‹ Les vrais mystères de Paris (volume 2)Chapitre 4 sur 7 · XL1X · texte numérisé non relu

XL1X

Nous avons laissé la dame au voile vert et sa compagne retirées chacune dans son appartement , pour chercher dans un sommeil réparateur le repos du corps , l'oubli des peines de la journée , et l'illusion sur celles qui souvent l'attendent le lendemain!... Quelques heures se sont écoulées : pénétrons dans cet intérieur et voyons ce qui s'y passe.

La vieille est ensevelie dans le plus profond sommeil : Silvia , l'oreille attentive , vient à pas

de loup et pieds nus s'en assurer. Quelle est donc la cause d'une telle sollicitude? Est-ce l'intérêt que lui inspire la dame qui l'a recueillie avec tant de confiance et tant de bonté? Craintelle qu'une indisposition subite , un affreux cauchemar , ou quelque autre cause , ne vienne interrompre son repos? Non , ce ne sont pas ces nobles sentiments qui la tiennent éveillée, Silvia en est incapable. Ce qui la tient éveillée, c'esi la pensée du crime, c'est la soif de For, c'est celle du sang !. . . Elle a juré la moi l de sa bienfaitrice, elle vient s'assurer si le moment de frapper est arrivé !

La chambre où repose la vieille n'est éclairée que par la faible lumière d'une veilleuse; Silvia approche , elle plonge un indicible regard sur la victime.

« Elle dort, dit-elle; elle dort, mais c'est pour ne plus se réveiller ! t

Puis revenant précipitamment dans la pièce voisine , elle ouvre la caisse , il en sort deux hommes... Salvador et de Lussan !

Enfermés depuis plus de six heures dans celte espèce de cercueil , ils en sortent brisés et presque asphyxiés ; mais grâce à un verre d'eau-devie que leur administre Silvia , ils ne tardent

pas à se remettre et à retrouver l'énergie tarouclic et sanguinaire qu'exige l'accomplissement de leurs desseins.

Prêts à frapper , ils n'attendent que le signal de leur complice. Celle-ci retourne auprès de la vieille , qui dort toujours du plus profond sommeil.

Silvia appelle et guide du geste les deux assas^ si us...

Rapides comme la pensée , ils se précipitent sur la malheureuse vieille , et l'étranglent sans qu'elle puisse pousser un gémissement.

<t C'est fait ! dit de Lussan.

— Oui, répondit Salvador! cette marrainelà (i) ne viendra pas me tenir sur les fonts baptismaux (2). *

Sur la demande de Salvador , Silvia apporta une lumière ; il voulait s'assurer si la vieille était bien morte ; il l'approche de sa figure :

« Dieu de Dieu ! s'écrie-l-il , c'est la mère Sans-Refus!

— Ma mère ! dit Silvia : quoi ! j'ai fait assassiner ma mère !...

{}) Témoin. — (2) Déposer contre moi.

— Comment? c'est la Sans-Refus, dit a son tour de Lussan ; voilà une aventure diabolique!... »

Salvador et de Lussan s'entre-regardaient sans mot dire , l'œil fixe , et comme atterrés par cette découverte.

« Ah bah î dit Silvia , à qui un si grand crime n'avait pas arraché une larme , c'est un fait accompli, il faut en subir les conséquences. Après tout , c'est une manière d'hériter tout comme une autre ; un peu plus tôt , un peu plus tard , la succession ne pouvait manquer de nous venir.

— C'est vrai, dit Salvador, Silvia a raison. » Et ces trois monstres se serrèrent alors la main

en signe d'acquiescement et de félicitation.

« Ne perdons pas un temps précieux , dit de Lussan ; procédons à la recherche de la cachette indiquée par mon cher confesseur. »

En un instant ils eurent découvert la cachette que l'abbé Royer avait si indiscrètement indiquée, et s'emparèrent de tout ce qu'elle contenait!...

Trois heures du matin sonnaient comme finissait cette sanglante expédition ; mais pour sortir de là sans bruit, il fallait user d'adresse.

A cinq heures un quart , le père Fleurus , en homme vigilant , arriva dans la cour pour commencer son service quotidien. Fidèle à ses vieilles habitudes et gai comme un pinson , il sifflotait l'air de la Carmagnole et du Ça ira , comme aux belles journées de 93. Lorsque le jour fut venu tout à fait, Silvia l'appela par le petit guichet . et le pria d'aller de suite lui acheter un peu de fleurs d'oranger pour sa maîtresse qui, disait-elle, était incommodée.

c A quoi q'c'est bon, vot' fleur d'orange? répondit-il : faurrail ben mieux lui faire prendre une bonne goutte de Paul-Niquet (i) ou de •107 ans !

— Non , non , citoyen Fleurus, c'est de la fleur d'oranger qu'il lui faut. Allez vite ; tenez, voici de l'argent , vous garderez de quoi boire un verre de vin blanc pour votre peine.

— Vous êtes ben bonne , mamzelle ; mais je ne puis laisser la maison seule en ce moment : on ne sait ce qui peut arriver, l'ennemi est quéq'fois plus près qu'on ne pense. J'reste donc à mon poste, à moins que marne Fleurus ne vienne me relever ; mais il n'est pas encore six heures , et

(1) Eau-dc-vie commune provenant du trois-six ou esprilde vin.

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ce if esi guère qu'à neuf qu'elle se lève et descend dans la cour; quand elle sera arrivée, je serai tout à vof service.

— Ce vieil imbécile est capable de nous faire prendre comme dans une souricière , dit de Lussan.

— Si vous le faisiez entrer , dit tout bas Salvador à Silvia , nous aurions bientôt la clef des champs.

— Excellente idée! » dit Silvia.

Elle revient au guichet, appelle le père Fleurus et lui dit que sa maîtresse désire lui parler et le prie de vouloir bien entrer un instant chez elle.

« Ah ! pour ça , dit le rébarbatif portier , je suis t'a vos ordres. »

Puis comme Silvia avait toutes les clefs, elle lui ouvrit la porte , les deux brigands restèrent cachés derrière. Quand le père Fleurus fut entré dans la première pièce , Silvia lui dit qu'elle avait besoin d'un chaudron qui se trouvait sur un rayon très-élevé dans la cuisine , et le pria de vouloir bien le lui donner. Notre cuirassier, sans défiance , entre dans la cuisine , monte sur une chaise ; mais au même moment la porte est refermée sur lui à double tour, les trois complices disparaissaient avec la rapidité de l'éclair !...

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Le brave citoyen , tout ébahi , était loin de supposer le véritable motif de son emprisonnement ; il ne s'en affectait môme pas le moins du monde , car il supposait que c'était une mauvaise plaisanterie que lui faisait Silvia pour se venger du refus qu'il lui avait fait un instant auparavant, 11 en riait donc d'assez bon cœur ; mais quand il vit que cela se prolongeait par trop longtemps, il appela :

« Aimée , Aimée , ouvrez-moi donc ! J'vous promets qu'une aut' fois j'serai pus genli. Voyons, ouvrez-moi vile , car marne Fleurus me grondera si ma cour n'est pas J'en état de propriété quand elle va descendre ! Aimée ! Aimée ! Tiens, pas de réponse!... Attends, attends, va, petite farceuse , tu me payeras ça , je vas «'avoir bientôt fait d'ouvert la cage! »

En effet, moitié riant, moitié grommelant, en moins de cinq minutes il eut dévissé la serrure ; mais une fois sorti, il eut beau chercher, il ne vit personne.

« Diable, diable, dit-il, en v'ià une sévère de farce , quoi qu'ça siguenifie ! s

11 cherche de nouveau , il appelle : personne ne répond. Alors , voyant que la chambre de la vieille est ouverte, il entre ; quel spectacle ! Tout

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y est dans le plus grand désordre , le lit est au milieu de l'appartement et ne renferme plus qu'un cadavre ! ! !

< Savoyard de sort , dit-il : en v'ià z'une de calalrofe (\) ; qu'est-ce que va dire marne Fleurus? Mon Dieu ! mon Dieu ! tout est perdu , le diable est dans la maison ! >

Ce disant, il revient dans la première pièce , jette les yeux sur la caisse ouverte, point de piano. Seulement il y voit deux places artistement disposées et rembourrées, et les empreintes récenles dont elles conservent les traces en indiquent l'usage. Plus de doute , les assassins ont été introduits dans celte caisse par Aimée, et elle a disparu avec eux !

« Au voleur î à l'assassin ! crie le malheureux portier. A moi , au secours !... >

La police se livra à de longues et minutieuses recherches, mais vaines précautions, l'heure fatale n'avait pas encore sonné pour ces trois scélérats !

(1) H veut dire eataslrophu.

DRVME. loi

Le jour qui suivit celui où l'assassinat de la malheureuse Sans-Refus fut consommé, Salvador s'éveilla avec le soleil, et arracha de Lussan et Vernier les Bas bleus au sommeil. (Ce dernier avait passé la nuit dans le logement de la rue de l'Ouest. ) Silvia dormait encore paisiblement. Salvador mena ses deux complices dans la pièce voisine de la chambre à coucher.

« Nous n'avons pas de temps à perdre, leur dit-il ; la police va mettre tous ses agents en campagne, et comme malheureusement la figure de Silvia est plus que remarquable, il est probable que nous serons découverts si nous restons ici : il nous faut donc quitter ce logement.

— Quittons-le donc et mettons-nous en route, répondit le vicomte de Lussan , nous avons de l'or, des papiers en règle...

— Nous ne pouvons en ce moment penser à nous mettre en route. Je pense que nous devons laisser s'écouler un peu de temps et nous confiner dans quelque obscure retraite.

— Nous ferons, cher marquis, tout ce que vous jugerez convenable; vous êtes aujourd'hui la sagesse et la prudence elles-mêmes.

— Je suis bien aise que vous me rendiez cette justice ; car vous ne songerez pas alors à blâmer

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