VIDOCQ. — T. Y
plutôt que de commettre de nouveaux crimes.
La fabrication du blanc de céruse et quelques autres fabrications aussi pernicieuses et fatales dans leurs résultats sont à peu près les seules industries que puissent exercer les repris de justice. Ces industries qui tuent les ouvriers qu'elles occupent, qui ne produisent qu'un modique salaire , ne chôment cependant pas, et les hommes qu'elles emploient sont presque tous des repris de justice assez expérimentés , assez adroits, assez audacieux, pour exercer avec une certaine chance d'impunité le métier de voleur; ces hommes se sont donc sincèrement corrigés.
L'auteur de ce livre pourrait au reste citer mille exemples de conversion qui sont à la connaissance de tous ou que du moins tout le monde peut vérifier.
Lorsque, retiré de la police de sûreté, il établit à Saint-Mandé une fabrique de carton , il voulait continuer les observations qu'il avait déjà faites sur les repris de justice , et chercher encore les moyens d'être utile à celte classe de parias qu'on a trop négligés jusqu'ici, ou plutôt dont l'autorité ne paraît s'être occupée que pour les mettre dans l'impossibilité de gagner honorablement leur vie. Il avait principalement en
vue de procurer au plus grand nombre possible un métier facile et suffisamment rétribué pour qu'ils n'eussent plus besoin de chercher dans le crime des moyens d'existence. Il n'employa donc dans ses ateliers que des malheureux des deux sexes, que la surveillance et le préjugé qui la suit ordinairement réduisaient à l'inaction , à fa misère et au désespoir. Les mêmes causes reproduisirent les effets qu'il avait remarqués. Beaucoup de ces êtres, qu'une longue pratique du vice et des séjours plus ou moins prolongés dans les bagnes et dans les prisons avaient presque complètement dégradés, s'amendèrent et devinrent des ouvriers probes , sobres et laborieux ; et il a vivement regretté que le gouvernement n'ait pas cru devoir encourager son oeuvre, il no craint pas de le dire , véritablement philanthropique, et ne l'ait pas mis, par de légers sacrifices, à même de subvenir aux frais que nécessite tout établissement qui commence. Il aurait eu , il n'en doute pas , de nombreux imitateurs et les résultats obtenus auraient, depuis longtemps , résolu aux yeux de tous , comme elle Test aux siens , la plus importante de toutes les questions actuellement à Tordre du jour. Si des faits généraux nous passons aux faits
particuliers, les exemples à l'appui de notre opinion ne nous manqueront pas. Parmi une foule qui se présentent à notre mémoire , nous en choisirons seulement deux qui nous paraissent les plus saillants.
Un jeune étudiant est refusé lors de son dernier examen ; il prétend que Ton a été injuste à son égard; son esprit s'exalte , et de suite il court chez celui de ses professeurs auquel, à tort ou à raison, il attribue sa disgrâce, et il dirige sur lui le pistolet dont il s'était armé. Le professeur est assez heureux pour échapper à la mort quiluiétaitréservée. Quelques jours après celte tentative d'assassinat, le jeune homme fut arrêté et par suite traduit devant la cour d'assises de la Seine. Il ne chercha pas à nier la tentative criminelle dont la vindicte publique lui demandait la réparation ; mais il prétendait ne pouvoir s'expliquer à lui-même comment, avec le caractère dont il était doué, il avait pu se déterminer à commettre une semblable action.
L'avocat de ce jeune homme chercha à établir que son client était en démence, et qu'il ne jouissait pas du libre exercice de ses facultés lorsqu'il avait voulu assassiner son professeur. Il cita des faits de nature à prouver qu'il était doué d'un
caractère qui rendait, en quelque sorte , inexplicable le crime qu'il avait voulu commettre , faits qui, du reste , furent confirmés par les déclarations de plusieurs témoins honorables.
Ce système de défense fut parfaitement accueilli. On posa cette question au jury : « L'accusé jouissait-il du libre exercice de ses facultés lorsqu'il a commis le crime qui fait l'objet de l'accusation? » Une réponse négative fit acquitter le jeune homme. Les magistrats qui avaient voulu poser cette question, et les douze citoyens qui la résolurent dans un sens favorable à l'accusé, ont nécessairement admis la possibilité du fait qu'elle énonçait. Une opinion partagée par des magistrats de cour royale , par douze citoyens honorables et par une foule de légistes , de médecins et de philosophes , ne doit , ce me semble, étonner personne. Au reste, dans l'espèce, l'événement a démontré que les magistrats et les jurés avaient agi sagement, car le jeune étudiant d'alors est aujourd'hui un père de famille honorablement placé dans le monde.
Deux assassins , nommés Blanchet et Henri , condamnés au supplice de la roue par la cour de justice de Paris, étaient détenus à Bicêtre lorsque éclatèrent les événements de notre première
révolution ; grâce à ces événements , ils furent oubliés , et bientôt ils recouvrèrent leur liberté en s'évadant lors du massacre des prisons en septembre 1792, et ils la conservèrent pendant plusieurs années. Ils ne furent remis en prison que lorsque la justice eut repris un cours régulier ; mais il y avait trop de temps que la sentence avait été prononcée pour qu'on pût songer à l'exécuter, on se borna donc à les laisser en prison. Durant un laps de temps de près de trente années, ils ne donnèrent pas à l'autorité le moindre sujet de plainte ; leur conduite au contraire aurait pu être citée à tous les autres détenus comme un exemple à suivre; enfin on se détermina à les mettre en liberté. Ils vivent encore tous deux; l'un est maître perruquier, et l'autre fabricant de cartes géographiques, et ils jouissent de l'estime et de la considération de tous ceux qui les connaissent. Ils sont tous deux la preuve qu'on peut encore se corriger même après avoir commis un crime énorme, et que c'est peut-être à tort que Boileau a dit quelque part :
L'honneur esf wmme une île escarpée et sans bords, On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors.
Nous avons suffisamment démontré , et dé-
montre par des faits, que les plus grands criminels eux-mêmes peuvent être ramenés à résipiscence.
Nous avons précédemment esquissé les traits principaux du caractère et des mœurs des hommes que nous croyons susceptibles de s'amender ; nous ne reviendrons donc pas sur ce point. Il nous eût été facile , sans doute , de nous étendre beaucoup plus sur cet article ; cependant nous croyons en avoir dit assez pour les faire suffisamment connaître ; mais notre travail ne serait pas complet si , après avoir peint les hommes tels qu'ils sont , nous ne disions pas quelles sont les causes qui produisent de semblables effets , et si nous n'indiquions pas sommairement les moyens qui nous paraissent propres à les détruire.
Un grand nombre d'écrivains, philanthropes par état, ont taillé leur plume et se sont mis à écrire, pour le peuple et dans l'intérêt du peuple qui jamais n'a lu leurs ouvrages , des livres qui , nous voulons bien le croire , sont pleins d'excellentes choses. Ils ont gagné à ce métier de beaux biens au soleil , des décorations et des inscriptions sur le grand-livre de la dette publique ; mais c'est en vain que nous regardons autour de nous , nous ne voyons pas ce que le peuple y a
gagné ; il est permis de s'étonner de ce qu'il n'a point recueilli les fruits que devait produire le travail des hommes qui se sont posés comme comprenant si bien ses intérêts et sa misère.
A Dieu ne plaise que nous attaquions ici ce petit nombre d'hommes consciencieux qu'un véritable sentiment d'humanité a poussés dans l'arène , et dont la reconnaissance publique vénère le nom ; mais leurs efforts ont été étouffés par les déclamations de ces philanthropes à la face vermeille , qui dorment la grasse matinée , et s'apitoient après boire sur le sort des malheureux qui jeûnent et qu'ils se sont donné la mission de secourir : ceux-ci, et le nombre en est tel que l'on peut dire avec raison qu'il en est de la philanthropie comme de l'esprit, qu'elle court les rues, ceux-ci, disons-nous, n'ont fait que compliquer la question, en multipliant les théories et les difficultés.
En résultat , quelques grandes mesures ontelles été prises? A-t-on fait quelque chose qui pût servir au bonheur et à l'amélioration des classes infimes ? Nous ne le croyons pas : on a beaucoup écrit sans doute, mais on n'a rien tenté, du moins lien d'efficace.
Pour se convaincre de cette vérité, il suffit de
ne pas craindre de regarder à la loupe toutes 1 es plaies qui rongent Tordre social, et de disséquer ensuite le corps de nos lois pénales pour y chercher le remède qu'elles appliquent à la guérison de ces mêmes plaies.
On naît poëte , on naît maçon , dit un vieux proverbe ; on pourrait dire , en donnant à ce proverbe une certaine extension : On naît voleur, et ajouter que la loi n'a pas le droit de punir un homme seulement parce que son organisation est vicieuse ; mais l'expérience a depuis longtemps prouvé, les phrénologistes eux-mêmes (si leur science est exacte) ont reconnu que l'éducation pouvait corriger les torts de la nature. Il suit de là que si une société bien organisée a le droit incontestable de punir ceux qui violent ses lois , l'exercice de ce droit doit être subordonné à l'observation de quelques conditions. Avant de sévir contre le crime , elle doit tout faire pour le prévenir, et en lui infligeant des peines, elle doit avoir pour premier but de corriger son auteur ; elle cesse d'être juste alors qu'elle est sévère sans avoir préalablement fait tous ses efforts pour détruire les causes qui portent d'ordinaire l'un de ses membres à commettre un premier crime.
La famille des voleurs , nous devons en convenir, est beaucoup plus nombreuse qu'on ne le croit généralement , et nous ne parions ici que de ceux qui violent ouvertement les lois pénales du pays ; il en est de même des causes qui leur donnent naissance , elles sont nombreuses aussi , et leur énuméralion formerait sans peine un ouvrage volumineux ; nous ne parlerons donc que des principales.
Le manque d'éducation.
Presque tous les voleurs de profession sortent des rangs du peuple. Pourquoi? Il n'est pas difficile de trouver une réponse à cette question.
Les gens du peuple, sauf quelques rares exceptions , quittent leur domicile le matin pour aller à leurs travaux , et n'y rentrent que le soir pour souper et se livrer au sommeil ; ceux d'entre eux qui ont des enfants , les laissent courir toute la journée dans la rue , et ne peuvent savoir ni ce qu'ils ont fait, ni ce qu'ils ont appris; et s'ils agissent ainsi , ce n'est pas par indifférence , car ils aiment leurs enfants, les gens du peuple ; mais ils croient qu'il vaut mieux , pour leur santé , les laisser courir que de les tenir renfermés : ils sont d'ailleurs frappés des accidents qui arrivent à ceux qu'on a l'imprudence d'abandonner dans
une chambre , et sous ce rapport, il est peut-être difficile de les blâmer.
Ainsi livrés à eux-mêmes , sans autre guide que leur libre arbitre, ces enfants envient le sort de leurs camarades , un peu plus âgés et déjà pervertis, qui peuvent jouer au bouchon et acheter quelques friandises, et pour faire comme ces derniers, ils dérobent quelques objets de mince valeur à l'étalage d'une boutique, puis il s'aguerrissent , et finissent par devenir d'audacieux voleurs. Et que Ton ne croie pas que nous tirons une conséquence trop grave d'un fait en luimême insignifiant ; l'expérience a démontré à l'auteur de ce livre la vérité de ce que nous avançons ici : la plupart des enfants qu'il avait remarqués errant sans but sur la voie publique , sont devenus, après avoir commencé par des peccadilles, d'éhontés voleurs, qui sont enfin tombés entre ses mains.
Mais, nous répondra-t-on, tous les enfants du peuple ne sont pas élevés ainsi ; il y a des salles d'asile. D'accord ; mais les salles d'asile , institutions éminemment utiles, ne sont pas assez nombreuses pour que tous les enfants puissent en obtenir l'accès; elles s'ouvrent trop tard et se ferment de trop bonne heure (le même reproche
peut être adressé aux diverses écoles consacrées aux enfants du peuple) pour que les ouvriers puissent, sans perdre une portion du temps consacré à leur travail , y conduire leurs enfants et venir les y chercher.
Mais dans ces salles d'asile , dans ces écoles primaires, dont évidemment le nombre est insuffisant pour que tout le monde puisse en profiter, et même dans des écoles d'un ordre plus élevé, apprend- on aux enfants du peuple à respecter les lois du pays? Non, cette partie si essentielle de toute bonne éducation est complètement négligée. L'on peut donc, jusqu'à un certain point, croire que celui qui commet un premier crime ne pêche que par ignorance. Puisque tous les Français doivent connaître la loi, apprenez donc la loi à tous les Français.
L'ignorance est au moral ce que la petite vérole est au physique : toutes deux laissent des traces inefïaçables , et l'on doit convenir que celles qui flétrissent Fâme sont cent fois pires que celles qui enlaidissent le corps. Tous les soins possibles ont été pris pour répandre dans le peuple les bienfaits de la découverte de Jenner, des primes d'encouragement sont offertes aux mères qui font vacciner leurs enfants, et certains
privilèges sont accordés à ces derniers : ainsi , ils sont seuls admis dans les écoles du gouvernement; enfin on impose aux nourrices l'obligation de faire vacciner leurs nourrissons ; et, dès leur arrivée dans les régiments de notre armée , les jeunes conscrits sont soumis à cette opération. Pourquoi donc ne fait-on rien de semblable pour répandre les bienfaits autrement précieux de l'instruction ? Pourquoi l'éducation des enfants, quelque chose qu'on ait faite jusqu'ici, reste-t-elle toujours une charge pour les parents pauvres ? Pourquoi , dans celles de nos écoles qu'on veut bien appeler gratuites, laisse-t-on supporter par ces derniers le prix des livres et du papier ? et pourquoi encore les oblige-t-on à fournir à leurs enfants tel ou tel costume? Nous voulons bien admettre que ces livres, ce papier, ce costume obligé , ne nécessitent en définitive que de bien légers sacrifices; mais quelque légers qu'ils soient, ils sont trop considérables, souvent, pour des malheureux se lèvent quelquefois sans savoir comment ils se procureront le pain de la journée. Tant que vous n'aurez pas intéressé la misère ou l'avarice des parents à envoyer leurs enfants aux écoles, alors assez nombreuses pour satisfaire aux exigences de la population ; tant
que vous ne leur aurez pas, au besoin, fait une obligation de ce devoir , vous n'aurez pas assez fait.
Mais cela fait, est-ce à dire qu'il n'y aura plus rien à faire! Non, sans doute : il faut s'occuper de tous les âges comme de toutes les classes. Et, nous le demandons, y a-t-il en France des établissements dans lesquels les adolescents puissent, en apprenant un état, compléter l'éducation que, dans un pays civilisé, tous les bommes devraient posséder, et en même temps contracter l'habitude du travail et de la sobriété? Non! c'est la réponse qu'on se trouve à regret forcé de faire à cette question : la prévoyance de l'autorité ne s'est pas étendue jusque-là.
Ainsi donc, tel homme est vicieux, parce qu'on a négligé de développer les germes des bonnes qualités que la nature avait mises en lui; tel autre meurt de faim, parce qu'on a dédaigné de lui apprendre un état, ou qu'il ne trouve pas l'occasion d'exercer celui qu'il a appris par hasard.
De cet état de choses à un vol qui sera bientôt suivi de plusieurs autres, et qui, du voleur par occasion ou par nécessité, fera un voleur de profession, il n'y a qu'un pas.
il y a , dit-on , du travail pour tout le
monde. Cependant ceux qui avaient écrit sur leurs drapeaux : Vivre en travaillant ou mourir en combattant ! n'avaient pas de travail ; cependant tous les jours les tribunaux condamnent des individus qui n'ont ni domicile, ni moyens d'existence, bien qu'ils ne soient pas encore devenus des voleurs. 11 est assurément bien permis de croire que si ces individus avaient trouvé l'occasion d'utiliser leurs facultés, ils n'auraient pas manqué de la saisir , car leur misère même est une présomption en leur faveur. Cependant, ainsi que nous l'avons déjà dit, des individus vont mourir à la peine dans les ateliers pestilentiels de la fabrique de Clichy; c'est faute assurément de trouver de l'ouvrage dans des établissements moins insalubres.
C'est en voulant méconnaître la véritable cause de la profonde misère qui accable tant de maiheureux, qu'on est arrivé à écrire dans nos codes ces lois monstrueuses sur les vagabonds, lois qui ont donné naissance à plus de crimes qu'on ne paraît le supposer.
L'article 209 du code pénal porte que le vagabondage est un délit.
L'article 270 donne ainsi la définition du mot: Les vagabonds ou gens sans aveu sont ceux qui
n'ont ni domicile certain ni moyens de subsister, et qui n'exercent habituellement ni métier ni profession.
El c'est dans le code d'une nation qui se pose devant toutes les autres comme la plus éclairée, que de semblables lois sont écrites ! Personne n'élève la voix pour se plaindre de vous, mais le malheur vous a toujours poursuivi , donc vous êtes coupable : les haillons qui vous couvrent sont vos accusateurs. Par cela seul que vous êtes malheureux, vous n'avez plus le droit de respirer au grand air, et le dernier des sbires de la préfecture de police peut vous courir sus comme sur une bête fauve; c'est ce qu'il ne manque pas de faire. Vous valez un petit écu; vous êtes saisi, jeté dans une prison obscure et malsaine, et après quelques mois de captivité préventive, des gendarmes vous traînent devant les magistrats chargés de vous rendre justice; votre conscience est pure, et vous croyez qu'à la voix de vos juges les portes de la geôle vont s'ouvrir devant vous. Pauvre sot que vous êtes ! la loi dicte aux magistrats, qui gémissent en vous condamnant, des arrêts impitoyables. Quoi que vous puissiez dire pour votre défense, vous serez condamné à trois ou six mois de prison, et après avoir subi votre
peine, vous serez mis à la disposition du gouvernement pendant le temps au il déterminera.
Si Ton traite avec tant de rigueur celui dont le seul tort souvent est d'être né et resté misérable, on a, en revanche, une extrême indulgence pour le criminel de noble race. Ainsi, tandis qu'on sacrifiera à l'exemple le fils d'un pauvre ouvrier , on sauvera l'accusé de bonne famille. Où est alors la justice ? L'honneur d'une famille favorisée par la fortune lui paraît-il plus précieux à conserver que celui de la famille d'un prolétaire? Je ne le crois pas; cependant les faits sont là et connus de tous.
Suivant nous, l'homme qui comparaît devant un tribunal après avoir reçu une éducation libérale est, à délit égal, évidemment plus coupable que celui qui a toujours vécu dans l'ignorance. Il n'est pas nécessaire, du moins nous le présumons, de déduire les raisons qui nous font penser ainsi; ce serait s'épuiser en efforts superflus pour prouver l'évidence. Pourquoi donc l'homme bien bien élevé est-il presque toujours traité avec une extrême indulgence, tandis que l'on se montre si sévère envers celui dont l'ignorance est le plus grand crime? Pourquoi? Nous n'en savons rien. Mais n'est-il pas permis de croire que celte
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manière d'agir blesse profondément cet instinct du juste et de l'injuste qui existe dans le cœur de tous les hommes, et qu'elle en détermine plusieurs à se révolter contre la société ?
Noire législation sur les mendiants n'est ni plus morale ni moins funeste en résultats que celle qui frappe les vagabonds ; si les premiers sont frères jumeaux de ceux-ci, s'ils sont tous deux nés de mêmes pères et mères, il faut reconnaître que nos lois les traitent avec une même sévérité, et que, sous ce rapport, elles sont au moins impartiales si elles ne sont pas souvent injustes.
Pour avoir le droit de blâmer la mendicité et celui de punir les mendiants, il faut avoir donné à tous les nécessiteux la possibilité de vivre à l'aide d'un travail quelconque, car il est un droit qui les domine tous et qui appartient à tous les hommes, c'est celui de vivre (en travaillant, bien entendu). Si avant de s'être acquitté de ce devoir on se montre sévère, on court le risque de punir un homme qui a préféré la mendicité au vol , et c'est précisément ce qui arrive tous les jours.
Les agents de l'autorité ne manquent pas d'arrêter tous les nécessiteux qu'ils trouvent sur leur chemin, et ceux qui sont ainsi arrêtés sont con-
damnés à deux ou trois jours d'emprisonnement; ils sont ensuite mis à la disposition de l'autorité administrative qui les fait enfermer et ne leur rend la liberté que lorsqu'ils ont acquis un capital de trente à quarante francs , fruit du travail d'une année tout entière. Jeté ensuite sur le pavé, que peut faire le mendiant avec une aussi faible somme? 11 la dissipe en cherchant ou en ne cherchant pas du travail, et se trouve bientôt aussi misérable qu'il l'était lors de son arrestation. Gela n'arriverait pas si, au lieu d'une prison, ces malheureux avaient trouvé dans un établissement ad hoc un travail convenablement rétribué.
L'autorité, pour se montrer aussi sévère envers les mendiants, a-t-elle fait pour eux tout ce qu'elle devait faire ? Nous avons, il est vrai, des dépôts de mendicité, et l'on pourrait s'étonner que les mendiants ne s'empressent pas de s'y rendre; mais cet étonnement cesse lorsque, après examen , on reste convaincu que ces dépôts ne sont autre chose que des prisons. Eh quoi! vous voulez qu'un malheureux donne sa liberté, le seul bien qui lui reste, pour un morceau de pain biset un potage à la Rumforl; cela n'estni juste, ni raisonnable; eh ! quel inconvénient trouveriezyous donc à lui laisser l'ombre au moins de cetto
liberté et à lui accorder la faculté de sortir, au moins une fois par semaine?
Le travail de ces malheureux dans les dépôts de mendicité pourrait aussi être plus convenablement rétribué; presque tous les pauvres peuvent être employés utilement par une administration intelligente; cela est si vrai que la plupart de ceux qui sont bons pauvres à Bicêlre travaillent encore, ils savent se trouver à eux-mêmes quelques travaux en rapport avec leurs forces et leurs capacités, et gagnent ainsi d'assez bonnes journées; c'est une preuve incontestable que l'administration se montre parcimonieuse envers ceux qu'elle garde dans les dépôts, ou qu'elle ne sait pas tirer un parti convenable de leur travail. Quoi qu'il en soit, on conçoit sans peine qu'un homme auquel le travail ne rapporte que cinq à six centimes par jour, s'en dégoûte facilement.
Au nombre des mendiants , il s'en trouve qui n'implorent la charité publique que parce que des infirmités réelles les mettent dans l'impossibilité de travailler; si quelques-uns méritaient l'indulgence , assurément ce seraient ceux-là , car ils souffrent doublement et de leurs maux physiques et de la violence morale qu'ils se font ; pourtant c'est pour eux que sont les rigueurs,
et l'autorité laisse des mendiants privilégiés vaquer iranquillement à leur industrie.
Lorsque Ton arrête , pour les conduire dans des dépôts de mendicité , tous les mendiants que Ton rencontre dans les rues , pourquoi accordet-on à quelques-uns le privilège de mendier à la porte des églises? Est-ce que, par hasard, la mendicité serait moins repoussante à la porte d'une église qu au coin d'une rue ?
Les fruits de la charité publique destinés à secourir la misère des pauvres sont on ne peut plus mal distribués ; on inscrit sur les registres des bureaux de bienfaisance tous ceux qui se présentent avec quelques recommandations , et Ton repousse impitoyablement celui qui n'a que sa misère pour parler pour lui, et qui ne peut s'étayer du nom de personne ; aussi il y a dans Paris des gens qui sont assistés à la fois dans cinq ou six arrondissements, tandis que de plus nécessiteux ne reçoivent dans aucun.
Celui qui est enfin parvenu à se faire inscrire dans le bureau de charité est toujours assisté , quels que soient les changements opérés dans sa position; d'un autre côté, ceux que de fâcheuses circonstances plongent momentanément dans la misère, n'arrivent, quelles que soient leurs recom-
mandations, à se faire inscrire et secourir, que longtemps après que les besoins du moment ont cessé, longtemps après qu'ils ont produit leurs irréparables effets.
Ainsi , qu'un ouvrier laborieux tombe malade , sa famille , privée du salaire journalier qui la faisait vivre , se trouve bientôt réduite à la plus affreuse misère et dans l'impossibilité de procurer quelque soulagement à celui qui n'attend que son retour à la santé pour redevenir son soutien ; peu quelquefois pourrait activer cette guérison si désirée, mais il meurt souvent avant qu'on ait pu obtenir quelque chose des bureanx de bienfaisance, ou, s'il se relève, c'est pour entendre ses enfants lui demander du pain sans pouvoir les satisfaire ; c'est pour se trouver en proie à ce morne désespoir, compagnon inséparable de la misère ; et nous n'avons pas besoin de le dire, puisque tout le monde lésait, le désespoir et la misère sont de bien mauvais conseillers.
Les secours destinés aux pauvres sont insuffisants ; il serait peut-être juste d'imposer en leur faveur les gens qui possèdent , proportionnellement à leurs revenus. Des gens qui possèdent cinquante et cent mille livres de rente
donnent seulement quelques centaines de francs par année pour les pauvres , et cependant ils croient faire beaucoup; ils dédaignent, ils méprisent les pauvres : c'est cependant dans leurs rangs qu'ils trouvent tout ce dont ils ont besoin, des ouvriers, des domestiques, des remplaçants qui verseront au besoin leur sang pour leur fils , et quelquefois même de jeunes et jolies filles pour satisfaire leurs passions.
Les ouvriers sont presque tous ivrognes et brutaux, les domestiques volent; ce n'est peutêtre que trop vrai : mais à qui la faute si ce n'est à vous , messieurs , qui possédez ? Si vos dons étaient proportionnés à votre fortune et aux besoins des classes pauvres, les enfants du pauvre recevraient une meilleure éducation , ils connaîtraient les lois et l'histoire de leur pays , et bientôt il ne resterait pas la plus légère trace des défauts , des vices même que vous reprochez à ceux que la Providence a placés sur les derniers degrés de l'échelle sociale.
Tant que, pour secourir les pauvres, on se bornera à leur envoyer une dame richement parée et étincelante de diamants leur porter les bons d'un pain de quatre livres et d'une tasse de bouillon ; tant qu'on se bornera à emprisonner
ceux qui implorent la commisération publique , les résultais de l'état de choses actuel seront à craindre.
Nous ne nous étendrons pas davantage sur ce sujet , qui serait interminable si Ton voulait signaler tous les abus et indiquer tous les remèdes qu'il serait possible d'y apporter ; il nous suffit d'avoir démontré que la société a beaucoup à faire pour les mendiants, afin d'éviter qu'ils n'embrassent une profession beaucoup plus dangereuse pour elle, en un mot qu'ils ne se fassent voleurs.
L'honorable M. de Belïeyme, qui ne put faire, durant sa courte administration , tout le bien qu'il méditait, eut cependant le temps de fonder un établissement qui devait servir de refuge à tous les individus des classes pauvres , et dans lequel ils devaient trouver les moyens d'employer utilement leurs facultés; les heureux effets que cet essai ne tarda pas à produire auraient dû encourager les amis de l'humanité ; mais l'institution de M. de Belïeyme fut malheureusement accueillie avec cette indifférence qui n'accompagne que trop souvent les œuvres du véritable philanthrope.
L'ivrognerie est de toutes les passions celle
DIGRESSION. in
qui dégrade le plus l'homme, elle est aussi Tune de celles qui arment le plus souvent son bras pour le meurtre et le crime. Qui n'a senti son cœur se soulever de dégoût en rencontrant dans les carrefours , et parfois dans les plus beaux quartiers delà capitale, ces hommes abrutis par la boisson, se traînant de borne en borne et courant, à chaque pas qu'ils font, le risque de se tuer? Qui n'a également frémi d'horreur en lisant dans les journaux les détails des crimes que l'ivresse seule a fait commettre ? Pourtant l'autorité n'a pris aucune mesure pour réprimer les tristes effets de cette inconcevable passion , et notre législation est restée désarmée pour la combattre ; et assurément celte passion est mille fois plus dangereuse que le vagabondage , mille fois plus dégradante que la mendicité , contre lesquels on sévit avec une rigueur souvent bien inconsidérée.
Si nous cherchons à nous expliquer cette mansuétude pour les ivrognes, notre raison se perd en conjectures et nous arrivons toujours à cette conclusion : les ivrognes consomment dés produits sur lesquels l'administration perçoit des droits énormes ; serait-ce là ce qui leur vaut l'indulgence? Vraiment, on serait tenté de le croire
lorsqu'on voit ce nombre prodigieux d'établissements borgnes qui infestent la capitale et les barrières , ces bouges de perdition qui ne sont fréquentés que par des malfaiteurs et des prostituées du dernier étage elles ivrognes que le bon marché des boissons qu'on y débite y attire. Tous les quartiers populeux de Paris possèdent un ou plusieurs établissements de ce genre, et sans parler de Paul Niquet, que tout le monde connaît , on pourrait citer , en ne comprenant dans Ténumération que les plus célèbres, on pourrait citer, disons-nous: le Chapeau rouge, rue delà Vannerie; l'Auvergnat, rue Planche-Mibray ; l'Abattoir, quartier de l'Arsenal; le Cassis, rue du Plâtre Saint-Jacques ; le Petit Bal Chicard, rue Saint-Jacques; le Drapeau Tricolore, rue Galande ; la Maison Muraille, rue des Marmousets ; V Hôtel de la Modestie, rue de la Taeherie, et enfin le Grand Saint-Michel ou le Grand Bal Chicard, rue de Bièvre (1). On débite dans ces cloaques de l'eau-de-vie , du cassis et d'autres spiritueux à raison de quatre-vingts centimes le litre ; ces liqueurs, falsifiées à l'aide de matières malfaisantes, sont désagréables au goût
(1) Voir la note 1 à la fin du volume»
autant qu'elles sont nuisibles à la santé , mais elles procurent l'effet que les malheureux qui les prennent en attendent , elles grisent , elles leur procurent les douceurs de l'ivresse et disposent leur sang aux orgies, aux saturnales, qui suivent presque constamment de copieuses libations. Les maîtres des établissements que nous venons de nommer ont en effet , pour en doubler la puissance attractive , le soin d'y réunir des femmes, le rebut de leur sexe , qui vendent leurs faveurs quelques sous ou quelques verres de mauvaise eau-de*vie , mais qui ne laissent pas échapper l'occasion de dévaliser ceux qu'elles ont su captiver , lorsque l'ivresse est arrivée chez eux à ce point d'engourdir tout leur être.
Législateurs qui n'avez pas cru devoir armer votre bras pour frapper l'ivrognerie, administrateurs qui l'encouragez en quelque sorte parce qu'elle augmente le budget des recettes , descendez dans ces senlines de la grande Lulèce , où la débauche est en permanence, où les murs suintent l'orgie, écoutez le langage des gens que vous y rencontrerez, voyez-les s'enivrer, se battre, se confondre, hommes et femmes, dans des étreintes furibondes, puis céder à ce sommeil de plomb qui a l'insensibilité de la mort sans en avoir
le calme, et vous pourrez juger alors quelle source puissante de démoralisation vous laissez subsister dans le sein de voire pairie !
Mais sans descendre dans ces repaires de corruption, n'avez-vous pas été suffisamment frappés des inséparables effets de l'ivrognerie , en rencontrant sur les boulevards des jeunes gens de famille auxquels l'ivresse inspire des propos qui scandalisent et vos femmes et vos filles; en heurtant, à chaque pas que vous avez fait dans nos rues , ces ouvriers qui ont dépensé aux barrières le fruit de leur travail d'une semaine , qui vous étourdissent de leurs chansons obscènes et qui ne sauront comment donner demain du pain à leurs femmes et à leurs enfants? Enfin ces rixes si nombreuses et souvent si funestes, dans lesquelles l'ivresse seule porte des coups, ne vous ont-elles pas effrayés? Comptez les victimes de cette ignoble passion , et vous verrez que la cupidité n'a pas versé tant de sang , amoncelé autant de cadavres que l'ivresse, et vous resterez convaincus que votre indulgence n'a élé jusqu'ici qu'une coupable faiblesse.
Les voleurs , pour la plupart du temps , n'attentent qu'à la propriété d'aulrui , et les ivrognes menacent sans cesse la vie de leurs semblables ;
voila pcut-êlre la seule distinction que Ton devrait faire entre eux. Cependant , non-seulement la passion de ces derniers n'est pas rangée dans la nomenclature des crimes et des délits , mais aux yeux de nos lois , elle sert souvent d'excuse aux crimes qu'elle fait commettre ; on arrive ainsi à ne sévir ni contre l'immoralité de la cause , ni contre la criminalité de ses effets. Tous les jours, en effet, nous entendons des malheureux traduits soit devant la police correctionnelle , soit devant la cour d'assises , n'invoquer d'autres moyens de défense que l'ivrognerie ; ils étaient ivres , voilà leur justification , et presque toujours nos magistrats, prenant en considération cet état qui exclut la préméditation , appliquent le minimum de la peine , lorsqu'ils n'absolvent pas entièrement le coupable ; l'ivresse est devenue un brevet d'impunité.
Il est temps , nous le pensons , de mettre fin à un pareil état de choses; il est temps de sévir contre la cause de tant de crimes et de délits, ou de réprimer au moins avec la dernière rigueur ses déplorables excès. Quant à nous, nous ne voyons pas quel grand inconvénient il y aurait à s'en prendre à la cause elle-même et à ranger l'ivresse , l'ivresse seule , isolée de ses effets , au
nombre des délits. Arrêtez et poursuivez tous les individus, de quelque classe qu'ils soient, que vous rencontrerez en état d'ivresse, soit dans les rues , soit dans les lieux publics; poursuivez également comme leurs complices tous ces chefs d'établissements qui , poussés par la plus ignoble cupidité , ne se font pas scrupule de verser à boire à des hommes déjà privés de raison , et vous aurez puissamment contribué à moraliser la société, vous aurez empêché beaucoup de crimes.
Qu'on ne nous dise pas que l'ivresse par ellemême , ne portant préjudice à personne, ne peut être rangée au nombre des délits ; il ne doit pas être permis à un membre de la société de dégrader en lui l'humanité jusqu'à la priver du caractère distinctif qui sépare l'homme de la brute ; c'est un suicide moral que nos lois ne doivent pas autoriser; d'ailleurs, l'ivresse est un scandale, un outrage à la morale publique , que l'autorité peut certainement réprimer sans être accusée de porter atteinte à la liberté individuelle. Vous avez supprimé les maisons de jeux ; vous poursuivez les maîtres d'établissements qui permettent de jouer chez eux ; pourquoi ne traileriez-vous pas avec la même sévérité les ivrognes et ceux
qui les tolèrent et qui les attirent chez eux? Pourquoi ne faites-vous pas aussi fermer ces établissements où Ton débite des spiritueux à des prix qui ne permettent que de verser du poison aux consommateurs ; l'ivrognerie ne ruine pas moins de malheureux que le jeu , elle ne laisse pas moins d'enfants sans pain , pas moins de mères de famille dans le plus complet dénûment; elle les expose en outre plus fréquemment aux mauvais traitements , aux brutalités de leurs parents et de leurs époux, de ceux-là même qui leur devaient assistance et protection. Envisagées toutes deux sous ce point de vue , l'ivrognerie est des deux passions celle qui est la plus funeste , et elle doit envoyer , et elle envoie en effet de nombreuses recrues grossir les rangs des malfaiteurs. (Qu'il demeure bien entendu cependant que nous ne voulons pas faire une exception en faveur de la passion du jeu qui est plus répandue qu'on ne le pense dans les classes inférieures, puisqu'il n'est si petite tabagie qui n'ait son billard , et qui , comme toutes les autres passions mauvaises , est une cause puissante de démoralisation ; nous prétendons seulement que l'ivrognerie est un vice encore plus funeste dans ses résultats que le jeu.)
Personne , nous le pensons , ne sera tenté de mettre en doute , ni la nécessité d'apporter aux maux que nous venons de signaler les remèdes convenables , ni celle , plus grande encore , de créer, en faveur des classes pauvres, des établissements dans lesquels elles pourraient toujours trouver de l'éducation , du travail et du pain.
Ces établissements , si jamais ils existent , devront être administrés par des philanthropes éclairés et non rétribués.
Si Ton veut diminuer le nombre des malfaiteurs , il faut , ce qui n'est pas possible , rendre meilleurs et un peu plus heureux ceux qui appartiennent aux classes inférieures de la société ; c'est le point de départ qu'il ne faut jamais perdre de vue.
Dans ce but, lorsque vous aurez détruit toutes les causes qui le portent au mal , intéressez l'homme à faire le bien ; l'intérêt , vous ne l'ignorez pas, est le plus puissant mobile de toutes nos actions.
Les peuples anciens savaient sans doute punir le crime , mais ils savaient aussi récompenser la vertu ; une couronne de chêne, une palme, étaient décernées à celui qui avait rendu à la patrie un service éminent, ou qui pétait tou-
jours dignement occupé de tous ses devoirs. Les peuples modernes, que l'expérience des siècles devrait cependant avoir instruits , ont, il est vrai, des juges pour appliquer les lois, des geôliers, des argousins et des bourreaux pour les exécuter ; mais ils n'ont pas , comme les anciens , des magistrats dispensateurs des récompenses publiques accordées aux belles actions. A côté de la loi qui punit de mort l'assassin, ne devrait-il pas y en avoir une pour récompenser le citoyen courageux qui , au péril de sa vie , sauve celle de son semblable ? Si la loi punit celui qui viole un des articles du pacte social, pourquoi ne récompense-t-elle pas celui qui les observe tous religieusement? Les hommes ont besoin de hochets, c'est là une de ces vérités qui sont malheureusement trop prouvées , c'est une vérité chez tous les peuples, c'en est une surtout chez le peuple français.
Regardez nos armées : assurément elles sont naturellement courageuses ; mais oserait-on nier que les mises à l'ordre du jour , les sabres d'honneur, les croix surtout, n'aient pas contribué puissamment à leur faire enfanter des prodiges? On peut juger par là combien il en coûte peu pour donner de l'émulation aux Français ; des
VIDOC^.— T, V. 9
mots souvent suffisent, pourvu qu'il» aient quelque retentissement , et lorsque Napoléon disait aux bataillons qu'il commandait : Du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent , il faisait de ses soldais autant de héros.
Les mêmes causes produiront les mêmes effets dans la carrière civile ; donnez à tous les hommes, pour se bien conduire , les mêmes stimulants qui ont rendu nos soldats immortels, et vous ne manquerez pas de citoyens qui s'immortaliseront aussi par leurs vertus privées.
Après avoir jeté un coup d'œil sur notre ordre social, nous nous trouvons forcé d'avouer que la réalisation de nos souhaits nous paraît encore bien éloignée ; on exige tout d'une certaine classe, et cependant on ne fait rien pour elle. Quel est donc l'avenir qui lui est réservé? L'homme pourra- t-il toujours résister aux influences pernicieuses qui ne manqueront pas de l'assaillir à ses débuts dans le monde ? Pourra-t-il traverser sans guide les nombreux écueils que peut-être il trouvera sur sa route sans y faire naufrage ? Le contraire est à craindre lorsque vous ne faites rien pour qu'il en soit ainsi.
L'homme fort , c'est-à-dire celui qui n'a jamais succombé parce que peut-être il n'a jamais
DIGRESSION. Ml
senti la nécessité , ou qu'il n'a eu à lutter que contre un ennemi faible, veut que Ton résiste à ses passions , aux mauvais exemples , même aux privations les plus rigoureuses ; et cependant il ne prend pas la peine de servir de guide à l'homme faible , il ne lui donne pas les moyens de résister , de combattre avec avantage les nécessités humaines et les besoins impérieux qui bientôt vont l'accabler , et qui pourront le conduire au crime ; et l'on s'étonne après cela que cet homme succombe et vienne augmenter la population déjà si nombreuse des bagnes et des maisons centrales! C'est jeter un homme dans une arène au milieu des bêtes féroces , sans même armer son bras , et s'étonner ensuite qu'il se laisse dévorer par elles.
Dès l'instant qu'une institution pèche par sa base , tout ce qui s'y rattache ou en ressort ne peut être que vicieux ; il faut , en conséquence, prendre l'homme tel que le forment les circonstances qui l'entourent , et ne pas exiger qu'il se montre tel qu'il serait peut-être si l'organisation sociale ne l'avait pas corrompu et ne lui avait pas fait perdre sa pureté native.
En résumé , lorsqu'il existera des écoles dans lesquelles les enfants du peuple recevront une
éducation proportionnée à leurs capacités ; lorsque des professeurs seront chargés de leur faire connaître et respecter les lois du pays , et de leur apprendre par leurs paroles , et surtout par leur exemple, à chérir la vertu ; lorsqu'on sortant de ces écoles ils pourront entrer dans un établissement pour y apprendre un état et y contracter des habitudes d'ordre et de sobriété ; lorsque l'homme dénué de ressources pourra, sans craindre de se voir ravir le plus précieux et le dernier de ses biens , la liberté , aller trouver le commissaire de police de son quartier , et lui demander ce qu'alors il obtiendra : du travail et du pain ; lorsque vous aurez combattu et réprimé celte honteuse passion qui assimile l'homme à la brute , en lui enlevant son caractère dislinctif, la raison : lorsque enfin quelques lois préventives seront écrites à côté des lois répressives de notre code, et que des récompenses seront accordées aux hommes vertueux ; alors seulement il sera permis de se montrer sévère sans cesser d'être juste , car personne ne pourra jeter ces paroles au visage du magistrat qui , lorsqu'il est assis sur son siège , représente la société tout entière : « J'ai volé pour manger , je veux bien m'acquitter de la tâche qui m'est imposée, mais
je suis homme, j'ai le droit de vivre, et la société dont vous êtes le représentant , la société qui m'a laissé croupir dans l'ignorance , n'a pas celui de me laisser mourir de faim ; » ou toutes autres vérités semblables qui, si elles ne sont l'apologie du crime , l'expliquent au moins et peuvent jusqu'à un certain point le faire paraître plus excusable.
Dans Tétat actuel il faut admirer ceux qui restent vertueux, plaindre ceux qui succombent, leur tendre la main lorsque, après avoir expié leurs fautes , ils veulent se relever, et chercher avec soin les moyens de les empêcher de succomber de nouveau.
Nous avons essayé de prouver que si les voleurs sont corrompus , ils n'étaient pas incorrigibles , et qu'à part quelques exceptions, il était possible de les ramener au bien si Ton voulait s'en donner la^eine , et d'énumérer les principales causes qui augmentent sans cesse les rangs déjà si nombreux des malfaiteurs. Ce long préambule était, nous le croyons, nécessaire à l'intelligence de ce qui va suivre ; il est bon, lorsque Tauleur met en scène des personnages qui , au premier aspect, peuvent paraître quelque peu excentriques , tout réels qu'ils sont , que le lec-
teur sache ce que sont ces personnages , d'où ils viennent et où ils vont; ce qui suit n'est donc en quelque sorte que le commentaire en action de ce que nous venons de dire ; mais cependant que Ton se garde bien de prendre pour l'expression de la pensée de l'auteur les discours qu'il met dans la bouche de ses personnages ; il a voulu seulement les faire parler comme ils parlent ordinairement; on aurait tort d'accorder à ce qu'ils disent une portée que l'auteur lui-même est bien loin d'avoir voulu y attacher.
Il fut un temps, disent les Neslors du bagne et des maisons centrales, lorsque, sur le préau ou dans le chauffoir de la prison où ils se trouvent, ils ont rassemblé autour d'eux un essaim d'auditeurs avides d'écouter leurs leçons en attendant qu'ils puissent marcher sur leurs traces, il fut un temps où les voleurs étaient à la fois braves et discrets ; c'était le bon temps (les vieillards toujours aiment à vanter le passé aux dépens
<3u présent) ; alors un rousse à Varnache (1) ou un cuisinier (2) , à moins d'être bien certain de ne pas être connu, ne se serait certes pas avisé de s'introduire dans les lieux ou les grinches (3) avaient riiabitudedesc réunir ; il savait trop bien qu'au moindre indice de nature à déceler un macaron (4), il aurait été sacrifié à la sécurité générale ; cela, du reste, est arrivé plusieurs fois, même en prison, et les chats (5) se contentaient, lorsque le macaron était expédié, de tirer son cadavre par une jambe pour en débarrasser la cour, en disant : « C'est bien fait ; pourquoi, puisqu'il était rousse (c>), nes'esl-il pas fait mettre à part (7) ? »
En ce temps-là les grinches, lorsqu'ils étaient
(1) Agent de la police de sûreté, qui ne reçoit pas une solde fixe, mais seulement une gratification proportionnée à l'importance et à l'utilité des renseignements qu'il donne, ou des captures qu'il fait faire.
(2) Agent de sûreté reconnu et avoué par la police.
(3) Voleurs.
(4) Dénonciateur.
(5) Gardiens.
(G) Mouchard.
(7) Un nommé Clérambourg fut assassiné au bal des Wègres, guinguette mal famée des Champs-Elysées, pour avoir empêché la fille Louison, surnommée la blagveuse, avec laquelle il vivait, de porter des secours à son ancien amant, le nommé Lartifaille, condamné à vingt-quatre ans de fers.
pris, ne se menaient pas à table (1) ; ceux qui avaient travaillé (2) avec eux pouvaient dormir sans taf (3) ; souvent même on pouvait aller voir son camarade d'affaires (4) terminer glorieusement sa carrière sur la placarde (5), plutôt que de donner (e) les fanandels (7) ; en ce temps-là, on avait de la probité et de Y atout (s).
Maintenant ce n'est plus de même ; les rail- ]es (9) vont partout tête levée , et sitôt qu'un poisse (10) est paumé marron (n) , il casse le morceau (12) ; il n'y a plus de vrais lapis (15) ; de sorte qu'un bon garçon ne sait plus, lorsqu'il sort du castuc (u) ou du pré (ir>) , de quel côté porter ses pas.
(1) Ne dénonçaient pas leurs camarades.
(2) Volé.
(3) Peur.
(4) Celui avec lequel on avait commis un ou plusieurs vols.
(5) La place publique.
(6) Dénoncer.
(7) Camarades.
(8) Courage.
(9) Mouchards.
(10) Voleur.
(11) Pris sur le fait, en flagrant délit.
(12) Il dénonce ses camarades.
(13) De lieux ou un voleur puisse trouver un asile et des res sources en cas de besoin.
(14) De la maison centrale.
(15) Du bagne.
Ce que disent ces Nestors du bagne, pour leur conserver le nom que nous venons de leur donner, n'est vrai que jusqu'à un certain point. Sans doute il y a maintenant moins de types caractéristiques qu'autrefois ; il s'est opéré une telle fusion dans nos mœurs que plusieurs se sont effacés ; malheureusement cela ne prouve rien en notre faveur; cependant il existe encore dans des coins oubliés de la vieille Lutèce quelques lieux où se conservent toujours intactes toutes les vieilles traditions. La maison de Marie-Madeleine-Coletie Comtois, dite Sans-Refus, était un de ces lieux-là. Depuis longtemps , elle était connue pour n'être autre chose qu'un repaire à voleurs. La police y faisait de fréquentes descentes, mais presque toujours ces descentes étaient infructueuses, et si quelquefois elle y faisait des captures , c'étaient celles de quelques novices qui n'étaient pas encore initiés aux mystères du lieu, et dont on croyait devoir laisser à quelques années de collège (1) le soin de terminer l'éducation. Les mots sacramentels : Enlolez à la planque (2), n'étaient du reste prononcés que dans les grandes occasions et en faveur de ceux
(1) De prison.
(2) Entrez dans la cachette
en petit nombre qui avaient donné à l'association des preuves de leur zèle, de leur capacité et de leur discrétion.
Nous avons déjà décrit avec autant d'exactitude que cela nous a été possible l'extérieur de la maison Sans-Refus ; maison qui existe encore aujourd'hui à la place que nous avons indiquée et dans l'état où elle se trouvait à l'époque où se passèrent les événements de cette histoire. Nous devons maintenant faire pour l'intérieur de cette maison ce que nous avons fait pour l'extérieur.
La boutique, ainsi que nous l'avons déjà dit , élait partagée en deux parties égales , par une cloison jadis vitrée, dont on avait remplacé les carreaux absents par du papier huilé. Dans la première partie se tenaient les odalisques attachées à l'établissement et les consommateurs vulgaires. La seconde formait une espèce de sanctuaire dans lequel n'étaient admis que les adeptes.
Une porte avait été pratiquée dans le mur du fond de cette partie de la boutique. Cette porte petite, basse et garnie de fortes pentures, donnait entrée dans une petite cour carrée, entourée de hautes murailles et de laquelle on ne pouvait voir qu'un coin du ciel. Jamais un rayon de soleil
ne descendait dans celte cour dans laquelle on devait avoir froid au milieu des plus chaudes journées de l'été ; le pavé en était inégal , raboteux, toujours sordide et fangeux , et ses murs , sur lesquels croissaient des agarics vénéneux , avaient pris cette teinte presque verte qui n'appartient qu aux lieux humides et malsains.
Une seconde porte avait été pratiquée dans le mur de refend de droite, contigu à la petite ruelle des Teinturiers. Après avoir passé cette porte, on n'avait plus que quelques pas à faire pour arriver sur la berge du fleuve dont, à ce moment, les eaux avaient atteint une certaine hauteur ; mais cette porte n'était que rarement ouverte.
A l'extrémité opposée de cette cour, il existait une pompe sous le robinet de laquelle on avait placé une auge plus longue que large, formée d'une seule pierre de taille. Cette auge, presque toujours pleine de détritus et d'eau croupissante, pouvait être facilement enlevée de la place qu'elle occupait, à l'aide d'un fort manche à balai placé entre deux trous pratiqués à ses extrémités opposées. Alors elle laissait voir un trou creusé dansle sol, qui allait ^'élargissant par le bas, à la naissance duquel on avait, à l'aide de
LA FÊTE DE LA MERE SANS-REFUS. i57
crampons et de forts pitons en fer , adapté une échelle de meunier. L'auge pouvait être replacée aussi facilement qu'elle avait été enlevée, de sorte qu'une fois qu'elle avait été remise en place et de nouveau remplie d'eau, il devenait impossible, à moins d'être initié aux mystères du lieu, de découvrir la retraite dont elle cachait l'entrée.
Après avoir descendu les vingt marches de l'échelle de meunier, on se trouvait dans un grand caveau carré, distrait des caves de la maison, partagées en trois parties égales, et dont ce caveau était une, par de forts murs auxquels on avait eu le soin de donner, bien qu'ils fussent de construction nouvelle, l'apparence de vétusté et la noirceur vénérable des vieux murs.
On pouvait, au besoin, sortir de ce caveau par une porte basse et cintrée qui donnait entrée sous la voûte qui, avant les constructions du quai qui viennent d'être faites , régnait sous toute la longueur du quai de Gèvres.
Une table , formée de quelques planches de sept à huit pieds de long placées sur des tréteaux, autour de laquelle vingt-cinq ou trente personnes pouvaient prendre place sans être trop gênées , avait été dressée dans le caveau dans lequel nous venons d'introduire nos lecteurs.
Les planches avaient été couvertes , en guise de nappes, de draps de grosse toile écrue enlevés à la couche virginale des pensionnaires delà mère Sans-Refus ( hâtons-nous de dire que ces draps étaient blancs de lessive) et chargées d'un nombre d'assiettes de grossière faïence, de toutes les formes et de toutes les couleurs, égal à celui des convives qui devaient prendre part au festin. Un dindon monstre , convenablement bourré de hachis et de marrons, deux oies et un fromage d'Italie, des assiettes de charcuterie assortie, d'autres remplies jusqu'aux bords de beurre, de radis, de moutarde, de sardines et de cornichons, tels étaient les pièces de résistance et les hors-d'œuvre qui devaient l'accompagner. Le dindon était en outre flanqué de deux pâtés de lapins équivoques, et de deux salades de barbe-de-capucin garnie de tranches de betteraves ; deux énormes bonnets de Turc ou biscuits de Savoie, surmontés chacun d'une grosse touffe d'immortelles et de l'image en pâte sucrée de la sainte dont on allait célébrer la fête, garnissaient les deux extrémités de la table qui était éclairée par une douzaine de chandelles fichées dans des chandeliers de cuivre et de plaqué , vénérables représentants de tous les siècles passés , récurés
pour celle occasion solennelle et surmontés de bobèches en papier découpé de diverses couleurs ; les couverts d'argent de conseiller (i), sur lesquels on pouvait encore distinguer les restes d'anciennes armoiries grossièrement effacées, comme les chandeliers , appartenaient à toutes époques; un petit père noir (2) , plein jusqu'aux bords de cet excellent vin bleu que Ton ne boit qu'à Paris, complétait chaque couvert ; on n'avait pas servi de couteau , les gens de la classe à laquelle appartenaient ceux qui devaient prendre place à ce banquet, ayant l'habitude d'en porter constamment un dans leur poche.
Sur un vieux coffre, couvert comme la table d'un drap blanc de lessive, on avait disposé le dessert, qui se composait de deux fromages, un de Brie, l'autre de Gérard-Mer , vulgairement appelé géromée ; de noix et de noisettes un plein saladier, de pruneaux, de pain d'épice et de biscuits de Reims ; le tout accompagné de plusieurs bouteilles ornées d'étiquettes sur lesquelles on pouvait lire ces indications : cent sept ans , vanille , parfait amour , cognac , noms des li-
(1) Provenant de vols et démarqués,
(2) Pot de faïence brune pouvant contenir un ou deux litres devin.
queurs. que chérissent les enfants de Mercure. Le vieux fauteuil de la mère Sans-Refus , enveloppé aussi d'un drap blanc afin que les habits de gala de riiéroïne de la fête n'enlevassent rien de l'épaisse couche de graisse dont il était couvert, avait été transporté dans le caveau et placé au haut bout de la table. Sur ce siège trônait la tavernière qui, pour faire honneur à ses convives , avait fait des frais de toilette vraiment extraordinaires et s'était parée de ses plus pimpants atours. Son visage, habituellement noir et crasseux, avait été nettoyé avec de la pommade au jasmin ; mais malgré cette précaution, il était encore sillonné de légers filets noirs, et comme la serviette imprégnée du précieux cosmétique n'avait été promenée que sur les parties apparentes, il se détachait en blanc sur le fond obscur des parties inférieures, assez semblable à une vitre mal nettoyée ; une robe de mérinos, du rouge le plus éclatant , bordée et nervée de cordonnet vert; un tablier de soie d'un vert un peu plus clair que celui des agréments de la robe et garni de dentelles noires ; une ceinture de velours de même couleur, attachée sous la poitrine par une boucle enrichie de roses et de perles fines ; un bonnet monté à rubans aurore ;
un tour blond dont les tire-bouchons se déroulaient le long de ses joues creuses , et un fichu de belle dentelle, composaient un ensemble de toilette qui ne1 pouvait appartenir qu'à la mère Sans-Refus ou à une femme de sa sorte.
Mais si la parure de la Sans-Refus était du plus mauvais goût, elle était en revanche d'une extrême richesse ; le cou décharné de la vieille mégère était entouré de diamants de grosseur raisonnable et de la plus belle eau ; ses doigts maigres et osseux étaient tous garnis de bagues de formes diverses ; enfin , toute sa personne ressemblait assez à un de ces mannequins d'étalage sur lesquels les bijoutiers qui courent les foires font l'exhibition des richesses de leur magasin.
Les deux sièges placés à droite et à gauche de la mère Sans-Refus étaient occupés, l'un par Cadet-Filoux, le doyen des grinches (i) et des escarpes (2), l'autre par Cadet l'Artésien, beau vieillard de soixante et douze ans , encore frais et dispos, qui avait passé quarante-cinq années de sa vie au bagne de Brest, d'où il s'était évadé plusieurs fois. Ces deux vénérables débris du
(1) Voleurs.
(2) Assassins.
VIDOCQ.— 1. v. 10
temps passé, qui avaient été les amis de Comtois et de Marianne Lempave,et qui, à ce titre, avaient obtenu les places d'honneur , avaient conservé le costume qu'ils portaient lorsque, jeunes et forts, ils étaient les sultans privilégiés des Vénus Callipyges, habitantes des bouges qui, à cette époque , infestaient les rues de la Vieille-Lanterne, delaVieille-Place-aux-Veaux, delaMortelîerie et iulti quanti; grand chapeau à cornes, cravate d'une ampleur démesurée, veste trèscourte, pantalon large, bas à coins de couleur et chaussure sortant des magasins du successeur de la mère Rousselle (1).
Un autre vieux larron, Coco-Lardouche, était placé près de Cadet-Filoux ; ces trois messieurs causaient avec la mère Sans-Refus , en attendant l'arrivée des autres convives.
Ces derniers arrivaient à la suite l'un de l'autre, et à mesure qu'après avoir descendu les vingt
(1) La mère Rousselle, cordonnière de la rue de la Vannerie, chez laquelle se fournissaient autrefois tous les voleurs. Les souliers qui sortaient des magasins de la mère Rousselle étaient très-reconnaissables, et la valeur morale de la clientèle de cette cordonnière était si bien appréciée, qu'un juge interrogateur, attaché au petit parquet, M. Limodin , avait pris l'habitude d'envoyer de suite en prison tous ceux qui étaient amenés devant lui ayant aujf pieds des souliers de la mère Rousselle.
degrés do l'échelle de meunier, ils faisaient leur entrée dans le caveau, la superbe ordonnance du banquet leur arrachait des exclamations admiratives. Le grand Louis, Charles la belle Cravate, Robert, Cadet-Vincent, et plusieurs autres, étaient déjà arrivés; il ne manquait plus que Délicat, Coco- Desbraises,RoIet leMauvais Gueux,Rupin, le Provençal et le grand Richard, ainsi que Vernier les Bas bleus, sur lequel, du reste, on ne comptait pas. € Faut-y descendre ? cria Cornet Tape-dur, qui était resté en haut afin d'introduire les convives à mesure qu'ils arrivaient.
— Pas encore, mon garçon , lui répondit la mère Sans-Refus ; Rupin , le Provençal et le grand Richard ne sont pas arrivés.
— C'est bon, c'est bon, la daronne (1), répondit Cornet Tape-dur, ça m'est égal d'attendre ; mais n'allez pas me casser le ventre au moins.
— Eh! pourquoi donc qu'on les attendrait, les rupins ? ajouta Charles la belle Cravate, qui avait encore sur le cœur certaine correction qui lui avait été administrée par Salvador et Roman, correction à laquelle Délicat et ses deux camarades , qui cherchaient par tous les moyens possi-
(1) La mère.
l£A CHAPITRE XXI.
Lies à aigrir tous les bandits contre leurs ennemis, avaient fait allusion en diverses circonstances. Pourquoi qu'on les attendrait? Sont- y donc si grands seigneurs qu'y ne puissent pas arriver à l'heure comme les fanandels (1)?
— Veux-tu bien ne pas tant balancer le chiffon rouge, méchant ferlampier (2) ! s'écria la mère Sans-Refus de sa voix la plus aigre ; j'suis-t'y pas libre de faire morfiller ma refaite de sorgue (5) par qui qu'y me plaît ? et ça me plaît à moi qu'on attende les rupins,
— La la ! n'vous fâchez pas, la mère, dit le grand Louis, on les attendra les rupins , pisque ça vous convient ; mais faut convenir loutd'même que vous les aimez comme vos petits boyaux, et qu'si par hasard la raille (a) découvrait la planque (1), vous seriez capable d'ies cacher sous vos cotillons.
— Eh ben ! oui, j'ies aime, c'est des hommes qu'a de l'ordre , de la conduite et du cœur à l'ouvrage , avec lesquels qu'on peut gagner sa
(1) Camarades.
(2) Ne remue pas ta langue, malheureux.
(3) Manger mon souper,
(4) La police.
(5} La cachette.
LA FÊTE DE LA MfcRE SANS-REFUS. 145
pauvre vie , et qui sont toujours flambants (i) , au lieur que vous , tas de propres a rien , vous ne travaillez que quand vous n'avez plus de lime sur les andosses (2) ; aussi vous êtes toujours ficelés comme des plongeurs (5), avec des frusques boulines (/*), aux arpions des philosophes de neuf jours (5) , de sorte que vous pouvez vous couper les ongles des pieds sans vous déchausser.
— C'est ça ! moquez-vous de notre misère ; mais rira bien qui rira le dernier ; avec ça qu'elle est bien la refaite de sorgue (e), qu'y n'y a pas tant seulement un jambonneau.
— Ah ! tu trouves que j'ai pas bien fait les choses, méchant pègre à marteau (1) ! Eh bien , t'en morfilleras (s) pas, voilà tout; \epivois(d), le larton (10) et la criolle (1 1), te passeront devant le naze (12).
(1) Bien mis.
(2) De chemise sur les épaules,
(3) Nus ou presque nus, comme des nageurs.
(4) Habits en mauvais état.
(5) Aux pieds des savates percées.
(G) Souper.
(7) Voleur misérable, d'objets de peu d'importance.
(8) Mangeras.
(9) Vin.
(10) Pain.
(11) Viande.
(12) Nez.
— Eh ! dites donc, les autres, cria par le trou Cornet Tape-dur, rijaspinez (i) donc pas tant, Via les rupins. »
En effet , Salvador , Roman et le vicomte de Lussan, vêtus d'un costume en harmonie avec le lieu où ils se trouvaient, quoique propre, descendaient les degrés de l'échelle et entraient dans le caveau.
Les trois nouveaux arrivés, après avoir légèrement salué ceux qui se trouvaient déjà dans le caveau, allèrent prendre les places qui leur avaient été réservées près de la mère Sans-Refus et du respectable triumvirat, composé, comme on sait, de Cadet-Filoux, de Coco-Lardouche et de Cadet l'Artésien.
« Hein ! comme ils font leur tête, dit le grand Louis à Charles la belle Cravate, y n'ont pas tant seulement dit bonjour aux amis.
— Patience, ça n'durera pas ; lorsque Délicat, Coco-Desbraises et Rolet le Mauvais Gueux seront arrivés, faudra bien qu'y déchantent.
— Allons, allons , mauvais sujets, dit la mère Sans-Refus en prenant un petit air agréable , à table !
(1) Bavardez.
— A table ! à table ! s'écrièrent presque tous les bandits.
— Et pourquoi donc qu'on se mettrait à table avant qu'Délicat et ses amis soient arrivés, puisqu'on a bien attendu les rupins ? dit le grand Louis.
— Tu verras bien si j'attends ces panés-là , répondit la mère Sans-Refus ; si y sont bienous qu'y sont, qu'y z'y restent.
— Pourquoi ne les attendrait-on pas? dit alors Salvador ; puisque les amis ont eu la complaisance de ne pas se mettre à table sans nous, il est juste que nous attendions à notre tour ; accordons leur au moins le quart d'heure de grâce.
— Allons, va pour un quart d'heure , reprit la Sans-Refus, mais pas plus.
— S'ils n'allaient pas venir, dit le vicomte de Lussan en s'adressant à Salvador , ce serait fort désagréable ; je serais désolé d'être venu pour rien dans cette atroce caverne.
— Il n'y a pas de danger, répondit Roman; Vernier les Ras bleus , qui ne les a pas quittés depuis trois jours , m'a fait dire ce matin , au petit café de la rue de Rourgogne, qu'il les amènerait.
448 GHÀPITRE XXI.
— Via l'restant des amis ! » cria Cornet Tapedur.
Délicat, Coeo-Desbraises et Rolet, dans un état d'ébriété qui annonçait que Vernier les Bas bleus s'était fidèlement acquitté de sa mission , descendaient l'échelle de meunier , suivis de Vernier qui, sitôt qu'il eut mis le pied sur le sol , s'approcha de Roman et lui dit à l'oreille :
i Les v'ià ; depuis trois jours que j'ies pilote, ils n'ont parlé à personne. Vous voyez que j'me suis fidèlement acquitté de ma tâche.
— Et tu vois que je tiens ma promesse , lui répondit Roman en lui remettant un billet de mille francs : chose promise, chose due.
— Merci, s'il y a d'ia morasse (1) , vous pouvez compter sur moi.
— Cornet ! bride le boucarl (2) , et viens le mettre à la carrante (3) , mon garçon , » cria la Sans- Refus à celui des bandits qui était resté en haut.
Il ne fut pas nécessaire de lui répéter cet ordre; il eut bien vite terminé tout ce qu'il avait à faire dans la boutique , et à son tour il fit son
(1) l)n bruit, du tapage.
(2) Ferme la boutique.
(3) Table,
entrée clans le caveau ; mais , quelque diligence qu'il eût faite, il n'arriva pas assez tôt pour pouvoir choisir une place ; il fut forcé de se contenter d'un tabouret placé à l'extrémité de la table.
Le repas fut d'abord aussi paisible que pouvait l'être une réunion composée d'éléments semblables à ceux qui étaient rassemblés dans le caveau de la mère Sans-Refus. Les bandits voulaient d'abord satisfaire le vigoureux appétit que pour la plupart ils avaient le bonheur de posséder. Il est inutile de dire que Salvador et ses deux compagnons, accoutumés à une chère beaucoup plus délicate que celle qui pour le moment était à leur disposition , ne touchaient à leurs mets que pour se donner une contenance, et ne faisaient que mouiller leurs lèvres aux rouges bords que leur versait avec une libéralité toute gracieuse la hideuse Hébé de ce banquet de dieux infernaux.
Au dessert, lesconvives, qui arrosaient chaque bouchée qu'ils avalaient d'une copieuse rasade de vin bleu , étaient assez animés pour laisser poindre une certaine confusion , diagnostic précurseur de l'orgie qui allait suivre.
La Sans-Refus, qui avait le vin très-sensible ,
versait des larmes d'attendrissement en rappelant aux vieillards placés près d'elle la triste lin de son père , gerbe à conir sur la lune à douze quartiers (1) , et qui était mort sans cribler (2). Tous les bandits , à l'exception de Salvador et de ses deux compagnons qui se bornaient au simple rôle d'observateurs , et de Vernier les Bas bleus , qui suivait l'exemple de ses patrons, buvaient à l'envi l'un de l'autre, parlaient tous à la fois, ou chantaient des refrains où la crudité de la pensée le disputait au cynisme de l'expression.
Les vieillards , auxquels la compagnie n'avait pas cessé de prodiguer les soins et les égards dus à leur âge et à leurs antécédents , commencèrent à s'animer ; leurs yeux brillèrent d'un plus vif éclat qu'à l'ordinaire , et les mouvements de leur tête annoncèrent qu'ils allaient parler.
Tous les bandits firent silence pour les écouler.
Le plus vieux , Cadet-Filoux , remplit de vin son verre qu'il éleva au-dessus de sa tête; les deux autres , Cadet l'Artésien et Coco-Lardouche , suivirent son exemple»
« À la mémoire de la vieille pègre! s 'écrièrentils en chœur.
(1) Condamné à mourir sur la roue,
(2) Crier.
— A la mémoire , continua Cadet-Filoux , de ceux qui comme nous ont su souffrir sans jamais manger le morceau (1) ! »
Tout le monde s'empressa de faire raison à ce toast , et la conversation se trouva amenée sur un terrain où elle ne devait pas longtemps languir.
« C'est tout d'même un bon métier que celui de pègre (t) , dit Cornet Tape-dur qui s'escrimait contre un pilon de volaille!
— Oui , oui , tu trouves le métier bon lorsqu'il s'agit de se bourrer le fusil , repondit le grand Louis ; mais lorsqu'il s'agit de travailler, il n'est plus de ton goût , taffeur (3).
— Au fait , il n'est pas déjà si chouelle (/*) le truc (5) , avec la perspective que Ton a devant les yeux , ajouta Vernier les Bas bleus qui jusqu'à ce moment avait gardé le silence ; le collège (o), la traverse (7) , ou la passe (s).
(1) Dénoncer leurs camarades.
(2) Voleur.
(3) Poltron.
(4) Bon.
(5) Métier.
(G) Prison.
(7) Bagne.
(0) La guillotine.
— C'est votre faute , dit Coco-Lardouche ; si , aussitôt qu'un de vous autres est pris , il ne se mettait pas à table (1), les railles (2), les gerbiers (5) et l 'avocat bêcheur (4), n'auraient pas si beau jeu.
— Dites donc , vieux , s'écria Charles la belle Cravate , est-ce qu'il y en a parmi nous quelques-uns qui ont fait les macarons (5) ?
— Ce n'est pas là ce que veut dire Coco- Lardouche ; il sait aussi bien que moi que vous clés tous des bons garçons , incapables de trahir un camarade ; mais il sait aussi que la jeune pègre s'est déshonorée. »
Cadet-Filoux remplit son verre- de vin et le vida d'un seul trait.
« Écoulez-moi , mes enfants , dit-il après s'être recueilli quelques instants. J'ai débuté bien jeune; j'ai vu le grand et le petit Meudon (o) ; à treize ans , j'ai été fouetté sous la custode (7) , et si je
(1) Ne disait pas tout ce qu'il sait.
(2) Mouchards.
(3) Juges.
(4) L'avocat du roi.
(5) Traîtres, dénonciateurs.
(6) Le grand et le petit Châtelet.
(7) Celte punition était infligée au patient, entre les deux guichets de la prison, considéré comme lieu de liberté.
n'avais pas été si momacque (1), il est probable qu'avec la salade (2) , j'aurais eu le rôli (3). Les ans ont argenté ma chevelure (le vieux scélérat montrait avec un certain orgueil les magnifiques cheveux blancs dont les longues boucles descendaient sur ses épaules ) ; mes plus belles années se sont écoulées au pré (4) et dans tous les castucs (5) de notre belle France ; le salou (g) des argousins et des gardes-chiourmes s'est usé sur mes épaules; j'ai été le compagnon des grands hommes qui ont illustré notre profession ; des Comtois, des Josas, des Marquis dit la Main-d'or, des Mabou dit l'Apothicaire , de Molin le chapelier, de Jaîlier dit Bombance, des Nezel, des Cornu et de plusieurs autres qu'il serait trop long de vous nommer (1). Je puis donc vous donner d'utiles conseils, et je dois croire que mes paroles auront auprès de vous une certaine autorité.
— Est-ce que ce vieux drôle a l'intention de
(1) Enfant.
(2) Fouet.
(3) La marque.
(4) Galères.
(5) Prisons.
(6) Bâton.
(7) Tous ces noms sont ceux de voleurs célèbres*
nous faire un sermon? dit Je vicomte de Lussan à Salvador.
— Écoutons-le en attendant que nous trouvions l'occasion d'amener les choses à point , répondit celui-ci.
-— Tous les grinches (1), continua Cadet-Filoux , quel que soit d'ailleurs le genre qu'ils exercent, que ce so\tY escarpe (2) ou la lire (5) , la carre (a) ou la détourne (5) , le chantage (g) ou le charriage (7); qu'ils soient cambriolleurs (sj, roulolliers (9), honjouriers (10) , ramas tiques (11), sowlasses(iz)y romanichels (15), vanterniers (14), ou neps (15), devraient se considérer comme les enfants d'une même famille , se prêter aide et assis-
(1) Voleurs.
(2) L'assassinat.
(ÏJ) Voir la note 2 à la fin du volume.
(4) Voir la note 3 ibid.
(5) Voir la note 4 ibid.
(0) Voir la note 5 ibid.
(7) Voir la note 6 ibid.
(8) Voir la note 7 ibid.
(9) Voir la note 8 ibid.
(10) Voir la note 9 ibid.
(11) Voir la note 10 ibid.
(12) Voir la note 11 ibid.
(13) Voir la note 12 ibid.
(14) Voir la note 13 ibid.
(15) Nom d'une certaine catégorie de voleun wraélites, qui
tance en cas de besoin , en un mot , se chérir comme des frères ; malheureusement il n'en est pas ainsi; vous avez tous oublié , o rameaux étiolés d'une noble souche ! que si vous le vouliez bien vous pourriez former une société au milieu de la société, société que Ton ne pourrait que très-difficilement détruire , si toutefois Ton y parvenait, si tous ses membres avaient toujours présente à la mémoire cette maxime des petits peuples auxquels les grands États font la guerre : L'union fait la force. Mais non, ceux d'entre vous qui sont moins heureux ou moins habiles que tel ou tel autre , le jalousent et emploient pour lui nuire tous les moyens qu'ils peuvent imaginer.
c II y a dans le monde , mes enfants , des hommes qui se gorgent tous les jours de truffes et de vin de Champagne , qui dorment sur l'édredon , qui se font traîner dans de somptueux équipages et qui passent leurs soirées à lorgner les tibias des danseuses de l'Opéra , qui emploient les instants dont ils ne savent que faire , à écrire de beaux traités dans lesquels ils recommandent à
savent vendre très-cher une croix d'ordre, garnie de pierreries fausses*
156 CHAPITRE XXL
ceux qui ne boivent que du vin à six sous , quand ils en boivent , qui se couchent sur une méchante paillasse , quand ils ne couchent pas à la belle étoile , et qui jamais ne verront les tibias de MM1Ies Fanny Elssler et Gérito , de vivre et de mourir sans jamais s'écarter du sentier de l'honneur : ces gens-là , mes enfants , on les appelle des philanthropes.
— Des philanthropes ! s'écria Coco-Desbraises ; qu'est-ce que c'est ça des philanthropes , ça va-t'y sur l'eau?
— Les philanthropes sont ceux qui disent au peuple, lorsqu'il n'a pas de pain , de manger de la brioche ; ce sont les philanthropes qui , lorsqu'un fléau cruel décimait la population de la capitale , recommandaient à des misérables qui n'avaient pour couvrir leurs membres amaigris qu'une mauvaise serpillière de toile , de se tenir bien chaudement , de se nourrir d'aliments sains et de ne boire que de bons vins de Bordeaux.
« Vivre, souffrir et mourir sans jamais s'écarter du sentier de la vertu, c'est beau sans doute; mais celui qui n'a pas un toit pour abriter sa tête , des vêtements pour.se couvrir , des aliments pour apaiser la faim qui le tourmente , le pauvre diable qui n'a pu trouver de travail , qui a été
mis dehors par son hôtelier parce qu'il n'a pu payer son modeste logement , qui n'a pas dîné , et que Ton condamne parce qu'il s'est endormi à jeun sous le porche d'une église ou dans un four à plâtre , se dit à la fin que les philanthropes sont des solliciteurs de loffiludes (1), et voilà à peu près le raisonnement qu'il se fait :
« — Le code pénal, que les heureux du siècle ont fahriqué pour leur usage particulier , n'est qu'un arsenal dans lequel ils trouvent toujours des armes toutes prêles pour frapper ceux qui laissent tomber des regards envieux sur leurs hôtels magnifiques, leurs brillants équipages cl leur table somptueuse. Si je leur avais arraché , à ces heureux mortels , une petite part de leur superflu, ma physionomie , à l'heure qu'il est , ne serait pas livide et terreuse , mes vêlements ne tomberaient pas en lambeaux ! Qui leur a dit que je n'avais pas , sans pouvoir y parvenir , cherché à utiliser ce que je possède de forces el de facultés? Puisque personne n'élevait la voix pour se plaindre de moi , pourquoi donc , au lieu de me donner ce que tous les hommes , dans un État bien organisé, devraient pouvoir obtenir, du
(1) Des marchands de paroles absurdes, de bêtises. VIDOCQ. — t. v. 11
travail et du pain , me condamne-t-on à passer quelques mois de ma vie dans une prison , et me met-on pour un temps plus ou moins long à la disposition du gouvernement ? est-ce que le malheur m'a ôté le droit de respirer au grand air ? j>
< Lorsqu'un homme s'est dit tout cela (et ceux qui ne se le disent pas le sentent , ce qui revient absolument au même) , il est bien près de devenir grinche (s); aussi lorsque après avoir, grâce à un arrêt dicté par des lois impitoyables à des magistrats qui , je veux bien le croire , gémissaient en le prononçant , passé quelques-unes de les plus belles années en prison , il sera rendu à la liberté, ce qu'il n'avait pas voulu faire avant d'y être mis, il le fera infailliblement après en être sorti : il sera voleur.
— Bien sûr , dit Cornet Tape-dur , on trouve d'ans T las de pierres (2) des amis qui vous affranchissent (3), qui vous donnent de bons conseils , et , ma foi , comme on a déjà vu que ça ne servait à rien d'être honnête, on fait comme eux.
(1) Voleur.
(2) Prison.
(3) Qui vous apprennent toutes les ruses <tu métier de voleur, qui vous enlèvent tous vos scrupules, en un mot, qui font d'un honnête homme un roquin.
LA FÈTK DE LA MfeRE SANS REFUS. 139
— Et on fait bien, reprit Gadel-Filoux. Si Ton connaissait les aulécédenls de tous ceux qui sont gerbes à vioqueouà la passe (i), peut-être bien qu'on les plaindrait un peu plus qu'on ne le fait, et comme presque toujours on soulage ceux que Ton plaint, il est certain qu'il y aurait beaucoup moins de grinches qu'il n'y en a; il est probable même que beaucoup de pègres, et des bons, quitteraient le métier pour se mettre à turbiner («).
— Bien sûr, dit Cadet-Vincent, je ne suis pas certes un des plus maladroits caroubleurs (3), j'ai toujours de Vauber dans mes valadesy bogue d'orient, cadennes, rondines et frusquins oYaltèque (4) ; eh ben ! ca n'empêche pas que j'aimerais mieux encore turbiner d'achar du matois à la sorgue , pour affurer cinquante pétards par luisant, que de goupiner (5); mais il n'y a pas moyen. Une supposition ! j'suis depuis un an, deux ans, plus ou moins, dans un atelier ous que
(1) Condamnés aux travaux forcés à perpétuité ou à mort.
(2) Travailler.
(3) Voir la noie 1, page 64, tome Ier.
(4) J'ai toujours de l'argent dans mes poehes, montre d'or, chaînes, bagues et beaux habits.
(5) Travailler rudement du matin à la nuit pour gagner cinquante sous par jour que de voler.
j'travaille crmon élat d'ébéniste, ] turbine (i) comme «ri double six (2), je n'me mets jamais en riolle (3), j'suis estimé du beausse (4) et chéri des fanandels (5), c'est bon ; mais v'ià qu'on apprend que j'ai été là-bas : patatras ! serviteur de tout mon cœur, on me met à la porte, et c'est toujours la même histoire; ma foi, on se lasse de tout, et dès qu'on est bien sûr qu'une fois qu'on a été sur la planche au pain et gerbe (e) il faut mourir de faim si l'on veut mourir honnête homme, on se refait grinche, c'est plus suret moins trompeur.
— C'est plus sûr et moins trompeur, reprit Robert, le camarade d'affaires de Cadet- Vincent; c'est une question; je crois, pour ma part, qu'il n'y a pas de métier qui soit moins sûr et qui soit plus trompeur que celui de grinche.
— Et pourquoi ça, s'il vous plaît? repartit Coco-Lardouche.
— Pourquoi ça? pourquoi ça? Je ne peux pas bien vous dire, je ne sais pas parler comme vous autres, moi; mais seulement je me rappelle que
(I ) Je travaille.
(2) Un nègre.
(3^ En état d'ivresse.
(4) Du bourgeois.
(5) Des camarades.
(6) Sur le banc des assises et condamné.
ma mère, une pauvre brave femme qui est morte de chagrin de c'que j'suivais passes conseils, me disait toujours que le bien mal acquis ne profitait jamais.
— Ah î c'te farce, s'écria Charles la belle Cra vate, c'est donc à dire que si aujourd'hui je fsais un chopin (1) de quelques certaines de mille balles (2), et que je l'place chez un beurrier (5) pour qu'il m'en paye le revenu, j'pourrais pas vivre tranquillement de mes rentes, comme un bon bourgeois, et devenir, comme un autre, juré et marguillier de ma paroisse ?
— Mais ous qui sont les grinches qui vivent tranquilles après avoir fait fortune? reprit Robert; v'Ià le birbe (4), qui a fait de beaux coups, des coups plus beaux que tous ceux que nous pourrons faire ; eh ben ! au jour d'aujourd'hui, sises enfants qui sont honnêtes ne lui faisaient pas une petite rente, et si quelquefois la fourgate (5) et Rupin ne lui collaient pas quelques signes dans Varguemine (ô), il serait forcé de caner la
(1) Vol.
(2) Francs.
(3) Banquier.
(4) Vieux.
(5) Receleuse.
(G) Ne lui mettaient pas quelques pièces d'or dans la main.
162 CHAPirnr; xxi.
pcgrenne(i), et encore c'est un des plus lieureux; combien qui y en a, des pègres de la haute (2), qui, après avoir roulé sur l'or et sur Targcnt, et avoir fait pallas (3), sont allés mourir là-bas! Voyez-vous , y a un fait, c'est que c'que le vice rapporte, le vice doit l'remporter.
— Eh ben ! c'est égal, ajouta Coco-Desbraises, si l'on meurt misérable, on a toujours la consolation d'pouvoir se dire, lorsqu'il faut caner (4), qu'on a joyeusement passé sa ligne (5).
— Belle fichue vie, en effet, que d'avoir continuellement le taf (ô) des griviers (7), des cognes (s), des rousses (9) et des gerbiers (10) / que de n'pas savoir le matois ( 11) si on pioncera (12) la $orgue (13) dans son pieu (14), que de n'pas pou-
(I) De mourir de faini.
(4J) Voleurs du grand g-enre.
(3) Fait de l'embarras,
(i) Mourir.
(5) Sa vie.
(6) La peur.
(7) Soldats.
(8) Gendarmes.
(9) Mouchards.
(10) El des juges.
(II) Matin.
(12) Dormira, (!3; Huit.
LA FÊTE DE LA MÈRiï SANS-REFUS. 1U3
voir entendre aquiger (i) à sa lourde (2), sans que Y palpitant (s) vous fasse tic tac; et puis c'est pas tout : voyez-vous, pour peu qui vous reste encore un peu d'ça (et Robert, en disant ces mots, frappait avec force sur sa poitrine), on se dit souvent que ce n'est pas bien d'enlever à de pauvres diables ce qu'ils ont a (fur é (a) en turbinant (5) comme des raboins (ô).
— Mais puisque le mélier de grinche (7) te parait si mouchique (s) , et que tu plains tant les panlres (y) à qui qu'on pescille (10) leur auber (h) , pourquoi que tu ne te fais pas honnête homme ?
— Ah ! pourquoi , pourquoi ! est ce que j'sais ?
— Je vais vous le dire , moi , dit Cadet TAr iésien , c'est la surbine (12). »
{}) Frapper.
(2) Porte.
(3) Le cœur.
(4) Gagné.
(o) Travaillant.
(0) Dos diables.
(7) Voleur.
(U) Si mauvais.
(9j Honnêtes gens.
(10) Prend.
(il) Argent.
(12) La surveillance.
iC4 CHAPITRE XXI.
« Beaucoup de personnes très-estimables du reste, et dont la bonne foi ne saurait être mise en doute, considèrent la surveillance comme une mesure éminemment utile. Il leur paraît juste et naturel à la fois que la société ait toujours les yeux fixés sur ceux de ses membres qui ont violé ses lois et qui, par le fait seul de cette violation, se sont volontairement mis en état de suspicion légitime.
« Il est malheureusement plus facilede rétorquer par des faits que par des raisonnements les arguments que ces personnes mettent en avant pour soutenir leur opinion.
<i La surveillance serait une mesure utile si nous étions tous exempts de préjugés; mais nous sommes loin d'être arrivés à ce haut degré de civilisation.
i Quoiqu'on nous fasse l'honneur de nous citer comme le peuple le plus éclairé de la terre, les préjugés nous dominent encore; et de tous ceux dont nous sommes imbus , le plus funeste dans ses conséquences , celui qui cause le plus de crimes, le plus antisocial enfin, est celui qui repousse les libérés.
< Lorsqu'un débiteur a payé sa dette, personne ne vient lui reprocher les relards qu'il a mis à
l'acquitter, et quatre-vingts fois sur cent , au contraire , ceux qui furent ses créanciers lui tendent une main secourable , lui prêtent leur appui , lui continuent leur crédit. La position du libéré est , suivant moi , toute semblable à celle du débiteur retardataire qui s'est enfin acquitté ; il devait à la société un exemple , une réparation quelconque , il a payé sa dette en subissant la peine qui lui a été infligée ; pourquoi donc n'est-il pas traité comme on traite le premier? Pourquoi donc lui reprocber sans cesse la faute ou le crime qu'il a commis? Pourquoi le repousser impitoyablement? Dans quelle loi divine ou humaine a-l-on puisé ces principes d'une éternelle réprobation ?
c Personne, je le pense, ne sera tenté de mettre en doute la force du préjugé qui repousse les libérés.
« Des gens qui occupent dans le monde de très-belles positions , ont subi des condamnations plus ou moins fortes ; mais fort beureusement pour eux , elles sont ignorées ; car, bien que ces gens méritent l'estime qu'ils inspirent, si leur position était connue, ceux qui maintenant leur touchent la main , qui les admettent à leur table, s'en éloigneraient comme
166 CHAPITRE XXL
on s'éloigne d'un lépreux ou d'un pestiféré, « J'ai vu souvent des libérés parvenir, en cachant leur position , à se faire admettre dans un atelier, s'y très-bien conduire durant plusieurs années, et cependant en être ignominieusement chassés lorsqu'elle était connue.
« Les conséquences delà condamnation deviennent ainsi plus terribles que la condamnation ellemême , pour ceux qui sont soumis , à l'expiration de leur peine , à la surveillance de la police , qui ne leur laisse jamais pendant longtemps la possibilité de cacher leur position de libérés ; et, je ne crains pas de le dire , les libérés qui n'ont pas de fortune n'ont d'option qu'entre ces deux partis , mourir de faim...
— Merci, mourir de faim, dit Cornet Tape-dur, il n'y a pas de presse.
— Ou redevenir ce qu'ils étaient i continua Cadet l'Artésien.
c Mourir ; tous les hommes n'ont pas assez de courage pour cela ; aussi le libéré , repoussé éternellement par cette société que jadis il offensa , mais à laquelle il ne doit pas pourtant le sacrifice de sa vie, reprend ses anciennes habitudes; il va retrouver ses camarades du temps passé qui lui donnent ce qui lui manque,
LA FÊTE DE LA MÈRE S\NS Ilî FUS «67
un asile et du pain, et bientôt il redevient, malgré lui , ce qu'il était jadis. Qui donc a lort ? C'est la société, ce sont les préjugés. Pourquoi ne pas écouter l'homme qui vient à résipiscence , l'homme auquel une circonstance souvent indépendante de sa volonté , une mauvaise éducation , une passion qui n'a pas été combattue, ont fait commettre une faute quelquefois involontaire , et souvent excusable ? Pourquoi se montrer inhumain pour le seul plaisir de l'être? A quoi sert un code qui proportionne les peines aux délits , si le coupable est marqué pour toujours du sceau de la réprobation ?
k L'injuste préjugé créa la récidive,
c'est là une de ces vérités que tous les législateurs et tous les philanthropes devraient méditer.
< Que Ton ne croie pas que le libéré succombe toujours sans avoir combattu...
— Ah ! c'est vrai, dit Charles la belle Cravate, lorsque je me suis laissé affranchir à h rebiffe (1)
(1) Les mots de la langue usuelle qui accompagnent ceux du langage argotique donnent souvent à ces derniers une signification complexe; ainsi ici affranchir est mis pour lorsque y ai ^commis mon premier vol, puis un deuxième.
par les fanandels (1), il y avait deux luisants (2) que je n'avais morfille (3).
— Eh bien , si toi, qui étais à celte époque lionnêle, et qui pouvais, sans rougir, le présenter partout, tu as été réduit à une telle extrémité, juge de ce qui arrive à un malheureux libéré que tout le monde repousse comme un chien galeux !
« En présence de tels résultais, il faut de deux choses l'une : ou extirper le préjugé qui porte les masses à repousser le libéré et à lui refuser de l'ouvrage, ou modifier, sinon supprimer la surveillance, de manière à ce qu'elle laisse à celui qu'elle frappe la possibilité de cacher sa position ; c'est peut-être moins, en effet, contre la surveillance elle-même que contre la manière dont elle est exercée qu'il faut s'élever. A sa sortie de prison, vous dites à un libéré: « Vous ne pouvez habiter Paris ni les grandes villes, vous ne pouvez habiter les porls de mer, vous ne pouvez habiter les places fortes, où voulez -vous habiter? » C'est retenir d'une main ce que l'on ofïre de l'autre; c'est une dérision; et où voulez-vous que cet
(1) Camarades.
(2) Jours.
(3) Mangé.
homme réside et travaille, puisque tous les endroits qui sont des centres d'activité et d'industrie , et qui , par cela même, réclament des ouvriers, lui sont interdits !
c Les libérés privilégiés qui obtiennent lapermission de résider dans les grandes villes, sont forcés de se présenter, à certaines époques, au bureau de police ; de sorte que s'ils parviennent à cacher leur position réelle, ils ne tardent pas à être pris pour des mouchards, et ils ne gagnent guère à celte erreur, car, par une de ces bizarreries de notre caractère national, libérés et mouchards sont frappés d'une même réprobation; on craint constamment les uns, on a besoin des autres pour qu'ils vous en garantissent, et cependant on les méprise tous également : c'est une anomalie dans nos préjugés.
€ Quant aux libérés que la surveillance parque dans les communes rurales, ils sont soumis à l'arbitraire du dernier garde champêtre, et ceux d'entre eux qui cultivent la terre ne peuvent quitter leur commune pour aller vendre leurs légumes au marché de la ville voisine, sans rompre leur ban, et s'exposer à une peine correctionnelle ; pour eux la surveillance est une captivité après la captivité.
t Les meilleurs arguments que Ton puisse opposer a la surveillance , sont sans contredit des extraits du congé délivré au forçat qui s'y trouve soumis. En lête et en gros caractères, se trouvent ces mots : « Congé de forçat. > Ensuite on y rapporte les principales dispositions du décret du 17 juillet 1806, et notamment les articles 5, 10, 11 et 12, ainsi conçus :
i Article 5. Aucun forçat libéré, à moins « d'une autorisation spéciale du directeur géné- « rai de la police, ne pourra fixer sa résidence
< dans les villes de Paris, Versailles, Fonlaine- « bleau et autres lieux où il existe des palais i royaux , dans les ports où des bagnes sont « établis, dans les places de guerre, ni à moins
< de trois myriamètres de la frontière et des i côtes.
< Article 10. Aucun forçat libéré ne pourra i quitter le lieu de sa résidence sans l'autorisac tion du préfet du déparlement.
<t Article 11. Sur toute la route h suivre par i le forçai libéré, l'officier public du lieu auquel « il sera tenu de se présenter, visera sa feuille, « et noiera la somme qu'il aura remise au forçat t libéré, pour se rendre à la nouvelle couchée
< qu'il lui aura indiquée.
t Article 12. Arrivé à sa destination, le forçat f libéré se présentera au commissaire de police < ou maire du lieu qui lui délivrera son congé i en échange de sa feuille de route. >
t J'ai fait ressortir les inconvénients qui résul * taient des dispositions des articles 5 et 10, mais je ne vous ai rien dit encore des articles suivants ; sur toute sa roule et lors de son arrivée à destination, le forçat libéré est tenu de se présenter à l'officier public du lieu ; mais l'autorité s'estelle assurée de la discrétion de ce dernier? Avoir ce qui se passe , on ne peut douter que la question ne doive être résolue par la négalive ; dans certains endroits, dans presque tous même, c'est un événement que l'arrivée d'un forçat, et l'officier public qui le reçoit n'a rien de plus pressé que den informer ses voisins ; bientôt le forçat devient l'objet de la curiosité publique, l'objet de toutes les conversations du pays ; chacun se redit la nouvelle , chacun accourt sur son passage, c'est une véritable exposition qui dure depuis l'insiant qu'il se met en roule jusqu'au moment où il arrive à sa destination ; que dis-je? elle se perpétue au delà de ce terme , car dans le lieu qu'il a choisi pour sa résidence, la curiosité n'est pas satisfaite alors qu'on l'a vu arriver,
elle se perpétue jusqu'à ce qu'elle trouve un aliment dans d'autres événements.
i Avec un tel luxe de précautions qui ne permettent pas au libéré de cacher un instant sa position dans un pays où le préjugé s'élève avec tant de force contre lui , que voulez-vous qu'il fasse? que voulez-vous qu'il devienne? comment voulez-vous qu'il trouve de l'ouvrage?
« Placer un malheureux dans celte position , c'est le mettre au-dessus d'un précipice sur une planche à bascule , et lui ordonner de marcher ; bientôt l'équilibre est rompu, la bascule joue, et l'homme tombe dans l'abîme.
€ Législateurs et philanthropes, avez-vousassez réfléchi à l'empire de la nécessité? Vous qui êtes partisans de la surveillance , avez-vous calculé ce que peut le besoin , ce que peut la faim , sur ceux qu'elle tourmente? Pour moi , je suis convaincu que la vertu elle-même, si elle se personnifiait pour habiter cette terre, succomberait si elle était mise en surveillance.
« Que l'on ne m'accuse pas d'exagération dans tout ce que je viens de dire , les faits parlent plus haut que mes paroles ; et des faits je pourrais vous en citera satiété, qui prouveraient ce que je viens d'avancer.
c Un individu , nommé Carré, à peine âge de treize ans, fut condamné à seize années de travaux forcés, pour un vol de deux lapins, commis la nuit, de complicité, à l'aide d'effraction; mais à raison de son âge , la peine qu'il avait encourue fut commuée en seize années de prison. Carré se conduisit bien tant que dura sa captivité et apprit l'état de polisseur de boulons ; il fut assez heureux, lors de sa libération, pour trouver de l'occupation , et durant plusieurs années il ne donna pas le moindre sujet de plainte ; mais le métier qu'il exerçait étant venu à tomber, il se trouva tout à coup dans la plus affreuse misère ; pendant longtemps il alla voir, tous les deux ou trois jours, une personne charitable, et à chaque visite cette personne lui remettait deux ou trois francs; mais craignant que cette personne ne se lassât de le secourir , il n'alla plus chez elle et vola, dans une cuisine, deux casseroles qui pouvaient valoir dix francs au plus; il fut arrêté pour ce fait et condamné aux travaux forcés à perpétuité et à la marque.
c Lors du départ de la chaîne, la personne en question alla voir Carré; et comme elle ne connaissait pas les circonstances qui l'avaient porté à commettre un nouveau crime, elle
vioacç. — t. v. 12
174 CHAPÎTÏŒ XXI.
crut devoir lui adresser quelques reproches.
« — Eh ! monsieur, lui répondit Carré, je ne pouvais trouver de l'ouvrage nulle part , j'étais repoussé de tout le monde, je n'ai volé que pour êlre envoyé au bagne; là, au moins, je mangerai tous les jours. »
a Voulez-vous que je vous raconte l'histoire d'un forçat libéré que plusieurs d'entre vousdoiventavoir connu au bagne de Toulon, celle d'Aubert (1)? Cet homme fut condamné le 2 août \ 826, pour un faux commis dans des circonstances qui le rendaient presque excusable , à cinq ans de travaux forcés ; il subit sa peine au bagne de Toulon, et fut libéré le 2 août \ 831 . Il se rendit légalement à Caen , où il rejoignit sa femme et sa fille que le préjugé et la misère qui en est la conséquence inévitable le forcèrent bientôt de quitter dans leur propre intérêt, et pour qu'elles ne partageassent pas la réprobation dont il était l'objet ; il se rendit à Bordeaux, il s'adressa à une des autorités de la ville , qui, touchée de ses malheurs, le secourut largement de sa bourse et lui fit avoir un passe-port non stigmatisé , qui lui permit de chercher un emploi. 11 parvint à se
(l) Historique, rigoureusement historique.
faire recevoir comme précepteur dans une famille des environs de Bordeaux ; il répondit a la confiance qu'on lui témoignait. Mais une fatale circonstance vint dévoiler le mystère dont il s'entourait , et bien qu'on n'eût qu'à se louer de sa conduite et de son travail , on le congédia...
« Il s'enrôla alors dans les armées de don Pedro, il fut gradé et passa trois ans en Portugal , puis il resta cinq ans en Belgique , d'abord comme ouvrier dans une fabrique de fer, puis à la tête d'une école de jeunes enfants ; mais la réprobation vint l'y chercber et l'en chasser ; il parvint alors à se faire admettre comme surveillant au chemin de fer, section deGouy-le-Piéton à Charleroy ; mais les travaux une fois achevés, il se trouva de nouveau sans emploi et dans l'impossibilité d'en trouver un , parce que sa véritable position était connue ; il passa en Prusse où il fut arrêté et ramené à la frontière française ; en France on l'arrêta également , et après une prévention de vingt-trois jours, il fut condamné à vingt-quatre heures de prison , pour rupture de ban. Les certificats dont il était porteur plaidèrent en sa faveur , et en le condamnant le ^résinent du tribunal déplora la sévérité de la loi ; mais elle dictait la sentence , il ne put qu'user
de la faculté qu'elle lui laissait pour infliger le minimum de la peine.
« Après avoir satisfait à cette condamnation, le forçat libéré se rendit à Metz où le préfet de la Moselle l'envoya à Remelfding dans la colonie de M. Appert. 11 y resta huit mois et en sortit parce qu'il fut impossible à ce généreux philanthrope de continuer plus longtemps son œuvre charitable. Le libéré voulut alors se rendre à Couvron, près Vitry , où les travaux du chemin de fer étaient en pleine activité. Il en sollicita l'autorisation , elle lui fut refusée par le caprice d'un secrétaire de mairie, et c'est par suite d'un refus aussi inexplicable que ce malheureux , porteur d'excellents certificats et d'une lettre de recommandation fort honorable du sous-préfet de Toul, se trouvait réduit à mendier des secours le long de la route qu'il parcourait pour se rendre à Dreux , lorsque je le rencontrai. Cette victime du préjugé et des rigueurs de la surveillance , vingt-trois ans après l'expiration de sa peine, versait des larmes amères en me disant qu'il savait bien qu'il n'était qu'un lâche puisqu'il endurait depuis si longtemps de semblables tortures et de semblables humiliations sans avoir le courage de se détruire.
— Pourquoi qu'il ne grinchissait (1) pafs? dit Coco-Desbraises.
— Des idées! reprit Cadet l'Artésien.
— Desidéesde pantre (2), ajouta Cadel-Filoux. Mais si cet homme , faisant un retour sur luimême et sur la société qu'il trouve inexorable vingt-trois ans après la perpétration d'un crime à peu près excusable , se révoltait enfin contre elle et redevenait criminel , qui devrait-on accuser, hein ?
— Ce n'est pas lui , bien sûr , répondit le grand Louis à cette question du vieux Cadet- Filoux.
— Quoi qu'il en soit, reprit Cadet l'Artésien, Àubert n'est pas le seul fagol (3) dont je puisse vous raconter l'histoire ; mais comme je ne veux pas vous tenir là jusqu'à demain matin , je ne vous parlerai plus que d'un seul , de Blanchet.
« Blanchet avait été condamné à la prison pour un vol de peu d'importance commis dans un moment d'ivresse. A l'expiration de sa peine , il fut placé sous la surveillance et envoyé dans une petite localité de la province où il n'avait ni pa-
(1) Volait pa».
(2) De niais.
(3) Forçat.
178 CU.UTttiE XXI.
renls ni amis , il y manqua d'ouvrage. Habitué depuis vingt ans au séjour de Paris , seule ville dans laquelle il pût gagner sa vie (il était marchand des quatre-saisons) , il y revint ; mais bientôt il fut arrêté pour rupture de ban et condamné. Renvoyé de nouveau en province , la nécessité lui fil encore une loi de regagner la capitale ; mais cette fois, instruit par l'expérience , il se cacha. Les moyens de gagner sa vie lui devinrent par là plus difficiles , et bientôt il tomba en récidive. Cet homme pourtant n'avait pas le goût du métier, ses sentiments étaient droits et honnêtes. Il était resté longtemps à la Conciergerie et s'était attiré l'estime des autres détenus et celle de ses gardiens. Sa conduite y fut toujours exemplaire et il sut , à ce qu'on assure, gagner la confiance de monsieur le directeur de la prison. Cette confiance fut entière et jamais il n'en abusa. On dit que monsieur le directeur affirmerait au besoin que Blanchet n'avait que des sentiments honnêtes, et pourtant la surveillance en a fait un grinche (i) comme nous autres.
« Lorsqu'une peine, ou plutôt ce qui n'est que
(lj Voleur.
LA FÊTE DE LA tyÈRÇ SANS-REFUS. i79
l'accessoire d'une peine , produit de tels effets , celle peine ou cet accessoire, comme on voudra le nommer , est jugé ; il doit disparaître de nos codes ou subir dans son application de notables changements ; |a société a bien le droit de punir, mais elle ne peut avoir celui de dépraver.
i H semble, au reste, que les législateurs euxmêmes aient compris le peu de valeur morale de notre loi sur la surveillance, car pendant longtemps ils ont laissé au libéré la faculté de s'en affranchir, moyennant le dépôt d'une somme dont le chiffre a va.rié, mais qui ne s'est jamais élevée au delà de quelques cents francs : belle garantie , vraiment , pour la société qu'une pareille somme î
« On a fini par comprendre qu'il était monstrueux d'accorder aux libérés la faculté de racheter une peine, de faire ainsi du châtiment une marchandise vénale ; et maintenant tous les libérés restent soumis à la surveillance. On eût mieux fait de les en affranchir tous, si on ne voulait pas remédier aux maux qu'elle produit. Ces maux sont réels, ils sont immenses, et ils produisent leurs effets à chaque instant ; voyez les tables de statistique, les récidives augmentent progressivement ; vous avez généralisé la surveillance , elle
180 CHAPITRE XXÏ.
frappe par cela même sur un plus grand nombre d'individus, et les récidives sont plus nombreuses; cela devait être, c'était une conséquence forcée ; et si Ton voulait établir une règle de proportion, on trouverait, je n'en doute pas , que le rapport entre les récidives et le nombre des libérés parqués ou traqués par la surveillance , a constamment été le même.
< Ne cherchez donc pas ailleurs la cause de cette recrudescence de crimes qui effrayent la société ; que l'on s'attache à combattre ou à détruire celle cause, et que l'on n'aille pas chercher le remède dans un nouveau système pénitentiaire qui , quand bien même il produirait les bons effets qu'on en attend , n'aurait rien fait pour la sécurité de la société , si préalablement on n'avait pas détruit les préjugés qui la dominent encore.
— Cadet- Vincent, mes enfants, reprit Cadet- Filoux , vous a dit tout à l'heure ce qui arrivait au grinche qui était assez sot pour rengracier (i). Je reviens au point où il m'a interrompu ; je vous disais tout à l'heure que beaucoup de garçons (2), s'ils le pouvaient, quitteraient le métier pour se
(1) Cesser de voler, devenir honnête homme. (2j Voleurs.
mettre à turbiner (1). Je n'ai donc pas besoin de (n'arrêter sur ce point où j'étais arrivé lorsqu'il m'a interrompu.
— Décidément ce vieux scélérat prêche , dit le comte de Lussan à ses deux compagnons ; j'ai bien envie d'envoyer à tous les diables le prédicateur et ses auditeurs.
— Gardez-vous-en bien, cher vicomte, répondit Salvador; il ne faut pas que nous soyons les provocateurs, si nous ne voulons pas avoir sur les bras toute cette vile canaille. >
Ces quelques paroles échangées a voix basse n'avaient pas interrompu Cadet Filoux, qui continuait en ces termes :
« Si les crimes de quelques-uns d'entre nous épouvantent la société, si nos déprédations rompent l'équilibre de la machine sociale , ne faut-il pas, autant que nous, accuser l'organisation , les lois, les mœurs de celte même société?
u Pour justifier la rigueur des lois qui régissent les classes infimes de la société , on objecte que presque tous les grinches sortent des rangs du prolétariat. C'est vrai, ou à peu près; mais qu'est ce que cela prouve, si ce n'est la vérité de
(1) Travailler.
ce vieux dicton populaire : Vendre affamé na point d'oreilles ?
« Admettonsdoncquelouslesgrinchesde profession sortent des rangs du peuple. Je ne vous parlerai pas des grands criminels qui, à quelques exceptions, appartiennent aux classes élevées.
— Il a, ma foi, raison, le vieux singe , dit Roman au vicomle de Lussan; c'est plus souvent des salons que des mansardes que sorieni les assassins et les faussaires.
— Que voulez-vous, messire intendant? répondit celui-ci : les gens de peu n'ont pas l'intelligence assez développée pour concevoir les grandes choses.
— Ceci admis, je vous demanderai s'il y a en France des établissements dans lesquels cette multitude d'enfants du peuple , qui vaguent sur les places et sur les boulevards , puissent être conduits afin d'y apprendre un état et d'y recevoir, en contractant l'habitude du travail et de la sobriété , l'éducation que , dans un pays qui marche, dil-on, à la tête de la civilisation, tous les hommes devraient posséder? Non.
« Pourquoi ? Parce que, pour créer des établissements de ce genre , il faut de l'argent et que 'argent manque ; belle réponse, vraiment! far-
gent ne manque pas lorsqu'il s'agit de subventionner des journaux , ou des théâtres auxquels le peuple ne va jamais,- de payer des danseuses qui ne dansent pas pour lui , ou d'ériger des palais dans lesquels on ne le laisse pas entrer. L'argent ne manque donc pas , et vous croyez tous comme moi qu'il serait à désirer qu'il fût employé à fonder quelques^tablissements philanthropiques, semblables à ceux dont je viens de vous parler. « Quoi qu'il en soit, il n'en existe pas, et les enfants auxquels ils seraient si utiles , vont passer la plus grande partie de leur temps aux Quatre Billards (i) , ou dans tout autre lieu
(1) La maison connue sous le nom des Quatre Billards ou du Caveau, est située sur le boulevard du Temple.
Des apprentis qui ont quitté leurs maîtres après leur avoir dérobé des sommes quelquefois considérables, des domestiques chassés de leur place, des ouvriers qui, tout en ayant l'air de chercher du travail, prient le ciel de n'en pas trouver, des voleurs de profession et des prostituées du dernier étage, en un mot, tous les éléments dont se compose la plus hideuse crapule, sont les habitués ordinaires de cet établissement dont l'existence n'est sans doute tolérée que parce que la policey trouve souvent l'occasion d*y faire d'importantes captures. Malheur au provincial qui par hasard entre dans ce repaire; pour peu qu'il soit joueur, il n'en sortira que complètement dépouillé de tout ce qu'il possédait d'argent ; bien heureux s'il n'y laisse pas sa montre et sa redingote ; et qu'il ne s'avise pas «le se plaindre, les habitués de cette maison, qui ne sont pas
18» CHAPITUE XXI.
semblable , et ils deviennent des pégriols (i). <t Le pégriot , mes enfants , occupe les derniers degrés de l'échelle au sommet de laquelle sont placés les pègres de la haute (2) ; les hommes comme Rupin, le Provençal, Richard, comme Cadet rArîésien , Coco Lardouche et moi jadis , et dont vous autres vous occupez les échelons intermédiaires. Le besoin conduisait la main du pégriot lorsqu'il commit son premier vol , et peut-être que si quelqu'un voulait bien lui donner du pain en échange de son travail et l'aider de quelques conseils , il abandonnerait un métier dont les commencements doivent lui paraître assez rudes. Le pégriot est timide , et ce n'est que lorsqu'il est poussé dans ses derniers retranchements , qu'il se hasarde à tirer de la poche de celui qui se trouve à sa portée un foulard que la fourgale(z) lui payera le quart de sa valeur ; le pégriot est toujours sale et mal vêtu , il ne
endurants, lui feraient un mauvais parti, et les voisins dont il réclamerait l'assistance lui répondraient qu'il ne lui est arrivé que ce qu'il méritait, et que, lorsqu'on ne veut pas courir le risque d'être mordu par les loups, il ne faut pas aller où ils se trouvent.
(1) Pet ils voleurs.
(2) Voleurs du grand genre.
(6) La receleuse.
déjeune jamais et ne dîne pas tous les jours; lorsqu'il a quelques sous , il va prendre gîte dans un des hôtels à la nuit de la Cité ; lorsque son gousset est vide, il se promène toute la nuit, si la première patrouille qu'il rencontre ne le mène pas au corps de garde , qu'il ne quittera que pour aller chez un quarl-âïœil (i) qui l'enverra à la cigogne (2).
t Voilà comment on devient grinche, l'homme pauvre devient gouèpeur (3), on l'envoie à la Lorcefée (4), il en sort poisse (5). L'enfant ignorant et abandonné devient pégriot, on l'envoie en prison , il en sort voleur, c'est toujours la même chanson avec des variations différentes. Une fois qu'on est arrivé là, savez-vous ce qu'il faut faire?
— Eh ben ! que qui faut faire ? dit Délicat.
— Prendre le temps comme il vient, la soupe comme elle est, et faire son métier en brave garçon (ô), répondit Cadet-Filoux.
— Là du flan, birbe (i), dit Charles la belle
(1) Commissaire de police.
(2) Préfecture de police.
(3) Vagabond.
(4) A la Force.
(5; Voleur.
(6) Bon voleur.
{") La, de bonne foi, vieux.
18S CIIAPITliE XXI.
Cravate , est-ce qu'une fois qu'on a mis la main à la pâte il n'y a plus moyen de la retirer (t) ?
— Plus moyen, mon garçon, plus moyen , et pour vous prouver à tous que je ne vous en impose pas , je vais vous raconier en peu de mots l'histoire d'un grinche qui a voulu redevenir panlre (2). Dis donc, Cadet-Vincent, as-tu connu là-bas , dans la salle n° 3 , un nommé Etienne Lardenois?
— J'crois bien, un beau brun, fort comme un taureau et courageux comme un lion , âgé de vingt-cinq à trente ans au plus. Mais, dis donc, Coco-Desbraises , lu Tas connu aussi , loi , Etienne Lardenois , à preuve qu'un jour il l'a donné une fameuse floppée ?
— Oui , oui , je l'ai connu , Etienne Lardenois, répondit Coco-Desbraises d'une voix sombre.
— Eli bien ! voici ce qui lui est arrivé, reprit Cadet-Filoux.
t Etienne Lardenois avait élé gerbe à cinq longes de dur , pour un grinchissage avec fricfrac, dans une taule habitée (5); vingt ans et plus
(1) Qu'on s'est mis à voïer.
(2) Honnête homme.
(3) Condamné à cinq années de fers pour un vol avec effraction dans une maison habitée.
LA FÊTE DE LA MERE SANS-REFlS. 181
de pré (1) ça s'arrache , dix ans ça se lire, cinq ans ça se fait par-dessous la jambe; vous savez ça , vous autres ; aussi , Etienne Lardenois , qui était un joyeux compère , ne s'affligea pas beaucoup de sa condamnation , et lorsqu'il arriva au bagne de Toulon , il était gai comme un pinson. Au bout de quelques jours, ça n'était plus ça : Etienne Lardenois ne pouvait pas s'accoutumer aux coups de rotin de messieurs les argousins ; aussi , il ne fit pas ses cinq longes, il les arracha , et lorsqu'il reçut ses escraches de fagot affranchi (2) , il se promit bien de ne plus revenir à Toulon, le pauvre garçon ! il ne se doutait pas du nombre des obstacles qu'il serait forcé de surmonter , s'il voulait tenir la promesse qu'il s'était faite.
« Comme il avait été condamné à une époque où il était encore possible de racheter sa surbine (s)...
— C'était le bon temps ! dirent tous ceux de la compagnie qui savaient que, le cas échéant , la faculté dont venait de parler Cadet-Filoux leur serait enlevée; c'était le bon temps!...
(1) Travaux forcés.
(2) Les papiers de forçat libéré.
(3) Sa surveillance.
— Il n'eut pas trop à en souffrir , il lui fut permis de rester à Paris.
— Di les donc, birbe (1), dit Robert, savez-vous que c'est une drôle de loi que la surbine? Ainsi, un supposé , moi qu'étais bijoutier de mon état avant que d'être grinche, si j'venais d'faire un gerbemenl (2) etqu'j1 en aie d'ia surbine, on m'enverrait dans un trou d'vergne (3) ou dans un villois de laJargole (4).
— Comme tu dis, fiston.
— Eh ben ! alors, j'pourrais pas rengracier (5), puisqu'on ne fait des bijoux qu'à Pantin (ô); faudrait que j' 'grinchisse pour morfiller (7).
— C'est ce que tu ferais et lu aurais raison , mon garçon. Mais pour en revenir à Etienne Lardenois, je vous disais donc qu'il lui fut permis de rester à Paris.
«Etienne Lardenois était ciseleur de son état, c'était un excellent ouvrier, presque un artiste; aussi il fut admis sans difficulté dans un atelier
(1) Vieux.
(2) Jugement.
(3) Ville.
(4) Village de la Normandie.
(5) Devenir honnête homme.
(6) Paris.
(7) Que je vole pour manger.
où, pendant un certain laps de temps, il gagna cinq francs par jour.
— C'était joli , on pouvait boulotter avec ça, dit Cadet-Vincent
— Malheureusement pour Etienne Lardenois* continua Cadet-Fiioux, un grinche, avec lequel il avait eu des raisons là-bas et qui lui en voulait depuis qu'il en avait reçu une floppée des mieux conditionnées, le rencontra et finit par savoir où il travaillait; il écrivit au bourgeois d'Élienne Lardenois et il lui apprit que celui qu'il occupait était un fagot affranchi (i).
— Et voilà Etienne Lardenois renvoyé de son atelier? > dit Cadet-Vincent.
Gadet-Filoux se mit à rire aux éclats.
« Tu ne sais pas ? conlinua-t-il lorsque cet accès d'hilarité fut passé, tu ne sais pas combien les panlres (2) sont coquins; le bourgeois d'Etienne Lardenois ne le renvoya pas ; mais sachant trèsbien que son ouvrier ne pourrait pas, s'il sortait de chez lui, trouver de l'ouvrage ailleurs, il lui diminua sa journée de moilé; il ne lui paya plus que deux francs cinquante centimes ce qu'aupa-
(1) Forçat libère.
(2) Les honnêtes jjxns.
VIDOCQ. — T. V. Fi
IDO CHAPITRE XXI.
ravant il lui payait cinq francs; le pauvre garço.. fut forcé d'en passer par là.
— Mais ce bourgeois-là était aussi coquin que nous, dit Rolet le Mauvais Gueux.
— Je ne vous dis pas le contraire; quoi qu'il en soit, Etienne Lardcnois, qui avait la bonhomie de croire que c'était une épreuve qu'on voulait lui faire subir afin de savoir s il était réellement redevenu honnête homme, travailla autant et aussi bien pour deux francs cinquante centimes qu'il le faisait auparavant pour cinq francs. Cela ne faisait pas le compte du grinche qui l'avait vendu ; voyant qu'à la suite de la dénonciation qu'il avait faite au bourgeois d'Etienne Lardenois, son ennemi n'avait pas été honteusement chassé de son atelier, il se dit qu'il serait peut-être plus heureux s'il s'adressait aux camarades de ce dernier; en conséquence, il les accosta dans un cabaret, un jour où Etienne Lardenois n'était pas avec eux; car il était trop lâche pour attaquer son ennemi en face.
— C'est-à-dire..., s'écria Coco-Desbraises. — * Est-ce que lu connais l'ennemi d'Etienne
Lardenois ? dit Cadet-Filoux.
— Non, répondit le misérable, charmé de ce que le vieux n'avait pas l'intention de le nommer.
LA FÊTE DE LA MÈRL SvNS-IlEFLS. 191
— En ce cas , tais-toi et laisse moi achever mon histoire.
« Ce qu'avait prévu le macaron (1) qui avait mange sur V orgue (2) d'Etienne Lardenois, arriva, les ouvriers ne voulurent plus travailler avec un forçat, libéré, et le maître fut , malgré lui, forcé de le renvoyer ; vous avez deviné que la position d'Etienne Lardenois fut bientôt connue de tous les gens de son état, et qu'en conséquence il dut y renoncer : que pouvait il faire?
— Parbleu, grinchir , dit Cornet Tape-dur.
— Il ne voulait pas. Voilà ce qu'il fit après avoir épuisé toutes ses ressources , engagé ou vendu tout ce qu'il possédait, fait feu des quatre pieds et remué ciel et terre pour trouvera s'occuper sans pouvoir y parvenir. Il existe à Clichy un établissement dans lequel on fabrique du blanc de céruse...
— AhçàlditRobert, j'ai déjà entendu plusieurs lois parler de c'tc fabrique comme de queuque chose de terrible; que que c'est donc ?
— Vous voulez savoir ce quec'est que la fabrique de blanc de céruse de Clichy ? répondit le vicomte
(1) Le traître, le dénonciateur.
(2) Dénoncé, fait connaître pour ce qu'il était.
192 CHAPITRE XXL
de Lussan, qui jusqu'à ce moment n'avait pas pris pari à la conversation ; je vais vous le dire.
— Eli bien ! ça nous fera plaisir, reprit Cadet-Vincent.
— Nous décernons des croix et des couronnes de laurier à ceux qui se sont montrés braves sur le champ de bataille, continua le vicomte de Lussan; nous avons des couronnes de chêne et des médailles de tous les métaux et de tous les modules pour ceux qui ont eu le bonheur de sauver un ou plusieurs de leurs semblables à la suite d'un incendie ou d'une inondation; c'est juste, n'est-ce pas? il faut récompenser toutes les belles actions.
— Sans doute, dit Robert, on est grinche, c'est vrai, mais on est Français tout d'môme; et quand on voit la croix d'honneur briller sur la poitrine d'un brave troupier qui Ta gagnée sur le champ de bataille, quand on voit une belle médaille d'argent pendue par un ruban tricolore à la veste d'un marinier qui a sauvé des flots quelques douzaines de personnes, ça fait plaisir.
— Eh bien ! mon ami, il y a des hommes plus braves et plus vertueux que ceux auxquels on accorde ces belles récompenses, et pour ceux-là on n'a que des rebuffades , du mépris et de la répulsion.
— Bah ! dit Cornet Tape-dur dont les yeux ccarquillés annonçaient le plus profond étonnemenl ; et qui que c'est donc que ces hommes-là?
— Ces hommes-là, ce sont les ouvriers de la fabrique de blanc de céruse de Clichy; ils ont certes bien de la vertu el un bien grand courage, les malheureux que la misère ou les rigueurs d'une surveillance mal entendue forcent à venir chercher à la fabrique de Clichy des moyens d'existence pour leur famille et pour eux, et qui préfèrent une mort cruelle, à laquelle ils savent d'avance qu'ils ne pourront échapper, à la nécessité d'une première faute ou d'une chute nouvelle; en effet, la fabrication du blanc de céruse est si malsaine, les émanations qui s'exhalent de la trituration des matières que l'on y emploie, matières parmi lesquelles domine l'oxyde blanc de plomb, sont si pernicieuses, qu'il faut, avant de se déterminer à aller travailler à la fabrique de Clichy, avoir fait le sacrifice de sa vie ; un homme d'une force ordinaire y est expédié en six semaines ou deux mois au plus, un homme sain et vigoureux résiste trois ou quatre mois, ceux qui durent six mois sont des Hercules,
« Si un salaire élevé permettait à ces misérables l'espérance de laisser après tnix un morceau de
t9i frlAPIIT.K XXI.
pain à ceux qui leur sont chers; si au moins leurs derniers jours, qu'ils passent dans la pratique de la verlu la plus rare, l'abnégation, n'étaient pas abreuvés d'amertume, il ne faudrait pas trop crier contre les Fabriques de blanc de céruse; niais il n'en est rien : ces ouvriers gagnent un franc cinquante à deux francs par jour, et les lépreux, au moyen âge, n'inspiraient pas plus d'horreur que l'on n'en a de nos jours pour les ouvriers de la fabriqué de Clichy; ces malheureux sont regardés par les gens du pays comme des pestiférés maudits de Dieu et des hommes, et portant avec eux la contagion et la mort; et cela est si vrai, qu'il n'est pas dans Clichy une seule fille qui, le connaissant, veuille bien danser avec un de ces ouvriers (ces cadavres ambulants, à puissance du caractère français! dansent pour s'étourdir); on refuse de prendre du tabac dans ieur tabatière, et personne ne voudrait qu'ils en prissent dans la sienne; dans beaucoup de cabarets on ne veut pas les recevoir, et ceux dans lesquels ils sont admis ne sont fréquentés que par eux; si des buveurs s'y trouvent lorsqu'ils y arrivent, ils s'en éloignent, cl si par hasard on voit un homme du pays boire avec un de ces ouvriers sans le connaître , on a un mot d'ordre pour
l'avertir : Au plomb! et à cet avertissement, il quille l'ouvrier qui retombe de toute sa bailleur dans l'isolement le plus complet.
« Allez, lorsque vous n'aurez rien de mieux â faire, vous promener du eôlé de Clichy, et vous verrez rôder aux environs de la fabrique de malheureuses femmes traînant après elles des enfants maigres et rachiliques, auxquelles des hommes encore plus pales el plus étiolés qu'elles ne le sont elles-mêmes remettront une petite somme destinée à faire les frais de leur subsistance du lendemain; vous verrez ces malheureuses s'éloigner la mort dans le cœur, après avoir lu dans les yeux du père de leurs enfants l'annonce d'une mort prochaine.
« Voilà le sort que îa sociélé réserve à ceux d'entre vous, qui, pressés par le désir de redevenir d'honnêtes gens, iraient chercher des moyens d'existence à la fabrique de blanc de céruse de Clichy.
— Ah ben ! y n'y a pas de presse, dît Charles la belle Cravate; mais comment donc qui s'faii qu'on souffre qu'il existe des établissements ousque des hommes vont s'empoisonner à raison de deux francs par jour?
— C'est qu'il faut à l'industrie des couleurs.
fines et qui durent longtemps, reprit le grand Louis, et qu'on lient plus à ça qu'à l'existence d'un tas (Yfcrlampicrs comme nous autres.
— Richard vous disait tout à l'heure, reprit Cadet-Filoux, que pour supporter pendant six mois la vie à la fabrique de blanc de céruse, il fallait être un Hercule; les Hercules sont rares, mais il y en a, et Etienne Lardenois en était un. Je le rencontrai par hasard un jour que j'allais faire une petite promenade matinale dans la campagne, ce fut lui qui m'aborda , car je ne l'avais pas reconnu, le pauvre garçon ! La plus effrayante pâleur avait remplacé les belles couleurs de son visage; ses yeux, dont le blanc était sillonné de petits filets sanguinolents, étaient mornes et ternes, et c'est à peine s'ils pouvaient supporter l'éclat du grand jour; ses cheveux étaient presque tous tombés, ses lèvres avaient pris cette couleur violacée qui rappelle les marbrures que l'on remarque sur les cadavres qui sont restés longtemps dans l'eau; il n'avait plus de dents, il était maigre et il était plus courbé à trente ans que je ne le suis à quatre-vingt-quatre.
— Eh bien! birbe (i), me dit-il d'une voix
(1) Vieux.
presque éteinte , vous ne me reconnobrez (i) doue pas?
— Ma foi, lui répondis-je, tu es si changé que si tu ne m'avais pas dit ton nom, je ne me serais pas douté que c'était toi. Il faut changer de métier, mon garçon.
— Il est trop lard, vioque(z), il est trop tard ! mon compte est réglé... J'en ai encore pour un mois, ça fera six que j'aurai duré; c'est beaucoup. J'ai eu du bonheur. Allons, venez casser un grain de raisin (3).
« Nous entrâmes chez le mahingne (1) le plus voisin, et tout en vidant une rouillarde (5), qu'il voulut absolument payer, il me raconta ce qui lui était arrivé. Le pauvre garçon n'en voulait pas à celui qui lui avait fait perdre son état; il me dit seulement en me quittant que Dieu le punirait tôt ou lard. Probablement qu'il croyait aux lojfîludes (e) de la religion, depuis qu'il voyait la carline (7) de si près.
(1) Vous ne me reconnaissez pas.
(2) Vieux.
(3) Venez boire un verre de vin.
(4) Marchand de vin.
(5) Bouteille.
(G) Bêtises.
P) Mort.
— Il n'avait pas déjà si tort de croire au Mec des mecs (1), dit Cadet l'Artésien; car après tout, il y en a un de Mec des mecs. Ce n'est ni vous ni moi qui avons créé tout ce qui nous entoure, et il est plus que probable que nous n'avons pas été jetés sur la terre pour vivre comme des tambours (-2).
— En v'ià un de bigolcur{?>), qui a le taffetas (A d'aller en glier (s), où le raboin (r>) le retournera pour le faire riffauder (7). Parce qu'il est près de conir (s), il veut faire le bon apôtre, dit Coco-Lardouche, de sa voix caverneuse et saccadée.
— J'ai fait tout mon possible, mes enfants, pour vous prouver que les circonstances faisaient autant et plus de grinches que la volonté des hommes qui exercent la profession ; et d'après ce que je vous ai dit d'Etienne Lardenois, vous avez dû voir qu'à moins de se
(1) Dicn.
(2) Drs chiens.
(3) Dévot.
(4) La peui*.
(î>) En f n fer.
(«) Le diable.
(7) Le faire rôtir,
(8) De mourir,
LA FÈfE DK LA MÈRE SANS-REFUS. 199
résigner à suivre son exemple, il n'y avait guère moyen de rentrer sur la route commune une fois qu'on s'en était écarté. Je ne puis donc que vous répéter en d'autres termes ce que je vous disais en commençant : Puisque vous êtes grinches, restez grinches ; mais ne donnez pas à ceux qui vous font la guerre des armes contre vous- mômes. Au lieu de vous détester les uns les autres, que le pégriol (t) serve , sans orgueil , le pègre de la haute (2) en attendant qu'il le devienne à son tour. Paris , dit un vieux proverbe , n'a pas été bâti en un jour. Subissez sans vous plaindre les conséquences de la vie que vous menez. Il ne se livre pas de bataille qui ne coûte la vie à plus ou moins de soldats; votre liberté, quelquefois même votre vie , sont les enjeux de la partie que vous jouez contre la société , partie que tôt ou tard vous devez perdre. C'est là une vérité que vous auriez tort de chercher à vous dissimuler ; vous devez donc, si vous êtes raisonnables, lâcher de la faire durer le plus longtemps possible. — Qu'il est marlou (5) le birbe (4) ! dit Charles
(1) Petit voleur.
(2j Voleur du grand genre.
(3) Malin.
(4) Vieux.
la belle Cravate ; c'est que c'est vrai tout de même ce qu'il nous dit là. i
Le vieux Cadet-Filoux , que les éloges de ses auditeurs, tout grossiers qu'ils étaient, paraissaient singulièrement flatter, ne se serait pas hâté de conclure, si Salvador ne s'élail penché vers lui, et ne lui avait pas dit à voix basse de passer de suite à la péroraison de son sermon. 11 ne pouvait continuer , du moment que Salvador lui intimait l'ordre de se taire ; car il avait intérêt à ne rien faire qui pût déplaire à celui ci , qui lui glissait souvent dans la main quelques pièces d'or qui , avec ce que lui donnait la mère Sans-Refus, qui se serait fait un scrupule de laisser dans la misère un ancien camarade d'affaires de l'auteur de ses jours , et la petite rente qu'il possédait, l'aidaient à passer doucement sa vie.
t Pour qu'elle dure, celle partie, il faut, continua-l-il après avoir adressé à Salvador un regard qui indiqua qu'il était arrivé à la conclusion de son discours , que le camarade en liberté n'abandonne pas son camarade dans la peine ; il faut aussi qu'il ne vienne jamais à ce dernier la pensée d'améliorer sa position aux dépens de ses camarades en liberté ; il faut, en un mol, que
vous vous donniez tous la main et que vous vous aimiez comme des frères; c'est ce que je vous souhaite et je vous donne à tous ma bénédiction. Amen,
— Bravo ! bravo ! s'écrièrent tous les bandits en empoignant les petits pères noirs placés devant eux, A la santé du birbe (i) ! i
(1) Vieux.