‹ Les vrais mystères de Paris (volume 3)Chapitre 11 sur 18 · VIDOCQ. — T. V · texte numérisé non relu

VIDOCQ. — T. V

ne soit heureux d'accorder la main de sa fille à un aussi galant homme. *

Tout ce que venait de dire le docteur avait plongé Lucie et Laure dans le plus profond élonnement ; ainsi , cet homme si noble de race et de caractère, si riche, si bien posé dans le monde , la comtesse Pavait rencontré dans un des lieux les plus infâmes de la capitale; il y paraissait très à son aise , et il était velu d'un costume en harmonie parfaite avec le ton , les manières et le langage qui avaient été les siens pendant un certain laps de temps; c'était là un étrange mystère , mystère auquel Lucie se trouvait mêlée, et qu'il était de son intérêt (du moins elle le croyait ) de chercher à pénétrer ; Laure , de son côté , bien qu'elle n'attachât pas à cet événement autant d'importance que son amie, n'aurait pas non plus été fâchée de voir ce singulier marquis qui courait les rues de Paris vêtu d'un costume qui , suivant elle , devait le rendre laid a faire peur.

Les deux femmes , dominées toutes deux par le même sentiment , la curiosité (et quelle est la fille d'Eve qui , quelles que soient les qualités qu'elle possède, n'est pas quelque peu curieuse?) $e regardaient toutes deux en silence.

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Laure fut la première qui rompit la glace. ,

« Je devine, dit-elle à son amie, ce que lu n'oses me dire ; tu as envie de me demander s'il faut confier à notre bon docteur l'événement de la rue de la Tannerie. »

Lucie fit un signe affirmatif.

a Eh! bon Dieu! je n'y vois pas d'inconvénient : cet événement pouvait arriver à tout le monde, et il n'y a rien dans tout ceci que tu doives cacher; tu feras bien , après tout, de prendre les conseils d'un homme qui nous porte assez d'intérêt pour nous rendre service si cela est nécessaire , et qui a assez d'expérience pour te dire si tu as raison de t'inquiéter, ou si tu te fais un monstre d'une chimère. >

La comtesse de Neuville sentait que son amie avait raison; cependant ce ne fut qu'après avoir hésité quelques instants qu'elle se détermina à raconter au docteur Mathéo ce qui lui était arrivé deux jours auparavant , dans le cabaret de la Sans-Refus, à la suite de la blessure qu'elle s'était faite en sortant de chez Eugénie de Mirbel; Le docteur, qui avait écouté la comtesse avec beaucoup d'attention , lui répondit qu'en définilive elle ne devait pas craindre les suites de cet événement, et il ajouta qu'il n'était pas probable

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que l'homme dont pendant quelques instants elle avait eu à se plaindre , et le marquis de Pourrièrcs, fussent le même individu.

« Vous venez de me dire, ajouta-t-il, qu'au moment où , accompagnée de votre amie , vous vous étiez échappée de ce repaire, vos cris y avaient attiré plusieurs personnes; n'est il pas possible que le marquis de Pourrières se soit trouvé parmi elles, et que ce soit lui qui ait ramassé votre carnet et vous l'ait envoyé? »

Et comme la comtesse , ayant à ce moment à défendre son opinion contre le docteur et contre son amie, qui s'était rangée à l'opinion de ce dernier, persistait à soutenir que l'homme au costume de marinier et le marquis de Pourrières étaient un seul et même individu , puisque c'était ce dernier qui lui avait envoyé le carnet , le docteur ajouta :

« Écoutez, madame la comtesse, si vraiment c'est le marquis de Pourrières que vous avez rencontré dans ce cabaret , et vous en paraissez si convaincue que je n'ai plus le droit d'en douter, il y a effectivement dans cet événement quelque c'iosedemystérieux qu'il eslbon d'éclaircir; puisque cet homme vous a si vivement frappée, vous devez vous rappeler ses traits ; essayez de me les

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décrire, j'irai chez le marquis de Pourrières... sous le premier prétexte venu , car il ne faut pas que votre nom soit prononcé dans tout ceci , et je vous dirai ensuite si vos conjectures sont ou non fondées.

— Ainsi, reprit la comtesse, vous croyez que vous pouvez , sans qu'il en résulte rien de désagréable ni pour vous, ni pour moi, aller comme cela sans motif chez ce marquis de Pourrières?

— Je vous répète, madame, que votre nom ne sera pas prononcé; vous n'avez donc absolument rien à redouter; quant à ce qui me regarde, ne vous en mettez pas en peine; nous autres docteurs, nous avons le privilège de pouvoir nous introduire partout sans exciter de soupçons, i

La comtesse décrivit alors au docteur l'homme qu'elle croyait être le marquis de Pourrières, et dans le portrait qu'elle en fit, elle s'attacha à peindre la régularité et la beauté des traits de son visage, le timbre flatteur de sa voix, et la parfaite élégance de ses manières lorsqu'il eut changé de ton et de langage.

Le docteur écoutait attentivement la comtesse de Neuville qui, sans s'en apercevoir, se servait d'expressions qui semblaient indiquer que cette

rencontre ne la préoccupait si vivement, que parce que l'homme dont elle parlait avait vivement impressionné son esprit.

Les femmes sont pour la plupart ainsi failes : douées d'une imagination à la fois plus riche et plus active que celle des hommes, elles doivent naturellement se sentir attirées vers tout ce qui sort des limites de l'ordinaire ; aussi n'est-il pas rare de les voir éprouver, pour des hommes placés à cent lieues du monde qu'elles habitent, un sentiment vague de sympathie, qui ne tarde pas à se transformer en un sentiment plus tendre et d'une nature plus déterminée, lorsque des événements imprévus ne viennent pas se jeter à la traverse et apporter un nouvel aliment à l'activité incessante de leur imagination.

Le docteur Mathéo ne sortit de chez la comtesse de Neuville que pour se rendre chez le marquis de Pourrières, dont il se procura facilement l'adresse.

Lorsqu'il se fit annoncer, Salvador et Roman étaient ensemble dans le cabinet que nous connaissons déjà.

Ce nom : « le docteur Mathéo, i prononcé par le domestique chargé d'annoncer les personnes qui demandaient à être introduites, fit faire à

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Salvador et à Roman un soubresaut sur les sièges qu'ils occupaient ; ils se regardèrent quelques instants sans parler. Salvador fut le premier à rompre le silence.

c Le docteur Mathéo! dit-il; que penses-tu de cette visite? Serait-ce par hasard le Mathéo que nous connaissons?

— C'est probable, ce nom-là n'est pas commun.

— Ainsi, tu crois que nous sommes découverts ?

— Je le crains ; mais après tout nous n'avons rien à redouter ; si Mathéo connaît une partie de nos secrets, nous connaissons tous les siens.

— Faites entrer, dit Salvador au domestique; nous allons savoir de suite, conlinua-t-il en s'adressant à Roman, si nous devons craindre les résultats de cette visite. »

Mathéo, introduit dans le cabinet, reconnut d'abord Roman qu'il connaissait plus particulièrement et depuis beaucoup plus longtemps que Salvador, qu'il n'avait vu que pendant le séjour assez court de ce dernier au bagne de Toulon. Il éprouva d'abord un tel saisissement que pendant quelques instants il n'eut pas la force de prononcer une parole; de Roman, ses regards

se portèrent sur Salvador, qu'il examina attentivement et qu'il ne tarda pas à reconnaître, malgré les changements que les années avaient apportés dans sa physionomie et la couleur de ses cheveux qui, ainsi que le lecteur lésait déjà, étaient devenus noirs de blonds qu'ils étaient auparavant.

L'étonnement manifesté d'abord par le docteur n'avait pas échappé aux deux amis ; ils en conclurent naturellement que lorsqu'il s'était présenté chez le marquis de Fourrières, il ne venait pas y chercher les deux forçats dont il avait facilité l'évasion quelques années auparavant ; mais maintenant ils étaient reconnus, ils n'en pouvaient plus douter, la feinte était donc inutile. Hâtons-nous de dire cependant qu'ils ne craignaient que peu les résultats de cette découverte, attendu que Mathéo, en admettant que ce fût son intention, ne pouvait les perdre sans se perdre lui-môme. Ils crurent donc devoir aborder la question , et ce fut Roman qui , après avoir consulté Salvador du regard, adressa le premier la parole au docteur Mathéo.

« Eh bien , mon vieil ami , dit-il , lorsque tu te faisais annoncer chez M. le marquis de Pourrières , tu ne t'attendais pas à rencontrer chez

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ce noble gentilhomme d'aussi anciennes connaissances?

— 11 est vrai , répondit le docteur , qui n'était pas tout à- fait remis de la surprise qu'il avait éprouvée , il est vrai. »

Et cédant à un mouvement de désespoir qu'il ne put réprimer , le docteur laissa tomber sa letc enlre ses mains.

* Est-ce que par hasard il serait devenu vertueux? dit Roman à voix basse en montrant à Salvador le docteur Mathéo qui paraissait profondément accablé.

— 11 faut voir , répondit celui-ci.

— Eh bien , Mathéo, reprit Roman, lu ne nous dis rien ? On croirait vraiment que tu es fâché de nous avoir rencontrés.

— C'est vrai , répondit le malheureux docteur , je ne vous dis rien ; mais j'avoue que j'ai été si étonné de vous rencontrer ici , que la surprise m'a d'abord privé de l'usage de la parole ; et puis ce nouveau nom sous lequel Salvador est connu maintenant...

— Ce nom est le mien ! s'écria Salvador.

— Oh! je ne dis pas le contraire , répondit le docteur ; je crois cependant que je ne puis dire à celui que j'ai connu sous le nom de Salva-

dor ce qui n'était destiné qu'au marquis de Pourrières. 11 ne me reste plus qu'à me retirer ; Roman sait des secrets qui peuvent me perdre et que sans doute il vous a confiés... Vous êtes donc les deux seuls hommes au monde que je doive craindre ; mais si ma vie est entre vos mains, votre liberté est entre les miennes ; nous n'avons donc pas besoin de nous faire de mutuelles promesses , l'intérêt que nous avons à nous ménager réciproquement répond à l'un de l'autre. Nous avons , vous et moi , par les moyens qui nous ont paru les plus convenables , conquis chacun une position élevée dans le monde ; allons donc chacun de notre côté sans chercher à nous rencontrer de nouveau , et que Dieu nous conduise tous dans la voie que nous avons prise! »

En achevant ces mots, Mathéo se levait pour sortir.

c Je crois que tu avais raison, dit Salvador à Roman tandis qu'il se dirigeait vers la porte, il est devenu vertueux, très-vertueux même ; mais laisse-moi seul avec lui, il faut absolument que je connaisse le motif qui l'amenait ici. Restez, dit-il en élevant la voix et en s'adressant à Mathéo qui n'avait pas entendu ce qu'il venait de dire à Roman,restez, Mathéo, j'ai besoin de vous parler. »

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Et sur un signe qu'il lui fit, Roman se retira.

< Écoutez , Mathéo , dit Salvador lorsqu'il se trouva seul avec le docteur, je ne veux pas que vous me quittiez en emportant ridée que les leçons du passé ont été perdues pour moi ; vous savez quelles sont les fautes qui m'avaient conduit au bagne de Toulon , et comment , grâce à votre concours , que vous accordâtes à Roman plutôt qu'à moi, je parvins à m'échapper. Poursuivis activement après l'événement du Beausset, nous fûmes forcés de nous réfugier dans la forêt de Cuges , et de nous affilier à la bande commandée par les frères Bisson. Ce ne fut qu'après de nombreuses traverses que je parvins à quitter la France. Après deux années passées hors du territoire, ayant appris la mort de mon père, qui avait toujours ignoré les fautes ou plutôt les crimes que j'avais commis, car c'était heureusement sous un nom supposé que j'avais été condamné , je me hâtai d'affermer mes terres , et lorsque j'eus mis toutes mes affaires en ordre je vins me fixer à Paris , et par une conduite exemplaire , j'ose le dire , je lâchai de me faire oublier à moi-même les crimes de ma vie passée , lorsque je fis la rencontre de Roman que j'avais quitté

près la mort singulière do tous les hommes qui composaient la bande des frères Bisson. >

Arrivé à cet endroit de son récit, Salvador s'arrêta quelques instants et regarda fixement Malhôo dont le front était inondé de sueur , et qui se troubla visiblement.

(i Roman était malheureux, continua Salvador sans paraître s'apercevoir du trouble de son auditeur , je devais le craindre , et il me promettait de se bien conduire à l'avenir; toutes ces raisons me déterminèrent à le recevoir chez moi et à lui donner la place d'un majordome que je venais de perdre ; mais je dois le dire , depuis qu'il vit avec moi je n'ai eu qu'à me louer de ses services. Vous voyez donc, mon cher Mathéo , par mon exemple , par celui de Roman , par le vôtre même, ajouta Salvador en baissant la voix, qu'après avoir commis de grandes fautes, il est encore possible de suivre la bonne voie.

— Je ne sais, répondit Mathéo, quel est le motif qui vous a engagé à me faire cette confidence; cependant je vous crois, j'ai besoin de vous croire ; mais puisque vous paraissez tenir à me convaincre, dites-moi ce que vous faisiez il y a trois jours , vêtu d'un costume qui n'est pas le vôtre, dans un des plus infâmes bouges de la capitale? I

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