LA II1S(;RA(:K
donnant sur le port et faisant face à Stamboul, est le « centre de rillumination » ; mais ce pnHendu palais, ([ui ne vaut pas « un cabaret de Saint-Cloud », n'en apparaît point embelli. Ce qui étonne vraiment, c'est lincroyablc quantité de navires ornés, enjolivés, portant des feux à leurs mats et à leurs vergues, qui couvrent le port, circulent adroitement, se mêlent, se frôlent sans se heurter; et font tournoyer sur les eaux des milKcrs d'errantes étoiles. Une rumeur de foule, avec un bruit de lambourins et de flûtes, s'élève de cette immense llotlillc. A Itord des navires, on distingue, sous les guirlandes de lanternes, des formes qui s'agitent, des danses, des hommes qui se balancent sur des escarpolettes ou s'exercent à divers jeux ; on voit encore, au-dessus de barques reliées entre elles, des pyramides lumineuses qui semblent surgir des flots, certaines formes d'édifices d'où s'élancent des jets de flamme, et « une espèce de fontaine de feu s'élevant abondamment et fort haut, et s'élargissant à mesure qu'elle s'élevoit ». Pourquoi faut-il (pie tout cet éclat soit intermittent et ne dure qu'un instant'? En vain de tous côtés l'artillerie, la mousqueteric font rage : ce « tintamarre » ne saurait suppléer à l'imperfection des artifices. L'ambassadeur de France, posté dans une maison ayant vue sur le port et proche de celle oii le vizir « s'ébattoit d'admiration », n'aperçoit, ne trouve à décrire que l'ébauche d'un grand spectacle, et il lui paraît finalement que tout cet appareil pyrotechnique fait long feu.
Ces descriptions bizarres furent le dernier effort imposé à sa verve; il touchait à la fin de son supplice. Son successeur, nommé depuis un an, arriva dans l'automne de 1079 à bord d'un vaisseau de guerre (1); c'était ce comte de (luilleragues, ainsi défini parBoileau, qui lui adressa sa septième épîlre :
Esprit né pour la cour et maitrc en l'art de plaire, Guilleragues, qui sais et parler et te taire!
Comme Nointel, le nou\eaii représentant avait passé par la magistrature. Possesseur ii Bordeaux d'une charge honorable à
(I) Les ordres du Itoi pour le départ de ce vaisseau sont datés du i juin 1679. Jal, Du Quesne,i. II. p. £i.
la cour des aides, il avait fait un voyage dans la capitale et s'y était tant plu ([u'il ne retourna jamais dans sa province. A Paris, il s'acquit la réputation de « l'homme le plus agréable du royaume (1) » et réussit à tel point que Louis XIV voulut le connaître. Les grâces et le piquant de son esprit furent appréciés du monarque, qui s'en amusa (juelque temps; finalement, quoique Guilleragues n'eût à son actif que des services de cour, la protection d'amis haut placés lui fit obtenir l'ambassade de Constantinople. Cousu de dettes lui-même, il avait ambitionné ce poste non pour en contracter d'autres, comme Nointel, mais pour se libérer et faire des économies. On assure même qu'il prit l'ambassade au rabais, consentant à vivre d'abord sur la pension que lui servirait le commerce de 3Iarseille, tandis que la cour emploierait l'autre moitié de ses appointements à liquider sa situation et à désintéresser ses créanciers. Un article de ses instructions lui enjoignait formellement de reprendre l'alTaire du sofa, de la mener haut la main et d'exiger la remise en usage de l'ancien cérémonial; l'envoi dans l'Archipel d'une escadre sous les ordres de Du Quesne appuierait ses revendications. Au moment de son départ, le Roi lui ayant dit : « Je compte que vous vous conduirez mieux en Turquie que voti'e prédécesseur », il répondit spirituellement : « J'espère que Votre Majesté n'en dira pas autant à mon successeur (2). »
(1) BoxxAc, p. 33.
(2) S.\I.NT-I^RIEST, p 233.