‹ Les voyages du marquis de NointelChapitre 41 sur 50 · LA DISC II \(:E · texte numérisé non relu

LA DISC II \(:E

quatre chi-vaux : j'ai tloniié une partie de leurs iiariiois à des Juifs marcliaiuls de tlraps et de satins, et parce que cela contribue légèrement à partie de leur acquittement; c'a été principalement afln de suspendre leur poursuite. Je suis dans l'impossibilité d'aucune réjouissance pour le jour de Saint-Louis, et ainsi je serai bien aise que mon absence de Constanlinople continue jusqu'après ce lemps-là, et je tâcherai de la continuer en rôdant de côté et d'autre. La guerre étrangère ne manque pas de in'affliger par tant de créanciers, dont il semble que les six mois expirent tous les jours, et certainement. Monsieur, quand l'on est éloigné de huit cents lieues, les mois passent non seulement comme des jours, mais comme des instants, et les six mois de terme deviennent plusieurs années avant que les réponses arrivent (l). »

En butte à de tels assauts, il n'espère jjIus qu'en la miséricorde royale. Pour se l'attirer, il rappelle, énumère ses services : les Capitulations renouvelées^ les droits de douane diminués, les avantages procurés au commerce et aux missions. Puisse ce fruit de ses travaux être mis en compensation avec sa faute, dans la balance où le Roi pèse impartialement les actions de quiconque a l'honneur de le servir! Cette suprême invocation, il la formule en termes pathétiques et originaux, avec des comparaisons empruntées aux usages de l'Orient; dans ce qu'il écrit, il continue k mettre du trait, du pittoresque, de la couleur locale, et, tout exténué et désespéré qu'il soit, fait encore delà littérature. M Je fais en ce rencontre, dit-il, ce qui se pratiquoit autrefois dans cet empire. Lorsqu'un vizir, mufti ou autre grand étoit décédé, l'on mettoil à ses mains dans son tombeau tous les hodgets ou sentences de ceux qu'il avoit fait mourir ou châtiés rigoureusement, afin qu'il pût justifier en l'autre monde qu'il s'étoil conduit en cela avec justice, et il se servoit encore de ses actions justes pour conlrepeser ce que d'ailleurs il auroit pu faire de mal. J'apprtliende, Monsieur, d'être mort dans l'esprit du

(1) Lettre à Pomponne, 29 juin 1G78.

1>{0 LES VOVAtlES DU MAR(jriS DE NOI.NTEL

l{oi. J'oii \ois fondre sur moi les a\is de tout côté. Ainsi, Monsieur, comme à mon puissant intercesseur, je prens la liberté (le vous metti'e entre les mains toutes les actions dont je viens de vous toucher le détail. Je \ous supplie très instamment de les présenter à Sa Majesté, et de lui ollVir ma confiance qu'elles serviront à effacer ce qui lui a déplu dans ma conduite. J'en aurai, Monsieur, toute la reconnaissance possible, comme je Tai déjà de tant de liontés que vous avez eues pour moi, et particulièrement de la dernière en me procurant l'ordre aux éclievins de Marseille de me continuer le payement tle ma pension. Je vous en remercie. Monsieur, très iiumblement; mais osant vousre présenter que ce n'est quune goutte d'eau très insuffisante à éteindre tant de chaleur qui me brûle et me consume, il s'en pourroit conclure ([ue je suis thuis un plus f:'icheu.\ (Hat (jue le inau\ais riclie. ]iuis(|ue une seule goutte deau lanroit soulagé. Je ue suis pas néanmoins si à plaindre, me ti'ouvant dans l'esjiérance de payer mes dettes par la bonté qu'aura Sa Majesté de uTen donnei' les moyens, et si grand que soit l'éloignement d'ici à Paris, ce n'est pas un grand cluios impénétrable, et j'espère y arri\ cr après que j'aurai re(;u les ordres de Sa Majesté de m'v transporter. Je les attends avec respect et impatience, je ne demande aucun moyeu de détourner mon successeur de venir ici, et quoi (ju il arri\e de ma destinée et si fâcheuse qu'elle jtaroisse dès à présent, me voyant sans un sol pour subsister dans ma patrie, je m'en consolerai. Il me suffit, suivant l'e.xpre>sion orientale, que la tète de mon maître soit saine, qu'elle continue de gduxernerles ([uatre parties du monde par son autorihi ou son e.xenqjle, (|u'elle triomplie toujours, faisant mordre la poussière à celle de ses ennemis, et que Dieu lui ayant renou- \elé les années de nos premiers pères veuille lui conserver son empire jns(|u'au jour du Jugement. Je fais encore des vœux pour la conservation de ces intelligences sublimes (ju'elle a su si bien choisir, de ses honorés et glorifiés \ izirs (I). »

(I) I.cUro il l'omiKinne, ;i9 juin 1078,

i.A DiscK Ai;i: iu

VT

LE SPECTACLE I) E CONST AM I N d I' L E .

Le Roi ilemeura inexorable, et une année devait s'écouler encore avant (|ue le nouvel ainliassadeur eût ordre de partir. Pendant ce temps, Nointel n'évita une catastrophe toujours iinniiiicate qn'h. force d'expédients. Des capilaiiies de navires marchands, moitié par contrainte, moitié par complaisance, lui avancèrent quelques fonds sur la vente de leurs chargements; les marchands de Constantinople, énms de pitié, lui prêtèrent un peu dargent, par petites sommes, à raison de cinquante écus par semaine. C'est à l'aide de ces misérables ressources qu'il vécut, pensionnaire de ses administrés, humilié sous un litre glorieux, pauvre dans un palais, entouré de richesses artistiques et mantiuant de bois pour se chaulïer. obligé de se prêter aux perquisitions des tcliaouchs envoyés par ses créanciers, relancé et persécuté par ces recors en turban (1).

11 tachait pourtant de continuer ses fondions et persistait à correspondre régulièrement avec la cour. Mais que niettra-t-il dans ses dépêches, puisque le Roi ne le charge phis d'aucune all'aire? Réduit au rùle de nouvelliste, il s'en acquitte du moins avec zèle. A ce moment même, sa curiosité ne l'abandonne pas; il s'y livre au contraire sans remords. Lorsqu'il s'arrache à ses chagrins, h ses angoisses, c'est pour scruter de plus en plus le détail cl le mystère de la vie orientale. Les révélations sur le Grand Seigneur, la famille impériale, la cour, le peuple, l'armée, les mœurs publiques et |iri\ées, au lieu d'émailler comme autrefois ses récits, les remplissent presque exclusivement; elles en deviennent le fond et la substance. Avec une grosse verve ou une lourde emjthase, il décrit à outrance, conte intaris-

(1) .Nointel à l'diiijioiine, ±'J juin, Si septembre et 1" ûclobre IC78.

242 Lr:;« voyages du makoiis de noimel

sablemenl; par chaque courrier, il envoie au Roi le journal de Constantinople.

Le soin qu'il apporte à ce travail, ses eftorts pour composer de véritables morceaux, pour développer les grâces pesantes et les bizarres prestiges de son style, ne dénotent pas seulement chez lui d'incorrigibles prétentions au bel esprit ; une arrière-pensée s'y trahit. On sent que, s'il n'attend plus de réponse à ses lettres, il tient au moins à se faire lire ; à toute force, il veut piquer, captiver, retenir l'attention du Roi et des ministres. Il essaye de fléchir le maître en l'intéressant et nourrit le vague espoir que Louis XIV fera grâce au diplomate coupable en faveur de l'observateur spirituel et bien informé.

Ce n'est plus seulement l'aspect extérieur des choses et le décor ottoman qu'il considère; il s'efforce à pénétrer le fond des âmes, le jeu des caractères, des passions et des intrigues. Là-bas, derrière les murs du grand Sérail, où le sultan s'est enfin résigné à demeurer dans l'intervalle de ses chasses et de ses guerres, un drame domestique se poursuit, celui qui remplira toute la durée du règne. Dans l'entourage du monarque, la grande question est de savoir s'il tuera ou non ses frères. Beaucoup de ses conseillers le rappellent à la tradition et le poussent au fratricide, qu'ils jugent indispensable à la stabilité du trône et à la perpétuité de leur pouvoir. D'autre part, ce sont les principaux chefs des milices qui ont confié naguère à la "Validé le dépôt des jeunes princes, afin de s'assurer contre les entreprises du despote régnant et de le tenir j)ar la peur de compétiteurs possibles ; ils n'entendent pas qu'on détruise leur garantie. Tout est à craindre d'eux si l'on ne sait agir par surprise, à l'iiuproviste, en choisissant l'instant propice, si on ne les met brusquement en présence du fait accompli, et c'est une tâche difficile que de dérouter leurs sou})çons; leur vigilance toujours en é\ cil aide la sultane à sauvegarder ou du moins à prolonger la vie des jeunes princes.

Mais comment expliquer cet intérêt passionné que témoigne une Lelle-mère aux enfants du premier lit? D'après un iiruit

lépaiulu, la Validé éprouverait pour laîné des princes un sentiment plus vif qu'une sollicitude quasi maternelle. Les mille soins dont elle l'environne ressemblent fort à une tendresse d'amoureuso sur le retour : c'est l'intrigue de Phèdre compliquant celle de Bajazet (1). Et la lutte continue entre le fils et la mère, lutte sournoise, patiente, faite de ruse et d'obstination muette.

L'art de la sultane consiste à résider avec les princes là où nest pas le Grand Seigneur, alin de leur éviter un contact probablement mortel. Tant que le sultan vivait à Andrinople, elle n'y venait qu'à de rares intervalles, en tremblant. Aujourd'hui qu'il s'est refait « bourgeois de Constantinople (2) », elle trouve mille attraits au séjour d'Andrinople et déclare le préférer à tout autre. Forcée d'obéir à un ordre positif de retour, elle prend ses précautions pour le voyage, se fait escorter de gens sûrs, exige à Constantinople une résidence spéciale, en dehors du Sérail. Plusieurs fois, la catastrophe est prédite, annoncée, tenue pour prociiaiue; toujours l'habileté delà sultane mère l'évite et, eu ajournant le dénouement de la « tragédie ottomane (3) », prolonge l'émotion du spectateur.

A côté du drame,, il y avait la comédie. On la trouvait dans le manège de la sultane favorite, ÏH(issel.i, pour écarter de dangereuses rivalités. Comme le Padischalt paraît s'attaclier plus qu'il ne faut à certaine odalisque, l'Ilasseki la fait rouer de coups par un eunuque : le sultan ordonne de panser la victime et la visite quatre ou cinq fois par jour. L'Ilasseki recourt alors au.\ sortilèges, aux recettes et aux formules magiques, pour empèclier l'amoureux monarque de consommer son plaisir (4). Ses malélices n'opèrent qu'imparfaitement, car au bout de quelque temps l'odalisque met au monde un enfant, ce qui lui assure aussiteît

(Il .\ointeI au Roi, 2ij mars 1G77.

(i) -Noiiitel au Roi, 13 avril lliT".

(3) Lettre au Roi. 26 mars 1077.

(4) C'était ce qu'on appelait alors : i nouer l'aiguillette. • Mme de Sévigné ne se prive pas plus que Nointel d'emplover cette expression.

244 LES VOYAGES 1)1' MAHOllS DE NOINTEL

rang ofliciel au harem et l'élève à la dignité de seconde favorite. La première doit se résigner à l'honorarial; changeant désormais de système, elle cherche à se garder la confiance du maître en protégeant ses passagers caprices (1). A ce propos, Nointel se fait conteur lihre et hardi, prompt aux anecdotes gaillardes ou burlesques. Amuser, divertir, c'est à cela que se réduit surtout son etïort; si le Roi rit, il sera désarmé; un sourire amené sur ses lèvres peut apaiser sa colère.

Cependant, dans les écrits de l'ambassadeur, un mot jeté de temps à autre, une phrase dolente, une supplication plaintive annoncent un amer retour sur lui-même, marquent le progrès de sa souffrance, et une plus grande pitié nous prend pour ce pauvre homme aux abois, obligé de contrefaire la gaieté et de s'évertuer à de plaisants propos, le désespoir dans l'ànie.

Après qu'il s'est donné beaucoup de mal pour distraire et informer le maître, il ajoute : « Je suis toujours. Sire, dans la perplexité et la désolation de ne recevoir aucun ordre de 'S'olrc Majesté. Je me trouve sans secours ni argent que celui qu'il me faut mendier des bâtiments qui viennent à Smyrne, n'en pouvant rien donner à mes créanciers, à cause que ma subsistance est privilégiée. Il y en a plusieurs ([ui me tourmentent. Je suis exposé à ces souffrances depuis longtemps, mais je les rei;ois avec une entière soumission, puisque c'est la volonté de Votre Majesté, dont j'espè're bienliU la lin de ma pénitence par la venue (le mon successeur (2). » l']l il implore ainsi le ministre : « Ce n'est plus que l'ombre de l'ambassade qui me soutient, mais elle diminue à chaque instant et ainsi. Monsieur, permettezmoi de m'écrier par cette prière : A porta iiifvri mie me. Domine... Je vous supplie, Monsieur, d'avoir égard à la résignation avec laquelle je supporte une longue et sensible pénitence, et si vous ne jugez pas raisonnable d'en jtrocurer la lin, l'intercédant de la

(I) Lettre de .Nointel au UdI et à l'om|ionne en IG78 et Ki"!), paudm. Le duplicata des lettres écrites au Koi durant cette période existe à la biblio- Ihéiiue de l'Institut,

(2j Lettre au Uoi, l" mai d(i7'.>.

LA DISGR VCi: 245

bonté de Sa Majesté, faites-moi la s^race d'obtenir le changement du lieu oîi j'en suis exercé (1). »

Aucune réponse n'arrivait, et Nointel revenait à son rôle de azette vivante. Il s'v était si bien fait qu'il ne reconnaissait pas le droit à certains gazelicrs de Paris de lui faire concurrence, en donnant des détails sur Constantinople, et qu'il reprenait aigrement leurs bévues. N'est-il pas mieux à même que personne, par sa longue fréquentation du monile oriental, par les relations qu'il y a nouées, par son information universelle, de soulever tous les voiles? C'est lui seul qu'on doit croire quand il prend la liberté de présenter au Roi le Grand Seigneur en son particulier, non plus dans ses déplacements et ses occupations extérieures, mais au plus profond de ses retraites, parmi ses eunuques, ses muets, ses favoris, ses astrologues, ses histrions, qui amusent son désœuvrement à de vaines curiosités ou à de grossiers plaisirs.

« Des bandes de danseurs qui font pilié contribuent encore au divertissement de cet empereur qui leur ordonne souvent de s'émanciper à des postures honteuses, quoiqu'en présence des sultanes cachées derrière les jalousies. Il s'est aussi diverti d'entendre un Franc jouer de l'épinette. Voilà, Sire, les occupations les plus connues et les plus ootilinuelles de Sa Hautesse. car pour l'application qu'elle vient de donner sérieusement à faire placer des sentinelles et dresser des lignes de circonvallation autour de certains postes, cette action martiale etprintanière ne durera pas plus que les roses et les cerises qui en sont l'objet, dont il est si jaloux que, les traitant comme ses femmes, il établit des noirs à leur garde.

« Il relève quelquefois ses divertissements par des disputes sur la religion qu'il fait naître entre les plus savants que par ce motif il appelle en sa présence, et passant encore de la puérilité de l'astrologie à ce qui en est de plus noble, on le voit quitter les vaines prédictions de cette science pour regarder la lune. Cet

1 1 1 Lettre du 20 février 1C7!).

240 LES AOYAGES hV MARnllS I)K NdlMEL

astre par letiuel il compte les victoires et les conquêtes de ses ancêtres et les siennes, et qui préside à plusieurs préceptes de sa secte, excite son étonnenient quand il le voit avec des lunettes d'approche, et croyant qu'il peut y en avoir de meilleures qui le feront découvrir davantage, il donne des commandements ou fuitticherif pour en rechercher; on est venu en demander aux ambassadeurs, et à ce sujet le hiai/a du vizir a appelé tous leurs drogmans ; mais à présent cette curiosité lunatique paraît ralentie, et je ne pense pas que Sa Hautesse, si puissante qu'elle soit, veuille s'élever jusqu'à pénétrer dans le soleil ; elle seroit éblouie de ses rayons, et par ce principe et autres elle se contente de la lune, et c'est apparemment en réfléchissant qu'elle tient toute sa lumière du soleil (|ui l'en privera quand il \ oudra (1).

« Le Grand Seigneur, estimant l)ien moins ces trésors spirituels que les matériels, voudroit que l'on trouvât tous les jours des pièces d'or, et il y est amorcé par une quarantaine qui se sont trouvées en faisant des réparations et augmentations de peu de conséquence au sérail de Cicala. Sa Hautesse fait travailler sept ou huit cents ouvriers tant h la maison de cet amiral qu'aux autres endroits, mais sans aucune peine ni dispute d'architecture ou du choix des marbres. Il est apparent qu'elle se fatigue très peu du gouvernement de son État, s'en déchargeant sur son grand vizir, qui semble toujours augmenter en crédit et en autorité; mais s'il est si puissant, c'est pour être craint de son maître même, dont il sait bien intéresser l'avarice et les puérilités (2). »

Au reste, ce maître, qu'on appelle l'ombre de Dieu sur la terre, passe sa vie dans les transes. Craignant ses ministres, sa mère, ses frères, son fils, il redoute aussi le peuple et surtout les soldais: il refuse toujours de s'exliilicr en public, fuit le contact des janissaires, se soustrait à leurs regards et n'aime à commander en personne que l'armée de ses concubines, « armée dont les victoires consistent à se soumettre et dont les soldats se tiennent bien hciu'cux ipiand ils rei;oivenl en leur particulier et

(1) Allusion à Louis \1\'. le lini-Sdleil,

(2) Lettre nu lioi. 2.^ juin KhO

à leur tour la loi de la soumission, car il seroit impossible de les renverser tous en même temps, puisqu'ils reconnaissent la domination d'un seul.

« Leurs remparts et retranchements ne sont que des toiles, et l'on n'oseroit en approcher. Leurs sentinelles et gardes avancées consistent en certaines apparences d'hommes, les plus laides et diaholi(|ues figures que l'on j)uisse imaginer, et ses troupes, au lieu de contribuer à la destruction du genre humain, servent à sa propagation. Leurs campements et quartiers d'hiver sont réputés des lieux sacrés se nommant Harem, «[ui \eut dire rluftre, oii l'abstinence de certains légumes et autres denrées s'observe plutôt par la raison de la figure que par la qualité. Il y a des grilles d"où ces milices participent aux divertissements qui se représentent devant elles et qui souvent sont des plus luxurieux, par ordre de leur général. Il est alors couché sur le vt'utre, les coudes appuyés sur un carreau, et derrière lui sont rangés debout au-dessous des jalousies ces maudits gardes en suite Av. leur chef, le grand turban en tète, le sabre nu à une main et la baguette de l'autre, et c'est avec celle-ci que, les soldats enfermés se mettant trop à rire, ils les avertissent en frappant de garder davantage le respect; ils en reçoivent mille injures et poui'roient en recevoir des millions si tout le corps d'armée étoit assemblé, car on compte qu'au premier Baïram le Grand Seigneur a fourni à ces esclaves femelles trois mille vestes de drap, brocart ou satin. Elles sont du reste très bien entretenues ; Sa Hautesse s'occupe plusxolontiers à prouver sa bravoure avec elles que contre ses ennemis ; si cet empereur <à la dernière campagne demeura au Danube sans approcher de plus près des Moscovites, il avoit un régiment de femmes pour se tenir en haleine de l'exercice militaire, et maintenant il seroit bien content de n'être point inquiété dans ses délices par aucun chagrin de la part des Moscovites (1). »

A ces bouffonnes et licencieuses peintures, Nointelniéle étrangement des réflexions d'un autre ordre, de hautes considér.i-

{{) Suite «Je la lettre au Hoi précédemment citée.

248 LES VU YACK S DL M A ROUI S \)K NolMEl.

lions; il prétend qu'un enseignement ressorte de la chronique scandaleuse où il se complaît, et il cherche à en tirer la philosopiiie. Quand il cesse de décrire, c'est pour disserter ou vaticiner. De tout ce qu'il voit et sait, une conclusion lui parait se dégager; à l'aide des mille traits de mœurs qu'il recueille, il s'attache à prouver — et l'événement devait bienti")t lui donner raison — que la Turquie n'est plus guère qu'un fanlùme de puissance. Une dynastie abâtardie, des ministres exécrables, ont laissé se fausser et se di'monter tous les ressorts du pouvoir. Point de branche de l'administration qui ne soit attaquée de corruption et de gangrène; tout y est vénalité, volerie. relâchement, mépris del'intélèt public, infatuation stupide: tout y est cause de décomposition et de ruine. Les puissances chrétiennes ne redouteraient plus le colosse ottoman, si elles ajoutaient foi à qui peut ol)server l'envers de cette formidable apparence; pour renoncer à des craintes chimériques, elles n'ont qu'a considérer de près ce monstre qui leur fait peur.

La nation turque, il est vrai, \aut mieux que son gouvernement: elle trouve dans sa ferveur religieuse le principe de qualités fortes, et Nointel en convient : « Il y a. Sire, certaines maximes et des usages qui, bons ou mauvais, régnent également dans toutes les religions, soit la bonne ou les fausses, d'autant plus que celles-ci proviennent de l'invention du singe de Dieu, qui est le diable, lequel, pour s'accréditer, veut imiter la vérité (hins le bien de son essence, comme dans le mal de quelques-uns de ses ministres. Il se voit dans les Mahométans des jeûnes, des mortifications, de grandes charités, une attention et exactitude presque incroyables à la prière, un zèle inexplicable pour leur fausse religion, une soumission sans réserve à leur prince et une haine si invétérée et originelle contre les chrétiens que les enfants enrploient le ilénouement de leur langue et son premier usage à les injurier (1). »

Même, cliez certains Turcs de condition, éloignés des af-

(1) Nniiilcl au Roi. 2.") aoiU KIT!»

LA Disr, ItACE ->i!>

faires, il y a du talent et île la capacité, « ([iiel(|iie teinture des sciences (1) » et une sorte d admiration pour l'Europe; mais ceux-là sont les premiers à gémir sur la dégradation de leur gouvernement, à le flétrir et à le eondanmei-. Nointel sest lié avec l'un d'eux, qu'il voit et entretient souvent; pour \arier ses elTets, il produit dans ses récils, à titre de curiosité, ce rare phénomène: notant, transcrivant les confidences qu'il tire de ce Turc clairvoyant et mélancolique^ il les fait tourner au profit de sathèse.

Assurément, ce Turc « homme d'esprit (2) » a le cerveau autrement façonné que celui d'un Européen: il ne raisonne pas connue nous: pour goûter ses raisonneinenls. il faut s'initier d'ahord aux subtilités de sa dialectique, dont voici un exemple : « Il parloit il y a quelques semaines d'un prêtre grec qui, s'étant piqué de l'ambition du martyre, venoit de s'en procurer l'elfet. en professant au \ i/.ir la di\ iiiit('' de Ji'sus-Cbrist, et en l'exhortant d'abandonner Mahomet comme un faux propiiète. 11 disoit que ce juipas ('toit bien fou. puis(|ue. injuriant le prophète Mahomet, il ne pouvoit manquer de s'attirer la mort, dont peut-être il auroit été exempt s'il se fût contenté de parler mal de Dieu. Il en domioit la raison, disant que si emporli' (|ue 1 lionime pût être contre la Divinité, il falloit avouer qu'il \ a\oil impossibilité à lui porter aucun tort, mais qu'il n'en étoit pas de même d'un prophète, à la réputation du(]uel se pouvant fairi; qu'il porteroit préjudice dans l'esprit du peuple, et tioubleniit la police et la religion, il étoit de la justice de le |iunir et de purger le monde d'un scandale de si grande conséquence.

M Ce raisonnement me fit souvenir d un personnage (pii à Rome étant mis à rin(piisition eul le moyen dm-ant un an de se préparer à sa défense, et il s'employoit entièrement à éluder les preuves de blasphèmes conti'e Dieu et la Vierge qu'il ne doutoil pas qu'on lui imputât, mais il ne songeoit pas à une autre all'aire que mal à propos il traitoit de peccadille, et ce fut le seul point sur lequel on le jirit: on l'accusa d'avoir mai parb' de saint

(Il Nointrl nu Uoi. 2:{ noiU Ki"!».

(2) lliid

250 LES VdVAr.ES DU MAROLIS DE XOI.NTEL

Ignace, et il en snbit une sévère et exemplaire punition (1). » Mêlé de telles dicressions et arguties, le dialogue entre Nointel et son interlocuteur musulman roulait principalement sur la politique. Le Turc, rjuoiquese plaçant à un point de vue différent du nôtre, indiquait alors parfaitement le fort et le faible de la puissance ottomane, qui ne vivait plus que sur sa réputation; il finissait par reconnaître que la grandeur de sa race n'était due qu'à un insolent bonheur. Ses ennemis naturels, disait-il, c'està-dire ses voisins, se bornent toujours à la défensive; ils n'osent jamais attaquer et profiter de leurs avantages; de plus, les autres États sont trop divisés d'intérêts et de vues pour les secourir avec efficacité, pour opérer des diversions (|ui réussiraient infailliblement. Et Nointel s'empare de ces aveux pour faire la leijon aux puissances et leur tracer le plan d'une politique nouvelle.

11 voudrait que les adversaires actuels do la Tnr(|uio, surtout le Polonais et le Moscovite, s'unissent contre elle « en corps et en esprit » ; ils auraient vite fait de rejeter llnfidèle au delà de ses frontières et de lui infliger de sensibles atteintes. C'est toutefois aux puissances maritimes et en particulier h la France qu"il appartient de consommer sa perte, déporter le coup décisif, d'achever la libération du christianisme. Les Turcs n'ont point de marine; ils en conviennent d'ailleurs et ne prétendent pas disputer aux chrétiens la suprématie sur les mers. D'autre part, leur nionarchio, par l'étendue de ses côtes, par le déploiement de ses possessions autour du bassin oriental de la Méditerranée, offre aux flottes ennemies mille points vulnérables. L'annonce seule et le semblant d'une guerre maritime les feraient rentrer dans le devoir, arracheraient facilement les concessions commerciales ([ue l'on s'abaisse aujourd'hui à mendier. Une guerre véritable, une entreprise hardie, mettrait à néant leur domination et la ferait tomber en poussière; l'empire de l'Orient (!st à qui voudra le prendre.

(1) Noiiiti.'l au Kdi, 23 août 1()79. \ ce Irait dirigé contre saint Ignace, on reconnaît l'ami des jansénistes.

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