MATHEO
— Je voudrais être mariée , dit tout à coup Laure d'un ton délibéré.
— Et pourquoi ? grand Dieu ! s'écria la comtesse , n'es-tu pas heureuse auprès de moi , que tu es si pressée de me quitter ?
— Je ne dis pas cela , mais si j'étais mariée , je pourrais aller , venir , sans que cela parût extraordinaire , et je trouverais bien , moi qui ne suis pas blessée , un moment pour aller voir la pauvre Eugénie de Mirbel. »
La comtesse prit dans ses deux mains la tête de son amie qu'elle embrassa sur le front :
« Écoute, lui dit-elle après cette douce étreinte , le docteur m'assure que dans deux ou trois jours je pourrai sortir, et tu devines que ma première visite sera pour notre amie ; ch bien î je te promets que tu viendras avec moi.
— Bien vrai ! s'écria Laure , oh ! que lu es bonne, ma chère Lucie! »
Et la jeune fille rendit avec usure à son amie les caresses qu'elle venait de recevoir.
Ni Laure ni la comtesse ne* parlaient au docteur de la seconde commission dont il avait été chargé ; ces deux charmantes femmes étaient heureuses du bien qu'elles avaient pu faire, et le plaisir qu'elles éprouvaient leur faisait oublier
l'objet qui deux jours auparavant piquait si vivement leur curiosité.
« Croyez-vous , par hasard , que j'ai négligé Tune des deux missions que vous m'aviez confiées , que vous ne me parlez pas de ceci ? dit le docteur en tirant le cachet de son portefeuille.
— C'est vrai , docteur, répondit la comtesse de Neuville , mais je suis si heureuse de savoir que mon amie est hors de danger et un peu moins malheureuse , que j'en oublie mes propres contrariétés ; eh bien , savez-vous à quelle famille appartiennent les armoiries de ce cachet?
— Ces armoiries sont celles d'une très-noble et très-ancienne maison de la Provence , de la maison de Pourrières , et il est certain que ce cachet a été apposé par M. le marquis Alexis de Pourrières , le seul membre de cette famille qui existe encore aujourd'hui.
— C'est singulier, i>[se dirent en même temps Laure et Lucie de Neuville.
Et elles échangèrent un regard d'intelligence, traduction fidèle de leurs pensées.
— Et sait-on quelle espèce d'homme c'est , que ce marquis de Pourrières ?
— Le marquis de Pourrières , s'il faut croire
MATHÉO. 4 S
plusieurs de mes clients auxquels j'en ai parlé et dont je n'ai pas le droit de suspecter la bonne foi, est un gentilhomme aussi noble de cœur que de souche ; il est venu se fixer à Paris il y a deux ans environ , et de suite , grâce aux recommandations qu'il avait apportées de sa province , il a été admis dans les meilleurs salons ; il était , lorsqu'il quitta la Provence , commandant de la garde nationale de son canton, membre du conseil général de son département , chevalier delà Légion d'honneur, et venait d'être nommé auditeur au conseil d'État ; il est riche, jeune encore, et il peut, dit-on, prétendre à tout. Pendant quelque temps , il a été très-chagrin de la perte qu'il a faite d'une dame qu'il devait épouser; à ce qu'on assure, celte dame que l'on nommait la marquise deRoselly, est disparue sans que l'on ait jamais pu savoir ce qu'elle est devenue ; les démarches que le marquis de Pourrières a faites et fait faire, les recherches de la police ont été inutiles ; comme je viens d'avoir l'honneur de vous le dire, le marquis pendant assez longtemps a été trôs-affligé ; mais maintenant il est, sinon tout à fait, du moins à peu près consolé; on ajoute qu'il a l'intention de se marier , ce qui ne lui sera pas difficile, car il n'est pas un père qui