DRAME. I*S
Silvia était assez élégamment costumée : un voile épais couvrait son visage, et l'élégance de sa taille justifiait de reste le compliment que venait de lui adresser son ancien amant.
c Vous êtes mouchard? > ajoula-t-elle.
Ronquelli voulut se lâcher.
i Ne vous mettez pas en colère, lui dit Silvia ; nous n'avons pas de temps à perdre en paroles inutiles : bornez-vous à répondre à ma question. Vous êtes mouchard ?
— Je suis mouchard , vous l'avez dit.
— Vous ne me reconnaissez pas?»
Silvia entraîna Ronquelti sous un réverbère et leva son voile.
Ronquelli recula épouvanté.
* Je n'ai pas cet honneur, répondit-il.
— Je suis Silvia la cantatrice , ou plutôt la marquise de Roselly.
— Ah bah ! en ce cas , ma chère amie, je vous arrête au nom de la loi ; vous avez à régler un petit compte avec M. le procureur du roi.
— Je sais cela.
— Vous êtes , à ce qu'il paraît , lasse de vivre. Au fait, je comprends cela, votre visage...
— Brisons, je vous prie. Je puis vous donner Salvador, de Lussan et Vernier les Bas bleus.
133 CIIAPITIIE XUX.
— Oh! faites cela, ma chère Silvia , cl je vous promets que vous n'aurez pas sujet de vous plaindre de moi.
— Je le ferai , mais à une condition.
— Quelle qu'elle soit , elle vous sera accordée^ si toutefois elle est possible.
— Je veux êlre présente à l'arrestation de ces trois hommes.
— N'est-ce que cela? Accorde , accordé , je vous le garantis. »
Le lendemain , de grand malin , une nombreuse escouade d'agents de police envahissait une petite maison isolée de la rue des Dames , aux Batignolles , et pénétrait dans un appartement où elle trouvait les (rois bandits que jusqu'alors elle avait vainement cherchés.
Salvador, de Lussan et Vernier, se conformant à la détermination qu'ils avaient prise de ne pas se laisser arrêter vivants, firent une vigoureuse résistance ; ils tuèrent deux des agents chargés d'opérer leur arrestation ; la police, elle aussi, a ses champs de bataille; mais il fallut enfin qu'ils cédassent au nombre : Salvador, blessé au bras , de Lussan , qui avait reçu une balle dans la jambe , Vernier, horriblement maltraité , ne pouvaient plus faire de résistance ;
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on se jeta sur eux , ils furent garrottés , cl tout fut dit.
Lorsqu'ils se trouvèrent dans l'impossibilité de nuire, Silvia, qui jusqu'à ce moment s'élait tenue à l'écart, s'approcha d'eux.
« (Test à moi que vous devez votre arrestation , dit-elle : je suis bien vengée , n'est-il pas vrai?
— Furie! s'écria Salvador, débarrasse-moi de ton odieuse présence.
— Ne vous mettez pas en colère, cher marquis , dit de Lussan , nous n'avons que ce que nous méritons : il faut le reconnaître ; nous ne devions pas abandonner notre amie.
— Elle montera à la butte (1) avec nous noire amie , dit Vernier les Bas bleus , ça sera drôle.
— ■ J'échapperai à l'échafaud , dit Silvia à Salvador; adieu, M. le marquis de Pourrières ! »
Elle porta à ses lèvres un petit flacon qui contenait de l'acide prussique, et tomba sur le carrqau comme frappée de la foudre.
i Elle est allée retenir nos places là-haut , dit Vernier les Bas bleus , bon voyage ! »
(l) IA'chafaud.
Salvador voulut s'emparer du flacon dont Silvia venait de se servir, mais il en fut empêché par les agents de police.
Les trois complices furent de suite conduits à la Conciergerie, et des ordres furent donnés pour qu'ils fussent gardés à vue : le nouveau procès qu'il fallut leur faire ne fui pas long ; on n'avait en quelque sorte qu'à constater leur identité , et d'ailleurs , ils ne songèrent pas à nier le nouveau crime dont ils s'élaient rendus coupables depuis leur évasion.
Enfin , le soleil qui devait éclairer le jour où ils allaient recevoir la juste récompense due à leurs crimes se leva.
De Lussan , dès le malin , s'était fait couper les cheveux aussi courts que possible ; il avait arraché lui-même le collet de sa chemise : enfin , sa toilette était faite.
« Vous le voyez, maître, dit-il au bourreau lorsque ce fonctionnaire s'approcha de lui , je suis prêt pour la cérémonie , vous n'aurez donc pas besoin de poser votre main sur moi. »
Après avoir achevé sa toilette , de Lussan , excellent catholique, comme on sait , se confessa et communia avec une dignité et un recueillement très-remarquables: après avoir rempli tous
scs devoirs, il fut gai et plaisant comme toujours: il envisageait la mort sans effroi.
Salvador qui, d'abord, avait voulu faire le frondeur, qui avait repoussé les consolations de la religion, ne put résister aux exhortations du vénérable aumônier des prisons, et à l'exemple de son complice, qui parvint à le décider à finir en chrétien, ce qu'il fit en effet.
Ce scélérat se confessa avec une abondance et une sincérité de cœur que Ton dut croire véritables; il fit même l'aveu d'un crime dont les hommes ne lui avaient pas demandé compte ; il confessa l'assassinat commis sur la personne du malheureux serviteur de la maison de Pourrières, d'Ambroise, qui, ainsi qu'on se le rappelle, trouva une mort si cruelle dans les ravins qui bordent le parc du vieux château, et après avoir reçu l'absolution, il reprit sa gaieté naturelle, et, de ce moment à quatre heures, il causa avec le bon prêtre et son complice, avec une lucidité et une aisance véritablement remarquables.
Le repentir manifesté par ces deux hommes, qui moururent avec un courage calme et sans forfanterie, fut-il sincère ou ne fut-il qu'une dernière comédie jouée par eux pour se divertir aux dépens de ceux qui regrettaient de voir se ter-
miner sur l'cchafaud une carrière qui aurait pu être brillante s'ils avaient bien employé les nombreuses facultés dont ils étaient doués? C'est un secret entre Dieu et eux.
A Dieu seul le privilège de lire dans les cœurs.
El maintenant, le lecteur va sans cloute vouloir que nous lui apprenions ce que devinrent, après les événements que nous venons de rapporter , ceux des personnages de cette histoire dont nous n'avons pas parlé dans les derniers chapitres qu'il vient de lire. Nous allons donc, avant de prendre congé de lui , satisfaire un désir que nous aurions été bien fâché de ne point entendre manifester.
À quelques portées de fusil de Sénlis , bien
loin de la grande roule, au milieu d'une belle prairie semée de bouquets d'arbres, il existe un joli petit village, nommé Saint-Léonard : à quelques pas de ce village est un noble et vieux château que ses nouveaux propriétaires viennent de faire réparer, et dans lequel ils ont réuni tout ce qui peut contribuer à faire chérir la vie des champs : des livres, des tableaux, de la musique. Non loin du château , à l'entrée du village de Saint-Léonard, est une jolie maison bourgeoise, dont la façade est ornée de quelques pieds de vigne vierge. Le château est habité par sir Lamblon, Laure et son mari : la maison sert de retraite à Edmond de Bourgerel, à sa femme et à Lucie. La bonne Mme de Saint-Preuil est morte entre les bras de ses enfants , heureuse de laisser sa chère nièce unie à un homme estimable.
Laure, ne pouvant se résoudre à vivre loin de son amie, qui, ainsi qu'on l'a vu, ne s'était réfugiée chez Eugénie que parce qu'elle avait deviné que sir Lamblon ne voudrait pas qu'elle s'aperçût que sa fortune n'était plus ce qu'elle avait été, a voulu que son oncle vendît la propriété de Guermanles, et qu'il vînt se fixer à Saint-Léonard , et comme ses désirs n'ont jamais cessé
d'être des ordres, sir Lambton et Servigny 9>c sont empressés de lui obéir.
La plus étroite amilié unit Servigny et Edmond de Bourgerel , doués tous deux du plus noble caractère : Edmond est, de plus, un infatigable joueur de billard, ce qui plaît fort à sir Lambton, qui achève tranquillement sa vie, entouré d êtres vertueux et de trois beaux et joyeux enfants, qui bientôt ne lui laisseront pas le temps de regretter la vieille Angleterre.
Deux de ces enfants appartiennent à Laure et à Servigny, le troisième est celui d'Edmond et d'Eugénie. Il y a tout lieu de croire qu'ils ne feront pas mentir le vieux proverbe : tel père tel fils; ils paraissent doués des plus aimables qualités du cœur et de l'esprit, qualités qui, grâce à l'excellente éducation qu'ils reçoivent, deviendront avec Page des vertus solides.
Le bon abbé Reuzet visite souvent la petite colonie, qui vit heureuse a Saint-Léonard ; il amène quelquefois avec lui un jeune avocat de ses parents, qui a déjà conquis une certaine réputation. Ce jeune homme n'a pu voir, sans l'aimer, la douce Lucie, et nous croyons bien que cette aimable femme ne le voit pas sans éprouver un certain plaisir : si jamais il devient
Tépoux de Lucie, nous sommes certain qu'il lai fera oublier toutes les peines qu'elle a supportées.
La mère de Beppo, après la mort de son fils, est retournée en Provence, elle a emmené Georgeiie avec elle; celte bonne femme a revu avec plaisir ses compatriotes, le ciel bleu de la belle Provence, et les grèves sablonneuses de la Méditerranée : nous croyons cependant qu'elle ne vivra pas longtemps; mais les soins affectueux de Georgette, qui est devenue une Irès-bonnèle fille, et qui épousera probablement un pêcbeur qui ne lui demandera pas un compte trop sévère de son passé, adouciront ses derniers instants.
Paolo est encore au service du général co-mle de Morengy, qui est fixé en Savoie, dans une jolie villa, près de la vallée de Cbamouny : le général comte de Morengy n'a fait que passer sous les yeux de nos lecteurs ; nous leur dirons peut-être plus lard les raisons qui déterminèrenl ce brave militaire à quitter sa patrie, que cependant il aimait autant que nous aimons noire dernière maîtresse.
Matbéo terminera ses jours a l'abbaye de la Meilleraye : frère Eugène (c'est le nom de religion du docteur Matbéo) est de tous les trappisles
celui qui s'est imposé les pénitences les plus rudes. Dieu , nous aimons à le croire , daignera laisser tomber un regard de commisération sur ce pauvre pécheur, qui trouvera dans un monde meilleur le repos qu'il n'a pu rencontrer ici-bas.
Les individus que nous avons souvent rencontrés chez la mère Sans-Refus , Charles la belle Cravate, le grand Louis, ('omet lape-dur, Robert, Cadet-Vincent, Mimi, Lenain, Dejean la Main d'or, petit Crépine, Biscuit, L'asalihe, et les autres, ont reçu la punition due à leurs crimes ; les uns sont dans les maisons centrales, les autres sont au bagne où ils termineront probablement leur existence. Le grand Louis et Charles la belle Cravate, on le s'ait déjà, sont du nombre de ces derniers ; ces deux misérables ont été condamnés aux travaux forcés à perpétuité.
Cadet Fiîoux, Coco Lardouche et Cadet TÀrlésien , ces trois vénérables représentants de l'ancienne pègre, sont morts en regrettant les us et coutumes du temps passé; c'est dire qu'ils sont morts en état d'impénilence finale. Messire Satan a du, lorsqu'ils sont arrivés dans son ténébreux séjour, leur faire une bien magnifique réception.
Fanfan la Grenouille, de voleur devenu agent de police, n'a pas su faire un bon usage des dix mille francs que la mère Sans-Refus lui donna afin qu'il favorisât son évasion. Après avoir dépensé cette somme en folles orgies, Fanfan la Grenouille se trouva un beau malin sans ressources sur le pavé du roi ; force lui fut alors de reprendre son ancien métier ; mais comme il avait, pendant une longue oisiveté , à peu près perdu la plupart de ses facultés, il se laissa prendre la main dans le sac, et il alla rejoindre en prison tous ceux qu'il y avait fait enlrer; trisie retour des choses d'ici-bas!
Vernier les Bas bleus, pris, ainsi qu'on Ta vu, avec Salvador et de Lussan, les a accompagnés sur l'échafaud ; ce misérable n'a pas suivi l'exemple de ses deux complices, il est mort ainsi qu'il avait vécu.
De Préval prit un peu lard la résolution de vivre désormais en honnête homme ; il rassembla tous ses capitaux, qu'il convertit en inscriptions de rentes sur l'État, et il se irouva à la tête d'un revenu d'environ cinq mille francs : c'était plus qu'il n'en fallait pour mener bonne et joyeuse vie dans une petite ville de province, et telle était, en effet, l'intention de Préval; mais le
diable, qui ne vont pas que ses féaux fassent souche d'honnêtes gens, lui réservait un lourde sa façon : de Préval rentrant chez lui à une heure avancée de la nuit, la veille du jour qui devait éclairer son départ de Paris, se trouva par hasard devant un malheureux auquel il avait gagné, à Técarlé, une somme très-considérable ; cet individu avait acheté quelques heures auparavant une paire de pistolets, avec lesquels il voulait se faire sauter la cervelle ; ils étaient tout chargés, et il se rendait aux Champs-Elysées, afin de se tuer à son aise, lorsqu'il rencontra de Préval : la vue de celui qu'il accusait, non sans raison, de sa ruine, alluma dans son sein une furieuse colère, et comme, lorsque Ton est bien déterminé à se tuer, on ne craint guère les suites d'une action désespérée, il déchargea l'un de ses deux pistolets dans la poitrine du pauvre de Préval.
r Tu ne voleras plus personne, dit-il lorsque le malheureux grec tomba à ses pieds. *
A la naissance du jour, deux cadavres furent relevés, l'un rue Monsigny, derrière la salle Ventadour, l'autre aux Champs-Elysées.
« Nous vous raconterons notre histoire une autre fois, dirent en même temps Mina et la loretle, avant de quitter le marquis de Pourrière-s
et ses deux amis. > Ces mois, qui se trouvent dans notre second volume, promenaient à nos lecteurs les histoires de deux jolies femmes. Ces histoires, nous ne les avons pas données, par là raison toute simple qu'après en avoir pris connaissance, nous avons trouvé qu'elles ressemblaient tant à celle de Félicité Beâuperlhuis, qu'elles auraient fait double emploi avec elle : jeunes filles sages et naïves que la séduction lance sur un chemin qui n'est pas celui de la vertu, voilà le fond ; la forme seule diffère. Cependant , comme peut-être quelques-uns de nos lecteurs désirent savoir quel est actuellement le sort de Mina et de la lorelte (nous avons tracé de ces deux femmes un portrait qui , nous le croyons, justifie leur curiosité), nous les instruirons en peu de mois.
Mina est loujoùrs belle ; un prince valaque est amoureux d'elle, et comme la courtisane, en ce moment follement éprise d'un mauvais sujet qui la bat et qui la quittera lorsqu'il l'aura ruinée, ne veut pas prêter l'oreille aux tendres discours du noble Slave, il est présumable que, plus lard, elle sera princesse: quant à la loretle, elle vient de se retirer du monde; elle a épousé un riche négociant de province, auquel elle a fait croire