I.A DISCKACE âol
iVinsi, l'ambassadeur auprès de la Porte désire, espère, provoque, appelle la croisade : elle serait sa vengeance personnelle autant que la revanche de la chrétienté. Il a tant souffert par les Turcs qu'il souhaite mal de mort à cette race, et la voue au pire destin. Sa rancune contre eux va jusqu'à lui faire voir en laid ce qui avait d'abord excité son enthousiasme, la magnificence et l'éclat de leur vie publique. Cette miroitante Constantinople, tant admirée naguère, ne lui apparaît plus que comme une sentine de vices et d'horreurs. Ces éternels défilés, ce papillotage de couleurs, cet étalage de teintes criardes, ce foisonnement de formes anguleuses et heurtées, lui semblent à la longue dune insup[)ortahle monotonie, l'énervent et l'exaspèrent. D'ailleurs, le faste déployé par les Turcs en ces occasions est-il autre chose qu'un luxe de pacotille, faux, frelaté, qu'on ne doit pas regarder de trop près? Pour grossir les cortèges, ils ramassent dans la rue des figurants, qu'ils affublent d'armures et de costumes, et ils arrivent ainsi à organiser de solennelles mascarades. Nointel pousse au noir les descriptions qu'il en fait, relève partout le détail misérable ou grotesque, le grossit, le met en relief; après avoir passé neuf ans à peindre dans sa vérité le spectacle de l'Orient, il en trace aujourd'hui la caricature.
Au printemps de 1079, quand le Grand Seigneur revient d'une nouvelle campagne contre les Moscovites et se fait représenter par le vizir et le nmfti pour l'entrée publique à Constantinople, Xointel lient ;i voir passer « ces deux ministres souverains du civil et de la religion (1) »; mais il sème des traits suivants le récit de cette pompe : « Il s'y voyoit encore treize officiers de l'artillerie avec le bonnet de cérémonie, huit prédicateurs et soixante-quatorze personnes de la Loi, bien moins chargés du fardeau de leur turban que du poids de leurs iniquités. Six-vingts émirs, parents du faux Prophète, étoient plus aisés à compter (|ue les faux témoignages qui leur servent de revenu. Cent tchaouclis montés sur des haridelles les précédoieni. et les janis-
(1) Lettre au Moi, du 1" mai IG79. Toutes les citations qui suivent, jusqu'à la p. 253, sont tirées de cette lettre.
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saires, tous armés du mousquet et du sabre, accompagnoient leurs principaux officiers.
« L'on voyoit ensuite le triomphe du diable, consistant
en deux chameaux ornés; l'un portoit le Coran et l'autre la veste de 3Iahoniet. enfermée dans une cassette à peu près semblable à celle où l'on garde le manteau du bienheureux Pierre de Luxembourg. Le tchaouch-bachi se tenoit auprès de ces reliques diaboliques avec quelques ayalars (gardes du corps), neuf grands drapeaux portés à cheval, la musique guerrière de tambours,
timbales sur des chameaux, ilùtes et autres instruments deux
bannières vertes tenues par deux cavaliers émirs et accompagnées de deux t7/('//i-.< ou jjn'dicateurs. dont l'un, tenant un mousqueton, crioit liou. hou, qui veut dire Dieu, Dieu et une grande
quantité de spahis Le djcheiljibiu'hi, chef de la milice destinée
à nettoyer les armes, achevoit la marche à la tête de vicigl porteurs d'eau à cheval avec trente-deux enseignes et vingt-sept ca]iilaines de ce corps, luie grande l)annière et quantité de soldats dont h\s derniers éloieiit armés de jaques de mailles, avec le pot en tèle et la hache à la main, et la plupart se connaissoieat pour être empruntés des boutiques et différents endroits de Constaiitiiiople. I)
Lorsque toute cette figuration s'est engouffrée dans le Sérail, lorsque le vizir y a déposé l'étendard du Prophète, la fêle populaire commence; elle va se prolonger pendant trois nuits, qu'elle doit emplir de clarté'.
Malheureusement, si les Turcs ont le goût et la manie des illuminations, l'art leur en est inconnu. Le cadre jiourtaut est mer\eilleux, car la fête se donne sur toute l'étendue du port: les collines qui entourent ce golfe profond abaissent jusqu'à la rive leurs pentes chargées de niiiisoiis et d'arbres, et quel ravisscnii'ut pour les yeux si ce long amphithéâtre s'embrasait, si les hauteurs sortaient de l'obscurité étincelanlcs de feux, sertissant de lumière le miroir des eaux! Mais l'éclairage des maisons est médiocre; il consisti; en boules de poix et de goudron que l'on enllamme cl (|iii jelleiit une lucui- fumeuse. Le sérail des Miroirs,