tout irait de pair. C'était l'époipie oii il se passionnait pour les projets de Colbert tendant à ranimer parmi nous l'esprit d'entreprise et de négoce, à le diriger, aie fortifier par l'esprit d'association, (tr. si Colbert rêvait de donner élan

(1) .Vrctiives des affaires étrangères. Constanlinople, vol Viii.

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à notre trafic extérieur dans toutes les directions, il tenait avant tout à raviver Fancienne source de sa prospérité. Le commerce avec le Levant avait enrichi jadis plusieurs de nos provinces. Qu'on parvint à le tirer de sa détresse actuelle, à le réorganiser, aie mieux protéger, il reprendrait toute son utilité. L'Orient apparaissait toujours comme le marché naturel de la France méridionale : avec ses populations apathiques, qui consomment et ne travaillent pas, il semblait offrir aux produits de notre industrie un débouché permanent, privilégié, et Colbert, ayant entrepris de relever nos manufactures du Languedoc et de la Provence, sentait le besoin de rendre à toute une partie de leurs articles un é-coulemenl certain en Turquie, un débit rémunérateur, en rétablissant nos facilités de traflc avec cet empire. Pour lui, les deux entreprises étaient corrélatives, inséparables, également essentielles, subordonnées l'une à l'autre. Aussi le pratique ministre, sensible en tout aux avantages pouvant s'évaluer en chiffres, détestait-il l'idée d'une rupture avec la Porte, qui eût achevé de nous fermer le Levant. Au contraire, une amélioration des rapports, un renouvellement des Capitulations, qui viendrait remettre en vigueur, confirmer, accroître même nos prérogatives, lui paraissait l'un des premiers moyens à employer pour refaire la grandeur commerciale de la France. *

Il portait plus loin ses vues. Au delà des contrées qui se groupent autour du bassin oriental de la 3Iédilerrariée. il en apercevait d'autres, rayonnant au fond de l'horizon d'un merveilleux prestige; son regard plongeait dans les profondeurs de l'Asie et perçait jusqu'aux Indes. Le Grand Seigneur ne possédait pas ces régions, mais il en détenait l'une des clefs : c'était à travers ses États que Colbert comptait nous frayer vers l'Inde ou plutôt nous rouvrir un passage.

Sa pensée à ce sujet se retrouve tout entière dans deux mémoires, l'un présenté par lui au conseil de commerce et publié dans sa correspondance (1), l'autre conservé au dépôt des af-

(t) T. Il.p n;:i et suiv

LOUIS XIV I:T L'OIUENT dl

faires étrangères (1). Le deuxième peut être considéré comme la suite et le complément du premier, au(|U('l il donne niu' conclusion.

Colbert avait fortement médité sur la révolulion (pii s'était opérée au xvr' siècle dans les habitudes du commerce, quand les Portugais, après avoir accompli autour de l'Afrique leur glorieux périple, avaient pris contact par mer avec les Indes. L'écrit soumis au conseil retrace l'historique de ce grand changement, l'un des plus profonds qui se soient opérés dans l'économie de l'ancien monde, et en apprécie mûrement les conséquences. Depuis les croisades, l'Europe s'était accoutumée à recevoir de l'Inde toute une partie des objets nécessaires à sa consommation et à son luxe : elle en tirait les épiées, les parfums, les ess(^nces rares, les étoffes diaprées, les inimitables mousselines, ces tissus lumineux et pailletés cpii semblent garder entre leurs plis un rayon de leur soleil; elle en tirait aussi les lingots d'or et d'argent, les perles, les rubis, les saphirs, les diamants ijui paraient l'épée de ses rois et le front de ses princesses. Le commerce avec les Indes était le seul alors qui fit la fortune des cités ou des nations; il se pratiquait tout entier par l'intermédiaire du monde musulman. Les produits de l'extrême Orienta a])portés par des caravanes qui leur faisaient traverser l'Asie centrale ou les recueillaient sur les bords du golfe Persi(|ne et de la mer Rouge, perraient à travers les provinces ottomanes d'Asie et d'Afrique jusqu'aux lùdielles du Le\ant, jusqu'aux places situées à proximité ou au bord de la Aléditerranée. L.à. des marchands européens venaient s'en saisir pour les transmettre à la chrétienté. L'empire des musulmans formait ainsi, pour l'Europe trafiquante, un immense entrepôt, mais c'est surtout en l"]gypte que s'opéraient les échanges.

Chaque année, la flotte du Soudan d'l']gypte, forte de deux ou trois mille voiles, s'avançait par la mer Rouge et l'océan Indien

(1) .Nous l'avons public a la suite de notre mémoire sur Louis XIV et iÊijypte, lu en 1888 devant l'.Vcadémie des sciences inoraies, pul)lié en 1889 On le retrouvera à l'appendice, sous le chiffre 1.

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jusqu'il Bomlla^ . puis revenait à Suez chargée de trésors; à l'arrivée de cette caravane de mer, le désert s'animait entre Suez et Alexandrie, d'innomlirables convois le sillonnaient, amenant dans la capitale de l'Egypte et de là sur les rives de la Méditerranée les produits indiens. L'Egypte jouissait alors d'une prospérité qu'elle n'a plus retrouvée: le Caire, la cité féerique des conteurs arabes, n'était qu'un immense et populeux bazar, et Alexandrie méritait son surnom de « marché des deux mondes ». Parmi les nations chrétiennes établies en Egypte et maîtresses de son commerce, Venise occupait le premier rang, Gênes venait ensuite, la France se tenait loin derrière elles, mais cependant 3Iarseille partageait avec les grandes républiques marchandes l'avantage de fournir à l'Europe les cargaisons apportées d'Asie (1).

La découverte du cap de Bonne-Espérance, en ouvrant ^■ers l'Inde une voie plus longue, mais directe, détourna de l'Egypte le courant commercial, le fleuve de richesses, qui s'y portait depuis des siècles; elle permit aux Européens de s'approvisionner eux-mêmes, sans emprunter le secours des musulmans, d'articles indispensables. Le Portugal eut l'honneur d'accomplir cette révolution; l'Angleterre et la Hollande en cueillirent le fruit. Aux hardis découvreurs du xv siècle succédèrent les marchands de Londres et d'Amsterdam ; formés en puissantes compagnies, ils confisquèrent à leur profit toutes les relations maritimes entre l'Europe et les Indes.

Cet accaparement eut des effets funestes pour l'Egypte en particulier et pour l'empire ottoman en général, qui vit diminuer le produit de ses douanes; il porta à Venise un coup dont elle ne sut point se relever: enlin, il supprima l'une des branches les plus fructueuses du commerce que les Français faisaient au Levant. Un faible transit continua quelque temps à se poursuivre par la mer Rouge et par Suez, puis ce lîlct de commerce s'arrêta de couler; la mer Rouge se ferma totalement vers 16.30, et l'Egypte devint une impasse.

(t) IIeyd. Commerce du Ltvanl, t 11, p 4-27, 436, 467. i!»7

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Dans le même moment, la tyrannie des pachas envoyés par la Porte, la férocité des milices turques et des beys mamelouks rendirent la \allée dn Xil prescjuc inhabitable aux Kuropéens. Durant la première moitié du xvh' siècle, Venise se retira de cette terre inhospitalière; elle rappela son consul et ses nationaux. Les Anglais et les Hollandais, qui avaient récemment pris pied en l^sypte. n'y parurent j)lus que par intermittences. Seuls, nos marchands demeurèrent à poste lixe au Caire et à Alexandrie, sans concurrents, mais troublés de toutes manières dans leurs opérations. Soumis à des droits de douane particuliers au pavs et qui montaient jusqu'à vinjit pour cent de la valeur des marchandises, inquiétés dans leur sécurité, exposés à de continuelles persécutions, traités en esclaves, ils menaient une existence infortunée et précaire, mais pourtant ne renonçaient pas à la lutte et s'obstinaient à rester (1).

Colbert sentit quel avanlag:e résultait pour nous d'avoir conservé pied en Kgypte. à l'Iieure où les autres nations renonçaient à nous y disputer le terrain. Il se proposa de soutenir et de dégager notre établissement battu on brèche, puis de s'en servir pour réaliser un projet plus vaste et précurseur. Ramener dans la .Méditerranée le commerce de l'extrême Asie, eu le faisant repasser par l'Kgypte, et le concentrer dans nos mains, tel était le but à atteindre ; l'exposé des moyens forme l'objet du secontl mémoire.

Louis XIV venait de fonder la Compagnie des Indes : il la comblait de privilèges, lui avait assuré un fonds considérable, une flotte, des comptoirs dans l'Ilindoustan, un établissement à Madagascar (2). Dans l'esprit de. Colbert, à ces créations devait répondre une entreprise corrélative à tenter du côté de r]"]gvpte et à préparer par les voies diplomatiques. Que le sultan fût persuadé par nos ambassadeurs d'ouvrir à notre marine marchande la mer Rouge, interdite jusqu'alors aux chrétiens ù cause de la

( 1 1 Correspondances citées à la page 6. PauLM.tsso.N, p. 3!)7-i00. . (it Lettres de Collierl. t. Il, cLxn et suiv. Paui.iat. Luitis \IV et la Compagnie des Indes de KJGi, p. tj'i à 133.

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proximité de la Mecque., (ju'il ih'livràt les Français d'Egypte de riiuniilianle servitude où ils étaient tenus, qu'il assurât la sécurité du passage des marchandises par l'isthme et qu'il accordât à la France le monopole de leur transport, les vaisseaux de la Compagnie des Indes iraient chercher à Surate et à Bombay de riches cargaisons qu'ils apporteraient à Suez; dans cette ville, les Français auraient des magasins pour les recevoir; ils les conduiraient ensuite, partie par caravanes, partie par le Nil, jusqu'aux quais d'Alexandrie. Là, les vaisseaux d'une autre compagnie à fonder par la France, celle du Levant, viendraient les prendre pour les porter à Marseille, puis les distribueraient à l'Europe. Accomplissant leur trajet sans sortir des mains de la France et ne payant au.x douanes turques qu'un droit de transit modéré, ces marchandises se débiteraient à meilleur compte que celles venues par de lointains détours et obtiendraient facilement la préférence. Cette contre-révolution commerciale annulerait en grande partie les clfets de la découverte du cap de Bonne- Espérance : elle ferait de la France la dispensatrice permanente des produits de Flnde et obligerait les autres nations à devenir ses tributaires.

L'opération projetée ne pouvait, on le voit, s'accomplir que de concert et de compte à demi avec la Turquie. Quelque intéressé qu'y fût cet État, puisqu'il y trouverait son avantage, ses résistances ou au moins ses hésitations étaient à prévoir. Il y aurait à dissiper ses préjugés, à éclairer son ignorance, à vaincre son horreur des nouveautés : raison de plus pour qu'on préparât ce résultat diflicile par dinfinis ménagements, par un système de moilération et de prudence. Il fallait donc, suivant Colbert, sans se borner à une froide réconciliation avec la Porte, à une simple rénovation de nos anciens rapports counnerciaux, renouer autant que possible l'intimité, se mettre en étal de parler aux Turcs amicalement, conlîdemment, de leur suggérer nos idées et de les conqui'rir au grand dessein.

Ainsi, tandis que de fastueux conseils portaient Louis XIV à entreprendre partout contre l'Infidèle et s'efforçaient de l'entrai-

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