‹ Les vrais mystères de Paris (volume 3)Chapitre 12 sur 18 · MAT HE · texte numérisé non relu

MAT HE

Cette question , à laquelle il ne s'attendait pas , étonna singulièrement Salvador. Malhéo était-il au courant des événements de sa nouvelle existence, et devait-il continuer de feindre? Il prit ce dernier parti ; c'était le plus sûr , et il serait toujours temps de l'abandonner si cela devenait nécessaire.

« Je ne sais comment vous avez pu savoir , dit-il , qu'il y a trois jours, vêtu, comme vous le dites , d'un costume qui n'est pas le mien , j'étais dans un mauvais lieu de la rue de la Tannerie ; quoi qu'il en soit , je ne veux pas le nier. Il y a quelques jours donc, je sortis à pied par hasard , et je fus abordé par un homme qui était en même temps que moi au bagne de Toulon , dans la salle numéro 5. Cet homme m'avait reconnu , malgré toutes les précautions que j'ai prises pour rendre ma physionomie méconnaissable. Je craignais qu'il ne voulût me suivre afin de connaître mon adresse et de pouvoir me tenir à sa discrétion. Il n'en fit rien , il m'aborda au contraire humblement ; il me dit qu'il était trèsmalheureux , et que cependant jusqu'à ce moment il n'avait pas voulu voler, mais qu'il était poussé dans ses derniers retranchements, et que, le soir même, aide de plusieurs individus qu'il

devait retrouver dans un lieu qu'il me désigna , il devait commettre un vol. Je voulus arracher ce malheureux au sort funeste qui l'attendait s'il commettait ce nouveau crime , et comme je n'avais pas sur moi une somme assez forte pour le mettre à l'abri du besoin jusqu'à ce que son travail lui eût procuré des moyens d'existence honorables , je lui donnai rendez-vous pour lui remettre la somme que je lui destinais. Voilà l'explication toute simple de ma présence dans l'établissement de la rue de la Tannerie et de mon déguisement. >

Malhéo était un peu plus tranquille depuis qu'il avait entendu Salvador ; les explications que venait de lui donner celui-ci n'étaient pas dénuées de vraisemblance , et , moins que tout autre, du reste, il pouvait en contester la réalité.

Salvador, cependant, ne savait pas encore quelles étaient les raisons qui avaient amené le docteur Mathéo chez le marquis de Pourrières, et c'était là l'objet qui l'intéressait le plus.

« Maintenant , mon cher Mathéo , dit-il , vous me direz sans douie ce qui vous amenait chez moi? >

Malhéo , poussé dans ses derniers retranchements, ne savait plus trop ce qu'il devait faire ;

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il ne pouvait guère , après les confidences que venait de lui faire Salvador , refuser de le satisfaire , et il lui en coûtait de parler de Mme de Neuville à un homme contre lequel il ne pouvait s'empêcher de conserver quelques préventions ; cependant, dans l'intérêt même de sa cliente, il était nécessaire qu'il sût quel était le mobile qui avait fait agir Salvador lorsqu'il avait écrit le petit billet qu'il avait envoyé à Mme de Neuville , billet au moins inutile , s'il avait voulu se borner à lui envoyer ce qu'elle avait perdu, et s'il n'avait pas conservé l'intention d'entrer en relations avec elle. Il se détermina donc à parler de cette dame à Salvador.

Nous croyons que le moment de faire connaître à nos lecteurs les événements de la vie du docteur Mathéo , qui se rattachent à notre histoire , est maintenant arrivé.

Mathéo était âgé de seize ans à peine , lorsque son père, qui exerçait à la cité la Valette, île de Malte , la profession de médecin , commit un crime à la suite duquel il fut forcé d'abandonner celte ville pour échapper aux poursuites qui étaient dirigées contre lui. Cet homme était le plus infâme scélérat qu'il soit possible d'imaginer, et le crime qu'il avait commis avait été

accompagné de circonstances si affreuses qu'il était certain d'avance que ie gouvernement anglais demanderait son extradition aussitôt que le lieu où il porterait ses pas serait connu, et qu'elle serait accordée sans la moindre difficulté.

Il était arrivé dans les environs d'Aix avec beaucoup de peine et en ne marchant que la nuit , car il n'avait pas eu le temps de se munir de papiers de sûreté, et il craignait à chaque instant de tomber entre les mains de la gendarmerie. Cependant , il ne se trouvait pas en sûreté dans cette partie de la France , il voulait gagner un des petits ports de la Méditerranée , où il chercherait les moyens de s'embarquer, ce qu'il ne croyait pas impossible, attendu qu'il ne manquait pas d'argent, lorsqu'il tomba, ainsi que son fils qu'il avait amené avec lui , entre les mains de deux des bandits qui infestaient à cette époque la foret de Cuges , qui les dépouillèrent de tout ce qu'ils possédaient et les conduisirent à leurs chefs , les frères Bisson , riches cultivateurs du département des Bouches-du-Hhône, qui cumulaient les deux professions d'agriculteurs et de voleurs de grands chemins.

Il devait la vie à son fils, qui s'était plusieurs fois jeté au-devant des couteaux dirigés contre la

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poitrine de son père, et dont le courage et l'extrême jeunesse avaientfini par intéresser les deux voleurs qui, ne pouvant se décider à assassiner un enfant, l'avaient amené à leurs chefs afin qu'ils décidassent de son sort. Le père avait profité de l'espèce de sursis accordé au fils, et quelques minutes après ils étaient tous deux devant les frères Bisson de Trets.

Deux scélérats se trouvaient être les arbitres du sort d'un troisième scélérat. Entre gens de même étoffe, il est facile de s'entendre. Le Maltais avait compris de suite qu'il n'y avait pour lui qu'un moyen de se tirer de ce mauvais pas ; c'était de proposer aux frères Bisson de s'enrôler dans la bande qu'ils commandaient ; il n'hésita pas, et pour leur donner la preuve qu'il était digne de faire partie de leurs gens, il leur fit la confidence du crime qu'il venait de commettre , crime si horrible que les frères Bisson , dont les mains plusieurs fois déjà avaient été teintes de sang humain, en furent presque épouvantés. Cependant on ne pouvait refuser un collaborateur auquel des antécédents semblables permettaient d'accorder une confiance illimitée, et que sa profession (Mathéo avait eu soin d'apprendre à ses chefs futurs qu'il était médecin ) mettait à

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même de rendre d'importants services à la troupe ; il fut donc agréé à l'unanimité.

Le fils Mathéo, trop jeune encore pour comprendre toute rinfamie du métier que venait d'adopter son père, qui lui avait fait croire qu'il n'avait quitté l'île de Malte que parce qu'il avait pris part à une conspiration qui venait d'être découverte, suivit la fortune de l'auteur de ses jours, et pendant un laps de temps assez considérable, il prit part aux expéditions de la bande des frères Bisson.

Cependant ce jeune homme n'était pas né pour l'infâme métier qu'il exerçait. Tant qu'il avait été extrêmement jeune, il avait suivi, sans trop chercher à se rendre compte des événements de sa vie, l'impulsion qu'on lui avait donnée, ne songeant pas à trouver mal ce que faisait son père , pour lequel il avait conservé un profond respect. Les frères Bisson voulant, au reste, ménager les susceptibilités du jeune homme, ne l'avaient employé que dans des entreprises de peu d'importance, de sorte que jamais le sang n'avait été répandu devant lui. Mais avec les années il lui vint l'expérience, et bientôt il ne put se dissimuler qu'il n'était rien autre chose qu'un infâme bandit.

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Ce fut d'abord son père que , dans sa naïveté de jeune homme, il prit pour le confident de ses pensées. Celui-ci se moqua de lui et lui dit qu'il avait cru jusqu'à ce moment qu'il s'était depuis longtemps débarrassé des préjugés deson enfance, qu'il voyait avec peine qu'il n'en était pas ainsi , mais qu'il ne pouvait rien y faire ; que cependant si la vie qu'il menait ne lui convenait pas, il pouvait s'en aller. Matbéo voulait que son père partît avec lui ; mais celui-ci lui répondit en riant qu'il se trouvait très-bien là où il était, et qu'il n'était pas convenable de chercher à dégoûter les gens d'une position qui leur plaisait.

Le jeune Mathéo vit alors que pour sortir de l'impasse dans laquelle il se trouvait engagé, il ne devait compter que sur lui-même. Cependant il ne se découragea pas ; cette vie de désordre lui était devenue insupportable ; aussi il prit la résolution de saisir, pour s'échapper, la première occasion favorable.

Cependant les frères Bisson et les principaux de la bande avaient remarqué que depuis quelque temps il était triste, préoccupé, et qu'il saisissait tous les prétextes afin de ne point prendre part aux expéditions. Cette conduite devait nécessairement leur inspirer des soupçons ; ils interne

gèrent son père qui, tout scélérat qu'il était, commençait à se repentir d'avoir entraîné son fils dans l'abîme où il s'était jeté , et ne voulut rien leur dire des intentions de son fils.

Celui-ci était donc devenu pour toute la troupe un sujet continuel de méfiance et d'appréhensions, lorsqu'un soir, les éclaireurs vinrent annoncer que la diligence de Paris, que depuis quelque temps les autorités du pays faisaient escorter , allait bientôt passer, et que, contre toute attente, elle n'avait pas d'escorte. Les frères Bisson, voulant profiler de cette bonne occasion, donnèrent l'ordre à tout leur monde de s'armer et d'aller se mettre en embuscade. Mathéo voulut employer un moyen qui plusieurs fois déjà lui avait réussi : prétexter une indisposition afin de se dispenser de prendre part à cette expédition; mais les frères Bisson lui intimèrent d'un ton qui ne souffrait pas de réplique Tordre de prendre sa carabine et de les suivre , et son père , qui au même moment passait devant lui , lui dit à voix basse d'obéir sans faire d'observations, s'il ne voulait pas que ses camarades lui fissent un mauvais parti.

Mathéo fut donc forcé d'obéir , et quelques minutes après , il était en embuscade avec les frères Bisson et les autres bandits de la troupe.

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La diligence avançait lentement, gênée par la neige qui tombait depuis plusieurs jours , et qui avait encombré tous les chemins ; elle venait de s'engager dans une partie de la route, bordée de chaque côté de hautes touffes de genêts, derrière lesquelles se tenait cachée toute la bande , lorsque les frères Bisson, qui croyaient saisir une proie facile , sautèrent à la bride des chevaux , tandis que Mathéo le père , Roman , qui à cette époque faisait déjà partie de la bande, et quelques autres, ouvraient les portières et intimaient aux voyageurs l'ordre de descendre. Ils ne s'attendaient certes pas à la réception qui leur fut faite : la diligence était pleine de gendarmes déguisés, qui saluèrent les bandits d'une décharge à bout portant et s'élancèrent à la poursuite de ceux qui n'avaient pas été atteints.

Mathéo qui, dès le commencement de l'action, s'était tenu aussi en arrière que cela lui avait été possible, fut atteint par une balle perdue, et il était tombé sur la neige, dangereusement blessé à la tête et tout à fait privé de sentiment. Il était le seul blessé. Les balles avaient épargné tous ceux qui n'avaient pas été tués. Favorisés par leur parfaite connaissance du pays et l'obscurité de la nuit, les autres bandits purent assez facile-

ment se soustraire aux poursuites de ceux qui les avaient si rudement accueillis.

Les gendarmes, bien convaincus que toutes les recherches seraient inutiles , rejoignaient la diligence lorsque l'un d'eux heurta Maihéo du pied ; il se pencha et reconnut qu'il respirait encore. C'était une précieuse capture ; on pouvait espérer, s'il en réchappait, que Ton en obtiendrait des révélations de nature à mettre sur les traces des individus qui composaient la bande de la foret de Cuges ; aussi il fut relevé avec le plus grand soin, pansé tant bien que mal par un gendarme un peu plus expert que ses camarades, et transporté avec toutes les précautions imaginables dans le coupé de la diligence, qu'il ne quitta que pour être incarcéré dans la prison d'Aix.

Il était littéralement entre la vie et la mort, mais, cependant , grâce aux soins qui lui furent prodigués (personne n'est mieux soigné que ceux qui sont destinés à l'échafaud), grâce aussi, peut-être, à sa jeunesse et à la vigueur de sa constitution, il recouvra la santé. Alors commencèrent pour lui une longue série d'interrogatoires, qui en définitive devaient le conduire à Téchafaud, auquel il ne pouvait échapper qu'en

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se déterminant à faire des révélations, détermination qu'il aurait prise peut-être, si la crainte de compromettre son père qui, selon toute apparence, était resté avec les frères Bisson , ne l'en avait empêché.

Aussi , dès qu'il eut recouvré ses forces , son premier, son unique soin fut de chercher les moyens de s'échapper de sa prison. Il n'entre pas dans notre plan de dire comment il s'y prit pour réussir, et quels furent les événements de sa vie jusqu'au moment où nous l'avons vu chirurgien aide-major de la marine , et attaché en cette qualité à l'hôpital du bagne de Toulon ; nous dirons seulement que cette période de sa vie fut traversée par de longues et douloureuses épreuves, et que ce ne fut qu'à force de constance, d'énergie, et grâce à des efforts en quelque sorte surhumains, qu'il parvint à vaincre sa destinée et à surmonter des obstacles devant lesquels se serait brisée vingt fois une organisation moins vigoureuse que la sienne.

Le temps et les peines qu'il avait éprouvées avaient tellement changé sa physionomie , qu'il pouvait espérer qu'il ne serait pas reconnu par ceux des hommes de la bande des frères Bisson, qui, d'aventure et par une grâce toute spéciale,

seraient amenés au bagne de Toulon. Aussi, lorsque, après avoir obtenu sa nomination, il vit que tous ses efforts pour obtenir un changement de résidence étaient inutiles , il se résigna à accepter le poste qui lui était offert. Ce modeste emploi était pour lui un port après de nombreux orages, et il faut le dire, le misérable avait à peu près usé toutes ses forces dans la terrible lutte qu'il venait de soutenir. Son dos s'était voûté, ses cheveux étaient devenus presque blancs , de noirs qu'ils étaient auparavant, c Le ciel, se dit-il, ne voudra pas que je sois soumis à de nouvelles épreuves ! N'ai-je pas, grand Dieu ! assez cruellement expié les fautes que j'ai pu commettre?» Il se trompait. Il n'occupait son poste que depuis quelques mois, et déjà son zèle, son assiduité, la science profonde qu'il avait acquise , lui avaient conféré l'estime de ses supérieurs , lorsque Roman , qui avait quitté la bande de la foret de Cuges, pour courir le monde avec Salvador, fut amené au bagne avec ce dernier.

Roman reconnut de suite son ancien compagnon, et il vit aussitôt le parti qu'il en pouvait tirer, 11 saisit donc la première occasion qui se présenta de l'entretenir sans témoins , et après lui avoir appris que la bande des frères Bisson ,

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malgré les pertes nombreuses faites sur le champ de bataille , était toujours florissante, et que son père avait été tué les armes à la main peu de temps après son arrestation, il lui fit comprendre qu'il n'avait pas l'intention de rester longtemps au bagne, et qu'il comptait sur lui pour favoriser son évasion.

Il fallut que Malhéo, au risque de se compromettre et de perdre une position péniblement acquise , fît tout ce qu'exigea Roman, qui tenait sans cesse suspendue sur sa tête l'épée de Damoclès. Nous avons vu comment Roman , Salvador et Servigny s'évadèrent , grâce à lui , du bagne de Toulon , et comment les deux premiers parvinrent à rejoindre, dans la forêt de Cuges, la bande des frères Risson.

Roman , comme tous ceux qui se sont trop avancés dans le sentier du crime pour jamais retourner en arrière, ne pouvait voir, sans lui vouer un vif ressentiment de haine, l'un de ceux qu'il avait vus suivre un instant les errements qu'il devait continuer toute sa vie , chercher à reconquérir une place dans la société.

Il y a, dit rÉvangile, plus de joie dans le ciel pour un coupable qui se repent, que pour dix justes qui meurent dans la foi. Il est permis de

croire, bien que l'Évangile n'en dise rien, qu'il y a dans l'enfer plus de pleurs et de grincements de dents pour un coupable qui se sauve, que pour dix justes qui se damnent. Il en est de même ici-bas. Les démons qui ne peuvent, quels que soient les efforts de leur rage insensée , franebir l'espace immense qui les sépare du royaume des élus* font sans doute tous leurs efforts pour augmenter la population de leur ténébreux séjour ; de même il existe des hommes, démons doués d'une physionomie humaine, et Roman était de ceux-là, qui cherchent par tous les moyens possibles à replonger dans l'abîme ceux qui essayent d'en sortir.

Roman ne tint donc pas la parole donnée au malheureux Mathéo ; son premier soin, lorsqu'il eut rejoint la bande de la forêt de Cuges, fut d'apprendre aux frères Bisson ce qu'était devenu leur ancien compagnon. Mathéo ne larda pas à éprouver les effets de celte indiscrétion ; il fut d'abord forcé d'aller donner des soins à un de ces misérables qui avait été blessé dans une rencontre ; puis on le chargea de remettre à un forçat tout ce qui lui était nécessaire pour faciliter sa fuite ; puis enfin les exigences de ces misérables s'augmentant avec la facilité qu'ils trouvaient à

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les satisfaire , ils voulurent qu'il leur fournît les indications qui leur étaient nécessaires pour commettre un vol dans un château voisin de Toulon où il était reçu. La mesure était comble. Le malheureux Mathéo ne pouvait vivre plus longtemps dans une contrainte aussi cruelle ; il fallait ou qu'il se déterminât à devenir franchement le complice de ces misérables, ou que, renonçant tout à coup à la position qu'il s'était faite, il prît honteusement la fuite, s'il ne voulait pas porter sa tête sur l'échafaud. Les frères Bisson ne lui avaient pas caché qu'ils le dénonceraien t la première fois qu'il n'obéirait pas à leurs ordres, et il savait bien qu'ils étaient hommes à tenir parole. Ce fut alors qu'il se détermina à les faire tous périr; nous avons vu comment il réussit, et comment Roman et Salvador n'échappèrent que par hasard à cette exécution générale.

Hâtons-nous dédire que Mathéo, lorsqu'il se rendit coupable de cette action , qu'il faut bien nommer un crime , avait à peu près perdu la raison , car voilà à peu près les raisonnements qu'il s'était faits pour la justifier :

« Les crimes de l'auteur de mes jours, la rencontre au coin d'un bois de deux bandits , circonstances tout à fait indépendantes de ma vo-

lonté, m'ont amené, bien jeune encore, au milieu d'une bande de scélérats. J'ai été presque élevé au milieu d'eux , j'ai été forcé d'écouler leurs discours, d'être le spectateur et quelquefois le complice de leurs méfaits, et cependant à un âge où l'on n'a pas encore acquis la connaissance des notions du juste et de l'injuste qui doivent servir de règle à la conduite de l'homme appelé à vivre en société , j'ai su , en partie , résister à la contagion de l'exemple. Ça n'a jamais été volontairement que j'ai pris part aux déprédations de mes compagnons. Mçs mains sont vierges du sang de mes semblables , et si quelquefois il a été répandu devant moi , c'est que je n'ai pas pu l'empêcher. J'ai commis bien des fautes, je ne veux pas me le dissimuler ; mais ces fautes sont-elles bien les miennes? Ne doivent-elles pas plutôt être imputées à la fatalité qui n'a cessé de me poursuivre depuis que je suis ne ? Arrêté à la suite d'une affaire à laquelle je n'ai pris qu'une part passive, et seulement parce qu'on m'y avait forcé , je n'ai pas trahi mes infâmes compagnons. Je suis donc quitte envers eux de toutes obligations, et je ne leur ai demandé pour me soustraire au funeste sort qui , grâce à eux, m'était réservé, ni aide, ni secours , ni protection.

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< Ce n'est qu'après avoir passé par toutes les phases de la plus cruelle existence , après avoir supporté des épreuves devant lesquelles aurait reculé l'homme le plus intrépide , que je suis parvenu à conquérir une position plus que modeste, mais qui suffit à mes vœux. Eli bien ! cette position , ils veulent me la faire perdre en me forçant de renouer avec eux des relations qui ont été rompues par la force irrésistible des événements ; mais ce n'est pas seulement ma position que j'ai à défendre , c'est mon honneur, c'est ma vie qu'ils al laquent aujourd'hui , et qu'il faut que je défende. Je suis donc en guerre avec eux, et cette guerre , ce n'est pas moi qui l'ai déclarée , d'où il suit que ma position est absolument semblable à celle d'un peuple qui, attaqué injustement par un peuple dix fois plus fort que lui , se trouverait forcé d'employer , pour conserver sa nationalité , ces moyens extrêmes que la plus cruelle nécessité fait seule excuser. Je suis donc vis-à-vis d'eux en état de légitime défense.

i Si j'étais , vis-à-vis d'un seul homme, dans une position semblable à celle qui m'est faite en ce moment en face de plusieurs , que devrais-je faire ? La réponse à cette question n'est pas

difficile à trouver : Voilà ce que je devrais faire. Aller trouver cet homme, lui dire ce que j'aurais le droit de lui dire, puis le provoquer, le combattre, et si, avec l'aide de Dieu, j'en étais vainqueur, personne, j'en suis convaincu, ne songerait à me blâmer ; mais je ne puis faire , dans la position où je me trouve, ce qui me serait possible si je n'avais qu'un seul ennemi devant moi ; en effet, je ne puis, sans folie, attaquer seul une douzaine au moins d'individus, et cependant, tous ces individus sont mes ennemis. Ce sont eux qui sont venus nTaltaquer au moment où je ne demandais qu'à les oublier, et s'ils ne périssent pas, il faut, ou que je commette des crimes devant lesquels ma conscience se révolte, ou que je me résolve non-seulement à perdre ce que je n'ai acquis qu'à l'aide d'efforts surhumains et d'une conduite irréprochable, mais encore à subir une mort cruelle et ignominieuse.

« La science que j'ai acquise a mis à ma disposition des armes terribles , armes peu courtoises , à la vérité ; mais ce sont les seules dont je puisse me servir , et ceux contre lesquels je veux les employer sont d'infâmes scélérats dont la tête est depuis longtemps dévolue au bourreau, et qui jamais ne feront rien pour échapper au sort dont ils sont

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menacés. Je ne vais donc faire autre chose qu'avancer leur heure fatale de quelques jours , de quelques mois peut-être. Mais puis-je m'arroger un droit qui n'appartient qu'à Dieu , et, après lui , à la société tout entière représentée par les magistrats chargés d'appliquer les lois qui la régissent? Non sans doute : à Dieu seul le droit de retirer ce que lui seul a pu donner ; à la société celui de punir , humainement parlant , les crimes commis par quelques-uns de ses membres. Mais je n'ai pas la prétention de jouer ici-bas le rôle de la Providence. Je n'ai point non plus celle de m'ériger en vengeur de la société outragée. Je ne veux faire qu'une seule chose, me défendre, et le droit de la défense est le plus sacré , le plus incontestable detousles droits. Et puis d'ailleurs, en débarrassant la terre de ces misérables , je sauve la vie à une infinité de victimes. >

On voit par quels pitoyables sophismes Mathéo avait cherché à justifier le crime qu'il avait commis, crime du reste commis, ainsi que nous l'avons dit , dans un moment où le malheur lui avait enlevé le libre usage de ses facultés, et dont, à l'époque où nous sommes arrivés , il portait encore le remords dans le cœur.

Nous avons dit que Mathéo venait de sedéter-

minera parler à Salvador de ce qui était arrivé à celui-ci avec Mme de Neuville.

« Une dame , lui dit-il , qui veut bien m'honorer de sa confiance , a été conduite , par suite d'un accident qui pouvait arriver à la première personne venue dans la maison où vous vous trouviez par hasard ; vous vous êtes permis à l'égard de cette dame...

— Des inconvenances que je déplore , répondit Salvador ; mais nous étions tous deux plongés dans l'obscurité , je n'avais donc pu voir à qui j'avais affaire; j'ai supposé un instant que je m'adressais à une des habitantes de la maison , et je devais, pour ne pas exciter de soupçons , prendre le ton et les manières d'un des individus qu'elle devait être habituée à y rencontrer ; au reste , celte dame a dû vous apprendre qu'aussitôt que je me suis aperçu de mon erreur , je me suis empressé de m'excuser.

— C'est vrai. Ainsi, c'est vous qui avez renvoyé à cette dame le petit carnet contenant des cartes et deux billets de mille francs , et qui avez écrit la lettre qui accompagnait cet envoi?

— C'est moi.

— Les termes de cette lettre semblent indiquer que vous avez conservé l'espoir de rencontrer

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cette dame dans le monde; est-ce, en effet, votre intention ?

— Vous me faites subir , mon cher Mathéo , un interrogatoire dont je veux bien excuser Tinconvenance en faveur du motif qui sans doute vous fait agir. Je n'ai , je vous l'assure , aucune intention * sur Mme la comtesse de Neuville, je lui ai envoyé le carnet , et ce qu'il contenait, parce que je n'ai pas cru devoir me l'approprier, et la lettre qui l'accompagnait n'était qu'une banale formule de politesse. Il est probable que je ne reverrai jamais cette dame, à moins que je ne la rencontre dans le monde, ce qui est douteux ; mais il me restera toujours le souvenir de sa gracieuse physionomie et le regret bien sincère de lui avoir causé une aussi vive terreur.

— Terreur bien vive en effet, répondit Mathéo, et que la vue d'un cadavre caché sous une espèce de comptoir près duquel elle était blottie, est encore venue augmenter.

— Vous pouvez, pour la tranquilliser, lui donner l'assurance que ce cadavre n'était pas celui d'un homme assassiné. L'amphithéâtre, quelque bien approvisionné qu'il soit, ne fournit pas toutoujours aux étudiants laborieux et à quelquesunes de nos célébrités médicales , des sujets en

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quantité suffisante; aussi, pour s'en procurer, ils ont pris le parti de s'adresser à de certains industriels qui vont voler la nuit dans les cimetières des cadavres à la convenance de leurs clients. Quelques-uns de ces industriels se réunissent dans rétablissement en question , et c'est sans doute un des articles de leur commerce qu'ils auront déposé là pour quelques instants , n'en ayant pas trouvé le placement immédiat, qui a si fort effrayé Mme la comtesse de Neuville (i). > Salvador venait d'achever ce court récit, lors-

(1) Bien avant qu'il ne fût question en France de Robert Burke et des résurrectionnistes d'Edimbourg-, des scélérats dont les noms sont souvent cilés dans les annales de la police, les nommés Nifflet, Casque, Filoufi, Postillon, Lorgnebé, Lasonde, Brasseur et Barbaro, faisaient métier de voler les cadavres récemment inhumés, pour les vendre aux chirurgiens et aux étudiants en médecine. Mais fort souvent, en enlevant la nuit dans les cimetières ces cadavres, ils enlevaient un vieillard à la place d'un adolescent, un sujet masculin pour un féminin ; alors leurs clients ne voulaient plus leur payer le prix convenu : de là des mécomptes pour ces scélérats qui ne touchaient que deux ou trois pièces de cinq francs, lorsqu'ils comptaient sur une somme beaucoup plus forte.

Alors ils se mirent, afin de pouvoir servir leur clientèle à souhait, à étrangler la première personne, telle qu'on la désirait, qu'ils rencontraient la nuit dans la rue. Ce fut à cette époque qne fut inventé le charriage àla mécanique. Ils avaient double chance : la première, la dépouille de la victime ; la seconde, la vente de son cadavre.

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que Roman entra dans le cabinet sans se faire annoncer.

« Je vous demande bien pardon, dit-il, d'interrompre votre conversation; mais ce que j'ai à direà Salvador ne souffre pas de retards... Tu permets ? continua-l-il en s'adressant à Mathéo.

— Ne vous gênez pas pour moi , répondit celui-ci, je vais me retirer.

— Non, reste, j'ai besoin de te parler, > ajouta Roman.

Mathéo se retira dans l'embrasure d'une fenêtre afin de laisser aux deux amis la faculté de causer librement.

€ Il paraît que c'est aujourd'hui la journée aux événements, dit Roman à Salvador.

— Qu'est-il donc encore arrivé ? répondit celui-ci.

— Délicat, Coco-Desbraises et Rolet le Mauvais Gueux, savent qui nous sommes.

— ■ Pas possible ! s'écria Salvador.

— C'est si possible que cela est.

— Mais quel funeste hasard les a si bien instruits ?

— Je vais te l'apprendre. »

Depuis la scène à la suite de laquelle Mme de

80 CIIAPÏTPE XIX.

Neuville avait élé renversée par Vernier les Bas bleus qui se sauvait de chez la mère Sans- Refus, cet homme n'avait pas reparu dans le bouge de la rue de la Tannerie. Comme il n'avait pas voulu s'associer aux desseins que tramaient les autres bandits contre Salvador et Roman, il craignait qu'ils ne lui fissent un mauvais parti, de sorte qu'il n'avait pu rencontrer ni l'un ni l'autre des deux amis, auxquels il avait l'intention de dévoiler le complot formé contre eux. Ce n'était que quelques minutes avant l'entrée de Roman dans le cabinet, qu'il avait rencontré ce dernier, auquel il avait appris comment Délicat et Coco-Desbraises s'étaient introduits dans le pavillon de Choisy-le-Roi; comment plus tard en les suivant ils s'étaient procuré leur adresse et leurs noms, et quel était le projet qu'ils avaient formé contre eux, projet auquel s'étaient associés tous les autres bandits; mais, avait ajouté Vernier les Bas bleus, Rolet le Mauvais Gueux est le seul auquel ils aient fait la confidence entière de leur plan; il est le seul avec eux qui sache qui vous êtes, car ils ont fait la réflexion qu'à eux trois ils pouvaient facilement vous tuer et vous voler. Ils ont cependant promis aux autres de leur donner part au gâteau et de leur apprendre qui vous êtes .

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S'ils ne réagissent pas, ils ont l'intention de manger le morceau (1).

« Diable, diable, dit Salvador après avoir écouté Roman avec beaucoup d'attention, ceci est grave. Vernier les Bas bleus sait-il aussi qui nous sommes?

— Vernier ne sait rien. Il n'y a, quant à présent, que les trois individus que je viens de nommer qui soient à craindre.

— 11 faut absolument qu'ils ne le soient plus, et au plus tôt. Ils sont trois aujourd'hui , ils seront peut-être quatre demain et ainsi de suite. Il n'y a pas de raison pour que cela finisse. Mais est-il bien certain que Vernier les Bas bleus ne nous trompe pas ?

— Quel intérêt?...

— Au fait ! Du reste , j'ai remarqué sur la physionomie des hommes que j'ai rencontrés à la planque (2), hier et avant-hier, un air de contrainte qui n'annonçait rien de bon.

— Ainsi...?

— C'est dans quelques jours qu'arrive la fêle de la Sans-Refus; elle donne, dit-on, ce jour-là,

(1) Dénoncer.

(2) Cachette, lieu de rendez-vous ignoré»

un dîner monstre à ses intimes; nous assisterons à ce dîner, et nous verrons ce que nous aurons à faire ; s'il faut en découdre , nous serons là trois qui en vaudront bien plusieurs.

— Qui donc avec nous ?

— Eh ! parbleu ! le vicomte de Lussan. Puisque nous l'avons bien amené à faire le sert (1) à nos hommes, crois-tu qu'il refuse de nous donner un coup de main dans une circonstance qui l'intéresse autant que nous ?

— Non, sans doute, nous pouvons même au besoin compter sur Vernier les Bas bleus.

— Eh bien ! c'est dit. Mais il faut empêcher que les trois individus en question ne parlent, et pour cela il faudrait si bien les occuper jusque-là, qu'ils n'aient pas le temps de prononcer une parole indiscrète.

— Comment faire?

— Tu sais où retrouver Vernier les Bas bleus?

— Sans doute. Je l'ai rencontré aux Champs- Elysées où j'étais allé pour prendre l'air pendant que tu causais avec ce maudit docteur. Je l'ai mené dans un petit café dans la rue de Bour-

(1) Signal,

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gogne ou je lui ai dit de m'attendre , et je suis vite accouru ici afin de te raconter tout cela.

— C'est bien; voilà maintenant ce qu'il faut faire : prends de l'argent et va retrouver Vernier; tu lui remettras deux billets de mille francs , tu lui diras d'en garder un pour lui et de dépenser l'autre avec Délicat , Coco-Desbraises et Rolet le Mauvais Gueux, avec lesquels il lui sera facile de se raccommoder ; il leur dira qu'il vient de faire un bon chopin (1) et qu'il a voulu manger son carie (-2) avec eux , tout ce qu'il voudra. La seule chose dont il devra s'occuper sera de faire manger et boire ces individus , boire surtout, de manière à ce qu'ils n'aient pas un moment de raison ; s'il les amène ivres au banquet de la Sans-Refus , il y aura pour lui un autre billet de miile francs.

— Bien , très-bien , je vais retrouver Vernier.

— Termine avant avec Malhéo.

— Ah! Mathéo , eh bien! qu'en penses-tu?

— Je crois que , comme nous le disions tout à l'heure, il est devenu vertueux, mais j'avoue qu'après l'avoir entendu , je m'explique diffici-

(1) Vol.

(2) Argent.

84 CHAPITRE XÏX.

lement que tu m'aies dit de lui , lorsque nous étions là-bas , qu'il était intéressé et poltron.

— Mon cher, je te disais cela pour te donner de la confiance, mais à te parler franchement, je crois qu'il n'est pas plus poltron que toi et moi. Mais je ne veux pas laisser à Vernier les Bas bleus le temps de s'impatienter. Je vais sortir avecMathéo, je veux absolument savoir pourquoi il a envoyé dans l'autre monde nos vieux amis de la forêt de Cuges. >

Roman, en effet, sortit avec le docteur; mais malgré tous ses efforts , il ne put amener Malhéo sur le terrain où il voulut l'entraîner, et ils se quittèrent assez mécontents l'un de l'autre.

Ce n'est pas certes sans éprouver un vif sentiment de crainte que nous nous sommes déterminé à écrire les quelques lignes qui suivent , bien qu'elles trouvent ici une place toute naturelle. La matière dont nous allons nous occuper a été si souvent traitée, elle a fait si souvent l'objet des méditations des hommes du plus grand mérite , qu'on trouvera peut - être que nous sommes bien présomptueux d'oser parler après eux et de nous exposer à un parallèle qui, nous

le comprenons , ne peut que nous être désavangeux; mais, comme beaucoup d'autres, nous avons voulu apporter notre pierre à l'édifice que l'on bâtit en ce moment , nous avons cru que nous devions aussi à l'humanité le compte rendu des impressions que nous a laissées un long contact avec les malfaiteurs de toutes les catégories; nous avons pensé enfin que là où la science avait avancé tous ses arguments, développé toutes ses théories, accrédité tous les systèmes, l'expérience pratique pouvait encore élever la voix et proclamer ses convictions.

Afin que les nôtres restent vierges, nous n'avons lu aucun des ouvrages écrits sur la matière , et c'est un hommage que nous avons rendu aux auteurs de ces ouvrages , car ce n'est que parce que nous avons craint de subir l'influence acquise à leur célébrité et à leurs talents que nous n'avons pas voulu les lire. Nous avons compris qu'après les avoir lus nous ne pourrions être autre qu'eux-mêmes, et qu'alors ce ne serait plus notre individualité que nous apporterions dans la discussion d'idées toutes pratiques. Nous n'avons cherché d'inspirations que dans notre cœur et dans de longues et consciencieuses ob servations.

Depuis longtemps déjà , mais particulièrement durant les quelques années qui viennent de s'écouler , les philanthropes ont cherché les moyens d'améliorer le sort et l'état moral des prisonniers; mais soit qu'ils aient mal compris la question , soit que leurs systèmes divers. n'aient pu recevoir une application immédiate , toujours est-il que si l'on a fait quelque chose pour le bien-être physique des détenus , il reste encore beaucoup à faire, si ce n'est tout, pour leur bien-être moral. Nous croyons qu'on peut expliquer ainsi la nullité des résultats des innovations récemment essayées : les uns n'ont vu chez les condamnés que les victimes d'un état social mal organisé, et dès lors ils ont présenté , pour être appliquées à tous , certaines théories qui ne pouvaient recevoir qu'une application exceptionnelle ; les autres, au contraire, n'ont voulu tenir aucun compte de la faiblesse de l'humanité et des circonstances qui pouvaient exercer une certaine influence sur la destinée de l'homme ; ils ont creusé pour ainsi dire un abîme entre l'innocent et le coupable, et ont voulu bannira jamais de la société tous ceux qui avaient failli , et qui, par cela seul , suivant eux , devaient toujours en être les fléaux. La trop grande indulgence de

ceux qui ont cherché à expliquer tous les crimes par l'organisation actuelle de la société , les a empêchés d'atteindre le but qu'ils s'étaient proposé , et la sévérité des autres le leur a fait dépasser.

Si Ton adoptait les opinions des premiers , il ne faudrait plus de lois répressives , et si au contraire on n'écoulait que les derniers , une môme peine devrait frapper tous les coupables : la mort.

On a dit souvent que, pour bien apprécier la juste portée de nos lois répressives , il serait à désirer que l'on pût étudier l'intérieur des établissements destinés à ceux qui les ont violées , en vivant au milieu des prisonniers qui ne devraient passe douter de celte captivité volontaire; ceseraii, en effet, leseul moyen d'apprécier à sa juste valeur l'efficacité des peines prononcées par nos codes. Mais il est d'autant plus facile de concevoir l'impossibilité d'une semblable expérience, qu'il faudrait que le séjour que le philanthrope se déterminerait à faire dans les bagnes et les prisons, fût assez long pour rendre complet l'examen des hautes questions qui se rattachent à notre législation criminelle.

Les événements de sa vie ont donné à l'auteur

de ce livre le triste avantage de pouvoir étudier sur les lieux mêmes les mœurs des prisonniers. Il croit donc pou voir soumettre aux hommes éclairés et impartiaux le résultat de ses observations , et il s'estimera heureux s'il peut appeler l'intérêt des véritables philanthropes sur des hommes qui en sont quelquefois plus dignes quon ne le suppose.

La première question à se poser avant de proposer aucune réforme pénitentiaire est celle-ci : La société, en infligeant des peines aux coupables , n'a-t-elle pour but que de les punir sans s'inquiéter de leur sort à venir, ou veut-elle les ramener au bien pour les rappeler ensuite dans son sein ?

Dans la première hypothèse, hypothèse monstrueuse et qui révoltera tous les esprits sages , la société n'aurait à s'occuper que des lois préventives ; tous ses efforts devraient se borner à moraliser les classes pour diminuer le nombre des coupables. Quant aux lois répressives, elles seraient toutes à supprimer , ainsi que nos prisons et nos bagnes, qui ne seraient alors que des causes de dépenses inutiles. Dès le moment, en effet, qu'on désespérerait de tous les coupables , tous devraient être anéantis sans miséricorde , et le

code de Dracon , qui condamnait à mort pour les plus légers délits, devrait être exhumé et remis en vigueur ; il garantirait au moins la société si, dominée par un sentiment d'égoïsme , elle n'a d'autre but, en frappant les coupables, que d'assurer sa sécurité sans se préoccuper de leur amélioration.

Si nous jetons les yeux sur le code de nos lois, nous voyons qu'on a gradué les peines , qu'on a cherché à les proportionner aux crimes et aux délits , qu'on a laissé en outre aux magistrats chargés de les appliquer , la faculté de les modérer encore , suivant que le coupable leur paraîtrait mériter, soit par ses antécédents, soit par son repentir, plus ou moins d'indulgence ; nous en concluons que le législateur a pensé que l'homme qui avait mérité une peine temporaire, pouvait s'amender et reprendre dans la société la place qu'il n'avait que momentanément perdue.

Cette conviction du législateur n'est pas , et nous en remercions Dieu , une vaine illusion ; un très-grand nombre de condamnés pourraient en effet se corriger , si l'autorité voulait bien prendre des mesures pour arriver à ce résultat. Mais pour qu'il en soit ainsi, il faut qu'elle se persuade bien que le prisonnier est toujours un mem-

DIGRESSION. 9i

bre de la famille, et qu'elle n'a reçu de la société la mission de le punir qu'afin de lerendro meilleur.

Lorsqu'un malheureux qui ne possède plus le libre exercice de ses facultés intellectuelles commet des actes de nature à compromettre la sécurité publique , l'autorité chargée de veiller à la conservation de tous les intérêts ne se contente pas de le mettre dans l'impossibilité de nuire ; elle charge d'habiles médecins de lui donner des soins , jusqu'à ce qu'il ait recouvré sa raison. Pourquoi n'agirait- elle pas de même envers les malheureux contre lesquels elle s'est trouvée dans la nécessité de sévir?

Généralement parlant, les hommes, du moins nous aimons à le croire , naissent bons ; aussi doit-on considérer comme atteints d'une maladie morale ceux que des passions funestes poussent au crime; ils doivent être , comme les insensés , mis dans l'impossibilité de nuire , et pour qu'il en soit ainsi , elle les rejette de son sein et les relègue pendant un certain temps dans les lieux à ce destinés, d'où elle n'a plus à les redouter. Mais nous ne voyons pas pourquoi celui qui n'est autre chose , en résumé , qu'un malheureux auquel il manque quelques organes moraux , ou dontles organes sont viciés, serait plus abandonné

que tous les autres malades. Nous comprendrions difficilement, en effet, que Ton ne cherchât pas à le guérir aussi , c'est-à-dire à lui rendre , si nous pouvons nous exprimer ainsi t la santé morale qu'il a perdue; en d'autres termes, le remettre dans la voie qu'il n'aurait jamais dû quitter, celle de la droiture et de l'honneur.

Qu'on en soit donc bien convaincu , il y a beaucoup moins d'hommes incorrigibles qu'on ne le pense généralement, et ici ce ne sont pas de vaines théories que nous venons de jeter en avant ; nous avons fait de nombreux essais, et ce sont ces essais qui nous autorisent à émettre cette assertion , non sous la forme dubitative et comme une croyance que l'événement pourrait venir démentir, mais comme une réalité dont nous avons fait l'expérience, et que nous devons proclamer hautement , puisque en définitive elle ne peut qu'honorer l'espèce humaine.

Pendant vingt ans et plus que l'auteur de ce livre a passés à la tête de la police de sûreté , il n'a presque toujours employé que' des forçats libérés , souvent même des forçais évadés , dont l'autorité voulait bien tolérer la position en considération des services qu'ils rendaient ; il choisissait même de préférence ceux auxquels des

antécédents plus fâcheux avaient acquis une certaine célébrité ; eh bien ! il a souvent confié à ces hommes les missions les plus délicates ; ils ont eu fréquemment entre les mains des valeurs considérables pour les porter à la police et dans les greffes , ils ont pris part à des opérations à la suite desquelles ils auraient' pu facilement détourner des sommes importantes, et aucun d'eux n'a forfait à l'honneur. Et chose remarquable! si parfois l'administration a dû sévircontre des agents coupables de soustractions frauduleuses, ce ne fut jamais que contre ceux qu'elle pouvait appeler les purs, c'est-à-dire contre ceux qui n'avaient jamais été frappés de condamnations. Après sa sortie de la police , lorsque l'administration refusa d'employer ces mêmes hommes qui , durant le temps qu'ils avaient été placés sous ses ordres , avaient donné tant de preuves (l'une conversion sincère , plusieurs d'entre eux , privés tout à coup de moyens d'existence , et ne voulant pas reprendre leur métier primitif, s'en allèrent travailler à la fabrique de blanc de céruse de Clichy , sans se laisser épouvanter par les longues maladies , suite , hélas ! prévue de leur travail même, maladies toujours suivies d'une mort cruelle % que plusieurs subirent

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