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vieilles chroniques; elle est encore aujourd'hui irrégulière dans sa forme, et ses anciennes constructions, flanquées de petites tourelles sont en général tellement enfoncées dans un sol escarpe, que dans plusieurs on peut facilement passer du grenier au jardin.
Un ruisseau couvert traverse et nettoie la partie basse de la ville, qui forme avec ses faubourgs un ensemble d'environ quatre cents maisons, dominées par les clochers de trois églises, dont la plus remarquable est celle dont la fondation est attribuée aux moines <ie Vissembourg.
Alt-Schloss, le vieux burg de Bade, est situé à une demi-lieue nord de la ville, sur le revers de la montagne.
Les ruines de ce château donnent une prodigieuse idée de son importance et de son élévation primitives. Le temps a seulement épargné une partie d'une tour carrée encore accessible aux visiteurs, qui peuvent arriver à son sommet par un escalier que des réparations récentes ont rendu praticable ; arrivé là, on se trouve à une telle hauteur, qu'on se sent tout à coup saisi de vertige, et pourtant ce qui reste de cette tourne s'élève pas, dit-on, à la moitié de sa hauteur originaire.
C'est de la plate-forme de la tour carrée du vieux burg qu'il f;sut admirer le paysage qu'offre l'ensemble des divers lieux dont nous avons essayé de donner une idée ; et !e moment le plus favorable au coup d'œil est celui du soleil couchant; quand les mille ruisseaux qui sillonnent les prairies environnantes murmurent doucement sous les vapeurs embrasées du crépuscule, et que les vitres des villas voisines sont argentées par les derniers rayons de l'astre du jour, alors une rosée dorée étincelle sur le feuillage des épais vergers qui cachent à moitié les hameaux deScheuern, Nahscheuern et la Dolle ; un doux zéphyr aide à respirer plus librement le pauvre malade qui s'avance à pas lents vers les sources salutaires qui doivent lui redonner la santé, et le cœur est tout disposé à s'ouvrir aux douces impressions auxquelles l'aspect d'un magnifique paysage doit nécessairement donner naissance.
Roman n'était venu à Baden-Baden, ni pour prendre des bains, ni pour admirer les côtes, les vallées, les beaux bois et les vieux monuments qui environnent la ville ; il n'était tourmenté que d'un seul désir, celui déjouer. Aussi, après avoir arrêté un logement à l'hôtel de la Cour de Darmsladl et avoir fait un excellent repas chez Cha-
bert, if se rendit, dès que le soir fut venu, à la salle des jeux. 11 n'eut pas à se plaindre de ses premières séances; il suivait, sans s'en écarter d'un pas, la marche qu'il s'était imposée d'avance ; il était prudent dans la perte, hardi dans îe gain, et à la fin de chaque séance, il réalisait un bénéfice de plusieurs mille francs. On commençait à admirer le sang-froid et la science profonde de ce joueur émérile ; et Roman, qui avait mis à part ses bénéfices qui s'élevaient déjà à une somme assez forte, se promit bien de ne pas touchera celle qu'il avait apportée avec lui.
« Si je ne fais pas sauter la banque ainsi que je l'espérais, se disait-il souvent, je quintuplerai au moins mes capitaux ; mais quoi qu'il arrive, je n'entamerai ma réserve que Tannée prochaine ; ce que j'ai déjà gagné doit me suffire pour achever la saison ; Baden-Baden est un charmant séjour et je veux y venir souvent. »
Hélas ! l'homme propose et Dieu dispose, dit un vieux proverbe.
Roman, lorsqu'il s'était vu à la tête d'un gain de soixante mille francs, avait partagé cette somme en douze parts de cinq mille francs chacune ; il en prenait une chaque soir qu'il devait perdre ou gagner, et lorsqu'une ou l'autre de ces
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hypothèses s'était réalisée, il cessait déjouer, et se livrait aux plaisirs; mais comme il gagnait plus souvent qu'il ne perdait, chaque jour son trésor prenait un embonpoint plus respectable.
Les désirs s'augmentent avec la facilité de les satisfaire; Roman s'étant dit un jour que s'il doublait les mises de sa martingale, il arriverait beaucoup plus vite au but qu'il voulait atteindre, les paris de cinq mille francs furent augmentées du double. Une série de zéros rouges emporta avec la rapidité de l'éclair la première qui fut risquée.
i Tron de Uair, se dit-il, ces diables de zéros rouges ne m'ont pas laissé le temps de me reconnaître ; mais ce qui vient d'arriver ne peut pas compter pour une épreuve, et je puis bien pour aujourd'hui, mais pour aujourd'hui seulement, risquer une seconde masse. »
C'était une résolution fatale !
Il n'est certes pas possible de soumettre à des calculs ou à des règles ce qu'il y a au monde de plus variable, le hasard ; cependant on ne peut nier que si quelques hommes se sont fait, de la pratique des jeux de hasard, une industrie qui leur procure les moyens de vivre, assez largemeni même, c'est qu'ils ont adopté une marche
rationnelle qu'ils ne quittent jamais, quelles que soient les sensations du gain ou les émotions de la perte; mais ces hommes-là sont rares, on peut Facilement les reconnaître à leur chef dénudé, à leurs yeux ternes qui ne quittent la carte couverte d'hiéroglyphes rouges et noirs qu'ils tiennent constamment à la main, que pour suivre les révolutions capricieuses de la boule d'ivoire qui doit décider de leur sort, et l'on peut dire d'eux comme de la plupart de ceux qui se sont écartés des voies droites ouvertes devant tous les hommes, qu'ils dépensent peut-être plus d'énergie et plus d'efforts dans l'exercice de leur pitoyable industrie, qu'il ne leur en faudrait pour se créer une position honorable.
La seconde masse de Roman éprouva le sort de la première; seulement , cette fois, ce fut en combattant une série de doubles zéros noirs qu'elle fut obligée de succomber.
Superstitieux comme le sont tous les joueurs qui , quelque éclairés qu'ils soient dans les relations ordinaires de la vie, ont toujours la tête pleines de mille chimères, Roman se figura qu'il devait cesser de jouer pendant quelques jours, afin de laisser à la veine le temps de lui revenir.
Après les poignantes émotions du jeu, on trouve à Baden-Baden mille autres distractions : des cercles littéraires , des concerts, des bals, des représentations théâtrales et une compagnie composée d'éléments très-divers, mais en définitive brillante, variée, et dans laquelle on est facilement admis pourvu que Ton puisse payer un peu de sa personne, et que Ton ne soit pas forcé d'interroger sa bourse à tons les instants du jour. Roman qui savait , lorsque cela était nécessaire, prendre le ton et les manières d'un homme de bonne compagnie, et que la jovialité de son caractère et l'expression presque candide de sa physionomie faisaient rechercher de tous ceux qu'il rencontrait, fut bientôt de toutes les réunions intimes, et de toutes les parties qui réunissaient chaque jour l'élite des baigneurs.
Il pouvait donc très-agréablement passer les quelques jours durant lesquels il «levait s'abstenir déjouer.
Il se promenait un matin devant la Gonvcrsation-Hauss ou maison de conversation , magnifique édifice bâti sur un large terrain situé au sud de la ville, entre l'Ohlbach et le pied du Fricsenbcrg, lorsque, par hasard, ses regards se portèrent sur un équipage arrè'é depuis quelques
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instants (levant rentrée principale de la maison 4e conversation,
« Tiens , tiens , liens ! dit - il à hante voix au moment où cet équipage , emporté par deux vigoureux chevaux, disparaissait à ses yeux ne laissant après lui qu'un tourbillon de poussière, voilà un polit véhicule assez chouette .-chevaux gris pommelé , livrée vert tendre , groom ficelé (i) au dernier genre. Peste? à la fraîcheur de tout cela, je parierais que c'est la propriété de quelque nouvel enrichi, de quelque confident intime du télégraphe.
— Que-dites vous donc? répliqua un charitable passant qui avait entendu l'exclamation qui précède ; vous n'avez donc pas vu la personne assise dans l'intérieur de la voiture? >
Ce passant était l'illustre poêle chevelu que nous avons vu figurer au dîner donné chez Lemardelay, et qui était venu à Baden-Baden afin d'offrir au grand-duc Léopold la dédicace d'un poëme épique de douze fois douze cents vers.
« Mais, pas trop bien , répondit Roman après les formules ordinaires de politesse ; tout cela a été pour moi fugitif comme une synthèse ,
\\) Costumé.
l'analyse m'a échappé : est-ce que j'aurais commis une méprise assez grossière pour mériter croire rappelé à Tordre?
— Pas précisément, répondit le poêle chevelu ; mais ce que vous avez pris pour un loupcervier n'est qu'un animal de beaucoup plus petite dimension, animal fort recherché de nos jours quoique de la famille des rongeurs et des omnivores. En un mot c'est un rat... d'autres mêmes diraient un ralon (1).
— Je vous comprends. Tout vieux que je suis, le vocabulaire des lions m'est aussi familier que celui que la nouvelle littérature a misa la mode ; mais puisque vous avez bien voulu me faire apercevoir de mon erreur, vous devriez bien me faire connaître la biographie de ce rat.
— La biographie... pesie! comme vous y allez ! vous en entendriez de belles ! Et d'ailleurs , qui pourrait jamais narrer tous les déiails d'une pareille existence? L'aimable petit rat lui-même serait fort embarrassé s'il était chargé d'une pareille entreprise ; si vous le voulez cependant, et puisque nous sommes ici à flâner tous deux , je
(1) Tout le monde sait que les noms de rat el de ralon ont été donnés aux dames du corps de ballet de l'Académie royale de musique.
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vous conterai un trait passablement excentrique de son caractère.
— Volontiers : voyons.
— Un instant. Mais que vois-je? c'est comme un fait exprès !
— De qui pariez-vous donc ? C'est L'histoire du rat que j'attends de votre complaisance.
— Mais non , soyez tranquille : ce qui m'occupe n'est pas du, tout étranger à mon sujet. Voyez ce petit vieillard courbé, cassé, au regard béat, à la mise hétéroclite ; il marche en se dandinant et porte sous son bras un humble bissao qu'il cherche à dissimuler le plus adroitement possible. Si vous êtes physionomiste, je vous laisse le soin de deviner quelle est sa profession.
— Ma foi, il ne faut pas avoir pâli longtemps sur les Lavater, les Gall , les Spurzheim el alleri doctores ejusdem farinœ pour reconnaître de suite que c'est un vieil emb... Mais quant à vous dire à l'instant môme sa profession , s'il ne présente pas le goupillon à l'entrée d'une des trois églises de cette ville, je jette ma langue aux chiens.
— Vous n'y êtes pas , mon cher , c'est un artiste.
— Un artiste ! ah î par exemple , vous vou-