‹ Les voyages du marquis de NointelChapitre 49 sur 50 · NOINTEL · texte numérisé non relu

NOINTEL

M. de Nointi-/ /) M. de Pomponne.

A Athènes, ce 17 décembre 1674 Monsieur.

Je me suis donné Thonneur par mes dernières lettres du mois de septembre de vous marquer ce qui s'estoit passé à mon entrée dans Alep, et particulièrement ce que j'avois appris de nouveau touchant la perte des deux bâtiments françois au port d'Alexandrette. Vous y aurez trouvé quelques particularités au sujet de la prétendue guerre des Persans, et vous auriés esté. Monsieur, plus tost informé de ce que j'ay pu faire en celte eschelle, et de la manniere de mon départ si j'en avois trouvé l'occasion.

Je n'ai pas manqué autant qu'il m'a esté possible d'y soustenir l'interest de la religion, en faisant paroistre l'estime de Sa Majesté pour les églises des Maronittes, et des Suriens, et sur ce principe j'ayreceu avec beaucoup de démonstrations de bienveillance le Patriarche de ceux-cy. et l'archevesque des autres accompagnés des principaux de leurs nations qui sont fort nombreuses. Ce patriarche est un prélat avancé en âge, et lequel joint à sa persévérante soumission à l'église romaine une grande érudition qu'il pousse fort loing par la cognoissance des langues orientales, et qu'il soustient avec édification par la pureté de sa vie. Je me rendis dans son église le jour de la Transfiguration suivant le vieil stile au bruit des trompettes et tambours environné de ma maison, et suivy de plus do cent cavalliers qui composoient la nation françoise. Tous les passages estoient bordés d'une foulle extraordinaire de peuple non seullement chrestien. mais turc, et les Suriens remplissoient par leur abondance leur église, leur cour et les toits; et ce ne fut pas sans un peu de peine que j'en traversay une partie. Le patriarche qui m'estoit venu recevoir in pontifcaHlins avec son clergé, des cierges et des encensoirs, estant à ma gauche, j'entendis sa messe, j'y reçus ses complimens. L'on m'informa de ce qu'il y prescha à la loiiange du Hoy, et sur le sujet de ma venue, et des prières solemnelles qui y furent chantées pour la prospérité de Sa Majesté. Tous les assistans du rite surien tant schismatiques en très grand nombre que catholiques ne tesmoignerent pas moins de zèle et d'union en ce rencontre qu'à donner des preuves de la croyance de la transubstantiation, ce qu'ils firent par des actes positifs de l'adoration que je leur ay veu faire de l'hostie qui avoit esté consacrée en pain levé. Son élévation fut faitte en grande cérémonie au bruit des soneltes, des timballes, de mes trompettes, et à un cry clair et comme

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musical formé tout d'un coup par les femmes sans aucune prononciation de parolles. ce qui fut suivj- de prosternations à terre qui me parurent généralles, et bien expresses, suivant l'observation que j'en ay pu faire, et suivant les asseurances qui m'en ont été données. Ma présence chés les Maronittes onze jours auparavant à leur feste aussy de la Transfiii-uration suivant le slile nouveau ne fut pas moins éclatante, et je n'en aurois pas tiré une moindre preuve de la vérité du misterre de l'eucharistie s'il en avoit esté besoin. Tous les prestres latins qui sont les Religieux de Terre Sainte, les Jésuites, les Carmes et les Capucins m'ont suivy dans ces deux cérémonies et quelques uns d'entre eux n'aj'ant pu cacher leur envie de dominer sur les chrestiens orientaux, d'en paroistre les conservateurs pour le St Siège, et de précéder les autres, me prouvèrent évidemment que la quaHté de missionnaire et la retraitte du monde ne deslruisent etmesmo ne suspendent pas l'ambition. C'est elle qui me fit essuyer deux complimens, car après un en françois prononcé au nom des Suriens par le supérieur des Capucins, celuy des Jésuistes se présenta avec un jeune homme dont il expliqua le discours arabe: ces petites émulations et de plus grandes dont les effects vont bienloing, jusques à se servir d'une part des armes spirituelles, et de l'autre jusques à les mespriser bien plus hautement que ne feroient des Calvinistes, m'ont engagé à procurer autant qu'il m'a esté possible la continuation de la réunion apparente qui est maintenant entre tous ces religieux.

Les Carmes qui sont Italiens et qui ne se mêlent de rien, les Jésuites et les Capucinsde Nation françoise composent les trois ordres de missionnaires d'AIep, et n'aj-ant point d'oglise entièrement publique ils sont obligés de se contenter de leurs chapelles, et pour evitter les avanies d'y célébrer les messes de très grand matin, ce qui a esté aussj^ réglé d'un commun accord entre eux tous allin de ne pas blesser les droits de la paroisse, où y ayant un droit positif de faire l'office publiquement, il ne seroit pas juste que le consul y assista sans estre accompagné de sa iSation, ou de la plus grande partie, ce qui arriveroit si l'on avoit la commodité des messes particulierres, ou le concours pourroit encore attirer des effects de l'avarice des Turcs.

Ces raisons ayant fondé le règlement dont je viens de parler, ont encore esté cause de l'engagement réciproque de ces pères à ne rien imprimer dont eux tous n'eussent eu auparavant la communication. Ce qui me paroist un moyen de retrancher grand nombre d'extravagances, de miracles à tout propos, et de refiexions aussj' peu politiques, qu'elles sont inutilles quoyqu'elles décident hardiment des mat-

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tieres d'Estat. Enfin ils ont voulu selon l'apparence paroistre si Lien unis, que rien ne leur seroit particulier.

C'est sur ce principe que je me suis conduit dans la réquisition qui m'a esté faitte de la part des Pères Jésuites pour l'enregistrement en la Chancelerie d'Alep des lettres patentes à eux accordées par Sa Majesté, qui leurs attribuent la qualité de ses Chappelains pour les François résidant en Levant. J'.iy imi des raisons convaincantes de prévoir les desordres qui pourroient arriver si les choses n'estoient pas bien expliquées, d'autant plus (pi'on s'estoit déclaré à moy assez nettement de l'intention que l'on avoit qui ne m'a paru nullement juste.

.\yant donc assemblé tous les Religieux, je commanceay par le tesmoignage de ma satisfaction de leur bon accord, leur remonstrant la conséquence qu'il y avoit de le maintenir, et je tiray de la communauté qu'ils sembloient avoir introduit entre eux la nécessité de leur communiquer la grâce (|ue Sa Majesté faisoit aux Pères Jésuites, leur déclarant en mesme temps que cette protection particulierre n'excluoit point celle dont les autres avoient desja ressenty tant d'elTects, et dont j'esperois leur procurer la continuation dans les rencontres. Enfin je leur dis, qu'ils cognoistroient suffisamment par la lecture des lettres l'intention du Roy, et que je ne douttois point qu'ils ne contribuassent de leur part à l'obéissance qui luyest deiie, puisque cette nouvelle faveur estoit faitte sans préjudice aussy du droit des (^hapellains des ambassadeurs, et des Consuls, et sans préjudice aussy du droit d'autry. ce qui comprend celuy des paroisses, qu'ainsy mon ordonance quej'avois dressé moy mesme portoit l'enregistrement des lettres patentes en expliquant un peu plus au long les restrictions (jui y sont contenues, l't conservant l'exécution des reglemens cj' devant expliqués, afiiii de maintenir l.i paix si nécessaire entre des personnes de leur profession. Lorsque les lettres et ronbuinance eurent esté lei'ies, le père supérieur de Terre Sainte de la maison de Jloncade. curé et chapellain du Consul françois, m'ayant demandé permission de parler, pria le père Jésuite de fixer les fonctions de Chapelain maripiées en gênerai par ses lettres. Sa rei>lique fut (pi'il n'en prelendoit point d'autres que celles exercées par ceux de sa compagnie jusques à présent, et sur l'insistance de dire davantage, il desclara qu'il n'entendoit pas prejudicier ny à la paroisse ny au chapelain du Consul. Mais estant pressé ensuitte de signer déclaration, il le refusa disant que mon ordonnance le restraignoit assez. J'ay donné acte de ce refus par un procès verbal au Père de Moncade qui a tesnioigné un zèle fort discret et fort exact pour la conservation des droits parrochiaux dont il n'est pas moins jalloux en (jualilé de Curé, qu'il peut avoir esté ap-

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pliqui' à les destruirre ou s'en soustraire estant en Chrestienté. Le Supérieur des Capucins qui ne veuUent point de soumission à la paroisse à Lernica de Chipres, où ils sont en grande disputte contre les Religieux de Terre Sainte, a par d'autres veiies soustenu l'interest de la paroisse à l'avantage des mesmes Religieux, disant aux Jésuites que cette qualité de Chappelains pour les François estoit un titre d'honneur, etimaginairre, qu'on ne croyoit pas (jue le Roy eut voulu séparer les marchands de leur Consul ny de leur paroisse, et qu'enfin il me prioit, les lettres estant subreptices, d'en suspendre l'enregistrement jusques à temps que Sa Majesté eut esté bien informée des conséquences. Les Pères Carmes ayant dit, qu'ils ne prenoient point d'interesten ces contestations, et qu'il- s'en rapportoient à moy.j'ordonnay l'enregistrement des lettres, couiuie je l'ai dessigné, etsuivant. Monsieur, que vous le pourés voir plus au long par mon ordonnance.

Le commerce a aussy ressenty des effects visibles de la protection de Sa îlajeslé. tels i|ue la suppression du droit de trois i>our cent sur l'argent, le retranchement du tiers de ce (jui se prenoil sur la cochenille, une pareille diminution sur les autres marchandises d'entrée, au moyen de la convention que trois balles n'en feront (|ue deux, et pour la sortie il a esté réglé qu'on retrancheroit sur chasi[uc balle de toille, et de cuirs, demy piastre; et un quart sur cliacunne de cotton filé, et sur celles de pistaches une piastre.

Le droit sur l'argent fut estably, il y a plus de soixante ans. pour satisfaire au payement de ce qu'un nommé Ridy doiiannier d'.\lep devoit de reste de sa ferme. Monsietirlanihassadcurqui estoit pour lors en fonction s'estant rendu caution, et comme il n'a point esté fait de compte de ce qui a esté levé, parce qu'il suffisoit. et bien au-delà à ce qui pouvoit estre dcubt. et que c'estoit un prétexte de continuer cette exaction, on lavoit perpétué jusques à présent. Cette possession si ancienne servoit de prétexte au doiiannier pour sa continuation, il s'appuyoit mesme sur les capitulations, qui disent que des piastres que les François apportent n'en ayant point esté pris de droit cy devant qu'on n'aye point à en prendre, d'où il concluoit que le droit en question estant ancien, bien loing d'estre destruit par les capitulations, en estoit pleinement confirmé. Il avoit de plus obtenu un commandement (|ui autorisoit sa prétention. L'on luy représenta que ces mots, n'en ayant point esté pris de droit cy devant, marquoient qu'on n'avoit jamais deubl en prendre, et nous fournissoient un moyen pour la restitution de ce i|ui avoit esté touché; que l'usage universel de touttes les autres eschelles en faveur de l'argent, mesme dans celle d'.VIep pour les autres nations que la françoise militoit contre luy, et

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qu'enfin on estoit absolument déterminé par mes ordres positifs à se libérer de cette injustice. Je pense bien qu'on ne lui proposa pas que la dette de ce Bidy estoit acquittée, parce que c'eut esté luy ouvrir un moyen de prolonger en se remettant à l'examen des comptes de ce fermier qu'il auroit facillement fait trouver reliquatairre de sommes assés grandes pour avoir besoin de siècles entiers à leur acquittement. Son obstination le faisant paroistre inflexible, et plusieurs autres motifs ont engagé le consul et les marchands d'Alep de le vaincre par son foible, c'est-à-dire par argent, et ainsy on luy a donné deux mil escus qui ont produit la libération entierre de cet injuste droit, et à mon arrivée après une exacte instruction j'ay confirmé cette depence par une ordonnance dont vous aurez la bonté de voir lacoppie.

Si ce droit sur l'argent estoit de conseijuence dans ces derniers temps, il l'estoit bien davantage autrefois, que malheureusement il se transportoit chasque année à Alep des huit et neuf cent mil escus, et peut estre qu'alors les Consuls n' en portoient point de plainte à l'ambassadeur, à cause queux mesmes prenoient un droit de consulat sur le mesme argent.

Quoy qu'il en soit, le commerce est maintenant délivré de cette charge.

Le bénéfice dont il jouit sur la cochenille est considérable se trouvant des bastimens qui apportent de cette marchandise pour la valleur de dix à douze mil escus.

(Juant aux draps, et estofïes de soye, outre que l'on espère les faire demeurer à leur doûanne qui peut estre au dessous de trois pour cent, la réduction de leurs balles est d'un grand avantage.

Pour ce qui est des toilles et des cuirs il n'y a quasi point de bastiment qui n'emporte de la première marchandise deux cent balles et beaucoup de la seconde. Il se desbitte aussy du cotton filé en quantité raisonnable, et il y en a pour en fournir autant que l'on en peut soûaitter. Les pistaches produiront aussy leur utilité, mais elle sera moindre qu'elle n'eut esté par le passé, le desbit en estant fort diminué en France.

Voilà ce qui en est des capitulations, lestât auquel j'ay trouvé le commerce d'Alep, et ça esté pour le fortifier, et augmenter l'espérance de sonrestablissement que le doiiannier m'ayant visitté, j'ay eu deux conférences avec luy dans des jardins à la campagne. La première fut sous prétexte de voir une très belle tente qu'il avoit fait faire pour le Pacha du Caire, et la seconde eut pour motif la promenade. Apres les complimens je fis tomber la conversation sur les nouvelles qui couroient dans l'Empire ULtboman touchant la guerre de Perse, luy insi-

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nuant. que selon ma pensée elle ne passeroit pas au delà de la simple démonstration puisque les Persans ne s'y estoient pas si test engagés que paroissans s'en repentir ils s'estoient retirés.

Les provisions, et munitions de guerre apportées sur ce sujet par dix galleres, ainsy que j"ay eu l'honneur de vous en informer, furent cause que je parlaydeMassamam qui commandoit cette escadre, et j'en pris occasion de tesmoigner ma surprise de ce qu'estant si fort il n'avoit pas eu la hardiesse d'attaquer le Majorquin qu'il avoit rencontré dans le golfe mesme ou il venoit de faire sa prise. Je luy tesmoignay qu'il n'y auroit plus de seureté dans le port dont il est question, puisqu'outre qu'il se trouvoit destitué de forteresse, dix galleres du Grand Seigneur n'entreprenoient pas de reprendre trois vaisseaux marchands sur lesquels le piralte ayant partagé son monde se trouvoit fort alfaibly.

Le doùannier ayant Ijlasnié Massamam rejettasa faute sur l'interest qu'il avoit à ne pas exposer sa chiourme et sa milice dont le remplacement tomboit sur ses frais. Pour ce qui est des galleres qui luy appartenoientj'advoiiay que l'interest particulieren avoit décidé ence rencontre, ce qui n'arrivoit que trop souvent, et j'adjouttay mon espérance du remède par la promesse solennelle du ^■isir de l'exécution des Capitulations. Je luy dis que Massamam pourroist bien estre puny et qu'il ne lui serviroit de rien d'avoir fait mourir à Famagouste un fameux tiran qui s'estoit enrichy du pa'is, et des Francs, puisqu'on imputtoit cette mort aux ordres positifs receus de la Porte à la sollicitation des ambassadeurs dont il auroit volontiers évitté l'exécution en vendant bien chèrement son auctorité, que cette conjecturre estoit évidente, puisque deux autres mutins qui ont succédé à l'usurpation du creditdu deiîunt, etqui meritoient la mesme punition, s'en estoient exemptés, n'y ayant pas eu apparemment des commandemcns exprès contre eux. Après luy avoir ainsy insinué ce que peuvent les ambassadeurs contre les Ministres Turcs (jui abusent de leur pouvoir, je luy expliquay nettement ma ferme résolution de maintenir contre leur violence, les Consuls, et les negotians, luy déclarant, qu'asseurement j'aurois raison des Pachas du Caire et de Tripolj-, de la comluitte desquels je marcjuay queUiues particularités, et notlameni du dernier, qui estant marchand cl Pacha allioit deux qualités esgallement ruineuses auxesirangers, et aux sujets du Grand Seigneur. Je n'oubliav pas non plus le Pacha de Seyde, et comme celuy-cy est neveu du doi'iannier auquel je parlois, et qu'il a commerce avec les deux autres, c'esloit exprès que je les avois fait tomber dans la conversation, ne douttaiit point qu'il ne les deubt informer de cet entretien, et pre-

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tendant encorre, qu'il put luy servir d'exemple, et d'induction de ma conduitte contre luy mesme.

Il voulut excuser ces ministres sur les grandes diminutions qu'ils sûuiïroient dans leurs revenus par les nouvelles capitulations, et m'insinùer que je devois au moinslour procurer quelque soulagement de la part du ïefterdar.

Je repliquay que ce n'estoit pas mon aft'aire, et que cjs Messieurs dévoient bien se contenter qu'on ne les obligea pas à restituer les exactions du passé sans contrevenir davantage à la volonté de leur souverain maistre, à laquelle on trouverait moyen de les faire obéir exactement.

Je luy fis expliquer la misère du négoce en gênerai, et en particulier de celui d'Alep, et après qu'il eut déclaré sa prétention qu'un pont qui se trouve ruiné sur le chemin d'Alexandrette deubt estre reparé aux frais des Francs, disant que les Anglois en payeroient trois mil piastres, ce qui vouloit dire autant que les François, je rejettay cette proposilicin, non seulement comme injurieuse au Grand Seigneur, mais encorre par l'injustice qu'elle contenoit en soy, luy déclarant qu'elle ne seroit jamais exécutée, et nonobstant quMI évittoit que je vinsse au particulier de mes prétentions, je ne laissay pas de les toucher, les renfermant dans la nécessité de reduirre à trois pour cent la doiianne des autres denrées qui restent à régler, de supprimer le droit d'ancorage de cent cinquante quatre piastres ([ui se prennent sur chaque bastiuient, de se désister de soixante et quinsequele consul donnoit par an pour les janissaires qui escortoiènt sur le chemin d'.Uep à Alexandrette et de se départir entièrement de la doiianne do ce dernier lieu, puisqu'outre celle-là on en prenoit un autroà .Vlep sur lesmesmes marchandises, en quoy l'on conlrevenoil formellement aux capitulations, c|ui ne les assujettissoient qu'à une seulle doiianne dans tout l'Empii-c.

Le doûannier se defTendit par les dépences extraordinaires auxquelles il pstoit soumis, tant envers les ministres residans à la Forte ([ueles Pachas qui en venoient. jurant (|u'il y en avoit eu des derniers qui luy avoient pris des dix à douze milescus de presens, et qu'on ne voulloit pas luy accorder aucunne dimiuulion. Mais l'ayant battu sur 1 inutilité de cette deH'ence comme une chose qui ne pouvoil en concerner, et qui avoil ses intrigues que je ne voulois point desméler, je persistay avec fermeté dans ma demande; et le Urogman de la nation empeschant en quelque sorte que le mien n'expliquast au juste mes intentions, jusques à s'ingérer de respondre pour le doi^iannier, et de refuser plus nettement que ne faisoit le doiiannier mesme. je luy fis

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iine forte réprimande, et enfin touttes nos contestations se terminèrent à la promesse de m"accorder ce que je soûaittois. .l'en voulus avoir une seureté, et après plusieurs autres disputtes d'un niurcliand nommé Le Fevre que j'avois commis. Ton pressa tellement le doiiannier quapres avoir différé jus(iu'au jour de son départ pourallerlrouver Caplan Pacha qui lattenduit sur le chemin de l)iarbe(iuir. il donnast un escrit par le(iuel il consent à la suppression des droits d'ancorage et des janissaires, et la réduction au sixiesme de ce qui se prenoit sur Tesmail faux. L'on a aussy réduit la doûanne des autres merceries et ambres contrefaits de quatre piastres et demy pour balle a une et un quart, et il faut remarcjuer que de ces meiiiies denrées, et autres quinquailles, il s'en fait un assez bon Iraffic. mais c'est suivant qu'elles sont demandées et qu'on y trouve plus son compte que de faire venir de l'argent.

L'on jouira sur le bois de bresil, et campech de la diminution de la moitié, et generallement sur touttes les marchandises du bénéfice du poids qui monte à un sixiesme. puisqu'au lieu de se servir de la rotte damasquinne qui n'est que de six cents dragmes, il a esté convenu qu'on se regleroit sur celle dWlep qui est de sept cent vingt dragmes.

C'est là. Monsieur, toutceque j'aypu obtenir, et il m'a fallu nécessairement remettre à un commandement exprès la suppression de la douane d'.\lexandrette, ce qui ne sera pas difficile, et mesme il n'auroit pas esté possible de réduire le douannier de la manierre que j'ay fait, sans la promesse qu'on luy a donné par escrit que pour les quatre mois <]ui luy restent de sa ferme il continiiera de recevoir le droit d'ancorage des janissaires et autres (jue je vous ay expliqué ensuitte. mais affin que dès à présent on entre en jouissance de ces avantages, j'aj" décerné mon ordonnance qui enjoint au Consul et marchands de satisfaire en particulier à cette indemnité sans i[u'il paroisse au public que les bastimens en soient chargés.

J'ai encorre appliqué mes soins a régler l'intérieur du commerce, soit en obligeant les marchands à porter à leur Consul le respect qu'ils lui doivent, et à mieux ménager Tinterest public, soit en remonstrant au Consul la protection dont il est redevable aux sujets de Sa Majesté, et la prudente vigueur avec laquelle il doit soustenir son caractère, faisant accorder les interests de la nation et les siens sans aucun dommage les uns des autres, et aflin que les impressions de mes remonstrances fussent plus vives dans leur esprits, je les assemblay et leurs ayant parlé près dune heure, je leur laissay par escrit mon discours dans le contenu d'une ordonnance dont vous aurés peut estre la bonté de lire la coppie. El parce qu'alors il devoit bientost

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arriver deux bastimens je les fis opiner sur les taxes qu'ils dévoient supporter pour les debtes de la nation affin que ma présence empescha les brigues de ceux qui par leur interest aux chargemens s'esloigneroient trop de la justice. Mais nonobstant mes remonstrances, les intéressés se firent visiblement reconnoistre par leurs avis.

Je pense qu'il seroit difflcille de trouver un corps de marchands ou la division règne avec plus d'éclat qu'entre les François d'Alep; non seullement ils sont divisés entre eux mais ils sont presque tous buttés contre leur Consul, et ils s'eslevent contre luy d'une manniere que j'ay toujours condamnée, leur remonstrant combien ce procédé leur estoit préjudiciable. J'ay mesme obligé un parent du Consul qui estoit son chancelier à luy faire réparation des termes injurieux dont il s'estoit servy contre luy dans une requeste qu'il m'avoit présenté, et je n'ay pas négligé la conservation des droits de ce chancelier qui imputtoit au Consul la rupturre et lacération d'un des actes de la chancelerie qui est le cautionement du Consul d'à présent des .\nglois pour un nommé Saladin autrefois Vice-Consul de France à Chipres, et lequel y ayant endebté la nation, le Consul d'Angleterre en seroit responsable sans cette lacération.

Le Chancelier prétend qu'ayant porté les registres chés son consul par son ordre, il les a guardés quelques jours, et les luy a rendus lacérés à l'endroit dont est question; et que c'est luy avec le consul anglois qui ont commis cetteaction; et ainsy dans la quittance, et descharge du depost des registres donnés par le Consul françois à son chancelier qu'il a déposé, j'ay fait insérer les prétentions, accords et deffenses respectives des parties sur ce l'ait particulier, sauf à elles à se pourvoir ainsy qu'elles aviseront.

J'ay aussy cru devoir remonstrer au Consul touchant sa manniere d'agir particulliere qu'il ne devoit i)oinl trancher d'ambassadeur, prenant la main chés lui sur les personnes qualifiées, les evesques, et autres, et je luy ay insinué que son rang ne luy donnant cette prééminence que sur les marchands, il ne devoit pas l'estendre au delà, mais qu'il estoit obligé de se restraindre comme chef des negotians à soustenir leurs interests avec vigueur, et éclat auprès des Turcs; qu'à l'esgard des estrangers comme Anglois, et Vénitiens, je ne croyois plus nécessaire d'envoyer la nation au devant de leurs Consuls; non pas tant pour evitter les contestations de la presceance puisqu'elle est deiie aux François, et qu'il n'est pas malaisé de s'y conserver, mais parceque des negotians assemblés à un lieu pour leur négoce ne sont pas parties capables de se maintenir, et de disputter dans une all'airre de celte conséquence, et qu'au contraire ils doivent evitter

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des occasions aussy esloi.i-'nées que celles-là, puisqu'ils s'en peuvent passer, et qu'elles coustent de Tarsent. J'ay toucha' l'exemple du préjudice dont j'avois esté informé, qui est. qu'un Consul s'en allant. par exemple le Vénitien, le François le reconduit jusques à un certain endroit où il quitte la place au Consul dAnjrleterre pour faire la mesme civilité, et ensuitte il la reprend. C'est ce qui m'a principallenient obligé à conseiller de s'abstenir de ces démonstrations extérieures, sans interdire les honestetés particulières qui se passent dans les visittes de Consul à Consul.

Il y a encorre des festins qui se font aux premières visittes, qui se passent avec éclat, débauche, et un incroyable débris de verres, mais je n'en ay rien touché, quoyque la depence en estant grande il soit à présumer qu'un Consul, et particulièrement un Provençal, ne la fasse pas sans la veûe de s'en rembourser, la faisant entrer par voye indirecte dans les comptes de la nation.

Celuy qui est a présent Consul d'Alep pourra difficillement proffitter de mes ordres et de mes avis, et je puis quasi. Monsieur , vous asseurer qu'il n'en profitera jamais à moins d'un miracle qui fasse voir en luy un esprit aussy fort, comme il l'a foible. Il est absolument gouverné par un religieux. Il se defûe de son propre frère dont l'hab ileté est aussy médiocre, et tous ceux de son party conviennent qu 'il est entierrement incapable de son ministerre. Les .\nglois. et les Vénitiens s'en mocquent en secret, et sont bien aise de le voir à la teste de la nation françoise. les Turcs s'en rient en public, et sont fort surpris quand ils voient qu'il ne sçauroit rien dire de luy mesme chés le cadis ou doiiannier, estant nécessaire qu'il lise sa leçon à la face de tout le monde, ce qui fait qu'il demeurre toujours sans réplique. Il est de cette manière impossible qu'il empesche lesfactions des marchands, qu'il les protège valablement et qu'il se fasse rendre le resp ect qui lui est deubt. Il est fort exacte à porter sa robbe consullaire, à aller au matin à la congrégation, et ensuitte à la messe de paroisse, et a se plaindre de ce que le Consul Barron son prédécesseur luy a vendu pour trois mil escus de meubles, qui n'en valent pas mil, d'où il conclut qu'estant attaché à son employ par interest et par ho nneur il n'est pas homme à le céder à un autre.

Je serois bien fasché, Monsieur, de m'estendre si fort sur cette mattière si je ne me croyais indispensablement obligé par la veûe du bien du commerce à vous rendre tesmoignage de ce que j'ay veu ou seu très certainement.

Ce Consul a esté bien heureux que je me sois trouvé à Alep après la perte des vaisseaux marchands enlevés par le Majorquain . car as-

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seurement il n'auroit pil se desmesler des instances des Angiois, lesquels ayant sceu qu'ils étoient en quelque sorte impliqués dans les informations et particulièrement leur facteur ou Vice-Consul à Alexandrette, ils vouloient que je receusse une information particulierre à leur descharge. Je leur fis dire, que Tinformation dont ils se plaignoient estant secrette ils se pourvoiroient au lieu ou elle seroit portée, et s'y deffendroient le mieux qu'il leur seroit possible. Mais le Vice-Consul qui prétendoit se disculper d'avoir entré dans le vaisseau majorquin n'estant pas content, je luy remonstray qu'il pouvoit donner une requeste dans latjuelle il exposeroit le fait de sa justification et que j'en ordonneroLs la jonction aux informations. Quoi qu'il s'en fut contenté il revint quelques jours après avec d'autres marchands, et comme je sceus qu'il venoit au nom de son Consul, et pour renouveller les mesmes instances, on luy couppa court de ma part en luy disant que j'ignorois qu'il y eut un Consul anglais à Alep. L'on m'a dit qu'à ce sujet ils avoient informés comme de desny de justice par devant le Consul Vénitien. Celuy-cy a persisté dans sa fautte de ne pas se rendre à ce qu'il me devoit. et s'il a ouvert quelque démonstration de la réparei'. elle n'a servy qu'à l'aggraver davantage puisqu'on lesmoignant son dessein de me visitter pour me demander pardon, il s'est ensuittc expliqué sur des prétentions d'estre traitté parmoy plus honorablement qu'il ne l'est duConsul françois, jusques à insinuer qu'il désiroit de l'Excellence.

J'ay receu ces imaginations selon la différence infinie qui se trouve entre un ambassadeur de Sa Majesté et un Consul de Venise, auquel je n'ay pas laissé de faire justice touchant une créance qu'il prétend sur la succession du nommé Barron décédé pendant mon séjour à .Alep au retour de Tripoly d'où il m'avoit accompagné. Je me suis donné la peinne de dresser deux grandes ordonnances sur ce sujet qui nomment des arbitres, et leurs prescrivent dans la forme lamannière de se conduirre. Je suis aussy persuadé d'avoir usé avec les Angiois suivant toulte la justice et l'honesteté qu'ils pouvoient désirer, puisqu'un d'entre eux se trouvant créancier delà nation de Chippres d'une somme de deux mil escus en principal, et des arrérages, et m'en demandant le payement par une requeste, j'ay ordonné qu'il seroit satisfait du reste de son capital, et des intérêts, suivant qu'ils ont esté réglés pour les François mesmes qui sont aussy créanciers, n'estimant pas juste que ceux-cy soient réduits de 36 pour cent à dixhuit, et (jue les estrangersne soient pas soumis à la mesme réduction d'autant plus que les Turcs ont esté obligés de souffrir en pareil rencontre une grande diminution.

Al'l'KMlICi: 3U

J'ay encore terminé un difl'iTend d'honneur entre un Hollandois et un François, survenu du mauvais traittement exercé en public à coups de pieds et de poings par le dernier contre Tautre parce qu'il se prétendoit offensé de ce qu'il avoit publié laucement que son frère résident à Ligourne avoit fait banqueroute, et les deux parties m'ont tesmoigné estres satisfaittes de mon règlement, qu'elles exécutèrent sur le champ.

Ceux de la nation angloise qui me sont venus voir en particulier se sont retirés très contens de ma réception, un d'entre eux m'a accompagné au voyage de l'Eufratte qui a esté de soixante lieues en tout, dont me reservant de vous rendre compte en destail. je prensseullementla liberté de vous dire a présent que je Tay fait bien accompagné el avec quelque pompe et qu'a mon retour entrant dans la ville j'avois a ma suite plus de loO cavailiers. tant de ceux qui ne m'avoient point quitté que des autres qui estoient venus au devant; j'estoisaussy environné de dix ou douze vallets avec des fusils et mousquetons, et les trompettes me precedoient, ce qui atliroit un très grand concours de spectateurs de touttes les nations d'Alep, entre lesquelles se sont trouvé plusieurs Anglois, que je salluay fort honestement.

Il en aeslé de mesme à mon despart qui fut le vingt-sept septembre et je puis vousasseurer que j'avois peinne a passer dans les rues.

Une partie des marchans et quelques estrangers me quittèrent a une lieue de la ville, et après avoir fait en leur présence une forte réprimande au drogman avec menaces s'il nefaisoit son devoir de le chasser, je continuay mon chemin avec le reste de la nation , et le consul; et ayant passé par les ruines de St Siméon Stilitte, visité plusieurs sépulturres des anciens Romains, traversé la célèbre ville d'Antioche, et l'Oronte, et laissé sur la gauche Alexandrette à cause du mauvais air. j'arrivay le premier octobre a un autre endroit de son golfe, qui est le port Bonnet, esloigné d'Alexandrette de sept heures. J'j' trouvay deux gallères turques, dont l'une qui est de Candie appartient au 'N'isir, et est commandée par un renégat Livournois ; elles avoient débarqué à .\lexandrette des munitions pour Bagdad, et elles attendoient un bon temps pour s'en retourner prenant la route de Caramanie terre a terre, atlin d'evisterles corsairres, lesquels s'ils avoient un peu de conduitte, et plus d'union entre eux, n'eussent pas manqué cette occasion. Les capitaines de ces gallères qui les craignoient fort avoient eu en venant un passage heureux n'ayant mis depuis Chio que neuf jours, et j'ay sceu que leur retour n'avoit pas esté moins favorable, nonobstant l'intention du Serdar de la mer blanche qui les avoit destaché pour un si grand traject, affin qu'expo-

342 LES VOYAGES DU MAROTIS DE XOIXTEL

sant le renégat Livournois, il put se vanger de ce qu'il n"avoit pas voulu luy faire un présent.

Ils se mirent à la voisle le second et j'en fis autant le troisiesme au soir, et ce fut le neuviesnie que je mouillay dans la rade de Chipres à Lernica, ayant consommé neuf jours à cause des bonnaces a ce qui se fait ordinairement en vingt-quatre heures. Le Consul estoit absent pour Cherinnes. port de Tisle vis à vis de la Caramanie esloigné seullement de quatorze lieues de Lernica. et il s'y estoit rendu suivant mes ordres pour y faire trouver quelques provisions, parce que je croyois prendre cette routte, mais il retourna le lendemain de mon arrivée. Je ne doultois point de trouver le Consul de Venise remis de sa follie, et qu'ainsy il n'eut restably la chaise du consul françois, me fondant sur les ordres exprès, et rigoureux que le Baile m'asseuroit par une de ses lettres luy en avoir envoyé. Il convint à une personne tierce de les avoir reçu, mais il adjoutast que sur sa response il en avoit obtenu de postérieurs qui destruisoient tellement les premiers, qu'il luy estoit enjoint de maintenir sa prétention en toutte manierre, jusques à temps que le Conseil des cinq Sages de la marchandise luy eut prescrit une autre conduitte. Il protestast qu'il y obéiroit jusques à dépencer tout ce qu'il avoit d'argent, et le fond mesme d'un bastiment vénitien qui se trouvoit à la rade commandé par un capitaine françois. et estant tombé dans le soubçon que je ne voulusse moy mesme remettre la chaise de mon Consul, il partit pour Nicosie affin de s'appuyer de l'autorité des Ministres.

J'y envoyay mon Secrettaire avec des lettres au Mousselim, et autres, leur tesmoignant que je desirois justice de la presceance que le Vénitien vouloit oster aux François contre l'ordre, et les capitulations, et que je ne pouvois doutler qu'ils ne contraignissent cet insolent à une légitime réparation par emprisonnement, ou me l'envoyant pour le mener à Constantinople. Je me suis cru bien fondé d'escrire de cette sorte, par ce que le Baile m'avoit manqué de parolle, ce qui m'a donné sujet de luy respondre suivant que vous le verres par la coppie, et que de plus ne réussissant pas. j'en prevoyois la cause par le déboursement du Vénitien, qui commenceroit par la punition qu'il meritte. et laquelle comme je l'esperre s'achèvera par l'autorité de Sa Majesté.

Ce dernier cas preveu est arrivé, carie Consul de Venise ayant eu inutillement l'insolence de demander que je vinsse moy mesme entrer en lice avec luy ce qui fut rebutté du Mousselim avec injurre, il fit donner deux ou trois mil escus aux chefs factieux des spahis, et janissaires, ceux-ci qui ont la puissance en main s'en servirent si bien qu'ils

APPEMHCE 343

ont absolument empesché Teflect des bonnes intentions du Mousselim qui fit donner des coups de baston au Drogman du Vénitien ipii luy apportoit mil piastres pour le corrompre, sauf peut estre à les reprendre ensuitle. Ce Ministre bien intentioné me tesmoigne par sa lettre son desplaisir de ne m'avoir pu satisfairre s'excusant sur le péril qu'il auroit courru par la menace des janissaires et des spahis, et pnur y suppléer il m'a envoyé un ars (i) contre ces séditieux.

Nonobstant cet engagement, et que le Consul françois eut dit mal à propos en nia présence que si la nation nestoit pas tant endebtée il Tengageroit pour avoir raison de celte affairre, j'ay cru plus à propos den demeurer là, attendant d'ailleurs la punition du Vénitien qui a eu encorre la témérité de se vanter qu'il exciteroit une sédition contre moy et tous les François.

Je ne crois pas. Monsieur, que ce comble d'extravagances puisse demeurer impuny, d'autant plus qu'il est destitué de tout droit, mesme de l'apparent, et qu'outre toultes les pièces que j'ay eu l'honneur de vous envoyer justificatives de la communauté de l'église, qu'elle est paroisse et qu'elle appartient à la Terre Sainte, et non pas aux Vénitiens, j'ay encorre des tesmoignagesdesTurcs. Grecs, et des Religieux produits devant le Cadis. Il y a encorre à considérer que l'on prend pour l'église dont est question trois piastres sur chasque bastiment franyois.

Voilà, Monsieur, un des ellecls de l'imagination des Consuls, qui s'imaginent estre des representans de la personne de leur souverain, et quoi qu'il soit à sotihaitter qu'on les desabuse de cette imagination, et que n'ayant point de chaises fixes dans les églises ils en fassent porter dans l'occasion, je crois celle-cy trop engagée pour estre susceptible d'un tel temperemment. L'emportement du Vénitien par touttes les circonstances que je vous ay maniuées.etnottamment par le mespris des armes de France qu'il a fait jetler avec la chaise du costé gauche et qu'il regarde comme en triomfant touttes les fois qu'il va à l'église méritte ce me semble un chastiment autanlexeniplairre qu'esclaltant ; non seullement il y va en quelque façon de l'honneur du Roy. mais encorre le commerce s'y trouve notablement engagé, d'autant que s'il arrivoit qu'il fallut absolument céder au Vénitien, ce que je ne puis croire, les ministres Turcs en prendroient occasion de voulloir davantage dominer sur les François, les voyant capables de quitter à ceux qu'ils ont toujours précédés et sur lesquels lapresceanceleur estdei'ie par tant de raisons. Ils seroient bien aise aussy d'entretenir la division

il) Ordonnance ou commandement.

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entre les deux nations pour en proflîtter par leur avarice, et de plus par la croyance, que Sa Majesté informée de l'ingratitude des Vénitiens en ce rencontre, comme elle l'est de beaucoup d'autres, ne leur donnera plus de sujet d'exercer leur meconnoissance par des secours dont le besoin n'est peut estre que trop proche pour l'interest de la Republique.

Ce Consul Vénitien qui a esté continué pour un an, je ne sçais par quel motif, n'a pas agy touchant la chaise par une passion qui soit née de cette occasion. Sa haine avoit esté soubçonnée deux ans auparavant et l'on ne douttoit point qu'il ne fut l'instigateur du mauvais traittement survenu alors à la nation, qui fut si grand, que sur le prétexte de la chapelle desservie par les capucins, on fit une avanie au consul françois qui alla jusques à l'emprisonner, et sa liberté cousta cinq cent escus. Cet accommodement me fit dilTerer de porter mes plaintes de l'insulte, et des frais, au temps du renouvellement des capitulations. qui s'est remis d'année à autre: et quand il a esté conclu une espèce de nécessité d'oublier réciproquement ce qui s'estoit passé, me contraignit au silence ; et je ne le romprois pas sur ce sujet, sans la preuve que j'ay, que le Consul vénitien a été l'auteur de cette avanie insuportable. Il la tramma avec le nommé Jlarcoulin qui estoit drogman des Turcs^ et son confident, et qui estant devenu son ennemy, a remis au Consul françois les lettres qui contiennent la tramme de celte conspiration.

Elles sont en grec, en italien, la pluspart signées du Vénitien, mais toultes relatives les unes aux autres, et marquées de son cachet, leur datte conférée à celuy de la disgrâce les rend encorre plus constantes. Uuant à leurs coppies, et traductions, et au mémoire que j'ay dressé sur cette mattiere, tout ce que j'ay pu faire a esté de l'envoyer de Chipres à M. d'Avaux à Venise par une occasion qui se présentas!, croyant bien qu'outre la justice qu'il pourra obtenir par les ordres de Sa .Majesté de l'insulte de la chaise il y auroit encore lieu de poursuivre vivement la réparation de cette autre injurre, ce qui m'y a porté davantage a esté que souvan on avoit esorit à M. d'.\vaux. et ainsi je me suis cru nécessité de luy mieux et plus fortement expliquer la cli'ise.

-N'e pouvant. Monsieur, encorre a présent vous faire tenir ces pièces à cause de la longueur de cette lettre, et des coppies qui y sont jointes, je differeray à Smirne, et je prendray la liberté de vous dire, qu'il est impossible de répandre plus de venin et de haine contre les Franco!-; et leur Consul qu'il y en a dans les letti'es du A'enitien.

Il s'y mesle d'un interest qui ne le regardoit point, car sous le pré-

texle que les Capucins avoient fait une procession publique le jour de la Feste Dieu dans leur maison, et que le Consul françois y avoil assisté, il traite ceux-là de perturbateurs des droits de l'église parrochialle, et celuy-cy de leur protecteur. 11 l'accuse encorre d'entreprise contre l'autorité du Grand Seigneur à cause de cette nouvelle esglise bastie, et desservie sans son commandement, ce qui ne se peut faire dans son empire. Il dit que le Consul françois ne doit avoir qu'un chappclaiii qui dise la messe dans sa maison sur une table, et que les François doivent venir à la paroisse. 11 passe à la hardiesse de les traiter en général comme des faquins, il les taxe d'orgueil, et de gens insupportables, et non content de tesmoigner dans plusieurs de ses lettres un empressement extraordinaire à les punir, et les abattre, ce qu'il fait jusques à menacer de se retirer s'il n'a satisfaction, il insinue faucement qu'il en a cousté à la nation françoise de Trij)oly dix mil escus pour l'église de ces religieux. Toutte cette confidence est d un chrestien calolique du ritte romain à un Grec chismalii]ue, et elle s'exerce par la destruction d'un temple consacré à l'usage romain. L'éclat de l'animosité du Consul le pressoit si fort qu'il marque à quelles puissances du pais il faut s'adresser. i|ui estoient celles de Nicossie. Il se plaint des ministres de Larnica. qui s'estant rallimtis donnoient soubçons d'avoir esté gagnés par les François, et outre les présents qu'il promet, il inserre des instances si vives qii'il faut estre enragé pour en concevoir de pareilles.

EnQn il y a une lettre entre les autres qui leur est posterieurre. et aussy au mauvais traistement qu'elles avoient procuré aux François par laquelle on voit qu'il s'applaudit le plus couvertement qu'il luy est possible du succès de son entreprise. Il ne veut pas (ju'on luy en attribue rien, il dit que le Consul de France, et les marchands parlent bien haut contre luy comme s'il estoit l'auteur de leur disgrâce, et il prie Marcoulin de leur dire de se taire, que ce party sera leur plus grand avantage, et aussy de leur déclarer que luy consul vénitien, et ses Pères n'ont point de part à ce (jui estoit arrivé.

Vous connoistrés, Monsieur, par vostre pénétration ordinaire tout ce qui me peut eschapper des conséquences que les entreprises de ce "S'enitien porti'nt avec elles, et sans m'ingerer de vous en rien insinuer davantage que j'ai fait, que vous pardonnerés à mon zèle, sans l'imputter à témérité, je vous asseureray de ne rien oublier à obtenir un commandement touchant la presceance dans l'église de Larnica. J'oseray me prometre, que les fortes plaintes portées à l'ambassadeur de la république auprès de Sa Majesté, et sousleni'ies à Venise par M. d'Avaux produiront une réparation exemplaire de la part du Con-

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