‹ Les vrais mystères de Paris (volume 3)Chapitre 8 sur 18 · A CHOISY-LE-ROI · texte numérisé non relu

A CHOISY-LE-ROI

tèrenl sur les nobles et sur les bons prêtres ; ils firent guillotiner tous ceux qu'ils purent attraper ; ils espéraient, en agissant ainsi, détruire la religion et rendre tous les hommes aussi méchants qu'eux, afin de pouvoir ensuite les livrera Satan , avec qui ils avaient, dit-on, fait un pacte ; mais le bon Dieu et la sainte Vierge ont empêché ces grands crimes , et les messieurs sans-culottes ont presque tous été guillotinés à leur tour, même leur chef, M. de Robespierre , le plus méchant de tous , quoiqu'il fût toujours très-proprement couvert : habit bleu barbeau , culottes jaune -serin et gilets de piqué blanc , poudré et coiffé à l'oiseau royal, le reste à l'avenant.

« Ces hommes, qui avaient volé tous les biens des honnêtes gens , les vendirent pour de méchants assignais à des gens qui voulaient faire fortune aux dépens de ceux à qui ces biens appartenaient. Le château de Choisy , comme bien d'autres, fut acheté par des particuliers inconnus , qui s'en allaient par toute la France achetant les châteaux qu'ils faisaient démolir pour en vendre les matériaux, A cette époque, je n'étais déjà plus suisse, on ne m'appelait plus dans le pays que le citoyen concierge , ce qui , comme

vous le pensez bien , me contrariait infiniment, ear on ne renonce pas facilement aux honneurs et aux dignités une fois que Ton en a possédé.

« Ces particuliers mirent tout le château en capilotade; ils firent d'abord enlever tout le plomb et tout le fer, il y en avait pour une gomme double au moins de celle qu'ils avaient payée pour le tout. Enfin vint le tour du pavillon des gardes , qu'ils avaient conservé jusqu'à ce moment afin de se loger pendant la démolition.

« Les premiers coups de pioche furent donnés pour enlever une grille qui en défendait l'entrée du côlé du château , et les quatre ouvriers chargés de ce travail firent un trou afin de déplacer une grosse borne qui empêchait de lever une énorme crapaudine. Après un travail pénible , la borne céda aux efforts redoublés de ces hommes, et leur laissa voir une trappe couverte d'une couche épaisse de rouille. Espérant trouver là un trésor, ils se concertèrent entre eux, et il fut convenu que, pour le moment, ils s'occuperaient d'autre chose, qu'ils ne parleraient à personne de leur précieuse découverte et qu'ils ne reviendraient à leur trou que la nuit , afin de l'explorera l'aise et sans crainte d'être dérangés; ils eurent soin de recouvrir la trappe avec de la

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terre et des gravois, puis ils allèrent au cabaret pour célébrer, par anticipation , leur heureuse découverte.

« Chacun d'eux faisait des suppositions et bâtissait des châteaux en Espagne ; ils se voyaient déjà possesseurs d'immenses trésors , et leur seule crainte était que les commissaires de la nation ne vinssent les en dépouiller ; aussi il aurait fallu voir combien étaient sages les plans de conduite qu'ils se traçaient , afin de ne pas éveiller les soupçons et pour transporter à leur domicile les caisses ou la caisse qui devaient contenir le trésor qu'ils croyaient déjà posséder. Ils buvaient depuis déjà bien longtemps , et les fumées du petit vin du pays commençaient à leur obscurcir le cerveau , lorsque sonna la douzième heure de la nuit, c II faut partir, dit l'un d'eux , il est temps. * Puis tous s'armèrent des outils et des pioches qu'ils croyaient nécessaires pour leur expédition nocturne, et ils se mirent bravement en route.

< Arrivés sur le terrain et éclairés seulement par la faible lueur d'une chandelle , ils commencèrent par débarrasser la place des gravois et de la terre qu'ils y avaient amoncelés , puis ils essayèrent de lever la trappe, mais leurs premiers

efforts furent inutiles , ce ne fut qu'après un assez long travail qu'elle céda , et leur laissa voir une seconde trappe ; celle-ci était fermée à l'extérieur par un énorme verrou. Ce n'était pas une petite affaire que de le tirer, ce verrou ; la rouille l'avait tellement scellé dans sa gâche, qu'il paraissait impossible d'en venir à bout : aussi ce ne fut qu'à grands coups de marteau que trois des ouvriers, que le quatrième éclairait avec la chandelle qu'il tenait à la main , parvinrent à le faire glisser sur sa plaque; enfin la trappe fut ouverte. Au même moment une flamme bleuâtre sortit du gouffre béant qu'elle laissait entrevoir, et les quatre malheureux ouvriers tombèrent morts comme s'ils avaient été frappés de la foudre.

« Le lendemain matin, d'autres ouvriers, chargés , comme ceux dont je viens de vous raconter la fin malheureuse , d'enlever les plombs et les fers , trouvèrent les cadavres de leurs quatre camarades dans le trou que ceux-ci avaient creusé la veille ; ils n'avaient aucune blessure, on remarquait seulement sur leur visage et sur leurs mains des traces à peu près semblables à celles que laisse l'électricité ; cette mort extraordinaire jeta répouvante dans tout le pays ; on se

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dit de suite que ces ouvriers avaient été frappés par le feu du ciel qui ne voyait pas sans colère la démolition de toutes les nobles demeures de la France ; il est bon d'ajouter que chaque fois qu'on donnait un coup de pioche de ce côté , on entendait des gémissements sourds qui semblaient venir du caveau où les quatre ouvriers avaient trouvé la mort à la place du trésor qu'ils cherchaient; tous les habitants du pays, c'est-à-dire tous ceux qui croyaient à Dieu et qui vénéraient les saints , entendirent ces gémissements , si bien qu'à compter de ce jour, personne ne voulut plus venir démolir ce pavillon. Les nouveaux propriétaires du château avaient bien voulu me laisser occuper une petite chambre située audessus de l'ancienne loge du suisse , et j'avais plusieurs fois trouvé l'occasion de leur rendre quelques petits services, autant pour m'obliger que pour ne pas blesser les gens du pays qui ne les voyaient pas déjà d'un trop bon œil , et qui s'étaient attachés à ce pavillon, par cela seulement qu'il y revenait des esprits qui se seraient mis à courir la campagne si on les avait privés du lieu qu'ils avaient choisi pour leur domicile , ils se déterminèrent à ne point faire venir de Paris des gens qui auraient volontiers fait ce que

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ceux du pays ne voulaient pas faire, et à laisser subsister ce pavillon.

« Voilà, messieurs, comment il se fait que le pavillon des gardes n'a pas élé démoli; on a attribué ce miracle à la puissante intercession d'un aumônier de madame de Pompadour , mort en odeur de sainteté, et qui fut, dit-on, enterré dans le caveau situé sous le pavillon , c'est donc ce Saint aumônier qui a conservé cette habitation, et qui a tué les quatre hommes qui venaient troubler ses cendres. »

Les domestiques pour la plupart sont très-peu religieux, mais en revanche ils sont presque aussi superstitieux que les voleurs ; ceux de Salvador subissaient la loi commune , aussi le récit que venait de leur faire le père Coquardon avait-il produit sur leur esprit une certaine impression; cependant l'un d'eux, qui voulait faire l'esprit fort et le beau parleur, prétendit qu'il n'avait pas plus peur des diables que des saints aumôniers, et que si les uns ou les autres avaient du pouvoir, ils n'avaient qu'à le lui faire voir, qu'il les attendait de pied ferme, enfin, une multitude de fanfaronnades semblables.

Cependant lorsque après avoir serré la main du vieux Coquardon, et bu le coup de l'étrier,

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il fallut sortir du cabaret pour retourner au pavillon, ce brave à trois poils ne voulut pas aller se coucher seul, et il s'en fut à récurie retrouver le cocher.

Le lendemain matin, Roman vint examiner si les instructions données par lui la veille avaient été exécutées, et si tout était bien en ordre ; il n'eut que des félicitations à adresser aux domestiques qu'il avait amenés au pavillon, et il se relira très-satisfait après avoir vu que le logis était en état de recevoir bonne et nombreuse compagnie.

En effet, tant que dura la belle saison, Salvador donna des fêtes et reçut à sa maison des champs toute l'élite de la fashion parisienne; mais une fois l'hiver venu, il n'y fit plus que de rares apparitions, et seulement le soir et pour y apporter le produit de quelque vol dont il ne voulait pas se défaire de suite. C'est ainsi que, dans le premier chapitre de ce livre, nous l'avons vu y apporter, en compagnie de Roman, les bijoux et les pierreries enlevés au malheureux joaillier Loiseau, qui venait enfin d'être dévalisé par le triumvirat, après avoir été longtemps tenu en joue.

Le lecteur se rappelle sans doute que le

vicomte de Lussan n'avait voulu recevoir que dix mille francs pour sa part dans ce vol, dont l'importance était au moins de cinquante mille francs; telle était en effet la manière d'agir ordinaire de ce noble personnage, le vicomte se contentait d'une part beaucoup moins considérable que celle allouée à ses complices; mais cette part, il voulait , ainsi que nous l'avons déjà dit, la recevoir de suite et en argent ou en billets de banque.

Maintenant que nous sommes revenu à notre point de départ, nous reprendrons, où nous l'avons laissé, notre récit, qui ne sera plus interrompu que lorsque nous aurons à apprendre à nos lecteurs ce qui arriva à Servigny, du moment où il quitta Salvador et Roman après la lutte contre les gendarmes de la brigade de Beausset, jusqu'à celui où nous le retrouverons.

Un personnage (Ronquelly, dit le duc de Modène) dont déjà plusieurs fois nous avons prononcé le nom , et que nous n'avons pas encore mis en scène, sera chargé d'apprendre à nos lecteurs les événements qui, des îles d'Hyères, où Silvia fit la connaissance de Beppo, la conduisirent au grand théâtre de Marseille.

Si maintenant le lecteur veut bien nous sui-

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vre, nous le conduirons rue Saint-Lazare, près celle Saint-George, et nous le prierons d'entrer dans riiôtel du comte de Neuville , où nous retrouverons la comtesse Lucie de Neuville et Laure de Beaumont qui sans doute n'ont pas été oubliées.

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Ainsi que nous l'avons dit, la comtesse Lucie de Neuville ne put rien apprendre du domestique que Salvador avait chargé de lui remettre le petit paquet contenant le carnet qu'elle avait perdu chez la Sans-Refus et le petit billet armorié qui l'accompagnait.

La remise de ce carnet prouvait à la comtesse que ses conjectures étaient en partie fondées. Ainsi , il était certain que l'homme qui lui avait d'abord causé tant de frayeur, était un homme

du monde , et qu'elle le rencontrerait probablement au premier jour, s'il fallait croire les termes du billet qu'elle venait de recevoir.

Laure , qui jusqu'à ce moment avait cherché par tous les moyens possibles à calmer les craintes de son amie, commençait à les partager; cependant dans la crainte d'augmenter l'anxiété de la comtesse qui , depuis quelques instants , paraissait ensevelie dans de profondes et tristes réflexions , elle ne voulait rien laisser paraître.

c II y a vraiment dans tout ceci quelque chose d'inexplicable, dit enfin Lucie qui, plusieurs fois déjà , avait commenté les termes du petit billet qu'elle tenait entre ses mains. Si ce billet, comme tout paraît l'annoncer, a été écrit par un homme de bonne compagnie , pourquoi ne Ta-t-il pas signé? Pourquoi cet homme se trouvait-il dans un pareil lieu , couvert d'un costume qui n'est pas celui de sa classe? Pourquoi, avant d'avoir vu quelle était la personne à laquelle il s'adressait , a-t-il employé pour me parler un langage inqualifiable? »

Laure, qui avait écoulé la comtesse avec beaucoup d'attention, se leva tout à coup du siège sur lequel elle était assise, et frappant ses mains lune contre l'autre ;

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« Mais qui te dit , s'écria-t-elle , que cet homme qui t'a tant effrayée est bien celui qui vient de f envoyer ton carnet? Ce carnet ne peutil pas être tombé entre les mains d'une autre personne, par exemple, entre celles de l'une des personnes que tes cris avaient attirées dans cette caverne au moment où nous nous sommes sauvées?

— Tu te trompes, ma chère Laure, répondit la comtesse ; ce billet, que j'ai lu plus de dix fois, a été bien certainement écrit par l'homme dont je te parle ; les termes dans lesquels il est conçu le prouvent de reste, i

Et Lucie lut à son amie le billet en question, en accompagnant chaque ligne de commentaires qui prouvaient qu'elle ne se trompait pas.

Laure fut enfin forcée de se rendre à l'évidence.

c En effet, dit-elle, ce billet, je le crois maintenant, a été écrit par cet homme; mais , après tout, que dois-tu craindre? Rien ne t'oblige à cacher les circonstances qui t'ont amenée dans celte maison. Ainsi en admettant que cet homme ait quelques mauvais desseins , je ne crois pas que tu aies grand sujet de le craindre.»

Lucie allait répondre à son amie , lorsque Paolo annonça le docteur Mathéo. La comtesse donna l'ordre de le faire entrer.

Le docteur paraissait beaucoup plus vieux qu'il ne rélait en réalité. Il n'était âgé que de trente-cinq ans environ, et cependant son crâne était presque entièrement nu , et les rares cheveux noirs qui couvraient encore la partie postérieure de sa tête étaient semés de quelques fils argentés. Les chagrins, les remords ou l'élude avaient creusé de profonds sillons sur son visage, qui presque toujours paraissait couvert de sombres nuages. Cependant au total, le docteur Mathéo n'était pas un homme disgracieux d'aspect ; il s'exprimait avec élégance et facilité, et grâce à son profond savoir et à la rigidité de ses mœurs depuis cinq ans qu'il s'était fixé à Paris, où il était venu s'établir après avoir quitté le service de la marine, dans lequel il avait été employé assez longtemps et où il avait commencé sa carrière , il s'était acquis une clientèle composée des gens les plus comme il faut et qui lui était excessivement attachée.

Après avoir levé l'appareil qu'il avait posé la veille sur la blessure de la comtesse , blessure assez légère du reste et qu'il trouva en bon état, il allait se retirer après avoir échangé avec elle les banalités ordinaires, lorsque Lucie, qui tenait encore à la main le petit billet qu'elle venait de

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