MATHEO
recevoir, lui demanda s'il connaissait le nom de la personne à laquelle appartenaient les armoiries du cachet.
c Je ne puis, quant a présent, vous satisfaire, répondit le docteur 'après avoir attentivement examiné le cachet ; mais si, comme l'indique du reste l'aspect de ces armoiries, elles appartiennent à une ancienne famille, il ne sera pas difficile de savoir ce nom, et pour peu, madame la comtesse, que cela puisse vous faire plaisir, je me chargerais très -volontiers de vous le découvrir. »
Lucie, poussée par une curiosité qu'elle ne pouvait s'expliquer à elle-même, voulait absolument découvrir ce qu'elle ignorait encore ; elle répondit donc au docteur qu'il lui rendrait un important service s'il parvenait à découvrir le nom de la personne à laquelle appartenait le cachet, qu'elle enleva de la lettre sur laquelle il était apposé alin de le lui remettre; elle ajouta même que, si, après l'avoir découvert, il voulait bien l'informer de ce qu'était cette personne , de sa position dans le monde , enfin de tout ce qui pouvait servir à se former une opinion sur son compte, il l'obligerait infiniment.
« Ce que vous me demandez ne sera pas bien difficile , ajouta Mathéo. Je découvrirai
infailliblement le nom delà personne en question en consultant soit Y Armoriai de France, soit le Trésor des Chartres, soit le collège héraldique, le reste ira tout seul et je serai charmé d'avoir trouvé cette occasion de vous être agréable. *
La comtesse, depuis qu'elle savait que le docteur allait s'occuper de percer l'espèce de mystère qui enveloppait l'événement qui venait de lui arriver, était beaucoup plus calme ; elle songea alors à lui demander des nouvelles de la pauvre Eugénie deMirbel, à laquelle, d'après les ordres qu'elle lui avait donnés lorsqu'il était venu poser le premier appareil sur sa blessure, il avait dû déjà rendre visite. Mathéo lui apprit que cette jeune fille avait passé une assez bonne nuit , et qu'il pouvait lui donner l'assurance qu'elle recouvrerait la santé ; il croyait même qu'elle pouvait, dès ce moment, être transportée sans inconvénients dans une maison de santé.
Lucie avait d'abord eu l'intention de placer sa malheureuse amie dans un de ces établissements; mais elle se dit que, puisqu'elle voulait faire une bonne action, il fallait que cette bonne action fût complète, et qu'elle ferait beaucoup
MATHÉO. 37
mieux de faire louer et meubler pour son amie un pelit logement clans lequel elle serait transportée de suite, el où, grâce à de bons soins , elle se rétablirait bien plus promptement. Ensuite , aidée de ses secours qui ne lui manqueraient pas, car elle connaissait assez le noble cœur de son mari pour être certaine d'avance qu'il approuverait tout ce qu'elle ferait, Eugénie pourrait attendre qu'elle se fût, en utilisant les nombreux talents qu'elle possédait, créé une position indépendante.
i Je regrette beaucoup de ne pouvoir sortir , dit-elle après avoir fait connaître ses intentions au docteur qui les approuva sans réserve; je me serais occupée de suite de cette affaire, car ma pauvre amie ne peut pas rester plus longtemps dans l'affreux galetas où elle se trouve maintenant, el je ne puis charger de ces démarches aucune des personnes que je connais , qui sont toutes du monde dans lequel a vécu mademoiselle de Mirbel, et qui presque toutes la connaissent.
— Si vous me jugez digne de votre confiance, je me chargerai bien volontiers de toutes ces démarches, que vous ne pourriez faire que dans quelques jours, répondit le docteur. Je n'ai pas
Thonneurde connaître mademoiselle de Mirbeî, mais je crois cependant qu'elle est tout à fait digne de ce que vous voulez faire pour elle, et je serais heureux de m'associer , autant du moins que vous voudrez bien me le permettre, à une aussi bonne action.
— Je vous reconnais bien là, docteur, dit la comtesse, vous n'êtes avare ni de votre temps, ni même, à ce qu'on assure, de votre bourse, lorsqu'il s'agit d'être utile à quelqu'un.
— Je fais tout ce qui m'est possible pour me faire pardonner par Dieu les fautes que j'ai pu commettre, répondit le docteur, dont le front s'était couvert d'un sombre nuage lorsque la comtesse de Neuville lui avait adressé les quelques paroles que nous venons de rapporter.
— Savez- vous, M. Mathéo, ajouta Laure qui avait recouvré toute l'aimable gaieté de son caractère depuis queson amie paraissait plus tranquille, savez-vous qu'à vous voir quelquefois si triste, vous que tout le monde estime et aime, et qui n'avez pas à vous plaindre de la fortune, qui vous traite, à ce qu'on assure, en enfant gâté, il serait permis de croire que vous avez commis quelque grande faute et que vous êtes tourmenté par les remords? >
MATHÉO. 59
Les paroles de Laure venaient, sans qu'elle s'en doulât, de soulever un violent orage dans le cœur du docteur Mathéo , et l'expression d'un amer découragement passa rapide sur son visage.
« A Dieu seul , dit-il , appartient le droit de m'apprendre si quelques-unes des actions de ma vie sont ou ne sont pas de grands crimes. Mais nous nous laissons entraîner bien loin du sujet qui devrait nous occuper, ajouta-t-il en faisant un effort pour sourire.
— Sans doute, reprit Laure en riant de bon cœur ; mais croyez-le bien, M. le docteur, je n'ai jamais cru que vous étiez un grand criminel ; j'ai voulu seulement vous faire un peu la guerre,
'parce que je ne veux pas que vous soyez toujours aussi triste, et que je suis fâchée de ce que vous nous négligez pour d'autres clients. »
Laure, en achevant ces mots, avait adressé à son amie un regard d'intelligence.
« Laure a raison , ajouta la comtesse de Neuville : vous nous négligez, M. le docteur.
— Je ne vous comprends pas , madame la comtesse.
— Je veux dire que, comme vous consacrez tout votre temps aux pauvres malades, il ne vous
en reste plus pour ceux de vos clients qui ont le malheur d'être riches.
— J'en trouverai, madame, daignez en être persuadée, pour faire tout ce qui pourra vous êlre agréable. >
Et le docteur Mathéo sortit après avoir promis aux deux dames qu'il allait de suite et activement s'occuper des missions dont elles l'avaient chargé.
Le lendemain il revint chez la comtesse, qui l'attendait avec la plus vive impatience.
« Eh bien ! lui dit-elle aussitôt qu'il eut été introduit dans le petit salon où elle se trouvait alors, Eugénie?
— Votre amie, madame la comtesse, répondit le docteur Mathéo, est maintenant dans un logement petit, mais sain et commode, et j'ai laissé près d'elle, pour lui donner les soins qui lui soni encore nécessaires, une garde sur laquelle je crois pouvoir compter ; car elle paraît aimer beaucoup mademoiselle de Mirbel qui , de son côté, lui est irès-altachée , puisqu'elle n'a pas voulu s'en séparer : c'est cette même vieille femme, mVt-elle dit, qui a apporté ici la lettre qui vous a appris le sort malheureux de votre amie. J'ai dit à mademoiselle de Mirbel pourquoi
MATHÉO. 41
vous n'alliez pas la voir, elle a paru très-affligée de l'accident qui vous était arrivé ; mais lui ayant donné l'assurance que cet accident n'avait rien de grave, et que d'ici à très-peu de jours vous pourriez sortir sans inconvénient, elle s'est tranquillisée. Du reste, j'ai maintenant la conviction qu'il ne faut plus à mademoiselle de Mirbel, pour achever de se guérir, que du calme et des soins qui, grâce à vous, madame la comtesse, ne lui manqueront pas.
— Ainsi, dit Laure, cette pauvre Eugénie n'est plus dans cette vilaine petite chambre si nue et si délabrée?
— Elle ne manque de rien ? reprit Lucie ; vous avez pourvu son logement de tout ce qui était nécessaire ? »
Et comme le docteur répondait que pour faire convenablement les choses, il n'avait eu besoin que de suivre à la lettre les instructions de sa noble cliente :
< Oh ! c'est qu'il y a une foule de choses qui sont nécessaires à une femme et auxquelles un homme ne pense jamais; ainsi je parie que vous n'avez pas pensé à un berceau pour sa petite fille.
— Vous vous trompez, madame la comtesse,
à Theure qu'il est , la petite fille de votre amie dort bien paisiblement dans le plus joli berceau qui se puisse imaginer.
— C'est bien , bon docteur, c'est bien, ajouta Laure en tendant sa jolie petite main au docteur Mathéo qui la prit dans les siennes , et dont une larme , qu'il ne put parvenir à cacher , vint mouiller les paupières.
— Pourquoi, lui dit Lucie, pherchez-vous à nous cacher cette larme qui est la preuve de la sensibilité de votre cœur? Les hommes sontils ainsi faits , que lorsqu'ils éprouvent un bon sentiment, ils craignent que l'on ne s'en aperçoive? »
Le docteur ne releva pas cette observation de la comtesse de Neuville ; ainsi que cela lui arrivait souvent, il demeura quelques instants enseveli dans une profonde tristesse.
« Allons, Lucie, dit Laure, ne vas-tu pas maintenant faire la guerre à ce bon docteur qui s'est donné tant de peine pour nous obliger ?
— Ah ! qu'à Dieu ne plaise ! s'écria la comtesse, mais je suis si heureuse de savoir que notre pauvre amie est maintenant tout à fait hors de danger , et qu'elle ne manque de rien , que je ne sais plus ce que je dis.