‹ Les vrais mystères de Paris (volume 4)Chapitre 6 sur 9 · TOME III v · texte numérisé non relu

TOME III v

cabinet que nous avons décrit au premier volume de cet ouvrage, en chantonnant le refrain d'une romance devenue populaire :

Quand on fut toujours vertueux, On aime à voir lever l'aurore.

— Es-tu devenu fou ? s'écria Salvador en se levant à son tour.

— Ainsi donc, mon pauvre ami, répondit Roman , tu n'es pas soucieux d'aller t'enterrer de nouveau à Pourrières, où nous ne sommes restés aussi longtemps que pour laisser à ceux qui nous connaissent le temps de nous oublier, et tu crois que ta maîtresse ne quitterait pas volontiers sa jolie maison des Champs-Elysées , ses équipages et le reste ; quant à ce qui me regarde, je crois bien que le serment que je viens de faire ressemblera à tous ceux que j'ai déjà faits.

— Mais que devenir alors?

— Écoute : nous sommes, loi et moi, dominés chacun par des passions différentes, mais dont les résultais doivent être les mêmes, et tous les efforts que nous pourrions faire pour échapper à notre destinée seraient, je le crains bien, des ef* forts inutiles ; ainsi, je crois que le parti le plus sage que nous puissions prendre est celui de

suivre chacun l'impulsion de notre nature, et d'attendre le dénoûment avec patience et résignation.

— Oh ! nous n'aurons pas besoin d'attendre ongtemps , le dénoûment est beaucoup pins

proche que tu ne le crois peut-être. Pour me procurer de l'argent comptant, j'ai été obligé d'engager une bonne partie des revenus des terres de Pourrières; c'est tout au plus si, à l'heure qu'il est, il me reste une dizaine de mille francs, et il faut, si je ne veux pas déchoir, qu'à la fin de ce mois je paye ce que je redois à mes fournisseurs et à ceux de Silvia.

— Cette marquise de Roselly n'a donc pas de fortune?

— Eh ! lorsque j'ai fait sa connaissance, elle avait déjà dissipé tout ce qu'elle possédait. »

Roman et Salvador en étaient là de leur conversation lorsque le domestique , que ce dernier avait chargé de défendre sa porte, entra dans le cabinet précédant Silvia.

« Monsieur le marquis est témoin, dit-il, que madame a forcé ma consigne.

— C'est bien, répondit Salvador, vous pouvez vous retirer.

— Vous n'êtes pas galant , monsieur le .mar-

quis, dil Silvia ; vous me dites hier que vous m'accompagnerez au bois aujourd'hui, et lorsque je viens vous rappeler votre promesse, vous me faites répondre que vous êtes absent; cela est mal.

— Daignez croire, madame...

— Oh ! je vous excuse ; mais c'est parce que je vous trouve avec M. Lebrun, que je suis jcharméc de rencontrer ici.

— Madame la marquise est infiniment trop bonne , répondit Roman , en s'inclinant avec loule l'humilité d'un serviteur de bonne maison.

— Allons! c'est décidé, se dit Silvia ; je ne saurai encore rien aujourd'hui. Eh bien! partons-nous? dit-elle à Salvador.

— Je suis à vos ordres, madame, » répondit-il en se levant.

Silvia avait remis son chapeau qu'elle avait ôlé en entrant, et drapé sur ses épaules l'écharpe soyeuse et légère dont elle enveloppait habituellement sa taille fine et cambrée.

« A propos, dit-elle en s'adressant à Salvador, puisque M. votre intendant est ici, ayez donc l'extrême obligeance de le prier de m'apporier demain une dizaine de mille francs ; j'ai promis de. l'argent à mes marchandes de modes, lin-

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gères, couturières, etc., etc., et je serais désolée d'être forcée de leur manquer de parole; je vous rembourserai celte bagatelle au premier jour, d

L'expression d'un vif mécontentement se peignit sur les traits de Salvador à cette demande imprévue ; il allait cependant répondre par une promesse, mais Roman, auquel il venait de faire connaître l'état précaire de ses finances, ne lui en laissa pas le temps.

« Je crois, madame, qu'il ne sera pas possible à M. le marquis de vous rendre le léger service que vous lui demandez. Lorsque vous êtes entrée, j'achevais de lui rendre mes comptes ; et comme il a été forcé de payer récemment de très-fortes sommes, ma caisse eu ce moment est à peu près vide.

— Est-ce vrai? dit Silviaens'adressant à Salvador.

— Que trop vrai, hélas! répondit celui-ci en laissant un long soupir s'échapper de sa poitrine.

— Seriez-vous ruiné? s'écria Silvia.

— Oh! pas tout à fait, répondit Roman en souriant; mais il faudra peut-être que M. le marquis vende une partie de ses terres. »

Silvia s'était assise , et Salvador, qui avait

repris sa place devant le bureau, paraissait enseveli dans de profondes et tristes réflexions.

€ Il ne faut pas vous chagriner, lui dit sa maîtresse ; ce n'est qu'un moment à passer; il faut diminuer le train de votre maison, supprimer une partie de vos équipages... et des miens, ajouta-t-elle à voix basse. »

Salvador venait d'être piqué à l'endroit le plus sensible.

« Diminuer le train de ma maison! s'écria-t-il, supprimer une partie de mes équipages! cela est impossible ! Que penserait-on de moi dans le monde? on croirait que je suis ruiné, et le ministre ne m'accorderait pas la place que je sollicite.

— II est certain, monsieur le marquis, que si l'on vous voit déchoir au premier acte de votre apparition dans le monde, vos espérances dans le monde ne se réaliseront pas.

— Il faut pourtant que je sorte de cet affreux labyrinthe.

— Ah! il ne vous faudrait, pour vous tirer d'embarras, que la valeur de ce que je viens de voir il n'y a qu'un instant.

~ Eh ! qu'avez-vous donc vu , madame la marquise? dit Roman plutôt pour ne pas laisser

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tomber la conversation que pour satisfaire sa curiosité.

— La plus belle collection de pierres précieuses qu'il soit possible d'imaginer; des diamants, des émeraudes, des saphirs, des rubis, des améthystes, des topazes, des opales magnifiques, des perles admirables.

— Enfin, tous les trésors de Golconde et de Visapour, dit Salvador. Et quel était l'heureux possesseur de toutes ces richesses?

— Un des compatriotes de M. de Roselly, répondit Silvia, que j'ai rencontré hier chez la duchesse de Beautreillis, et qui est venu ce malin me présenter ses hommages.

— Et ces pierres étaient bien belles? reprit Roman, que la conversation commençait à intéresser.

— Admirables* Je crois voir encore briller devant mes yeux le rouge éclatant des escarboucles, le rouge plus pâle des rubis, les reflets dorés des opales, le violet mystérieux des améthystes, le bleu des saphirs, et le vert des émeraudes, qui rappellent la couleur du ciel par une belle journée d'été, et le sombre feuillage des forêts.

— Le compatriote de M. le marquis de Roselly

est au moins le plus riche marchand joaillier de la noble ville de Venise, dit Roman.

— Vous faites erreur, ce n'est point un marchand qui possède cette riche collection de pierres précieuses, mais un gentilhomme de bonne maison. Le nom des Coloredo est écrit depuis des siècles sur le livre d'or de la noblesse vénitienne.

— Et il veut sans doute vendre ces pierreries?

— Il n'est venu à Paris que pour cela; et c'est en sortant de chez Halphen, qu'il veut charger des négociations relatives à cette vente, qu'il est venu me rendre visite.

— Je souhaite bien sincèrement que cet étranger ne se ruine pas à Paris; mais s'il monte sa maison aussi grandement que M. le marquis a monté la sienne, il faudra peut-être qu'après avoir vendu ses pierreries, il vende encore ses terres.

— Oh ! il n'y a pas de danger, le comte de Coloredo est le plus avare de tous les mortels. Croiriez-vous qu'il se contente d'un des plus petits appartements de l'hôtel de Castiglione, et qu'il dîne à une table d'hôte à cinq francs par tête; il n'a pas d'ailleurs l'intention de se fixer à Paris. Mais nous nous amusons à parler de choses

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indifférentes, et nous oublions que l'heure du bois sera bientôt passée ; partons-nous, monsieur le marquis?

— Je suis à vos ordres, madame. »

Au moment où Salvador allait sortir, Roman le prit à part pour lui demander un billet de mille francs ; et comme Salvador se récriait :

<r Sois tranquille , lui dit son ami , cette fois ce n'est pas pour aller la jouer que je te demande cette somme : va l'amuser et ne l'inquiète pas de l'avenir; dans quelques jours j'aurai probablement de très-bonnes nouvelles à l'annoncer. »

Roman alla de suite reprendre à l'hôtel des Princes ce qu'il y avait laissé avant son départ pour Baden-Baden; il lit porter le tout, qui constituait encore une garde-robe très-convenable, chez son ami; puis, lorsque cela fut fait, il sortit et prit à la porte de l'hôtel un cabriolet qui le conduisit à l'embarcadère du chemin de fer d'Orléans.

Il partit par le premier convoi et descendit à Orléans, à l'hôtel de la Boule (For, d'où il écrivit à Salvador de lui envoyer, par la voie la plus prompte, ses malles et tout son bagage.

i Ce que je te demande te paraîtra peut-être extraordinaire, lui disait-il en terminant sa lettre,

et tu seras peut-être surpris de ce que j'ai pris un autre nom que celui qui maintenant paraît m'appartenir; mais que cela ne l'empêche pas de faire ce que je le demande; je liens à le prouver, et j'espère pouvoir y réussir, que si je sais perdre de l'argent, je sais aussi en gagner. *

Après avoir reçu ce qu'il attendait, Roman revint à Paris par la même voie que celle qui lui avait servi pour arriver à Orléans; et de l'embarcadère du chemin de fer il se fit conduire à l'hôtel de Casliglione , où il n'arriva que le soir, enveloppé dans un vaste manteau , la tête couverte d'un bonnet de soie noire, et son mouchoir devant sa bouche , comme quelqu'un qui souffre d'un violent mal de dents.

Avant d'arrêter un appartement , il fit observer aux gens de l'hôiel qu'il désirait, attendu son état maladif, savoir quels étaient ceux qu'il aurait pour voisins , et s'ils ne faisaient pas de bruit ; on répondit à ces observations , qui parurent toutes naturelles, que l'appartement qui portait le numéro onze était , de tous ceux de la maison , celui qui convenait le mieux à sa position ; le numéro douze étant occupé par un seigneur italien , qui ne rentrait habituellement que pour se coucher , et qui ne s'occupait , lorsque par

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hasard il restait chez lui , qu'à lire et à écrire; le numéro treize , par une vieille dame sourde qui no recevait personne , qui ne sortait que le soir pour aller dîner, et rentrait à onze heures au plus lard , et la pièce au-dessus , par le teneur de livres de la maison.

Roman arrêta le numéro onze.

Lorsque le lendemain malin il sortit de sa chambre , Salvador lui-même , en passant près de lui , ne l'aurait pas reconnu ; de brun il était devenu blond , des moustaches et une barbe épaisse couvraient son visage, qui, de plein et de coloré qu'il était ordinairement, était devenu maigre et pâle ; ses yeux étaient en oulre cachés sous des lunettes vertes d'une dimension plus qu'ordinaire ; enfin , il paraissait si souffreteux , si malingre , -si rachitique , que les propriétaires de l'hôtel , en le voyant gagner , appuyé sur le bras d'un domestique , la voilure qu'il avait fait demander, ne purent s'empêcher de le plaindre, et qu'ils se dirent que ce malheureux étranger laisserait ses os en France.

Roman , cependant , ne pensait pas à mourir; les questions adroites qu'il avait faites aux serviteurs de l'hôlel lorsqu'il avait choisi son appartement, lui avaient appris , ainsi qu'on l'a vu ,

quel était celui occupé par le comte Coloredo ; ce renseignement une fois obtenu, il ne lui avait pas été difficile de saisir un moment favorable pour prendre l'empreinte de la serrure , et il sortait pour se procurer les instruments qui lui étaient nécessaires pour opérer au moment opportun.

Roman , qui avait déjà exercé à Paris, savait qu'on pouvait trouver au Temple et chez tous les ferrailleurs de la rue de Lappe des clefs de toutes les formes et de toutes les dimensions; il en acheta deux petits trousseaux : celles de l'un devaient servir pour les portes extérieures , et celles de l'autre, pour les meubles; puis des vrilles, un petit ciseau et une lime ; il espérait bien cependant ne pas être forcé de se servir de ces derniers instruments, car il avait déjà remarqué que les serrures des portes et des meubles de l'hôtel de Castiglione n'étaient, comme celles de presque toutes les maisons garnies , que des serrures de pacotille qui peuvent être ouvertes par presque toutes les clefs.

Il n'eut pas de peine à se procurer ce qu'il désirait , et lorsqu'il se trouva seul dans son appartement , il se dit , en se frottant les mains cl en jetant sa perruque et sa fausse barbe au plafond , que le plus difficile de l'affaire qu'il proje-

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tait était fait, et qu'il ne s'agissait plus que d'avoir de la patience ; le hasard , du reste , le favorisa plus qu'il ne l'espérait.

Il était depuis cinq jours seulement à l'hôtel, lorsqu'un matin il entendit dans la chambre de son voisin un bruit inaccoutumé : on ouvrait et on fermait les meubles, on traînait des malles; ce remue-ménage semblait indiquer les apprêts d'un voyage précipité. Le cœur de Roman battit avec violence. Depuis plus d'une heure , chaque mouvement qu'il entendait, augmentait les transes mortelles auxquelles il était en proie, lorsqu'un domestique prononça ces mots fatals : « Allez vile chercher une voilure , M. de Coloredo veut partir à l'instant même. » Plus de doute , le trésor sur lequel il comptait allait lui échapper. Le son d'une nouvelle voix vint frapper son oreille ; c'était celle de l'étranger qui disait au garçon d'hôtel de lui choisir la voilure la plus propre qu'il pourrait trouver et de la prendre à l'heure. i Au surplus, ajouta-t-il , faites monter le cocher, je m'entendrai avec lui. » Roman , l'oreille appliquée contre la cloison qui séparait son appartemeni de celui de l'étranger, retenait son souffle afin de ne pas perdre une syllabe. Le cocher demandé arriva.

l&a CHAPITRE XIV.

* Je vous prends à l'heure , dit l'étranger ; vous me conduirez d'abord chez Boivin , le fameux gantier de la rue de la Paix , puis ensuite à l'ambassade d'Autriche, où vous m'attendrez jusqu'à quatre heures du soir. Combien me prendrez-vous pour tout cela?

Le cocher demanda vingt francs. Le noble italien , qui était en réalité aussi avare que Silvia l'avait dit , ne voulait en donner que quinze, et il défendit ses intérêts avec tant de ténacité que le cocher fut obligé de céder. Dix minutes après, Roman, de sa fenêtre, voyait son voisin monter dans le char numéroté qui devait le conduire rue de Grenelle-Saint-Germain.

« C'est cela , dit-il , va danser chez Mme d'Appony, je vais , pour ma part, faire danser tes pierreries (1). »

Une heure s'étant écoulée , Roman sortit de son appartement , et après avoir jeté en haut et en bas de l'escalier un coup d'œil investigateur, il s'introduisit , à l'aide des clefs qu'il s'était procurées , dans celui du malheureux propriétaire des pierres précieuses dont Silvia avait fait devant lui une si brillante description.

(1) On se rappelle qu'il y a quelques années les matinées dansantes de Matfd'Appony avaient obtenu la plus grande vogue,

SILVIA. m

L'appartement était fait , et le comte devait être absent plusieurs heures ; il avait donc devant lui plus de temps qu'il ne lui en fallait pour visiter , sans craindre d'être dérangé , tous les meubles qui garnissaient ce logement. Il ferma donc la porte sur lui; il mit ses armes en état , car il était bien déterminé à ne point se laisser prendre vivant , si le hasard voulait qu'il fût surpris, et après avoir mis des chaussons de tresse, afin que le bruit de ses pas ne pût être entendu des locataires de l'étage au-dessous , il commença une visite exacte de tous les meubles. Il avait déjà fouillé tous les tiroirs de la commode , tous ceux du secrétaire et toutes les armoires , qu'il avait ouverts avec la plus grande facilité à l'aide des clefs de ses deux trousseaux , et il désespérait presque du succès de son entreprise, lorsqu'il avisa dans un coin une espèce de petit chiffonnier qu'il n'avait pas remarqué d'abord.

« Le magot est là dedans, ou il n'est nulle part, » se dit-il.

Et les tiroirs du chiffonnier éprouvèrent le sort de ceux des autres meubles. Roman ne s'élait pas trompé : dans un des tiroirs de ce meuble , il trouva une petite boîte de chagrin dans laquelle étaient toutes les pierres précieuses dont avait

parlé Silvia; il ne prit pasle temps de les examiner.

Après avoir remis tous les meubles en état, il sortit de l'appartement du comte aussi heureusement qu'il y était entré.

Son premier soin, lorsqu'il fut rentré chez lui, fut de faire un peu de toilette ; puis il sonna et commanda au domestique qui se présenta d'aller lui chercher une voiture.

Roman, serrant contre sa poitrine sa précieuse capture, et appuyé comme de coutume sur le bras d'un domestique, gagna sa voiture; et lorsque son cocher, qui avait vigoureusement fouetté les deux bucéphales attelés à son carrosse, eut laissé bien loin derrière lui la rue et l'hôtel de Castiglione, un ouf ! prolongé sortit de sa poitrine.

Au moment où Roman était monté en voiture, un véhicule numéroté s'était arrêté devant la porte de cet hôtel , et une dame , que dans sa préoccupation il n'avait pas remarquée, en était descendue, et avait demandé au concierge si le comte Coloredo était chez lui. Cette dame se retirait après avoir reçu une réponse négative, lorsqu'elle remarqua noire héros.

« C'est singulier, se dit-elle, cet homme, qui paraît si malade, ressemble beaucoup, malgré la barbe, les moustaches et les lunettes vertes qui

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couvrent son visage, à l'intendant de M, le marquis de Pourrières.

— Cocher, dit-elle en s'adressant à son automédon, suivez cette voilure, mais de loin, et de manière à ce qu'on ne vous remarque pas ; vingt francs pour vous, si vous vous acquittez de cette mission avec intelligence, p

11 n'y a rien que ne puisse faire un cocher de voilure publique auquel une personne qui paraît en état de tenir sa promesse vient d'offrir un napoléon ; aussi celui de Silvia (le lecteur a déjà deviné que la dame qu'il conduisait n'était autre que la marquise de Roseîly) employait-il tousses soins pour se montrer digne de la magnifique récompense qu'il espérait obtenir.

Roman se fit conduire à la barrière de l'Étoile, où il quitta sa voiture.

« Suivez l'homme, dit Silvia à son cocher, mais de loin, et de manière à ce qu'il ne puisse pas vous remarquer. »

Roman entrait dans le bois de Boulogne par la porle Maillot.

a Vite, vite, dit Silvia , s'il s'engage dans les taillis, nous allons le perdre. »

Le cocher fouetta ses chevaux qui quittèrent, à leur grand regret probablement , leur paisible ïome in» H

ig* CHANTRE XIV.

allure ; mais lorsqu'ils arrivèrent à la porte Maillot , le vieillard cacochyme , qui marchait si lentement le long de la route de Neuilly, avait disparu.

« Ce vieillard est bien leste, se dit Silvia ; je suis évidemment sur les traces du secret que je veux pénétrer; mais comment retrouver cet homme? Allons, c'est une occasion perdue, mais s'il plaît à Dieu... »

Silvia allait donner l'ordre à son cocher de retourner, mais par une de ces inspirations subites, auxquelles on obéit sans chercher à se rendre compte du sentiment qui les a fait naître , elle lui dit de suivre Vallée dans laquelle ils se trouvaient , et qui conduit au rond-point ; arrivée à cette partie du bois de Boulogne, Silvia vit sortir d'une allée transversale, et s'engager dans celle qui conduit à la grille de Passy , l'intendant du marquis de Pourrières, vêtu d'une redingote qui lui serrait la taille , et dépouillé des moustaches, de la barbe et des lunettes qui lui cachaient le visage quelques minutes auparavant.

« Enfin ! dit Silvia. »

Elle fit arrêter sa voiture, remit à son cocher la récompense promise , et le quitta après lui avoir dorme l'ordre d'aller l'attendre à la porte Maillot.

Roman marchait avec assez de rapidité pour que Silvia éprouvât beaucoup de peine à le suivre; mais l'envie qu'elle éprouvait de réussir lui donnait à chaque instant de nouvelles forces. Roman se retournait souvent, mais Silvia, qui s'était enveloppée dans son châle et qui avait baissé son voile, ne le suivait que de loin, et il n'élait pas probable que la vue d'une femme élégante , si toutefois il la remarquait, lui inspirât la moindre inquiétude ; enfin, il arriva à la station dé la barrière des Rons-Hommes, où il prit un cabriolot; il était temps : Silvia , dont la longue course qu'elle venait de faire avait épuisé les forces, pouvait à peine se soutenir; elle monta en voilure et fit suivre celle de Roman qui s'arrêta à la porte de l'hôtel du marquis de Pourrières.

Roman entra ; Silvia attendit quelques instants avant de le suivre, et, lorsqu'elle supposa qu'il était installé dans le cabinet du marquis, elle entra, et malgré les efforts du domestique qui voulait s'opposer à son passage, elle arriva dans la pièce où se trouvaient les deux amis. Les pierreries volées au comte Coloredo étaient étalées sur le bureau de Salvador.

« Le voilà donc connu ce secret plein d'horreur !

dit Silvia en enlevant un journal que Roman avait

jeté sur les pierreries au moment où elle était entrée dans l'appartement.

« Que voulez-vous dire? s'écria Salvador ; et que signifie, madame, cette habitude que vous avez prise de forcer la consigne de mes gens , lorsque je désire être seul ?

— - Vous me permettrez sans doute de m'asseoir, répondit Silvia qui s'était débarrassée de son châle et de son chapeau, et avait pris un siège qu'elle avait placé près de celui de son amant. Ces pierreries appartiennent au comte Coloredo, et elles ont été volées par votre intendant M. Lebrun.

— ■ Madame la marquise me permettra de lui faire observer que sans doute elle a perdu l'esprit, répondit Roman.

— Laissons de côté, je vous prie, nos titres respectifs, et expliquons-nous simplement et sans formules de politesse; mais d'abord laissez-moi, mon cher M. Lebrun, vous prouver que je n'ai pas perdu l'esprit. Lorsque vous êtes sorti de l'hôtel de Casliglione, vous étiez enveloppé dans une houppelande de drap brun, vous aviez une perruque blonde, des moustaches et de la barbe de la même couleur; vous êtes monté dans un cabriolet à quatre roues, portant le numéro 266, qui vous a

conduit jusqu'à la barrière de l'Étoile , où vous l'avez quitté; vous avez ensuite suivi la route de Neuilly, puis vous vous êtes engagé dans un des massifs de Vallée des Voleurs (i), dont vous êtes sorti velu du costume que vous portez maintenant, après avoir laissé sans doute dans les taillis votre houppelande, votre perruque, votre barbe et vos moustaches; vous avez pris ensuite une autre voiture qui vous a conduit jusqu'ici. Eh bien ! ai-je perdu l'esprit? >

Roman, pendant que Silvia parlait, avait, sans qu'elle s'en aperçût, tiré de la poche de côté de sa redingote un poignard à lame courte et triangulaire ; il se leva brusquement, posa une de ses mains sur son épaule et la renversa sur le siège qu'elle occupait ; il levait le bras pour la frapper, mais Salvador, qui avait remarqué ses mouvements, s'élança pour le retenir.

i As-tu perdu la tête? s'écria-t-il. »

Silvia ne s'aperçut du danger qu'elle avait couru qu'au moment où elle n'avait plus rien à craindre; tous ses traits se couvrirent d'une pâleur mortelle, mais elle ne perdit pas l'usage de ses sens.

(1) Il existe effectivement au Bois de Boulogne une allée qui porte ce nom 5 un ccriteau l'indique aux promeneurs»

iU CHAPITRE XIV.

« Vous n'êtes guère prudent, mon bon M. Lebrun, dit-elle à Roman, auquel la réflexion était venue, et qui remettait dans sa poche le poignard qu'il en avait tiré.

— Remettez-vous, dit Salvador, vous n'avez rien à craindre quant à présent.

— Je suis toute remise , lui répondit Silvia , et très en état de vous écouter, si toutefois vous avez quelque chose à me dire.

— J'ai en effet beaucoup de choses à vous dire. Vous saviez depuis longtemps qu'il existait un secret entre moi et Lebrun , et qu'il n'était mon intendant que pour la forme. Eh bien ! nous ne sommes pas seulement amis, nous sommes complices , et le crime que nous avons commis aujourd'hui n'est pas le premier ; vous savez ce que vous avez à faire ; quant à dénoncer le vol, commis par Lebrun chez le comte Coloredo, vous ne le ferez pas, nous vous ferions passer pour notre complice. Maintenant serons-nous trois à marcher du même pas dans la même carrière, ou ne devons-nous rester que deux?

— Nous resterons trois, répondit Silvia en offrant ses deux mains à Roman et à Salvador ; je tiens à avoir ma part des pierreries de ce brave comte Coloredo.

~ • Et vous l'aurez belle, je vous en réponds t s'écria Roman. Je vois que j'avais tort de me défier de vous, et que mon ami ne se trompait pas lorsqu'il me disait que vous étiez une femme résolue et sur laquelle on pourrait compter au besoin.

— M. le marquis de Pourrières sait que je l'aime et que je lui suis toute dévouée , répondit Silvia en appuyant sa jolie tête sur la poitrine de Salvador, qui déposa un baiser sur son front.

Si , grâce à la béquille d'un obligeant Asmodée , il eût élé permis à quelque nouveau don Cléophas de voir ce qui se passait dans le cabinet du petit* hôtel du faubourg Saint-Honoré, un ravissant tableau se serait offert à ses yeux, et si son cicérone lui avait demandé compte de ses impressions, voici à peu près ce qu'il aurait répondu : « Je vois dans un appartement, où toutes les recherches du luxe et du confortable ont été réunies par une main intelligente, deux êtres jeunes et beaux qui se regardent amoureusement et qui se prodiguent mille caresses. Un homme à la physionomie pleine et colorée , et dont les cheveux noirs commencent à grisonner, sourit à leurs ébats. C'est sans doute un bon père qui est heureux du bonheur de ses enfants ; c'est fort

160 CHAPITRE XÏV.

touchant et très-patriarcal. > Et si le diable, après avoir jeté dans les airs le sourire sardonique qui lui est, dit-on, si familier, lui avait dit ce qu'étaient les individus qui se trouvaient devant lui, le pauvre don Cléophas aurait sans doute accusé Àsmodée de calomnier l'humanité. Et cela eût été naturel. On ne se représente habituellement le crime que couvert de haillons et habitant des lieux dont l'aspect est sombre et désolé ; on ne peut pas croire que des gens dont la physionomie n'offre rien de remarquable, qui sont velus comme tout le monde, et qui habitent des demeures somptueuses , ne reculent pas devant les crimes les plus épouvantables lorsqu'il s'agit de satisfaire la passion qui les domine.

La conversation continuait entre Salvador , Silvia et Roman. Ce dernier venait d'achever le récit des moyens qu'il avait employés pour s'emparer des pierreries du comte Coloredo , et ses deux auditeurs s'étaient beaucoup égayés aux dépens de la victime.

a Ainsi , dit Silvia , l'idée de vous approprier ces pierreries vous est venue au moment même où je vous en ai parlé.

— Oh! mon Dieu oui, répondit Roman. Je conçois promptement et j'exécute de même.

SILVIA» ici

■ — Et tu es un noble ami, ajouta Salvador ; me donner ma part dans une affaire à laquelle je n'ai pas participé ! c'est un beau trait.

— Ainsi tu me laisseras faire ma petite partie sans trop me gronder ?

- — Certainement, mon ami ; et la moitié de ce que produira la vente de ces admirables cailloux te sera remise en beaux et bons billets de banque.

— Cela ne presse pas , je ne suis pas en veine dans ce moment.

— Une idée ! s'écria Silvia. en riant aux éclats, le comte Coloredo ne perdra pas tout , puisque vous avez laissé vos malles à l'hôtel de Castiglione.

-**- Ah ! charmant ! mais ces malles sont absolument vides ; un chiffon laissé dedans aurait peut-être mis la police sur mes traces.

— Vois cependant, mon cher Roman, comme le plus petit événement peut annuler les combinaisons les plus savantes : si Silvia, au lieu d'être une femme selon mon cœur, avait été une créature ordinaire, nous étions perdus.

— Mon cher camarade , tu ne sais ce que tu dis ; une femme ordinaire ne m'aurait pas reconnu, n'est-il pas vrai, belle marquise?

m CHAPITRE XIV.

— Je crois que vous avez raison.

— Allons, allons, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible, et je crois qu'à nous trois nous pourrons faire de grandes choses.

— Lorsque notre bourse sera vide, dit Silvia, je vous parlerai d'une petite affaire dont les résultats, je l'espère, ne seront pas moins beaux que ceux que M. Lebrun vient d'obtenir.

— Je vous rappellerai votre promesse en temps utile, madame la marquise. »

La conversation se prolongea sur ce ton quelque temps encore ; puis enfin la question de savoir à qui les pierreries seraient vendues fut agitée. Salvador, Roman et Silvia, qui avaient plus vécu en province qu'à Paris, ne connaissaient pas encore toutes les ressources de la capitale.

« Nous pouvons dessertir nous-mêmes ces pierres et les mettre sur papier ; mais à qui les vendre ou les engager? voilà la question à laquelle il faudrait pouvoir répondre , dit Salvador.

— C'est en effet embarrassant.

— Oh! une idée, ajouta Salvador en se frappant le front , je tiens notre affaire. Te souviens-tu de cet original que nous avons rencontré chez

Lemardelay, qui avait amené avec lui une vieille femme de tournure si grotesque, et que tout le monde accablait de compliments et de salutations.

— M. Juste ?

— Juste, je crois que cet homme est celui qu'il nous faut.

— Et lu sais où le trouver?

— Pas précisément, mais je sais où trouver le comte palatin du saint- empire-romain. Tu sais, Thomme au portefeuille? et il est probable que ce noble personnage pourra m'indiquer la tanière de M. Juste.

— Je n'ai pas besoin de te recommander d'être prudent , de ne pas faire à ces gens-là d'ouvertures de nature à leur donner l'éveil.

— La recommandation est au moins inutile.

— C'est que je n'accorde pas beaucoup de confiance à ce comte palatin , qui a trompé si indignement son ami dans l'affaire du portefeuille.

— Sois tranquille , te dis-je , je n'ai pas oublié que les ouvriers (1) parisiens n'ont pas de probité.

(1) Voleurs.

— C'est qu'il ne serait pas très-agréable de faire naufrage au port, avec d'autant plus déraison que cette affaire sera probablement la dernière que nous ferons ; car si les promesses qui m'ont été faites se réalisent, j'obtiendrai sous peu de temps un très-bel emploi.

— Si vous vouliez me permettre de voir le ministre et de solliciter pour vous , dit Silvia à Salvador, après avoir adressé à Roman un coup d'œil significatif, je suis bien sûre que vous n'attendriez pas longtemps.

-— « Au fait, c'est une idée, répondit Roman.

— Ne parlons pas de cela, je vous prie, je ne veux pas devoir aux beaux yeux de ma maîtresse l'emploi que je sollicite.

— Eh bien! c'est dit, je saurai demain où demeure M. Juste , et ce sera madame la marquise qui sera chargée de traiter l'affaire que nous voulons faire avec lui.

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