‹ Les voyages du marquis de NointelChapitre 44 sur 50 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Nointel retoui-na en France sur le vaisseau qui avait amené son successeur. Il rapportait une cargaison de marbres, une série de toiles roulées, de médailliers, des manuscrits sans nombre, une bibliothèque de livres rares, et pas un sou vaillant (1). Un auteur raconte que le Roi avait poussé la cruauté jusqu'à défendre qu'on le traitât à bord en ambassadeur : à Paris, certains le voj'aient déjà mis à la Bastille (2). Ce qui démontre l'erreur de ces récits et de ces bruits, c'est ([ue Nointel, rentré à Paris en 1680, eut permission de se présenter à la cour et vil un instant le Roi. Même, Sa Majesté lui fit espérer une plus longue audience, dans laquelle il rendrait un compte verbal de sa mission. Malheureusement, cette promesse, surprise à une passagère pitié, ne fut pas tenue; l'audience justificatrice qui terminerait ses malheurs, Nointel l'attendait à bref délai : cinq ans après, il attendait encoi'e.

Il vivait alors à Paris, dans le ({uartier Saint-Rocli; c'était assurément en ([uelque logis médiocre, obscur, sentant la j)auvrelé et abritant pourtant des restes d'opulence, un désordre d'œuvres d'art et un péle-mèle de choses étranges. Sans doute Nointel faisait argent de tout cela, lorsqu'il en trouvait l'occasion; mais celte ressource ne suffit pas à le sauver d'un dénuement extrême. Les détails de son infortune sont na\rants. Pourpren-

(1) Une Iradilion conservée à Constantinople veut qu'eu l'ait de marbres, il n'ait pas tout emporté : certains blocs recueillis par lui seraient aujourd'hui encastrés dans les gradins qui soutiennent les rues montantes de l'éra.

(2j Sai.nt-Pmiest, p. 232. Bo.vnac, p. 32.

->m LKs V(tVAC.i:s uv mahoi is de muntki.

dre soin de lui, il n'avait plus sa mère, celle-ci étant morte en 1676 à Port-Royal, après avoir espéré jusqu'au boutque la fortune brillante de son fils la consolerait de ses propres disgrâces (1). Le frère qu'il avait emmené en pays turc était mort à Constantinople : un autre était ciicvalier de Malte et courait les mers. Des collatéraux s'émurent de pitié: la maréchale de Matignon lit une pension très modique; d'autres ajoutèrent quelque ciiose. Tout compris, Nointel finit par avoir, pour vivre et se défrayer entièrement, trente sols par jour (2). Et toujours chimérique, se nourrissant d'illusions, il continuait à regarder du côté de la cour, attendant tout tlu Roi, de l'astre majestueux (|ni lui (■tait apparu un jour en consolateur et qui depuis se voilait obstinément.

A la lin, pour forcer l'attention du Roi, il imagina de lui envoyer par écrit son compte reudu. Il remet la main à la plume et débute ainsi : « Sire, la bonté si naturelle à Votre Majesté et qui s'accorde parfaitement avec les qualités les plus excellentes m'a donné lieu de croire que Votre Majesté voudrait bien m'écouter et recevoir favorablement le compte de mon ambassade. Elle m'en donna l'espérance quand j eus riioiiiieur de la saluer à mon retour, et quoique j'en attende la grâce avec impatience depuis cinq années, je ne laisse de ressentir une grande consolation de son retardement. Tout le monde connaît la difficulté de soutenir la présence auguste et les pénétrations d'un monar(iue à (jui rien n'éciiappe, et dont nous ailmirons le génie infiniment au-dessus de sa dignité, la plus éle\ ée que l'on puisse révérer sur la terre: c'est ce qui me fait craindre de parler à Votre Majesté. Je ne trouve pas moins de peine à exposer au.x mêmes lumières une relation par écrit, mais je n'hésite plus d'en prendre le parti, y étant attiré par la clémence' de Votre Majesté, par la raison de souhaiter et de craindre son audience, par le soulagement de ne point l'obtenir à cause de sa grande

(Il Coite pspéraiipe est mentionnée dans une épitaphe dont le texte figure à la Bibliothèque nalionalc, caliiuel des titres.

ii) Xous devons c-esrcnscigueiueuls, tirés des .Vrcliives nationales, ;i l'obligeance de .Al. de Boislisle.

cn.\r;i.usi(i\ 257

occupation que l'on ne doit pas interrompre, et enfin par la nécessité de macquitter de mon devoir de la meilleure manière que je puis (1). »

Après cet exorde, il entre en matière : au lieu de faire comme ses prédécesseurs et de composer un mémoire purement politique, il se lance très vite dans des descriptions pittores(jues, trace des portraits, et voici que Mohammed IV nous apparaît en chasseur forcené, tâchant de distraire par des exercices effrénés son obsédante mélancolie, menant campagne contre les fauves, guerroyant contre tout le gibier à poil et à plume de son empire, levantdes armées de rabatteurs : « L'on a vu quelquefois jus(|u"ii vingt et trente mille liommes distribués en différents pelotons enfermer une grande étendue de pays. On leur assigne à chacun leur route qu'ils doivent tenir fort serrée, en sorte qu'en tant de jours ils puissent arriver à l'endroit qui leur est marqu(', chassant devant eux fout le gibier qu'ils trouvent, particulièiement le fauve, les lapins, les bétes puantes et autres espèces. Le sultan, qui cependant est campé au rendez-vous sur ([uel([ues élévations, dans une plaine au milieu des bois ou en dehors, voit venir à lui tous les animaux sauvages d'une grande province; il s'avance quelquefois pour anticiper cette décou\erte, et enfin tout cet amas de bêtes que l'on lui amène de si loin pourroit renouveler la mémoire de celles qui parurent en présence d'Adam pour recevoir leur nom, si ce n'étoit que, bien loin de les ti'ailer honorablement et d'en conserver au moins l'espèce, il semble que Sa Hautesse la veuille détruire. Ce prince avec ses ciiiens, ses armes et sa suite, court après, et en fieu de temps l'on voit un grand carnage. »

Suivent des réflexions justes et toujours vraies sur l'esprit destructeur des Ottomans^ (|ui aiment à régner sur des déserts et semblent tarir volontairement les ressources de leur empire. Puis, le mémoire reprend le règne actuel à ses débuts, rappelle l'élévation du vizir Ahmed Kupruly et comment ce ministre vou-

(1) bibliotlièque de l'Institut, ms 'U.

lut se montrer en Crète tel qu' « un foudre auquel la ville de Candie ne pourrait résister ». Et soudain le manuscrit s'arrête court au milieu d'une ligne ; le bas de la pag'e reste en blanc ; la mort a passé et glacé la main de l'écrivain. Miné par le cliagrin, usé, vieilli, Nointel mourut d'apoplexie le 31 mars 1G85, la plume entre les doigts, pour ainsi dire; on l'inhuma le lendemain ou le surlendemain à Saint-Roch.

Au temps de sa splendeur, la Gazette de France avait entretenu souvent de lui le public parisien : elle avait signalé les étapes ds son grand vovage. raconté comment il avait célébré à Jérusalem la conquête de la Franche-Comté: elle avait dit mot de ses négociations avec le Turc, avec le Polonais : c'était alors un personnage considérable, dont la réputation volait au loin. Quand il fut mort pauvre et délais.sé, la Gazette eut à peine un souvenir pour ce disparu, cet oublié : trois lignes : « Charles- François Olier de Nointel, ci-devant conseiller du Roi en sa cour du parlement et ambassadeur de France à la Porte ottomane, mourut en cette ville le 31 du mois dernier (1). » Et c'est tout. La Gazette de Leijde mentionna le décès à peu près en mêmei> termes. Dans son journal, le sec Dangeau n'est guère moins bref : « M. de Nointel, dil-il, mourut à Paris subitement; il avait été ambassadeur à Constantinople. Il y alla ruiné; il revint encore plus gueux. Le Roi de temps en temps lui faisait donner quelques petites choses (2). »

Nointel méritait nneux que cette dédaigneuse notice. Sans exagérer la valeur de son œuvre politique, œuvre très imparfaite, il faut reconnaître que les conséquences en furent grandes et portèrent loin dans l'avenir. En prévenant la rupture de nos liens traditionnels avec la Porte, en évitant ce grand brisement, il empêcha toute solution de continuité dans des rapports dont la permanence, la stabilité, furent précisément ce qui nous assura près des Turcs, jusqu'à la Révolution, une position

(1) Gazette du 7 aoiU 1G85.

(2) T. ]. p. lifi.

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£ PLO» nOffRIUT aC^EDIT

CU.NCLI'SIO.N 259

exceptionnelle et privilégiée. Après lui, les relations ne redevinrent pas iinniédiateinent faciles et paisibles. En i6S2, le bombardement de Cliio par l'escadre do Du Qucsne, cpii s'en fut traquer dans ce port une poignée de corsaires tripolitains, jeta une grande colère à Constantinoplc; laffaire du sofa en fut aggravée. Plus tard, notre ambassadeur Ferriol , diplomate k façons de matamore, brava tous les usages de la Porto ense présentant à i'audienco du (Irand Seigneur avec son épéo. avec une longue rapière de brottcur; une furieuse altercation en résulta. Néanmoins, à Constantinople comme à Versailles il n'y avait plus envie de rompre. D'autre pari, les Capitulations de 1673 avaient sauvé notre connnerce. Ce commerce ne reprit pas élan tout d'abord ; il se borna quelque temps à se soutenir, à se défendre; s'étant ainsi conservé, ayant reçu d'ailleurs une organisation meilleure et une règle stricte, il se lrou\ a ou mesure de profiter des circonstances qui devaient bientôt favoriser son essor.

Ces circonstances se produisirent avant la lin du siècle. Après s'être heurtée en 1683 contre Vienne; la puissance ottomane recula sous la poussée d'une ligue formée entre l'Empereur, le Pape, la république de Venise, le roi de Pologne et le Isar de Moscovie. Une succession de désastres, la chute de Budo, la perte de la Hongrie entière et de la Transylvanie, les victoires de Sobieski, celles du prince de Lorraine, l'ébranlèrent jus(]u'eu ses fondements et pai'urent la mettre k deu.x doigts de sa ruine. L'Europe sentit la faiblesse des Osmanlis; le partage do leur empire sembla commencé; le Turc devint désormais « l'homme malade », l'éternel moribond dont l'agonie se prolongerait à travers les siècles et qui sui\ i\ rait d'ailleurs k beaucoup de ses adversaires (1). Frappi's et menacés de toutes parts, les Olto-

(I ) Sur Jes almanaelis à vigneltes pour HISO et 1687. on voit une imago où I Allemand, le .Moscovite, le Vénitien. eU-.. se partagent le gâteau ottoman, qui a l'orme de croissant. Une autre imago représente le Turc sous la ligure d'un malade, entouré de médecins dont chacun propose sa recette et formule son ordonnance. Ce sont ces vigneltes que nous reproduisons : on voit qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, surtout sous le soleil d'Orient.

'2t;0 LES VOYAGES Ul MAKnUlS DE NOIMEL

inaiis sentirent mieux en cette crise le prix de notre amitié, la nécessité de se ménager la grande puissance d'Occident qui n'avait point pris parti contre eux et dont les guerres en Allemagne, en Italie, faisaient diversion en leur faveur. Leur orgueil s'humilia: pendant toute la guerre de la ligue d'Augsbourg, de 1089 à 1098, il n'est sorte de concessions dont leur gouvernement n'ait usé pour amener Louis XIV à prolonger lui-même les hostilités, à ne point signer la paix sans eux, à lier dans une certaine mesure leur fortune à la sienne. L'ati'aire du sofa fut réglée à notre avaiitage, notre ambassadeur remis en possession de toutes ses prérogatives, écouté, cajolé, initié aux secrets du Divan. En même temps, la Porte se montrait prête à non» accorder, en matière de commerce, des privilèges considérables et exclusifs.

Seignelay, fils et successeur de Colbert. profita de ces dispositions; son attention se porta notamment sur l'Egypte, sur cette terre où le arand dessein paternel n'avait pas même reçu un commencement d'exécution. Notre ambassadeur Girardin eut ordre de reprendre les pourparlers au sujet de la mer Rouge. A lire les pièces de la négociation, il est facile de voir que l'idée primitive a mûri; les conditions dans lesquelles pourra s'opérer le transfert des marchandises de Suez à la Méditerranée sont plus nettement indiquées; même, la pensée de rompre la barrière naturelle (|ui .sépare les deux mers apparaît pour la première fois dans un document français; une dépêche signale la possibilité d'étabhr « un canal de jonction de la mer Rouge à la Méditerranée (1) ».

Le projet de faire repasser par l'isthme de Suez la route des Indes échoua pourtant contre la mauvaise volonté des beys mamelouks et des milices effrénées qui dominaient l'Egypte; l'ancienne monarchie s'y obstinerait en vain jusqu'à son dernier jour et ne pourrait qu indiquer les voies où s'orienterait l'avenir.

(1) .j octobre IG80. lîibliothèque nationale, J/i'Hioices manuscrits de l'ambasswle de M. Girardin, fds français, n" 71 6â et siiiv. Cf. notre Mémoire sur Louis XIV et l Egypte, p. 38-31».

CONCM'SION -2M

Elle fut plus heureuse dans ses tentatives pour fortitier notre position en Egypte même, oîi les autres nations n'avaient point reparu. Dès 1()H3, la Porte consentit à la réduction des droits de douane de vingt à trois pour cent, en restreignant ce privilcge aux seuls Frani^'ais: ce succès capital fut accompagné de beaucoup d'autres. Notre ambassadeur obtenait en un jour jusqu'<à dix firmans au profit de nos marchands du Caire ou d'Alexandrie, et l'ensemble de ces actes compose ce qu'on pourrait appeler la charte d'allVanchissement de nos nationaux dÉgvpte; c'est à partir de ce moment que l'Egypte devient pour notre influence un terrain privilégié, un foyer d'expansion (1).

Dans les autres Échelles, où nous avions eu moins à souffrir, la situation de nos nationaux s'améhora également. Les avanies s'espacèrent, les Capitulations furent plus fidèlement observées. Le nombre de nos comptoirs put se multiplier; de nouveaux débouchés s'ouvrirent. Les mesures prises par Colbert. Seignelay, Pontchartrain. pour ranimer notre négoce du Levant, commencent alors il porter leurs fruits, et les vingt-cinq dernières années du règne de Louis WY marquent pour nous l'époque d'un progrès décisif i2). Au coins du dix-huilième siècle, cet essor, malgré des interruptions et des épreuves, se [loursuit néanmoins, s'accentue et finit par aboutir à un spiendide épanouissement. A partir de 17iO, notre primauté redevient absolue; elle durera jusqu'à la Révolution (8). Nos concurrents s'effacent : la Hollande en décadence renonce à la lutte; Venise n'est plus que l'ombre d'elle-même; les Anglais se laissent repousser au second rang, loin derrière nous. Le connnerce avec la Turquie enrichit les pro\inies méridionales du royaume, assure aux produits de plusieui's industries françaises un débit

(1) Archives des alTaires étrangères ; correspondance des consuls au Caire, rapports des agents rliargés de la visite des Echelles en 168.5-80-87, 170C. 1719-17:20. 17;ii; dépêches de la diamhre du commerce de Marseille au ministre de la marine, vol III à XIV.

(•2) Voyez notainiueiit .Masson, llistnire du commerce français dans le Levant au xvu'siVc/p, p. 21C-."}0(i

(:i( Voyez notamment noire ouvriitre : l'ne ambassade française en Orient sous Loiii'i XV. la mission du (H(ir./iii.ç de Villeneuve, p •i27-f3I.

262 LKS VOYAGES l)f M AROTIS DE XniMEL

permanent et rcininiérateur; il « constitue l'une des plus belles propriétés de la monarchie (1) » ; en fait de profits matériels et pécuniaires, nos comptoirs du Levant, situés en pays où la France ne possède pas en propre un pouce du sol, nous rapportent autant que de véritables colonies , autant que de florissantes possessions, autant que nos Iles d'Amérique ou que nos établissements de l'Inde : c'est pour nous une sorte d'empire colonial qui n'exige ni occupation militaire ni coûteux entretien de gouverneurs et d'agents, un empire colonial à bon marché.

Les Capitulations de 1673 se retrouvent à l'origine de cet accaparement pacifique; ce fut l'un des actes qui le préparèrent et le rendirent possible à longue échéance. Dans l'histoire de la pént'tration économique du Levant par la France, elles relient l'œuvre restauratrice des trois derniers Bourbons à l'ceuvre presque anéantie des Valois, servent de transition entre deux périodes distinctes. Pendant la première, celle qui s'étend de i535 à 1670, la France exerce d'abord un véritable monopole, qu'elle se voit disputer bientôt et qu'elle perd finalement; pendant la seconde période, celle qui va de 1670 à 1780, la France ne prétend plus à un monopole, accepte la concurrence et, sans chercher à exclure ses rivaux, s'attache et parvient à les distancer. L'ambassade de Nointel marque le début de cette politique nouvelle et de ce relèvement; elle permit à notre commerce, qui touchait alors au fond de son déclin, de reprendre sa lente ascension vers de glorieu.x sommets.

La France reçut de Nointel un autre legs. Il avait rêvé certainement de réunir son immense collection en un lieu spécial et unique, aménagé avec luxe, et de former ce qu'on eût appelé de nos jours le musée Nointel. Hélas! les destins en décidèrent autrement. La dispersion de son butin avait commencé vraisemblablement de son vivant; après sa mort, elle fut complète, irréparable. Le résultat final de l'ambassade fut de mettre en circulation

(1) Paroles de Cluiiseul-Goiif'liei', ledci-iiierainbassaiieur do la monarchie. Voyez l^iMG.vru. Iai France en Orient sous IjOiiis XIV.

CO.NCl.rslON 263

un nombre incalculable de débris anti([ues, de raretés orientales, de manuscrits, liasses, papiers; quelle aubaine pour les marciiands, les curieux, les amateurs! Ces objets passèrent de main en main; ils se disséminèrent aux quatre coins de la France; eux aussi eurent leur odyssée, oii la légende se mêle à l'histoire. En notre temps très attentif aux vestiges du passé, ils sortent peu à peu de l'oubli; déjà on a vu reparaître et surnager les principales pièces de la collection, comme les épaves d'un grand naufrage.

Les papiers d'abord; il en est de toute sorte, dans des lieux très divers. Comme Nointel avait la rage, la manie d'écrire, comme il a laissi' de quoi composer des volumes, gonfler des cartons, encombrer des bibliothèques, ou retrouve un peu partout de sa longue et caractéristique écriture : aux Affaires étrangères, le gros de la correspondance, avec d'innombrables annexes; aux Archives nationales, une série de pièces (1); à la bibliothèque de l'Institut, le duplicata des lettres adressées au Roi de 1677 à 1()79, avec le mémoire final dont nous avons parlé et d'autres encore; à la Bibliothèque nationale, les lettres adressées au grand Arnauld pendant toute la durée de l'ambassade, témoignage d'une amitié dontNointel pouvait justement s'honorer (2). Certains papiers ont émigré en pays étranger et trouvé refuge à la bibliothèque royale de Munich. Les attestations demandées aux églises d'Orient sont partagées entre la bibhothèque de Rouen et la Hibliothèque nationale. Celle-ci conserve en outre, éparse entre divers fonds, une quantité de notes et d'ébauches, éléments du grand ouvrage descriptif toujours rêvé, jamais écrit Un \oluine en est presque rempli (3): là, il y a de tout : un mémoire demandé par l'ambassadeur sur l'Altique et ses monuments, avec cro(]uisà l'appui, de rapides mémi'iito, des questionnaires, et voici qu'au milieu de ce fatras plus ou moins scienti- Gque émerge un essai purement littéraire, un opuscule bizarre,

(2) Collectioa Hcnaudol.

(3) Suppl. grec,|>. 301.

264 LES VUVAGES Di; MAUQL IS IIK MUNTKL

autograpiie, raturé à outrance, portant ce titre : Dialogue de ce qui s'est passé dans les enfers entre les deux grands vizirs de Mohammed quatrième, soit entre les deux Kupruly, le premier et le deuxième du nom, le père et le fils.

C'est une manière d'oraison funèbre, burlesque et \ engeresse, que Nointel a dû composer après la mort d'Abiiied Kupruh'. Il montre le vizir, à l'instant de son trépas, descendant droit aux enfers. Là, cet incorrigible buveur demande tout d'abord à étancber sa soif. Supplice liorrible pour un ivrogne, on lui présente, au lieu de vin, l'eau du Létlié. Kupruly se rebiffe, s'indigne et fait tant (|u"on le mène au grand vizir de Pluton. 0 surprise! en ce vice-roi des enfers, il reconnaît son propre père, promu au lang de premier ministre dans le ténébreux empire : « Ce lieutenant général de Pluton avait un turban noir d'une bauteur prodigieuse; sa barbe supérieure et inférieure et le poil de ses sourcils et celui de ses narines se mêlaient; ils ('-taient cause que l'on entrevoyait seulement de grands yeux à ilemi ou\ erts d'où sortaient des rayons de rage et de mépris »

Le père et le fils se reprocbent mutuellement leuis forfaits : accusé d'avoir fait périr un innocent, Abmed réplique : « Eb! de grâce et même de justice, confondez la goutte de sang que j'ai donnée <à ma sûreté et surtout à celle de mon maître, confondezla, je vous prie, avec la mer Rouge que vous avez formée de toutes ces rivières de sang (|uf par votre autorité ont coulé de tous les endroits de l'empire ottoman. » Les deux (uiilires iinissent poui'tant jjar s'apaiseï' et continuent leur controverse sur un mode plus doux; elles di'battent les j)kis liantes (|ueslions de pliilosopliie et de religion, h grand renfort d'arguments, à coups de syllogismes, et leurs discours deviennent de plus en plus abstrus et pesants, bien dignes de licn'mir ."i jamais p;u'mi ib' jioudreux grimoires (Ij.

(1) La liil]liiithèc|Lie de riiislihil iiossèdi' un essai de Noinlel dans le genre historique, un apcrfu sur les Ueiiiii-res récolutions de Hongriv : on v trouve nolamiuenl des aspeils de nature rendus sous une l'orme assez vive et pilloresque.

C(iM:i.rsiii.\ ^65

L'ambassade ont pourtaiil iiii n'sultat littéraire, inattendu et charmant. Après ses séjours en Orient, Galland s'était mis à en produire les résultats scientifiques. Toujours simple et modeste, quoique fortement protégée, membre de l'Académie des inscriptions et presque célèbre, il travaillait sans relâche, accumulait de doctes mémoires et se délassait en traduisant les contes arabes recueillis là-bas, ces contes éclos naguère sous des cicux ardents, autour de la prodigieuse Bagdad, au pays des sables et des mirages. Galland les écrivait d'un style doux et coulant, avec un naturel parfait ; il les expurgeait aussi et les appropriait à son goût pudibond: (-"est sous cette forme (pi'il nous livra les Mille cl une Nuits (1).

La publication commença dans les premières années du dixhuitième siècle: le succès en fut innnense, et depuis lors ces faciles histoires, sans cesse réimprimées, traduites dans toutes les langues, transportées dans le roman et sur la scène, remaniées et démarquées de mille façons, ont ouvert aux peuples d'Occident les sources d'un merveilleux nouveau ou du moins transformé (2); elles ont enrichi le fonds commun de l'imagination européenne. Les personnages des Mille et une Xuit.s, califes omnipotents et débonnaires, sultanes adroites et bien disantes, marchands aventureux, esclaves fripons, génies qui sortent d'un vase en colomie de fumée et premient tout à coup grimaçante figure, Haaroun-al-Raschid. Ctiafai-. Mesroui-. Zobéide, Aminé, Aladin. Sindbad le marin, les trois ("alenders, tous ces êtres réels ou fictifs sont devenus aussi populaires parmi nous que les héros de nos vieilles et nationales légendes. Mieux que d'austères travaux, les aventures de Schéhérazade nous ont familiarisés avec la comédie et la tragédie de l'Orient, avec ses mœurs, sa vie, son àme. A Galland revieiil l'honneur d'avoir glané ces récits impré-

(1) On sait que M. le [)' .1.-'! .M.vnuRrs publie en ce moment une traduo tion complète et littérale des Mille H une .\uits. Le texte arabe, édulcnré par Galland, y est rendu dans toute son originale saveur

(2) t On y trouve aussi beaucoup do traditions antiques, que plusieurs nations ont rapportées à leur manière I/liistoire de Phèdre et celle de Circé y sont très aisées à recoiinailre . 'La IIahpe. Disse) tulion sur les romans.

266 LES VOYAGES Di: MARQUIS DE NOIXTEL

gnés d'un parfum lointain et ('"vocateur, de les avoir liés en gerbe et présentés avec grâce; mais Nointel lui avait ouvert le premier les champs où s'épanouissent ces fleurs fantasques; en l'amenant à Constantinople, en lui ouvrant l'accès du monde levantin, en lui faisant lentement parcourir les rivages de Syrie et les villes de la Palestine, il lui avait donné tous moyens de chercher et de trouver : pour ce génie découvreur, impatient de se manifester, ce fut l'occasion, l'impulsion.

Que devinrent les tableaux, dessins, esquisses, figures, croquis, destinés par Nointel à illustrer les récits de ses voyages? Les dessins, feuilles volantes, se dispersèrent h tous les vents. Sauf ceux du Parthénon. il n'en est guère qui soient parvenus jusqu'à nous. La bibliothèque du Louvre en conservait une série ; en 1871, le feules détruisit. Au cabinet des estampes, on trouve dans la collection Hennin un dessin intitulé ; L'niiilieiice de M. de Nointel. Il suffit d'examiner le cérémonial et les costumes pour se convaincre qu'il ne s'agit nullement do notre ambassadeur, mais d'un simple agent, un de ceux probablement qui furent envoyés pendant la période antérieure. La série Topoijiajiliie possède une grande Vue de Damas, tracée aux crayons rouge et noir, comme les dessins d'Athènes, avec lesquels elle présente une certaine analogie de facture ; on peut donc la rattacher au voyage. Nointel, il est vrai, ne fut jamais de sa personne à Damas, mais s'y fit représenter par son dessinateur (1).

Les tableaux, grâce à leurs dimensions, s'égarèrent moins facilement que les dessins. Pourtant, la grande toile qui représente Athènes fut longtemps plus qu'oubliée; elle demeura jusqu'à ces derniers temps inconnue, ignorée. Il y a peu d'années, on la trouva chez un marchand de la Cité, au cœur du \ii'ux Paris. Sa provenance ayant été reconnue, le musée de Chartres l'acquit parce qu'on croyait Nointel originaire des environs de cette ville. Heureuse méprise ! elle est cause que l'œuvre réside aujourd'hui en heu public et en bonne compagnie.

(1) Voyez en effet à la p. 1!I3 comment il range le tableau des Eaux de Damas parmi cevix qui furent exécutés d'après les croquis iiris en route.

CONFUSION 2ii7

D'autres grands taltleaux, VAudieiicfi du vizir, l'Arrivée devant Jérusalem, la Cérémonie du feu sacré, furent très longtemps conservés aux portes de Paris, dans le rhàteau de Bercy, demeure célèbre et splcndide. Le fait s'explique aisément : les seigneurs de Bercy avaient un lien de parenté avec Nointcl (1) ; leur château était assez vaste pour donner l'iiospitaliti'' à d'inunenses toiles qui eussent difficilement trouvé à se loger en dehors d'une résidence princière; ils rendirent au malheureux ambassadeur le service de les lui acheter et de l'en débarrasser, à moins qu'ils ne les aient reçues de lui en donation ou en legs.

A Bercy, les tableaux étaient vraiment à leur place, en de hauts appartements dorés, près des jardins dessinés par Lenôtre, dans un merveilleux ensemble décoratif. Au siècle dernier, on les citait encore parmi les curiosités du château (2). Survinrent les révolutions, les vicissitudes publiques et privées; le château de Bercy fut négligé par ses propriétaires, laissé à l'abandon; finalement, en 1861, la spéculation l'acquit et détruisit cette merveille. On mit le mobilier à l'encan: les tableaux reparurent alors, noircis, détériorés, lamentables. Un enduit de poussière et de moisissure les recouvrait; les toiles gondolées se fendillaient; la peinture s'écaillait et tombait par endroits. Cn marchand de Paris acheta ces restes et les fit réparer; un rich(^ amateur, .M. 3Ioselmann, les acquit plus tard. Depuis, le hasard des héritages et des convenances particulières amena leur dispersion. Pour les reli'ouver, il nous a fallu d'assez longues recherches et d'heureuses fortunes. La parfaite bonne grâce des propriétaires actuels, là laquelle nous devons un juste honmiage, nous a permis de les étudier de près et d'en faire exécuter (pielques reproductions.

CI) Sa mère était sœur de Charles-Henri I" rie Malon. seigneur de Bercy. La famille actuelle de Nicolav est héritière des Malon de Bercy et a longtemps possédé leur château. Voyez Botsusi.F.. avant-propos de la Topugrapliie hisloriqup de la seigneiiii'e de Bi'vrij, dans les Mémoires de la Société de l'Iii.sloire de Paris Cf. S.\b.\tieh, l.e château de UerciJ

(2) Bhick, Description de Paris, t. IV, p. 358. Pi(;.\.\ior. . Description historique de lu ville de Paris. ITii"). p lis.

h'ÀiiiIieiu-e du ijranil vizir nous est apparue au cliàteau d'Araman, près de Verberie-sur-Oise (1). La Cérinnonie du feu sacfé est au château de Sassy (2), en Normandie; nous l'avons longuement examinée dans cette belle demeure seigneuriale, oîi le culte du passé s'allie dignement à l'intelligence la plus large de la société moderne. Le tableau représentant ï Arrivée devant Jérusalem était resté en plein Paris, dans une maison particulière (3); mais on en ignorait absolument le sujet et la provenance. Il y a quelques mois, quand le « César d'Allemagne », comme disaient les Turcs contemporains de Nointel, sapprocbait impérialement de Jérusalem, nul ne se doutait ([ue Paris "couservait en peinture une scène de même ordre, plus de deux fois centenaire: un ambassadeur du Roi s'acheminant vers Jérusalem, en pèlerin et en paladin, pour ressusciter le vieux prestige de la France et conquérir les imaginations (4i.

Au jiremier [ilan de ce tableau, à droite, Noinlel s'avance en triompliateur équestre. Il monte une grande bête fougueuse, qui se dresse sur ses jambes de derrière et s'enlè\e frémissante, secouant une bride superbement ornée ; c'est bien le cheval dont PSoiutel parle dans sa dépèche : « un cheval richement harnaché (pif l'on m'amena jiour ciiangerle mien un peu fatigué (5). » Sur la partie gauche, le consul de Seyde, qui accompagnait l'ambassadeur, paraît également monté, mais en moins fière posture; ils sont suivis l'un et l'autre de cavaliers vêtus à l'européenne ou à lu Itu'ijue. Des gens du pays, des gens à turban, s'agitent en tous

fil l.e cliàteau (l'Ar.iinaii ,ip|i:irtieiit jnijcnird hiii ;i M de Maindrcville.

i'I) A|ipartenant ;i .M. le duc d'AiidillVi't-l'asquier.

(:i) -\u luiinéro i de la rue de .Mariirnan. dans une maison ap|iarten.int à Mme la niar(|uise de Chasseloup-Lauliat

( l) Nous nous sommes demandé si le tableau en question représentait l'an-ivée devant .lérusalcm ou devant .\lep : l'aspect des lieux el surtout l'alisence de la forteresse ([ui domine Alep nous ont fait penclier pour la ville sainte. Cf. ;i la liibliothéque uatiotiale. série tdpofiraphie, les anciens dessins et estampes qui représentent .lérusalem et Alep

Les auteurs ne sont pas d"accord sur le nombre des tableaux cjui étaient conservés à Bercv: les uns disent trois, les autres ipialre; nous n'en avons retrouvé (pie trois.

(.j) Lettre au lini. 10 avril Kwi.

CO.NCI.l SKIN 269

sens l'L paraissent en jjtoie à un violent enthousiasme. Los deux groupes de cavaliers s'écartent suffisamment pour laisser \oir dans le lointain Jérusalem, avec son enceinte quadrangulaire, ses toits pressés, ses coupoles trapues, posée comme un grand carré blanc sur de rocheuses collines. Et ce (|ui frappe dans ce tableau, comme dans lelui représentanl Athènes, c'est que les villes et sites les plus célèbres semblent là uni(|uemcnt pour servir de cadre et de perspective aux exploits de l'ambassadeur. On dirait d'un album gigantesque oli il a fait se dérouler les pages grandioses de sa vie, la série de ses actions insignes. C'est lui, toujours lui. (|ni parait au |irêmier plan <■[ fait le \ rai siijcl du tableau : c'est Xointel visitant J('TUsalem. N'oiutel explorant Athènes, Nointel atteignant les contrées les plus reculées, passant superbe, in)périeux. dominateur, et s'épanouissant dans sa vanité énorme.

Faut-il rattacher à sa collection deux tableaux d'un genre particulier lond)és plus tard aux mains del'Ktat et envoyés en 1803 au nmsée de Bordeaux, qui les possède encore? Ils représentent une audience du Grand Seigneur el le repas à la lnr(]ne (|ue l'on olfrait à toul aMd)assadeur, avant de i'inlroduire chez Sa Hautessc. .Mais l'ambassadeur fêté n'est pas cette fois Nointel; c'est un de ses successeurs, à moins que ce ne soit son collègue d'Angleterre. On se souvient en effet que le peintre envoyé par Nointel en KiTo à Andrinople, pour y cherclierdes snjels de tableaux, vit de près la réception d'un envoyé brilanni(jue; la dépéciie du 6 juin KiT.j ajoute que cet artiste, Carrey selon toute vraisemblance, dessina notannnent la scène du repas; cette coïncidence est à noter, sans i|u'e!le permette d idi>ntilier avec certitude et de dater les tableaux (1;.

(Il .M de l;i Ville de Mirmont, qui prépare un ouvi-age sur le musée de Uoi-deaux, a bien voulu nous lonununiipier des renseignements précis sur la controverse à laquelle ont donné lieu ces tableaux. 1. 'auteur du catalogue de 185.5 y a vu la réception do (luilleragucs; Clément de His v a vu la réception de Nointel lui-même. Celte seconde tivpolhése doit être ab%olumenl écartée d'après l'examen des figures, des costumes, et leur comparaison avec les documonis

Comme on ne prèle ipi'aux riches, deux tableaux à sujets turcs récem-

270 LES VOYAGES llU MARIJUIS UE NOINTEL

Les peintures commandées indubitablement par N'ointel et dues à la collaboration de Carrey avec le second peintre flamand ont toutes mêmes qualités, mêmes défauts. Elles portent la marque d'une époque qui voyait grand et visait aux effets de magnificence, mais la facture est lourde, molle, empâtée, l'ordonnance artificielle et monotone. Les artistes s'étant servis probablement de couleurs mauvaises, les Ions aujourd'bui sont morts; seuls, les rouges et les blancs éclatent eu milieu dobscurités vaguement colorées. Les personnages de second plan se distinguent à peine, nébuleux. Ces tableaux sont restés intéressants; ils ne furent jamais beaux; leur valeur artistique est loin d'égaler leur importance documentaire.

Les véritables joyaux de la collection finirent par trouver asile dans nos dépôts publics et nos musées. Dès 1739, le Miriidji- Nameh était a la bibliothèque du Roi : tour à tour impériale, royale, nationale, cette première bibliothèque de France conserve encore le vieux manuscrit et l'expose comme objet dadmiration et d'étude. Le grand marbre à inscription enlevé d'Athènes paraît avoir apjiartenu successivement à Thévenot, garde de la bibliothèque royale, à Baudelot de Dairval, insatiable collectionneur; il fut donné ensite à l'Académie des inscriptions et placé dans une salle proche de celle où la compagnie tenait ses séances (1). Après avoir émigré pendant la Révolution au musée îles inonunteiits français, il est maintenant au Lou\re, avec un autre provenant également de l'ambassade; ils y perpétuent le souvenir et le nom de celui qui les rapporta. « Les marbres de Nointel », tel est le tilre.sous lequel ils sont officiellement désignés, catalogués, présentés au public. Effrités et fendus, ils figurent, parmi tant d'acquisitions plus récentes et plus belles, à

ment acquis par le musée de Versailles parurent aussi se rapporter à l'ambassade de Nointel, à cette mission essentiellement artistique et féconde. .\prés avoir minutieusement examiné ces deux toiles avec .M. de Noltiac, l'éminent conservateur du musée, nous avons acquis la conviction qu'elles sont d'une date bien postérieure.

(i) Voyez Froh.xer, Les inscriptiom grecques du musée du Louvre, t. V à X, Cf. Lauorde, Athènes aux x\', xvr. \vn' siècles, t. III, p. 89, 144, 160.

Cli.M.I.I SKlX 271

l'état (le vénérables ancêtres. Mais le ilociinient resté par excellence vivant et en usage, celui dont les années n'ont fait qu'augmenter la valeur, celui qui doit au progrès des éludes archéologiques une illustration croissante, c'est la série des dessins représentant les frises du Parthénon, les métopes, les frontons, tout ce merveilleux décor.

Ils eurent des fortunes diverses. On les ajjerçoit, pendant le dix-huitième siècle, aux mains d'un amateur célèbre, l'intendant Michel Bégon, type curieux de collectioiuieur d'autan (1). Us étaient alors connus, appréciés. Montfaucon s'en ser\ait pour reproduire deux des métopes, dans son Antiquité expliquée. En 1770, ils arrivèrent à la bibliothèque royale, avec la collection d'estampes formée par Bégon ; ils y furent victimes d'abord d'une négligence coupable. Relégué au fond d'un rayon, caché derrière d'autres volumes, le précieux cahier s'ensevelit dans la poussière et roul)li; on le crut perdu. En 1764, le comte de Caylus déplorait sa disparition. Plus tard, l'académicien Grosley le croyait passé en Angleterre et adjurait le possesseur inconnu de se révéler. Un hasard fit retrouver le cahier en 17117 ou 1798 à la Bibliothèque. Sous le règne de Napoléon, lors du rangement général qui suivit la confusion révolutionnaire, il fut revêtu d'une belle couverture de maroquin rouge, timbrée aux armes impériales, et le voici déruiilivemenl installé au cabinet des estampes; c'est aussi en 1811 que le nom de Carrey lui fui accolé par erreur.

Bientôt, les meilleurs érudits, Qiuitremère de Quincv, BriJndsted, Raoul Rochette, signalent son existence. En 1834, le comte de Laborde l'exhume de l'oiiilire des bibliotiièqucs. Dans son ouvrage sur Athènes aux xv% xvr et xvn' siècles, il ne se borne pas à parler longuement des dessins, il en fait graver quelquesuns. En même temps, il tente une reproduction générale dans son ouvrage sur le Parthénon, resté malheureusement inachevé. Mais l'impulsion est donnée, et cette tentative d'un grand ami de

(1) Voyez le livre du regrellê M. Dli'I.kssis : Un curieux du xvni' siècle, Michel Béijon, inleudant de la Rochelle, p. 140-141.

±-i LKS V(iV.\(ii:s DL' MAKOl IS l)K XUINTICL

la science el des arts va trouver de nombreux imitateurs. Pour ne citer que les principaux, Michaëlis insère un t'ac-siniili' dans l'atlas joint à son u'uvrc capitale, ih-r Paitlicnoii. Plus lard, un recueil archéologique allemand donne une reproduction fort satisfaisante des frontons. Enlin. l'an dernier, un de nos érudits les plus distingués, M. Onionl. menait à bonne fin une publication intégrale et précise. Le perfectionnemcnl des procédés techniques a permis de la rendre élégante et scrupuleusement fidèle: c'est le complément final de l'ûnnre entreprise au dixseptième siècle par le pauvre ambassadeur artiste pour remettre en lumière le chef-d'œuvre culminant de la sculpure antique. Pendant notre siècle, les liisloriens de l'art grec n'ont jamais négligé de recourir aux originaux; ils les ont consultés, examinés à la loupe, patiemment scrutés; c'est grâce à ces dessins (ju'il a fallu passer par Paris, autant que pai- Londres, pour retrouver Athènes, lit tous les auteurs, sans exception, ont lendu hommage à Noinlel, publié l'utilité de son (tuvi-c, reconnu que nul plus que lui n'avait identifié en Orient la cause de la France et celle des nobles études. Avant même qu'on eut entrepris déciùre sa vie el (ré'vO(pn'r s(in ('■Irange pli\ sionumie. cet unanime témoignage lui avail v.du une célébritt' posthume. Son nom est aujourd'inii insi'parable du Parthénon ; il est à jamais incrilsurle mai-bre |ienléli(|ue, celle chair innuortelle des dieux, cette incorrn]jlil)lc matière dont est fait le temple qui surgit radieux au sommet de r.\cni])(de. Tanl d'eiroils et de tra\aux mérilaienl bien celte justice tardive, car Nointcl se dévoua et se sacrifia vraimenl au culte du beau, à ses ambitions de cherchem- (ît d'artiste. Pour les satisfaire, on l'avait vu affronter mille jiéi'ils, liraverles brigands de Icrrr el de mer. les intempéries et les fléaux, les sables brûlants de Syrie elles fiè^•res de rAtli(]ue; on l'avait vu se dresser superbe contre la colère des Ilots. Il surmonta ces épreuves, mais succomba aux vulgaires embarras d'argenl (pic lui occasionna sa linsllraie el fructueuse tournée; ce fut elle, en somme. (]ui. ruinant ses finances, le mil dans le cas d'outrepasser ses droits d'amijassadcur. de recourir à de

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'•ontlamnablcs cxpodicnts et Je s'al tirer la disgrâce royale, cette mort civile des gentilshommes d'autrefois. Son aventureuse passion l'avait conduit à de beaux trioinplies ; plus tard, il pécha à cause d'elle, mais souiirit aussi cruellement. 11 avait été le iiéros de la curiosité; il en fut le martyr.

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