SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE
HADBUK ET C»,
un usurier:
Roman savait que le comte palatin du saintempire-romain était un des plus fidèles habitués de rétablissement du limonadier à moustaches grises , et que pour rencontrer ce noble personnage , il ne fallait qu'aller passer quelques heures de l'après-midi dans cette maison où il venait tous les jours.
C'est ce que fit Roman. Il y était depuis moins d'une heure, lorsqu'il vit entrer celui qu'il attendait ; il l'appela , et le comte vint avec empres-
sèment se placer près de lui. Après les politesses d'usage entre gens de bonne compagnie, lecomle demanda à Roman si les résultats de son voyage à Baden-Baden avaient été satisfaisants.
— Hélas! non, répondit celui-ci, et à l'heure qu'il est je payerais avec bien du plaisir un excellent dîner à celui qui pourrait m'indiquer un honnête marchand d'argent disposé à escompter à un taux raisonnable du papier couvert d'excellentes signatures.
— Que ne vous adressez-vous au maître de céans?
— Je n'ai pas beaucoup de confiance en cet homme-là; j'ai entendu raconter, au dîner où j'ai eu le plaisir de vous rencontrer pour la première fois, une certaine histoire...
— Celle du lingot?
— Précisément; et vous conviendrez avec moi!...
» — Je respecte vos scrupules ! mais si vous le voulez , je vais vous mener chez un marchand de jouets d'enfants qui fera votre affaire.
— Il me donnerait des polichinelles et des chevaux de bois en place d'écus.
— - Si ce sont des écus que vous voulez, il n'y a que M. Juste qui puisse faire votre affaire,
— Monsieur Juste, dites-vous? mais ce nom-là
UN USURIER. n
ne m'est pas inconnu, je l'ai entendu prononcer quelque part; mais où?...
— Eh ! parbleu , au dîner en question , monsieur Juste y était.
— Cet homme-là me convient, et si vous voulez me donner son adresse , j'irai demain chez lui de votre part. »
Le comte donna l'adresse qu'on lui demandait , se réservant in petto de voir le soir même l'usurier, afin de stipuler avec lui la commission à laquelle il aurait droit.
Roman , ainsi qu'il l'avait promis , paya un excellent dîner au comte.
11 employa toute la journée qui -suivit à recueillir des renseignements sur le compte de M. Juste , et ce qu'il apprit lui donna la conviction que l'on pouvait sans crainte proposer les affaires lès plus louches à cet usurier, dont la discrétion était , disait-on , acquise à tous ceux qui lui procuraient les moyens de gagner de l'argent? Cependant lorsqu'il rapporta à Salvador et à Silvia tout ce qu'il avait appris, il recommanda à celle dernière de n'agir qu'avec une extrême prudence, el de ne faire, si elle !e jugeait convenable , que <ies demi-*ouveriures à l'usurier, lors de sa première visite.
« N'ayez pas d'inquiétude , lui répondit Silvia, j'irai demain voir ce monsieur, et je vous promets que vous serez content de moi. »
Le lendemain , ainsi que cela avait été convenu , Siîvia sortit de chez elle pour se rendre chez M. Juste.
Elle se fit conduire devant la grille principale du jardin du Luxembourg , où elle laissa sa voiture; et , après avoir défendu à son chasseur de la suivre , elle s'enveloppa dans son châle , abattit sur ses yeux le voile de dentelle qui ornait son chapeau , et entra dans le jardin , qu'elle traversa tout entier pour sortir par la grille de la rue d'Enfer.
Arrivée dans la rue Saint-Dominique d'Enfer, elle sonna à la porte d'une maison d'assez pauvre apparence, et attendit patiemment quelques minutes avant que quelqu'un vînt lui ouvrir. Les aboiements d'un chien, auquel la plénitude de sa voix permettait de supposer une taille formidable , répondirent seuls d'abord aux premiers tintements de la sonnette. Silvia ne s'effraya pas, et sonna de nouveau ; les aboiemenis du chien redoublèrent; mais un petit guichet pratiqué dans la porle , et défendu par d'assez forts barreaux de fer, fut ouvert , et lui laissa voir une
figure jaune et parcheminée, éclairée par deux petits yeux vert de mer, et surmontée d'un bonnet dont la couleur primitive disparaissait sous une couche épaisse de crasse.
Celait celle de M. Juste.
« Que demandez-vous? dit-il.
— M. Juste, répondit Silvia ; mais abrégez, s'il vous plaît, les formalités qui doivent précéder mon admission dans la place , ajoula-t-elle en levant assez son voile pour permettre à M. Juste de jeter un coup d'œil sur ses jolis traits.
— Bien , bien , dit le digne usurier que la vue d'un aussi joli visage avait probablement attendri; je vais vous ouvrir, laissez-moi seulement le temps d'attacher mon chien.
La porte fut enfin ouverte, et Silvia, en passant dans une petite cour qu'il fallait traverser pour arriver au bâtiment habité par M. Juste, ne put s'empêcher de remarquer le compagnon de l'usurier, terre-neuvien de la plus forte race, qui grondait dans sa loge.
— Eh ! eh ! dit Juste , que dites-vous du compagnon de ma solitude? Croyez-vous qu'avec un gardien de cette taille, et aussi incorruptible que celui ci, jedoive beaucoup craindre messieurs les voleurs de la bonne ville de Paris?
Une baie, fermée par une forte porte en chêne garnie (Tune serrure de sûreté et de plusieurs verrous , donnait entrée dans le bâtiment d'hahifanon, dont toutes les fenêtres étaient garnies d'énormes barreaux de fer; et avant d'arriver au cabinet dans lequel Juste avail introduil Silvia, il fallait traverser plusieurs pièces dont lés portes, la nuit , devaient être soigneusement fermées.
(les pièces qui servaient de magasin à M. Juste étaient pleines d'une foule d'objets hétéroclites, venus de toutes les contrées du monde et appartenant à toutes les époques , rassemblés sans ordre , les uns accrochés au plafond ou le long des murs , les autres jetés pêle-mêle sur le carreau : des objets d'histoire naturelle , des boas et des oiseaux empaillés, deux cadres, un rempli d'insectes, l'autre de papillons ;• des échantillons de minéraux dans une boîte de bois blanc; des coquillages de toutes les formes et de toutes les couleurs; une collection complète de Michel- Ange, de Poussin, de Saivator Rosa, de Murillo, de Paul Potier, de Mignard, de Téniers et de Rubens apocryphes , au milieu desquels on pouvait cependant, trouver quelques toiles authentiques désolées d'être forcées de rester en aussi mauvaise compagnie; des souricières et des
horloges de Nuremberg , tous les ours de la librairie moderne , et quelques bons vieux livres venus on ne sait comment dans ce capharnaùm ; des armes offensives et défensives, antiques, modernes et du moyen âge ; des morions , rondaches , salades , cuirasses , masses d'armes , hallebardes , pertuisanes , épées à deux mains , arquebuses, pistolets à mèche et à rouet, claymores écossaises, crics malais, tromblon oriental, yatagan arabe, arcs, flèches, carabines tyroliennes, fusils de chasse et de munition; des porcelaines de Saxe , de la chine et du Japon ; de vieux sèvres et des poteries de Bernard de Palissy ; des vases étrusques et des urnes lacrymatoires; une tête 3e mort couronnée d'une guirlande de roses artificielles, des pipes d'écume , de bois et de porcelaine ; le calumet des peaux-rouges de l'Amérique septentrionale, la chibouque des Turcs et le narguilé des Indiens; des bouteilles de vin de Champagne à brillantes étiquettes ; des pots de la pommade du lion ; des coupes de bronze et d'argent ciselées par Benvenuto Cellini , et des encriers siphoïdes , des fœtus et des lézards conservés dans des bocaux remplis d'esprit-de-vin ; des scapulaires ; une momie égyptienne, des agnus Dei et un reli-
f S CHAPITRE XV*
quaire contenant un des morceaux de la vraie croix ; des instruments de musique et des ustensiles de cuisine ; dés médailles romaines ; des paquets de bougies et des boîtes d'allumettes chimiques allemandes ; la tête parfaitement tatouée d'un chef des peuplades de la mer du Sud; des boites de sardines; les vieilles épaulettes, le sabre d'honneur et le manteau de pair d'un illustre maréchal de France : toutes les dépouilles du riche et du pauvre , de l'homme du monde , de l'artiste et du savant, toutes couvertes de poussière et de toiles d'araignées.
Quelques chaises de paille, une petite table de bois noir, devant laquelle était placé un fauteuil de canne , une cuvette et un pot à eau placés sur la cheminée, et surmontés d'une mauvaise gravure collée sur la muraille, composaient tout l'ameublement du cabinet dans lequel Juste avait introduit Silvia. Les fenêtres de ce cabinet, comme celles de toutes les autres pièces, étaient garnies de forts barreaux assez rapprochés l'un de l'autre pour ne laisser pénétrer dans l'appartement qu'un jour pâle et douteux.
Les murs étaient tapissés d'un papier commun à fleurs blanches sur un fond bleu , déchiré en plusieurs endroits; la cheminée était garnie seu-
lement d'une paire de petits chenets en fonte, et à la voir si propre et si nette , on devinait que , même pendant les jours les plus rigoureux de l'hiver, M. Juste n'y faisait pas de feu.
Il offrit à Silvia une des chaises de paille qui garnissaient son cabinet, et se plaça dans le fauteuil.
« Vous permettez, dit-il, après s'être enveloppé dans la vieille redingote de molleton noir, couverte de taches et percée aux coudes, dont il était vêtu, vous permettez que j'achève mon repas ; je déjeunais lorsque vous avez sonné à ma porte.
— Ne vous gênez pas, répondit Silvia. »
Une jatte de lait et un morceau de pain bis composaient le déjeuner de Juste.
« M'expliquerez vous, dit-il en trempant une mouillette dans sa jatte de lait, ce qui me procure l'honneur de votre visite? >
Silvia essaya de prendre une voie détournée pour arriver au but qu'elle voulait atteindre.
i Vous possédez des objets très-curieux et d'un grand prix , dont vous seriez , à ce qu'on assure, bien aise de vous défaire, répondit-elle, et comme il est possible que je me détermine à en acheter quelques-uns, je suis venue pour les voir.
— On vous a trompée, dit Juste en jetant sur Silvia un regard interrogateur, les objets qui garnissent mes magasins ne sont pas à vendre ; je les donne quelquefois à ceux dont j'escompte le papier, mais je les rachète aussitôt qu'ils sont vendus ; si cependant vous désirez jeter un coup d'œil sur mes curiosités, je suis à vos ordres. >
Silvia ayant témoigné qu'elle ne serait pas fâchée d'examiner attentivement ces objets qu'elle n'avait fait qu'entrevoir, M. Juste, qui avait expédié la dernière bouchée de son modeste déjeuner, se leva et précéda Silvia dans les pièces où étaient rassemblés tous ses bric-àbracs.
« Voilà, dit-il, de magnifiques toiles dues aux pinceaux des plus célèbres maîtres des écoles française, italienne, hollandaise et espagnole; les meilleurs ouvrages des littérateurs les plus distingués de l'époque : la Vierge de Meudon, de M. Groult de Tourlaville ; la Chrisléide, une Blonde, le Mousse, de Mme Augusta Kernock, le Code des honnêtes gens et une multitude d'autres Codes, ei plusieurs autres chefs-d'œuvre : des Elzévirs, des Étiennes, des Aides et des Manuces. Dans ce bocal est renfermé l'aspic de la reine Cléopàtre ; voilà du vin de Champagne de Moët et
compagnie d'Épernay; la boîte à mouches de Mme de Pompadour, le stylet dont se servit Dibutade lorsqu'elle traça sur la muraille le profil de son amant, la palette d'Apelies, un des ciseaux de Phidias, un autographe de Molière, le ruban avec lequel Ancîroclès conduisait son lion dans les rues de Rome. >
M. Juste, pour faire i'énuméralion de toutes ces richesses, avait pris le ton d'un charlatan qui vante aux badauds rassemblés autour de lui les propriétés merveilleuses de son baume.
« Àvez-vous, parmi toutes ces curiosités, l'anneau de Gygès et le sceau du grand Salomon? dit Silvia en souriant.
— Est-ce que vous avez envie d'acheter ces deux objets? répondit M. Juste en fixant sur Silvia ses petits yeux vert de mer.
— S'ils étaient à vendre... l'anneau de Gygès surtout me conviendrait infiniment ; on a souvent besoin d'aller dans des lieux dans lesquels on ne voudrait pas être vue.
— Chez l'usurier Juste, par exemple.
— Vous l'avez dit, maître, répondit Silvia.
— Et peut-on connaître, madame, le motif qui vous amène dans ce lieu où vous ne voudriez pas être rencontrée.
— Vous êtes discret, M. Jusle ?
— Très-discret, belle dame, surtout lorsque j'y trouve mon compte.
— Si vous le voulez, nous ferons ensemble une affaire dont vous n'aurez pas à vous plaindre.
— Et quelle est cette affaire î
— Vous êtes bien pressé...
— Excusez mon impatience , elle est toute naturelle ; l'affaire que vous voulez me proposer est, dites* vous, très-avantageuse.
— Vous allez en juger : mais procédons par ordre ; vous ne me connaissez pas, et comme je vis dans un monde où vous n'êtes pas admis, il n'est pas probable que vous puissiez me retrouver une fois que je serai sortie de votre maison ; je puis donc, sans me compromettre, vous dire ce qui m'amène près de vous.
— Très-vrai ! aimable dame.
— Si l'on vous offrait, moyennant cent mille francs, des pierres précieuses qui valent au moins cinquante mille francs de plus, aceepteriez-vous la proposition ? »
M. Juste regarda fixement Silvia pendant quelques minutes avant de lui répondre, puis il se rapprocha d'elle et lui souffla ces quelques mots dans l'oreille.
« Si les pierreries valent réellement cinquante mille écus, je vous compterai la somme que vous exigez, quand bien même ces pierreries seraient celles qui ont été volées , il y a deux jours , au comte Coîoredo.
— Je vois que vous êtes un homme raisonnable et qu'il y a moyen de s'entendre avec vous ; mais si je vous apportais dans quelques heures les pierreries en question, seriez-vous en mesure de me compter immédiatement la somme en billets de banque?
— Immédiatement , en billets de banque ou en or, à votre choix.
— En ce cas , maître, ouvrez votre caisse, j'ai apporté les pierreries avec moi.
— J'en étais sûr , et ce sont celles du comte Coîoredo?
— Que vous importe? si elles valent réelle ■ ment cinquante mille écus.
- — Vous avez raison ; mais voulez-vous me permettre d'examiner ces pierres?
—-Rien de plus juste, je n'ai pas l'intention de vous vendre chat en poche. »
Silvia avait mis la main à Taumônière attachée à sa ceinture pour en tirer le petit paquet qui contenait les pierreries, et le vieux Juste essuyait
les verres de ses lunettes , lorsqu'un vigoureux coup de sonnette , accompagné des formidables aboiements du chien de garde , vint tout à coup les frapper d'épouvante ; Silvia était pâle , et ses yeux, fixés sur ceux de l'usurier, semblaient lui demander l'explication de cette visite inopportune. Juste posa sur son bras une de ses mains décharnées.
d Rassurez-vous, lui dit-il , vous n'avez rien à redouter ici ; je vais voir quel est celui qui a tiré la sonnette avec tant de violence ; c'est sans doute un client qui vient me demander de l'argent après avoir passé la nuit au jeu. i
Juste sortit en effet après avoir mis dans sa poche la clef de son bureau.
Silvia, lorsqu'elle se trouva seule dans le bazar de M. Juste, se dit que, bien qu'une trahison de la part de l'usurier ne fût pas à redouter , il était cependant possible que la police fût sur les traces de l'auteur du vol commis à l'hôtel de Casliglione; que peut-être elle avait été suivie, et que , dans ce cas , elle devait se débarrasser des pierreries qu'elle portail sur elle ; celte résolution une fois prise, elle songea à i'exécuier ; elle avisa daus un coia un va^e tiOi-ikoù*ti. uiiiit|uc, a cui très-étroit, qui était à demi caché sous un mon-
ceau de vieilles armes de toutes les espèces , et couvert d'une vénérable poussière ; elle y introduisit toutes les pierreries , ce qui lui fut facile lorsqu'elle les eut retirées du papier qui les enveloppait ; elle avait terminé cette opération lorsque M. Juste rentra: la plus complète satisfaction était peinte sur sa physionomie, il souriait presque !
« Soyez sans crainte, madame, dit-il, ce n'est rien; c'est un général de mes amis qui vient, en sortant du club, me prier de lui prêter cinquante mille francs que je vais lui remettre. Je l'ai prié de m'attendre quelques instants dans une pièce voisine , afin de vous laisser le temps de vous cacher , si , comme je le crois, vous ne voulez pas être vue. »
Juste conduisit Silvia derrière une cloison treillagée, garnie de petits rideaux de toile verte, qui séparait le cabinet en deux parties égales ; il lui avança un siège , et après lui avoir donné de nouveau l'assurance qu'il ne la ferait pas attendre longtemps , il introduisit le général dans le cabinet.
Silvia, de la place qu'elle occupait, pouvait entendre tout ce que disaient l'usurier et le général , et le tissu des petits rideaux verts qui
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couvraient le treillage était si mince, qu'elle pouvait presque distinguer leurs traits.
Le général , à peine quadragénaire , était un bel homme dans toute l'acception du mot ; ses formes gracieuses et le timbre flatteur de sa voix indiquaient un homme de la meilleure compagnie.
c Vraiment, mon cher Juste , dit-il en entrant dans le cabinet de l'usurier, à la difficulté que l'on éprouve avant d'arriver à votre sanclum sanctorum, on serait presque tenté de croire que vous êtes en bonne fortune.
— Eh! eh ! répondit Juste , pourquoi ne me serait-il pas permis de demander quelques distractions aux amours ?
— Oh! je sais que vous êtes assez riche pour acheter les bonnes grâces des plus jolies femmes.
— Acheter ! acheter ! mais , général , croyezvous donc que je ne puisse devoir mes bonnes fortunes qu'à mon argent ? »
Et le petit monstre se caressait le menton et se regardait complaisamment dans un petit miroir de toilette accroché à l'espagnolette de la fenêtre.
« Pardonnez-moi , mon cher Juste , vous ne
UN USURIFR. 2 1
m'avez pas compris; je voulais dire seulement que les hommes les mieux faits sont quelquefois obligés de faire des sacrifices pour satisfaire les petites fantaisies d'une femme aimable et jolie.
— C'est possible, mais jusqu'à ce jour j'ai été assez heureux pour éviter les pièges des coquettes.
— Cela est facile lorsque l'on est, comme vous, ferme dans ses résolutions ; mais, hélas ! je ne suis pas doué d'une semblable force de caractère, ei les cinquante mille francs que vous allez me prêter sont, vous le savez, destinés à ma maîtresse.
— Général, vous êtes un cornichon! une somme aussi considérable à une femme qui se moque de vous !
— Vous ne diriez pas cela si vous connaissiez cette adorable créature que tout le monde accable d'hommages et qui n'aime que moi,
— Et vos billets de banque !
— Vous vous trompez, vous ne rendez pas à Coralie la justice qui iui est due.
— C'est possible ; mais je crois que ce n'est pas dans les coulisses de l'Opéra qu'il faut aller chercher des femmes désintéressées.
— Permettez moi dciie pas être de votre avis;
VlUQr.Qi. — T . IV. 2
ce n'est que depuis que je suis aimé de Coraîie que je connais le véritable bonheur.
- — Alors je vous félicite; mais revenons à nos moutons. »
Silvia, qui ne savait pas que Juste avait retiré et mis en lieu de sûreté la ckf qui servait à fermer la porte de la cloison, tremblait qu'il ne vînt au général la pensée de s'assurer si ses soupçons à l'endroit des velléités amoureuses du marchand d'argent étaient fondés.
Juste ne lui laissa pas le temps de s'inquiéter davantage.
« Vous désirez, dit-il au général, que je vous prête cinquante mille francs? je suis, comme toujours, disposé à vous obliger.
— Très-bien, mon ami ; mais cette fois , je vous en avertis, c'est de l'argent qu'il me faut ; je ne veux plus de vos marchandises qui ne sortent de chez vous que pour y revenir.
— De l'argent î de l'argent ! s'écria Juste , mais où diable voulez-vous que je prenne une somme aussi forte que celle que vous me demandez?
— Vous prendrez cette somme dans votre coffre-fort, mon maître, et je ne vous donnerai en échange que ces chiffons de papier. >
Le général lira de son portefeuille plusieurs feuilles de papier timbré qu'il remit à l'usurier. < Vous le voyez, dit-il, lorsque Juste, après avoir achevé la lecture d'une de ces pièces, la posa sur la petite table, Pacte est parfaitement en règle, il ne s'agit plus que d'y ajouter le nom du prêteur.
— Oh ! du moment que madame la comtesse s'engage solidairement avec vous, cela change totalement la face des choses,, et je suis prêt à vous compter la somme en question.
— Eh bien ! alors c'est une affaire faite.
— Vous me prendrez seulement dix mille francs de curiosités et d'objets antiques.
— Je ne prendrai pas seulement le plus petit objet. Cinq mille francs de prime et dix pour cent d'intérêt, c'est, je crois, très-raisonnable.
— Allons, allons, je vais vous chercher votre somme, mais vous me promettez de ne plus faire d'affaires avec mon confrère Josué?
- — Je vous promets de ne m'adresser à ce juif que pour les affaires que vous refuserez.
— Très -bien ! très- bien ! s'écria Juste en se frottant les mains; s'il fait une affaire refusée par moi, il perdra de l'argent et ce sera bien fait.
— Vous délestez donc bien messire Josué?
— Je déleste ions les juifs; mais ne parlons plus de ce païen, dont je ne puis entendre prononcer le nom sans me mettre en colère, et terminons notre affaire.
— Je vous al tends. »
Juste reprit Pacte qu'il lut une seconde fois avec la plus scrupuleuse attention, s'arrêiantà la fin de chaque phrase, et en commentant mentalement tous les termes; bien convaincu qu'il était pariait en la forme, il dit au général de remplir de ses nom et prénoms les blancs laissés à dessein, et il lui rappela qu'outre cet acte, il devait lui remeure des lettres de changea trois, quatre et six mois, revêtues de l'aval de sa femme.
i Voici les lettres de change, mon cher Juste, dit le général; chose promise, chose due. »
L'usurier sortit après avoir examiné les lettres de change avec autant d'attention qu'il en avait mis à examiner l'acte.
Après quelques instants d'absence, il rentra dans le cabinet, portant sous son bras un vieux portefeuille de maroquin vert dont il tira, l'un après l'autre, cinquante billets de banque qu'il remit à son client.
Le général, charmé de tenir enfin la somme
qu'il désirait, sortit après avoir affectueusement serré la main de l'usurier qui le reconduisit jusqu'à la porte de la rue.
Lorsqu'il eut ouvert à Silvia la porte de la cloison, il lui montra le portefeuille vert.
* Il reste encore dans ce portefeuille, dit-il en frappant dessus, de quoi vous satisfaire, et si vous voulez me permettre d'examiner ces pierreries dont les journaux ont fait un si pompeux éloge, nous aurons bientôt terminé. »
Silvia prit le vase antique, et fit tomber sur la tablette du grillage qui entourait la petite table de l'usurier tout ce qu'il contenait.
t Ah! madame, s'écria Juste d'une voix profondément attendrie et les yeux pleins de larmes, vous êtes une personne bien estimable; une semblable précaution au moment où vous paraissiez si troublée ! vous me rappelez, par vos traits et par votre présence d'esprit, ma pauvre défunte.
— Je suis très-flattée de ressembler à feu Mme Juste, » répondit Silvia en souriant.
Juste ne l'écoutait plus ; les regards ardents qu'il attachait sur les pierreries du comte Goloredo résumaient toutes ses facultés. Ses petits yeux étincelaient sous le verre de ses lunettes,
et il exprimait par des exclamations et de petits cris i? articulés sa vive admiration.
'/. Quels beaux diamants ! disait-il; quelles magnifiques émeraudes! Tout cela vaut au moins deux cent mille francs, s'écria-t-il enfin, cédant sans y penser à la joie que lui causait la certitude d'acquérir, moyennant la moitié de leur valeur, toutes les richesses étalées devant ses yeux.
— Ah ! ah ! lui dit Silvia, cela vaut au moins deux cent mille francs. En ce cas, maître, vous m'en donnerez bien cent cinquante mille. »
Cette observation intempestive rendit à l'usurier tout le sang-froid que l'admiration lui avait fait perdre.
c Je vais vous donner, dit-il, la somme convenue et pas un liard avec. Ces pierreries sont celles du comte Coloredo, et pour en tirer parti, il faut que je les envoie en Angleterre ou en Hollande, et que je charge de les vendre un de mes confrères auquel je serai forcé d'allouer une trèsforte commission , de sorte que mes bénéfices seront beaucoup moins considérables que vous ne le supposez.
— C'est bien ! tenons-nous eu à ce qui a été convenu. •
UN USURIER. tf
Juste remit à Silvia quatre-vingt-dix-neuf billets de mille francs.
« 11 en manque un, dit-elle après les avoir comptés.
— Je le sais bien , répondit l'usurier ; mais comme vous avez sans doute une bibliothèque, j'ai pensé que vous voudriez bien m'acheter quelques iivres.
— Vous plaisantez, mon cher î que voulezvous que je fasse de vos bouquins ?
— Des bouquins ! Une Blonde, la Vierge de Meudonf et le Code des honnêtes gens! Ah ! belle dame, vous n'appréciez pas à leur juste valeur les œuvres les plus remarquables de littérateurs distingués.
— C'est possible, mais j'aime mieux mon billet de mille francs : donnez-le-moi ou rien de fait.
— Le voilà. Vous voyez que je suis rond en affaires ; ainsi, si de nouvelles occasions se présentent, c'est à moi , je l'espère, que vous vous adresserez.
— Sans nul doute.
— N'allez pas surtout trouver mon confrère Josué, c'est un misérable sans foi qui écorche ses clients e
-— Vous paraissez délester cordialement cet homme.
— Pourquoi aussi a-t-il quitté Marseille pour venir s'établir à Paris, et m'enlever une bonne partie de ma clientèle?
— Ahl messire Josué de Marseille est maintenant à Paris ! dit Siîvia, se parlant à elle-même.
— - Vous le connaissez ?
- — Pas personnellement, mais une dame de mes amies a fait quelques affaires avec lui.
— Envoyez-moi cette dame, je suis beaucoup plus raisonnable et j'ai beaucoup plus d'argent que Josué.
— Plus d'argent que Josué î cela me paraît difficile ; on assure que ce juif est trois ou quatre fois millionnaire.
— Je suis plus riche que lui, dit Juste en accompagnant ees paroles d'un sourire d'orgueilleuse satisfaction..
— Oh ! oh î
— Si vous ne me croyez pas, parlez de moi au général que vous rencontrez, dites-vous, dans le monde, et vous serez édifiée.
— Je vous crois. Mais dites- moi, cher M. Juste, je rencontre en effet assez souvent ce général dans le monde, et je serais bien aise de savoir
tout ce qui le regarde : ne pouvez-vous rien m'apprendre?
— Vous êtes mademoiselle Coralie! > s'écria Jusîe.
Silvia se mit à rire aux éclats.
4 Vous n'allez donc jamais à l'Opéra ? dit-elle.
— Jamais ; c'est un plaisir qui coûte trop cher.
— Alors je m'explique votre erreur, mais parlons du général.
— Oh ! je ne sais si je dois : un client...
— M. Juste, il faut me témoigner de la confiance, si vous voulez qu'à l'avenir je ne m'adresse pas à votre confrère Josué. J'ai vraiment besoin de savoir tout ce qui concerne ce général, et par la nature de vos relations avec lui , vous devez connaître ses affaires aussi bien que luimême. Parlez, je vous écoute.
- — Il faut donc faire tout ce que vous voulez. On ne peut pas appliquer aux fils des grands hommes de l'époque impériale le proverbe si connu, tel père, tel fils. En effet, à part quelques rares exceptions , les fils des favoris du grand empereur ramassent la boue des ruisseaux pour en lâcher leur nouvel écusson.
« Le général qui vient de sortir d'ici est le fils
unique d'un des plus brèves généraux de l'empire, rejeton dégénéré d'une noble souche; mon client n'a rien hérité de son père , si ce n'est sa belle prestance el sa physionomie mâle et expressive. Au reste, je ne vous apprends rien que vous ne sachiez déjà , puisque , ainsi que vous venez de me le dire , vous l'avez rencontré plusieurs fois dans le monde.
« Le chef intrépide de la demi-brigade la plus valeureuse de la république et de l'empire, laissa à son fils une fortune assez considérable et qui" lui permettait de tenir dans le monde un rang distingué.
< Mon client, jeune, riche et porteur d'un nom auquel se rattachaient tant et de si glorieux souvenirs , fut très-bien accueilli lors de ses débuts dans la société. Le moment, il est vrai, était favorable : c'était peu de temps après les événements de juillet 1830 , et, à cette époque , tous ceux qui portaient un nom illustre dans les fastes de la période impériale voyaient s'ouvrir devant eux toutes les avenues qui conduisent à la fortune.
« A cette époque, l'amour de la garde nationale avait tourné toutes les têtes; les bourgeois les plus débonnaires apprenaient la charge en
m USLR1IR. 51
douze temps, et laissaient croître leurs moustaches ; les femmes habillaient leurs enfants en voltigeurs de la milice citoyenne ; c'était , en un mot, une manie universelle, et je crois que si Ton y cherchait bien, on trouverait chez moi un vieil uniforme de soldat citoyen tout couvert de poussière .
« Mon client , grâce aux gens puissants qui le protégeaient (on ne manque jamais de protecteurs lorsque Ton n'a besoin de rien) , obtint le poste qu'il occupe encore aujourd'hui de général d'une des brigades de la garde nationale parisienne.
— Je vois , dit Silvia , que je me suis étrangement trompée ; je croyais , moi , que ce général était l'un des héros de notre jeune armée d'Afrique , un émule des Changarnier et des Lamoricière.
— Vous vous êtes en effet étrangement trompée. Mon client , tout général qu'il est , et malgré les décorations qui brillent sur sa poitrine , ne possède aucune des excellentes qualités de son père, dont la probité , la bravoure et le dévouement étaient à l'ordre du jour des armées de la république et de l'empire, et dont le nom est resté pur au milieu des souillures de noire époque.
« Devenu général , mon client vit s'ouvrir devant lui les salons de toutes les sommités du jour, il fut môme reçu à la cour ; mais cela ne dura pas longtemps. Le grand train que menait cet honorable personnage, les dîners de Lucullus qu'il donnait aux officiers supérieurs de la brigade citoyenne placée sous ses ordres , les jolies femmes qu'il entretenait , ses équipages qui rivalisaient , s'ils ne surpassaient pas ceux des princes , tout cela lui coûtait , par année , une somme au moins triple de celle à laquelle s'élevaient ses revenus , de sorte qu'un beau jour il se trouva veuf de son dernier billet de mille francs. La position était embarrassante.
c — Diable , diable , se dit le général, après quelques instants de réflexions, la caisse est vide, je ne puis pourtant pas me passer d'argent, il m'en faut pour mes gens et pour mes maîtresses; mais comment m'en procurer?
« — Monsieur le comte est embarrassé ! i lui dit son valet de chambre , véritable Fronlin de comédie, qui avait entendu le monologue de son maître.
« Cette interrogation intempestive n'offensa pas le général , qui connaissait trop bien le caractère parfaitement convenable de son valet
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pour ne pas deviner de suite que s'il se permettait d'adresser la parole à son maître dans un moment où celui-ci paraissait si vivement contrarié , c'est qu'il pouvait , ainsi que cela , du reste , lui élait arrivé plusieurs fois , lui donner quelques bons conseils ; aussi , bien loin de le rudoyer, il l'engagea à s'expliquer sans crainte , et voici à peu près ce que le valet de chambre lui dit après lui ay^oir demandé pardon de la liberté grande :
« — Monsieur le comte est jeune, la position qu'il occupe dans le monde est excessivement honorable , et , bien que toutes les propriétés de monsieur le comte soient grevées d'hypothèques, il trouverait facilement, s'il voulait se marier, une femme qui lui apporterait une dot très-considérable.
« — Est ce que vous avez une femme à me proposer, monsieur Frédéric ? répondit en souriant mon client qui , pour la première fois de sa vie, envisagea sans frémir la nécessité de semirier.
« — Monsieur le comte veut rire, répondit le Frontin , il sait bien de qui je veux parler. >
« Le général savait en effet quelle était la personne à laquelle son valet faisait allusion. L'un des officiers supérieurs dp sa brigade était
le père d'une jeune fille que tous les beaux de l'état-major accablaient d'hommages et de petits soins; étaient-ils séduits par les altrails de la demoiselle ou par les beaux yeux de la casselic du papa? je ne puis répondre à cette question d'une manière positive. Tout ce que je puis vous dire , c'est que la jeune fille était ravissante , et que la cassette du père était , dit-on, très-respectable. Quoi qu'il en soit , cette jeune fille, semblable en cela à presque toutes les femmes , dédaignait tous ceux qui composaient la foule de ses adorateurs, et était toute disposée à accueillir avec beaucoup d'indulgence le seul homme qui paraissait vouloir contester la puissance de ses charmes.
i Cet homme , je n'ai pas besoin de vous le dire, n'était autre que le général en question.
«Aussi, Ion qu'à son tour il se mit sur les rangs, tous ceux qui , jusqu'à ce moment , avaient été soufferts comme en cas , furent successivement écartés ; ce lut à lui désormais que i# soin de porter le bouquet et l'éventail de la demoiselle , lorsqu'ils se trouvaient ensemble au bal, fut confié , et je dois en convenir, il s'acquittait avec beaucoup de grâce des fonctions de cavalier servant.
« Le père de la jeune personne , la borne la plus mal taillée qu'il soit possible de rencontrer, ne voyait pas sans éprouver un certain plaisir son général faire une cour assidue à sa fille ; la position élevée de mon client flattait son amourpropre , et bien qu'il sût quelque chose du mauvais état de ses affaires, son nom , ses épaulettes éloilées et son écharpe tricolore garnie de franges d'argent, excusaient, aux yeux de la borne en question , les peccadilles du passé.
< Le mariage fut conclu.
« Hélas! hélas! pourquoi les jours de la lune de miel sont-ils si peu nombreux? Pourquoi sont-ils si courts ?
« Le général qui, durant les premiers mois de son mariage, avait paru enchanté, charmé de sa femme ; qui vantait ses charmes, son esprit et ses grâces à tous ceux qui voulaient bien l'entendre, se refroidit insensiblement. D'abord, monsieur et madame qui , chaque soir, se reliraient dans le même appartement, eurent chacun un logis séparé ; puis madame fut forcée de faire ses visit* s et d'aller au bois sans être accompagnée de monsieur ; puis enfin, monsieur, ennuyé, à ce qu'il paraît, d'entendre les reproches de madame, qui n'avait pas accepté sans se plaindre la posi-
lion qui lui était faite, position que du reste elle ne méritait pas, car elle était, jeune, jolie, spirituelle , et , ce qui est plus rare , elle aimait son mari; monsieur, dis-je, reprit tout à coup les habitudes échevelées de sa vie de garçon.
< Ses dettes avaient été payées lors de son mariage , il en fit de nouvelles. J'ai eu fort souvent le plaisir de lui prêter de l'argent,
— En prenant vos sûretés, dit Silvia.
— Bien entendu , répondit Juste. Lorsqu'on ne voulut plus lui prêter d'argent , il acheta des marchandises de toute nature afin de les revendre à vil prix. Vous dire tout ce qu'il a acheté, serait beaucoup trop long ; qu'il vous suffise de savoir qu'il doit sur la place au moins seize cent mille francs.
— Tant que cela !
— Tout autant ; et il est probable qu'il devrait beaucoup plus , si plusieurs de ceux qu'il a essayé de mettre dedans n'étaient allés chercher près du chef de certain établissement que le ciel confonde, certains renseignements qui dérangérent une bonne partie de ses combinaisons.
« 11 trouva cependant les moyens d'acheter à un marchand de vin des environs de Paris cent cinquante mille francs de vin de Bordeaux ; la
l'N l'SURlKR. 3?
réussite de celte opération lui fit naître l'idée d'en tenter une autre : il se dit que puisqu'il avait du vin, il devait acheter des bouteilles et des bouchons, et à cet effet il s'adressa à un honnête marchand de ces deux articles; mais celui-ci , mieux avisé que le marchand de vin de Bordeaux, ne se laissa pas éblouir par le grade éminent , les décorations et les belles manières du personnage ; il se dit qu'il ne serait pas prudent de livrer, sans avoir pris certaines précautions, trentedeux mille francs de bouteilles et de bouchons ; il alla donc à son tour demander des renseignements à rétablissement en question, et ceux qu'il obtint furent de telle nature qu'il garda , et fit bien, ses bouteilles et ses bouchons.
« Le vin fut vendu par les soins d'un de ces courtiers d'affaires ténébreuses, à cinquante cinq pour cent de perte,
« Le marchand qui l'avait vendu au général, n'étant pas payé à l'échéance de ses lettres de change, et ne pouvant faire mettre son débiteur à Clichy, seul moyen de le contraindre à s'exécuter (mon client , j'ai oublié de vous dire cela , était député, et grâce à ses fonctions législatives, il se moquait de messieurs les gardes du com^ merce et de ses créanciers tant que durait la
r>S Cn\PlTilF. XV.
.session des chambres ) , le marchand donc fut obligé de faire contre fortune bon cœur, et de prendre son mal en patience.
« Celte affaire et beaucoup d'autres, qu'il serait trop long de vous rappeler, excitèrent quelques légères rumeurs dans le monde honorable où mon client était reçu ; des gens rigoristes qui ne veulent pas absolument faire 5 notre époque les concessions qu'elle exige, ces gens-là s'en allèrent partout , disant à qui voulait les entendre qu'un fripon bien habillé n'en était pas moins un fripon. Le général fit d'abord tête à l'orage, il traita de calomnie et de méchants propos les bruits que l'on faisait courir sur son compte, de sorte que beaucoup de gens, le voyant si calme au milieu de la tempête, ne purent s'empêcher de dire :
« Rien ne rémeut, rien ne Fétonne. »
« Mais lorsque toutes les portes se fermèrent devant lui, lorsque des gens qui jusque-là avaient paru le rechercher , tournèrent la tête lorsqu'ils passaient à côté de lui , afin de n'être pas forcés de lui rendre son salut, il fut enfin forcé de s'émouvoir.
t Aujourd'hui ce n'est qu'avec la signature
SJN USURïfCR. S§
de sa femme qu'il peut obtenir de l'argent , et vous avez pu voir qu'il ne se fait pas faute de s'en servir, et pour satisfaire les caprices les plus frivoles.
— Est-ce que vraiment il va donner à cette Coralie les cinquante mille francs que vous venez de lui prêter?
— Sans doute, Coralie, à ce qu'on assure, est une de ces femmes qui n'accordent leurs bonne» grâces qu'aux gens qui payent argent comptant, et qui sait tirer un bon parti de tous ceux qu'elle a séduits; ainsi, il est plus que certain que l'argent extorqué à la femme servira à acheter les faveurs de la maîtresse.
— Ainsi, dit Silvia qui avait écoulé avec la plus sérieuse attention tout ce que venait de lui dire Juste, vous pensez sans doute que la recommandation de ce général ne serait pas d'une grande utilité à quelqu'un qui solliciterait des fonctions d'une certaine importance?
— Je crois au coniraire, aimable dame, qu'elle ne pourrait que lui nuire ; car je vous le dis en confidence, mon client est maintenant un astre à son déclin, et si mes prévisions ne me trompent pas, d'ici à peu de temps il sera forcé de donner sa démission de général ; on dit même tout bas
ÂO CHAPITRE XV,
qu'il a l'intention d'aller se fixer à Rome, afin de solliciter de notre saint-père le grade de généralissime des troupes papales. »
Silvia, lorsque Juste eut achevé de lui raconter tout ce qu'il savait sur le compte du général qu'elle venait de rencontrer chez lui, sortit de sa maison, empressée d'aller rejoindre Salvador et Roman , qui l'attendaient sans doute avec la plus vive impatience. Elle était charmée d'être à même de leur prouver qu'ils n'avaient pas eu tort de lui confier la négociation de l'affaire si délicate qu'elle venait de terminer avec tant d'intelligence et de bonheur et qu'elle était digne d'être en tiers dans l'association qu'ils avaient formée. Elle était encore très-satisfaite de ce que le hasard lui avait fourni les moyens d'éclairer son amant sur le compte du général ; car Salvador, lorsqu'il était arrivé à Paris, était porteur d'une lettre de recommandation adressée au général par une personne notable de son département, de laquelle, sans doute, ce dernier n'était pas connu sous son véritable jour; et il comptait beaucoup sur les promesses qui lui avaient été faites par ce noble personnage.
Si le lecteur veut bien nous le permettre, nous laisserons Silvia aller retrouver ceux que main-
UN USUK1EU. 41
tenant nous pouvons nommer ses complices, et nous resterons quelques instants encore chez l'usurier Juste, où nous rencontrerons quelques personnages nouveaux qui doivent, ainsi que lui, jouer un certain rôle dans la suite de cet ouvrage, et qui nous fourniront l'occasion d'initier nos lecteurs à quelques nouveaux mystères de la vie parisienne.
Jl s'exerce dans Paris et au i;rand jour une foule de commerces et d'industries qui^ trèshonnêtes en apparence, ne sont en réalité que des officines de ruses et d'escroqueries:
Au centre des plus beaux quartiers de la capitale, dans la partie la plus en vue d'une rue brillante, on est souvent étonné de rencontrer un trou noir et mal éclairé, laissé par hasard au pied d'une construction élégante, dont cependant il augmente de quelques centaines de francs les valeurs locatives; ce trou, dédaigné longtemps par tous les petits industriels, cesse un jour d'être inoccupé; ses murs humides et salpêtres sont garnis de rayons achetés rue Chapon; un comptoir de bois de chêne et quelques chaises viennent compléter l'ameublement du trou en question, et une enseigne hissée au-dessus de la porte est ebargée d'apprendre aux passants que mon-
42 ciîApnm; xv.
sieur un tel vient de s'établir marchand d'habits, et qu'il dégage les effets du mont-de-piété afin d'en procurer la venle.
Une certaine quantité de vêtements d'homme, achetés aux ventes du mont-de-piété, quelques uniformes et deux ou trois paires de vieilles épauîettes, telles sont ordinairement les marchandises étalées aux yeux du public par les propriétaires de ces bazars ténébreux ; gouffres sans fond où tout vient s'engloutir.
Celui qui a besoin d'une petite son) me vient vendre dans ces boutiques tout ou une partie de sa garde-robe, que viendra acheter celui qui veut se procurer sans dépenser beaucoup d'argent l'équipement d'un fashionnable ; c'est là, en effet, la branche connue du commerce de messieurs les fripiers ; c'est aussi celle qui leur rapporte le moins de bénéfices , et l'on peut croire , lorsqu'on les connaît bien, qu'ils ne l'exercent que pour se donner une contenance et pour voiler aux yeux trop curieux la partie occulte de leurs affaires.
Supposons un instant qu'une personne qui vient délire ce qui précède, et qui veut avoir le mot de ce qui, jusqu'à ce moment, lui a paru une énigme, est montée dans une voilure qu'elle
UN USLRIKR. 1j
a f;ùt arrêter au coin d'une rue donnant sur le boulevard qui sert de promenade habituelle aux élégants de noire bonne vilie ; elle verra entrer dans une petite boulique d'assez piètre apparence des individus arrivés les uns à pied, les autres en carrosse , qui en sortiront quelques minutes après, couverts <V\ui riche et nouveau costume, déchaînes (For, de bijoux et le reste.
Voici comment cela se fait :
Un individu qui a eu besoin d'argent est venu chez ce fripier, auquel il a vendu sa malle et tout ce qu'elle contient, sa montre, ses bijoux, votre même sa canne.
Mais, ne voulant ou ne pouvant pas rester couvert toujours. des mêmes vêtements , il est convenu d'avance, avec le fripier usurier, que chaque fois qu'il aurait besoin de changer de costume , il en aurait la facilité , moyennant le payement d'une prime de cinq, de dix ou de vingt francs , et le dépôt préalable delà défroque ancienne et d'une somme quelconque pour rétablir l'équilibre.
On rencontre dans les galeries de l'Opéra ., sur le boulevard des Italiens, au divan, à l'estaminet i\u Grand Balcon et ailleurs, une foule de dandys, fashionables* gants jaunes, lions, comme on
voudra les appeler, qui n'ont jamais changé de coslume que chez le fripier en question , qui a donné à ses clients le nom de lézards.
La boutique du père des lézards est constamment pleine d'une foule de ces sauriens ; les uns vendent, les autres achètent, quelques-uns engagent, mais tous vivent en bonne intelligence avec leur père, père du reste rempli d'indulgence, et qui ne peut pas plus se passer de ses enfants, que ceux-ci ne peuvent se passer de lui.
Un jour , un cabriolet très-élégant , derrière lequel était juché un nègre vêtu d'une magnifique livrée, chapeau à galon d'or, redingote de fin drap marron à boutons de métal armoriés, culotte de peau de daim, bottes à revers et gants b'ancs , s'arrête devant la porte du père des lézards, et de ce brillant véhicule descend un fort bel homme, vicomte de son métier, qui entre sans façon dans la boutique, tire une chemise de son chapeau et demande cinq francs à son père, auquel il offre pour garantie la chemise susdite. Le gage était peut-être un peu exigu ; mais le père des lézards est un homme très- accommodant : il sait qu'il n'y a pas de petite opération qui, répétée souvent, ne finisse par rapporter des bénéfices importants, et que plusieurs petits ruisseaux réu-
nis forment à la fin une grande rivière. La pièce de cinq francs fui oclroyée avec une grâce tout aristocratique, et le noble vicoinle, charmé probablement du résultat de celle importante négociation , remonta dans son cabriolet de louage , qui partit au galop.
Il existe , pour les femmes , des maisons semblables à celles du père des lézards ; nous trouverons probablement l'occasion d'en parler dans la suite de cet ouvrage.
Siivia venait de sortir de chez M. Juste , et le vieil usurier calculait les bénéfices probables de l'affaire qu'il venait de faire avec elle , lorsque les tintements de la sonnette et les aboiemenis de son chien lui annoncèrent une nouvelle visite; il se leva et courut à l'entrée de son habitation.
Après avoir , suivant sa coutume , examiné celui qui demandait à être admis dans son fort, il ouvrit sa porte; il venait de reconnaître la physionomie d'un ami, ou plutôt d'une personne de laquelle il ne devait rien craindre; car M. Juste, ainsi du reste que la plupart des gens de son espèce et de sa profession , n'avait ni amis , ni parents.
« Ah ! ah ! c'est vous, RSgobcrt, dit-il au non-
i g cmpiTni: xv.
veau venu lorsqu'il l'eut introduit dans son cabinet!... Comment vont les affaires et quel hon vent vous amène?
— Les affaires vont mal, monsieur Juste, et ie vent qui m'amène ne souffle pas du bon côté , répondit le nouveau venu ; je viens vous demander de l'argent !
— Ce que vous me dites là m'étonne ; comment se fait-il qu'étant à la tête d'un commerce dont les bénéfices sont très-considérables, vous vous trouviez aujourd'hui forcé d'avoir recours à moi ?
— Eh ! bon Dieu ! s'écria Rigobert, les jours se suivent et ne se ressemblent pas : si maintenant je suis gène , c'est que j'ai voulu marcher sur vos traces.
— L'ambition perd l'homme, mon cher élève! j'ai commencé comme vous ; mais ce n'est que lorsque je me suis trouvé possesseur d'une bonne somme que j'ai agrandi le cercle de mes opéralions. Mais je ne veux pas jouer auprès de vous le rôle de ce magister qui faisait de ia morale à l'enfant qui se noyait ; vous avez besoin d'argent, combien vous faut-il?
— Il me faut dix mille francs : prêtez -moi cette sommé et je suis sauvé !
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— Vraiment? Eh bien ! mon ami, apportezmoi demain une partie de marchandises d'une valeur équivalente à la somme dont vous avez besoin, et celte somme vous sera comptée à l'instant même. »
Kigobert ( le lecteur sans doute a déjà deviné que cet individu n'était autre que le père des lézards), tout usurier qu'il était, ne l'était cependant pas encore assez pour s'attendre à voir M. Juste le traiter comme il aurait iraité le premier individu qui se serait adressé à lui.
« Eh I eh ! dit celui-ci qui avait remarqué son étonnemeni , vous avez donc cru que je vous prêterais de l'argent sans prendre mes sûretés? vous vous êtes trompé, mon cher enfant. Que ce qui vous arrive aujourd'hui vous serve de leçon ; et rappelez-vous à l'avenir que lorsqu'il s'agit d'affaires, et surtout d'aiïaires d'argent , il faut oublier les liens qui nous attachent aux gens qui s'adressent à nous. Si vous aviez toujours tenu vos lézards à dislance , vous ne seriez pas obligé aujourd'hui de venir supplier le père Juste de venir à voire secours.
— Enfin , M. Juste , ce qui est lait est fait; mais comme vous le dites, ce qui m'arrive aujourd'hui me servira de leçon ; si vous voulez
Lien prendre la peine de passer , vous choisirez dans mon magasin les marchandises qui devront vous servir de garantie. A quel taux me prêterezvous ces dix mille francs?
— Six pour cent...
— -Très-bien, s'écria Rigoberl, charmé de rencontrer un aussi honnête marchand d'argent, je suis sauvé! six pour cent par an, c'est trèsbien !
— Mais je n'ai pas dit cela , repondit Jusle , je veux bien vous prêter dix mille francs sur nantissement, mais à raison de six pour cent par mois, c'est ce que me rapportent ordinaiment mes capitaux.
— Au diabie ! se dit Rigobert ; j'avais , à ce qu'il paraît , tort de croire que ce vieux podagre se rappellerait les services que j'ai pu lui rendre. >
Et comme il restait sans parler :
« Une fois , deux fois , cela vous va-t-il ? dit Juste.
— Vous êtes dur, père Juste, répondit-il; mais il faut bien faire tout ce que veut celui qui lient les cordons de la bourse.
— Allons , allons , mon cher élève , vous en serez quille pour tenir à vos lézards la dragée un peu plus haute.
— Il le faudra bien ainsi. C'est convenu : vous viendrez demain chez moi. i
Quelque dures que fussent les conditions qui lui étaient imposées , Rigobert , qui avait un très-pressant besoin d'argent , se trouva trop heureux de les accepter; car, en réalité , cet argent qui devait lui coûter soixante et douze pour cent , allait lui rendre un très-grand service : c'est que les ressources du métier qu'il faisait sont incalculables , et que Dieu seul et l'usurier qui la prête, peuvent savoir ce qu'une pièce de cinq francs prêtée sur gage à un lézard est susceptible de rapporter. Hàions-nous de dire, afin que nos lecteurs ne nous accusent pas de n'être pas d'accord avec nous-même , que si M. Rigobert se trouvait momentanément gêné, les causes de celle gêne lui étaient toutes personnelles, et qu'il n'en accusait pas son commerce qui jamais au contraire n'avait été plus prospère.
Juste , après lui avoir de nouveau promis d'aller le lendemain lui rendre visite , reconduisit Rigobert jusqu'à la porte de sa maison qu'il ne fil qif enlre-bâitîer pour le laisser sortir, ainsi qu'il en avait l'habitude.
Lorsque Rigobert lui eut tourné le dos, il
CHAPITHK XV.
voulut fermer sa porte , mais ii en fut empêché par un homme de haute taille , doué d'une physionomie agréable ei dont l'élégant négligé du matin annonçait un homme de très-bonne compagnie, qui passa son bras entre îa porte et le chambranle , et ferma vivement la porte lorsqu'il fut entré dans la petite cour.
Juste, qui ignorait le but de ce qui venait de se passer, tremblait de tous ses membres et n'osait prononcer un seul mot; il était tout prêt à supposer à cet individu quelques intentions criminelles , lorsque le vicomte de Lussan (car c'était lui) le rassura quelque peu en lui disant en riant aux éclats :
f Vous voyez bien , M. Juste , que toutes vos précautions peuvent être mises en défaut : vous voici à ma discrétion. »
L'usurier, que l'étonnemeht paraissait avoir pétrifié et qui tremblait toujours un peu , voulut cependant essayer de persuader à ce visiteur importun qu'il n'avait pas conservé la moindre crainte du moment qu'il l'avait reconnu.
« L'entrée inopinée et assez brusque d'un individu que je croyais étranger, dit-il, m'avait, il est vrai , épouvanté; mais maintenant que je sais que j'ai l'honneur de parler à un estimable
L'N USI2AISR. * i
gentilhomme * jVû recouvré tout mon sang-froîM et je suis parfaitement tranquille.
— Maigre vos assenions, répondit le vicomte de Lussan en regardant l'usurier qui ne parais- ?at pas encore très-rassuié , je suis persuadé que vous avez conservé des soupçons, puisque vous ne me conduisez pas dans votre cabinet- ; savez-vous , M. Juste, qu'il n'est pas très-poli de me recevoir sous ce vestibule?
— Je dois avouer à monsieur le vicomte que la manière peut-être un peu brutale dont il s'est introduit chez moi , m'a causé une certaine frayeur, et avec d'autant plus de raison, que M. de Lussan est ordinairement très-poli et excessivement réservé ; mais a l'heure qu'il est , je suis , je vous le répète, parfaitement tranquille. »
De Lussan , dont un excellent déjeuner avait excité la gaieté , «'apercevant que l'usurier , malgré ions ses efforts , ne pouvait vaincre la peur qui le travaillait, voulutscdonner le plaisir de l'épouvanter davantage.
« Vous allez donc de suite nTinlroduirc dans votre cabinet , je veux y entrer de gré ou de force ; mais daignez croire, mon cher Juste, que je n'ai pas pris la respectueuse liberté de vous
sa eiJApLTRF. \v:
arracher à vos importantes occupations , sans y être forcé par un puissant motif. \>
Juste aurail bien voulu pouvoir se dispenser de faire ce qu'exigeait le vicomte de Lussan, car il venait de se rappeler que son portefeuille de maroquin vert, qui contenait encore, malgré les deux fortes saignées qu'il venait de lui faire, une très -forte somme de billets de banque et autres valeurs , était resté sur la cheminée de son cabinet, et il craignait par-dessus tout qu'il ne vînt frapper les regards de son noble visiteur; il essaya, par des paroles insidieuses, de le retenir dans une des pièces d'entrée où tout en causant ils étaient arrivés.
Lé vicomte regarda quelques minutes l'usurier , dont la mine piteuse était vraiment comique, puis il se mit à rire aux éclats.
« M. Juste , lui dit-il lorsque cet accès dhilarité fut passé, vous êtes un vieil imbécile! Suis-je donc un étranger pour vous ? Je crois vous avoir donné assez de preuves de loyauté pour mériter votre confiance.
— Monsieur le vicomte a raison; je n'ai jamais eu qu'a me louer de ses bons procédés ; mais il me permettra de lui faire observer que je suis seul, que j'habite un quartier presque désert,
que tous les jours on entend parier dassassinals suivis de vol , et que d'après cela , il doit nVêlre permis de me tenir un peu sur mes gardes. Je dois encore ajouter que votre langage et vos manières me paraissent aujourd'hui si peu en harmonie avec vos principes et vos habitudes, que j'ai dû craindre un moment pour ma fortune et pour ma vie. — Votre franchise, mon cher, m'obligea vous dire toute la vérité. Avant de venir ici , j'avais déjeuné chez Desmares avec des députés de ma province; nous avons fêléBacchus avec ferveur; et lorsque je suis arrivé à voire porte , j'avais encore dans le cerveau les fumées du Champagne et du chambertin. Je venais vous trouver afin de vous parler de diverses affaires , et je n'avais , je vous l'assure , nullement l'envie de vous épouvanter ; mais l'occasion de vous prouver que les hommes les plus prévoyants peuvent être mis en défaut s'est présentée , et ma foi je ne l'ai pas laissée s'échapper. J'ai voulu plaisanter un moment, voilà tout, vous avez eu peur, j'ai continué afin de vous épouvanter davantage, il paraît que j'ai réussi au delà de mes espérances. Du reste , je vaus donne ma parole de noble Breton que je n'ai l'intention de nuire ni à votre personne, ni à votre fortune.
Si CHAPITRE XV.
- — Vous me donnez donc votre parole de gentilhomme que je n'ai rien à craindre? »
Le vicomte de Lussan répondit par l'affirmative à celte quesiion de l'usurier.
Juste, qui paraissait très-rassuré depuis que le vicomte de Lussan lui avait donné sa foi de gentilhomme que sa personne et ses biens seraient respectés, l'introduisit enfin dans son cabinet. Il n'oublia pas cependant de jeter, en entrant, son mouchoir sur le portefeuille ; et ce mouvement ayant> selon toute apparence, échappé à son compagnon, il se sentit soulagé d'un grand poids.
Il offrit un siège au vicomte et s'assit dans son Vieux fauteuil de canne.
a Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait une furieuse peur, monsieur le vicomte, > dit Juste une fbisjqu'il se fût retranché derrière le grillage qui formait une espèce de rempart autour de la petite table qui lui servait de bureau.
Nous devons maintenant expliquer à nos lecteurs quels étaient les moyens employés par Juste pour se mettre à l'abri des tentatives de ceux de ses clients qu'il croyait capables de lui nuire.
Le chien de Terre-Neuve, animal qu'il avait
pavé cher el qu'il avait élevé et dressé lui-même avec le plus grand soin, était véritablement un gardien formidable el très-capable de dévorer un homme sur un signe de son maître; aussi était-il toujours en liberté. Le père Juste, qui comptait sur sa vigilance et son incorruptibilité, qualités que diverses fois il avait fait éprouver et qui jamais n'avaient été mises en défaut, était parfaitement tranquille.
Lorsqu'on sonnait, il rfouvraitsa porte qu'après avoir reconnu à travers îe petit guichet dont nous avons parlé quelle était la personne qui sollicitait son admission. Lorsqu'il Pavait admise, il la faisait entrer dans son cabinet et lui se retirait dans son espèce de fort, dont la porte se fermait en dedans et ne pouvait être ouverte qu'à l'aide d'un cordon placé à la droite de l'usurier. Si quelqu'un avait voulu tenter de forcer le grillage, il pouvait se retirer dans la cour auprès de* son fidèle gardien , qui alors l'aurait défendu jusqu'à la mort. La pièce qu'il appelait son cabinet était ci devant une chambre à coucher dont l'alcôve treillagée et garnie de petits rideaux verts existait encore. C'est dans celte alcôve que Silvia s'était tenue cachée pendant tout !e temps que le général était resté chez Juste.
De ce qui précède, on doit naturellement conclure que Juste pouvait, jusqu'à un certain point, recevoir chez lui, sans avoir rien à redouter de leur part, les gens suspects avec lesquels il était en relations réglées : en effet, dans sa cour il avait son gardien à sa disposition, et, à son défaut même, il pouvait demander du secours à ses voisins, dont les fenêtres en dominaient l'intérieur ; il n'était pas du reste probable que l'on osât y commettre un attentat contre sa personne.
Lussan causait depuis quelques instants avec l'usurier, et n'avait pas encore abordé le sujet de sa visite ; les fumées qui obscurcissaient son cerveau ne s'étaient pas encore tout à fait dissipées.
« Vous ne me rendez pas justice, disait-il sans cesse; croyez-vous qu'un gentilhomme d'aussi bonne maison que votre serviteur ait jamais manqué à sa parole? >
En achevant ces mots, il enleva avec le bout de sa canne le mouchoir à petits carreaux bleus qui cachait le bienheureux portefeuille dont il s'empara.
La physionomie de Juste, en voyant son trésor à la disposition du comte de Lussan, prit tout à
coup une expression de douloureuse anxiété, que toutes les paroles imaginables seraient incapables de peindre : on pouvait seulement entendre quelques sourds gémissements s'échapper de sa poitrine, et ce n'est qu'à grand'peine qu'il put réunir assez de force pour articuler ces quelques paroles :
« Monsieur le vicomte! mon portefeuille... votre parole... rendez-moi mon portefeuille! »
Le vicomte avait ouvert le vieux portefeuille et examinait avec beaucoup d'attention tout ce qu'il contenait.
« Diable ! dit-il enfin , sans paraître remarquer la profonde consternation empreinte sur tous les traits de Juste , des billets de banque , des Lank-notes, des mandats sur les receveurs généraux , d'excellentes actions au porteur : il y a toute une fortune dans ce vieux portefeuille.
— Monsieur le vicomte , répétait toujours le pauvre Juste , vous m'avez donné votre parole de gentilhomme, je suis sans inquiétude. >
De Lussan, que les transes mortelles du malheureux usurier amusaient singulièrement , paraissait ne pas vouloir l'entendre.
« Je disais donc , continua-l-il , qu'il y a dans ce portefeuille toute une fortune ; et si je le
voulais , je pourrais sortir d'ici en remportant sans que vous tentiez de vous opposer à mon passage; il est même probable que vous n'iriez pas faire à la police la confidence de ce qui vous serait arrivé.
— C'est vrai , dit Juste , je vous aime trop pour avoir le courage de vous dénoncer ; mais je suis ruiné... mort...
- — Vous n'êtes ni mort , ni ruiné : mais vous êtes et vous serez toujours un vieil imbécile , un pince-maille, un vieux juif tout chrétien que vous êtes; vous méritez sans aucun doute une sévère leçon, mais je n'ai pas oublié que je vous aï donné ma parole, i
Et le vicomte de Lussan tendit à Juste , par le guichet pratiqué dans le grillage, le vieux portefeuille et tout ce qu'il contenait.
Il n'y a pas dans notre langue d'expressions assez énergiques pour retracer fidèlement le changement qui s'opéra soudainement sur le visage de l'usurier à celte restitution si inattendue; les plus brillantes couleurs remplacèrent tout à coup l'affreuse pâleur qui couvrait son visage ; il faudrait en un mot être usurier et avare afin de pouvoir peindre convenablement la vive satisfaction qu'il éprouva.
* J'ai voulu seulement continuer la plaisanterie , lui avait dit le vicomte en lui remettant son trésor , mais je crois bien que maintenant vous êtes corrigé , et que vous ne serez plus tenté de vous méfier d'un homme comme moi.
— Ah î monsieur le vicomte , que de reconnaissance! s'écria Juste après avoir enfoui le portefeuille dans une des vas! es poches de sa vieille houppelande ; si jamais vous avez besoin de quelques billets de mille francs, je vous les prêterai... moyennant de bonnes et valables garanties, et un intérêt raisonnable, s'empressa-rt-il d'ajouter , dans la crainte que celui auquel il s'adressait ne voulut de suil€ mettre sa bonne volonté à l'épreuve.
— Laissons toutes ces fadaises et parlons de l'objet qui m'amène, dit le vicomte; vous êtes maintenant , je crois , en état de m'écouter ?
— Oui, monsieur le vicomte.
— J'ai rencontré il y a déjà quelque temps chez une noble dame de charité le joaillier chez lequel elle se fournit depuis environ dix ans; j'ai causé avec cet homme, qui m'a fait, ainsi que cela se pratique, ses offres de services» et m'a instamment prié d'aller lui rendre visite si par hasard j'avais quelques acquisitions à faire. Vous
avez déjà deviné, digne père Juste , que peu de jours après cette rencontre , il me prit la fantaisie d'acheter quelques bijoux et que je me rendis chez le joaiilier en question, où je dépensai quelques centaines de francs.
Lors de cette première visite , que j'ai fait durer aussi longtemps que cela m'a été possible, j'ai trouvé l'occasion d'adresser quelques paroles aimables à la femme et à la fille de mon homme , qui sont du reste toutes deux de très-jolies et de très-aimables femmes.
Je suis retourné plusieurs fois faire de nouvelles emplettes chez cet honnête marchand. Grâce à mon extrême politesse, aux compliments que j'adresse sans cesse aux deux dames , qui sont un peu, comme toutes les femmes, disposées à accorder une confiance sans bornes à tous ceux qui les adulent, à quelques fleurs offertes à propos , je n'ai pas eu de peine à devenir le plus intime ami de la maison ; de sorte que j'ai pu facilement prendre l'empreinte des trois serrures de sûreté qui ferment la porte de l'appartement ^ et que le joaillier croit invulnérables.
— C'est une affaire magnifique! Est-elle mûre?
— Pas encore tout à fait , mais je voudrais
avoir sous la main , pour m'en servir en temps utile -, deux hommes adroits et déterminés pour l'exécution : pouvez-vous me procurer cela?
— Mais , que ne prenez-vous Lion le Taiïeur et Maladetta , ou bien Robert et Cadet Vincent?
— Lion et Maladetta sont des hommes spéciaux qui ne conviennent pas à celte affaire; et je ne veux pas avoir , vous le savez bien , de relations directes avec les deux autres , dont le ton et les manières sont de nature à compromettre le plus honnête homme du monde.
— Ah ! diable ! à qui donc confier l'exécution de cette affaire?
— Voyez, demandez à la Sans-Refus ; il doit y avoir parmi les habitués de son établissement quelqu'un à qui il soit possible de parler sans compromettre sa réputation.
— Voulez-vous Délicat , Coco-Desbraises ,' Rolet le Mauvais Gueux, Charles la Belle Cravate, le Grand Louis, Vernier les Bas Bleus ? je ferai parler par la mère Sans-Refus à ceux d'entre eux qui vous conviendront.
— Vous êtes fou, Jus:e! il faut que je donne moi-même les instructions nécessaires, et je ne puis vraiment me commettre avec un seul des misérables que vous venez de nommer,
— Mais si vous les connaissez, ils ne vous connaissent pas plus qu'ils ne me connaissent moimême , et vous pouvez sans inconvénient vons rencontrer avec les deux plus propres , Charles la Belle Cravate et Vernier les Bas Bleus, par exemple. &
Le vicomte de Lussan réfléchît quelques instants.
« Décidément , dit-il , je ne veux aucun de ces misérables ; tous ces gens- là ont un langage atroce, de pitoyables costumes, et de si dégoûtantes manières qu'ils me font mal au cœur. Cherchez, père Juste, vous devez avoir parmi vos connaissances ce qui me convient : les deux que vous m'avez procurés pour Fa flaire du marchand papetier.
— Ah î vous voulez parler de Fan fan la Grenouille et de Poil aux Lèvres ; ces deux braves garçons viennent d'être arrêtés, par suite de révélations : ils sont là-has.
— J'en suis désespéré. Mais vous pourrez sans doute en trouver d'autres : j'attendrai , rien ne presse,
— S'il n'y a pas péril en la demeure, je vous y engage. Je crois que si vous me laissez un peu de temps devant moi, il me sera possible de vous
procurer des gens avec lesquels vous pourrez facilement vous entendre. *
Juste, lorsqu'il faisait cette promesse au vicomte de Lussan, pensait à la femme à laquelle il avait, quelques heures auparavant, acheté les pierreries du comte Coloredo ; il supposait, et nos lecteurs savent que ses conjectures étaient fondées , que celte femme n'était qu'un émissaire des individus qui avaient commis le vol, individus qui ne s'en tiendraient probablement pas là , et que tôt ou tard il finirait par connaître
t Maintenant que nous sommes parfaitement bien ensemble, dit le vicomte de Lussan, il faut que je vous fasse comprendre que toutes les précautions dont vous vous entourez seraient inutiles si un individu comme moi, par exemple, voulait vous assassiner afin de vous voler ensuite. D'abord on pourrait sans peineempoisonner votre Cerbère. *
Et comme l'usurier secouait la tête et faisait une grimace négative :
« îl y a de si friandes boulettes, reprit le vicomte, qu'elles tentent les chiens les mieux élevés et les plus sobres. Du reste , si de ce côlé votre animal est invulnérable, ne connaît-on pas
mille moyens de charmer les chiens, et de rendre aussi doux qu'un mouton le plus féroce de ces animaux. Et puis vous vivez seul, et depuis la mort de Mme Juste, vous ne sortez que rarement ; de sorte que vous seriez mort depuis longtemps lorsqu'on commencerait à s'inquiéter de vous.
— Oui, tout cela est possible ; mais quand je serais mort, qui indiquerait aux assassins le lieu qui renferme mon or et mon portefeuille? car c'est par extraordinaire que je l'avais apporté avec moi; c'est une imprudence que j'ai commise aujourd'hui pour la première fois, et qui ne se renouvellera plus, je vous l'assure ; il est vrai que je n'avais eu à traiter qu'avec une femme et un général de mes amis, et que je ne devais rien craindre de ces deux personnages.
— Ainsi donc, vous êtes persuadé qu'il serait impossible de découvrir votre cachette ?
— Oui, monsieur le vicomte.
— Quelle erreur est la vôtre, mon cher Juste! on la dévouvirail, gardez-vous d'en douter. Mais tranquillisez-vous : aucun de ceux avec lesquels vous êtes en relations ne songe à vous faire le moindre mal ; car admettons un moment qu'on vous enlève quelques centaines de mille francs,
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qui , partagés entre trois ou quatre personnes , seraient bientôt dissipés , où trouverait-on après un homme comme vous? car vous êtes vraiment notre providence ! Quel que soit le chiffre d'une affaire, vous payez comptant, tandis que vos confrères ne donnent que des à-compte ; vous savez si bien faire disparaître les objets que vous achetez, qu'une fois qu'ils sont entrés chez vous, on n'en entend plus parler. Avec vous on termine de suite : il est vrai que vous donnez le moins possible; mais qu'est-ce que cela fait? Vous voyez que nous avons le plus grand intérêt à vous conserver. Que deviendrions-nous sans vous ? vous nous êtes nécessaire, indispensable ; soyez donc sans inquiétude sur votre sort, vous n'avez rien à redouter : on ménage toujours les gens dont on a besoin ; et puis d'ailleurs ne vous ai-je pas prouvé la vérité de ce que je viens de vous dire en vous rendant votre portefeuille, que je pouvais garder impunément?
— C'est vrai , mais tous mes clients ne sont pas de nobles gentilshommes bretons. Si ce portefeuille était tombé entre les mains de Coco- Desbraises ou de Délicat, ils l'auraient gardé.
— Il faut convenir, mon cher Juste, que vous faisiez une pitieuse grimace , grimace à la fois
épouvantable et risible , tandis qu'il était entre mes mains ; la mort était vraiment sur vos lèvres. Vous aimez donc bien l'argent, M. Juste?
— Oh! oui, je l'ai me ! L'argent et Dieu, voyez-vous? sont les seuls objets de mon culte ! L'argent! Mais que Taire ici-bas sans argent? N'est-ce pas avec ce métal , avec ce vil métal , comme disent ceux qui n'en possèdent pas, que Ton peut se procurer tous les bonheurs et toutes les satisfactions de celle vie, et toutes les béatitudes de l'autre?
— Je sais, répondit de Lussan , que lorsque l'on possède beaucoup d'argent il devient facile d'obtenir des honneurs, des grades et des places; que pour avoir de superbes chevaux , des équipages magnifiques, de jolies maîtresses , tous les plaisirs enfin, il en faut beaucoup; mais à vous, père Juste, qui vivez comme un anachorète, qui èîes toujours mal vêtu, et qui ne déjeunez jamais au café Anglais, à quoi vous sert, dites-le-moi, tout celui que vous possédez , puisque vous ne savez pas en jouir ?
— Je ne sais pas en jouir, M. de Lussan? je ne sais pas en jouir? quelle erreur est la vôtre ! Je jouis beaucoup plus que vous; je savoure loutes les délices, tout le bonheur dont vous
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faites tant de cas ; je m'enivre 5 la coupe que vos lèvres effleurent à peine, et mes jouissances sont d'autant plus grandes et plus délicieuses qu'elles n'entraînent pas après elles les regrets et les désillusions de la vie commune. J'ai comme vous des maîtresses , des chevaux et des équipages : des maîtresses plus pimpantes et plus jolies, des chevaux de meilleure race, des équipages plus brillants que les vôtres, M. le vicomte de Lussan!
— Vous m'étonnez, cher Juste ! Je vous avoue que je ne m'étais jamais douté que vous possédiez tant et de si belles choses. Mais où -sont-elles donc? je suis vraiment désireux de voir toutes ces merveilles. »
Juste prit dans la poche de sa houppelande le vieux portefeuille de maroquin vert , puis il en tira les billets de banque , bank-noles , mandats et actions au porteur qu'il renfermait et qu'il étala sur sa petite table de bois noir ; puis il s'écria avec enthousiasme :
« Voilà mes salons dorés , mes boudoirs parfumés , mes bains de jaspe et de porphyre, mes équipages du carrossier à la mode, mes chevaux anglais , mes chiens de race et mes valets dorés sur toutes les coutures! voilà mes maîtresses! et celles-là sont douées de toutes les beautés
que mon imagination leur prête ! brunes ou blondes , fougueuses ou naïves , enjouées ou mélancoliques , fidèles même si cela me convient; car avec de l'argent, voyez-vous, on achète tout , même de la fidélité, la marchandise la plus rare. »
Le vicomte de Lussan écoutait l'usurier d'un air profondément étonné ; il ne s'attendait pas à trouver sous une aussi ignoble enveloppe des idées aussi poétiques que celles que venait d'exprimer le vieux Juste.
« Continuez , dit-il , je vous écoute avec beaucoup d'attention , et j# vous avoue que, jusqu'à ce jour, je ne m'étais pas douté que le père Juste, ce vieux bonhomme que très-souvent j'ai vu grelotter dans une pièce sans feu , durant les plus rudes journées de l'hiver, et souffler dam ses doigts pour se réchauffer, était susceptible d'éprouver d'aussi vives jouissances.
^— Des jouissances ! mais en est-il de plus vives, de plus réelles que celle de plonger dans un bain d'or, de serrer contre sa poitrine plusieurs millions en billets de banque, et de pouvoir se dire : Quand je le voudrai , je pourrai satisfaire toutes mes fantaisies et tous mes caprices ; des femmes , j'en aurai de tous les pays
et de toutes les conditions : des cantatrices et des danseuses, des aimées et des bayadères , si cela me convient, j'ai le moyen de les payer le prix qu'elles se vendent ; quand je le voudrai , la poitrine du vieil usurier de la rue Saint-Domtnique-d'Enfer sera couverte de rubans de toutes les couleurs et de croix de tous les ordres; quand je le voudrai, je ne serai plus le père Juste, mais M. de Saint-Juste.
— Mais, M. Juste, puisque vous comprenez si bien les jouissances de la vie, pourquoi diable, puisque vous en avez les moyens, vous contentezvous de l'ombre lorsque vous pouvez vous procurer la réalité? »
L'usurier, en proie à une surexcitation presque fébrile, avait oublié toute prudence; il attacha quelques instants ses petits yeux vert de mer, qui brillaient comme deux escarboucles, sur le vicomte de Lussan , puis il se mit à rire aux éclats.
c Ah ! ah ! dit-il , vous n'êtes poètes qu'à demi, vous autres gens du monde; vous nie dites que j'ai tort de me contenter de l'ombre lorsque je puis me procurer la réalité; vous avez la vue courte, M. le vicomte de Lussan. Mais vous ne savez donc pas que tous les jours
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mon trésor devient plus considérable, et qu'avec lui s'augmente la somme des désirs que je puis satisfaire. Il existe un plaisir, et celui-là je le possède, qui les renferme tous : c'est celui d'avoir beaucoup d'or, et j'en ai beaucoup d'or, beaucoup plus que vous ne pourriez le croire, si je vous disais la somme à laquelle s'élèvent mes richesses; beaucoup plus que n'en possèdent des gens qui se croient infiniment plus riches que moi ; et cet or, il n'est ni dans les caisses de l'État, ni dans celle d'un banquier, il est ici. Je puis chaque soir, si cela me plaît, me rouler sur un lit de pièces d'or et de billets de banque, et ce lit me paraîtra plus doux que le lit de pétales de roses de Lucullus ; je puis en ramasser une certaine quantité et me dire, sans craindre que qui que ce soit vienne me démentir : « Avec cela je suis au-dessus de tous les hommes, que je puis à mon gré rendre souples et rampants ; avec cela je liens entre mes mains l'honneur des filles et des femmes , celui des pères et des maris ; je puis me faire ouvrir toutes les portes, faire fléchir devant moi toutes les consciences ; je puis enfin me faire rendre le culte qui n'est dû qu'à Dieu. >
La physionomie du vieil usurier, pendant tout
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le temps qu'il avait employé pour débiter cette longue tirade, avait exprimé tour à tour la joie la plus fanatique et la plus délirante satisfaction. Son teint, ordinairement si pâle et si terreux , brillait des plus vives couleurs.
i Ma foi! mon cher Juste, lui dit le vicomte de Lussan , vous êtes si éloquent et si persuasif que je suis forcé d'être de voire avis, et de croire que le vrai bonheur est celui que vous savez si bien peindre ; je veux à l'avenir marcher sur vos traces; mais, pour goûter le bonheur dont vous faites tant de cas , il me manque les premiers éléments. Le père Loiseau me fournira , je l'espère, les premières pierres de l'édifice que je veux bâtir.
— Il faut le croire, monsieur le vicomte, > répondit Juste en tendant, à travers le guichet de son grillage, sa main décharnée au vicomte de Lussan ; « il faut le croire. »
Le vicomte sortit.
LE VICOMTE DELUSSAN,
Ainsi que nous Pavons dit en commençant celte histoire , la mère Sans-Refus était la fille naturelle d'un assassin rompu vif en 1787, dans une des cours de Bicêtre , et d'uneftlle, Marianne Lempave , condamnée pour vol à plusieurs années de prison.
Après l'exécution de son père , à laquelle , par suite de circonstances que nous rapporterons en temps utile, elle avait été forcée d'assister, Marie-Madeleine-Colelte Comtois , ou plutôt la mère Sans-Refus (nous conserverons à cette
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femme le nom sous lequel , jusqu'au moment où nous sommes arrivés , elle a été connue de nos lecteurs) , qui jusqu'alors avait exercé , dans la rue Grenier-sur-1'Eau , un commerce qui n'a pas de nom dans la langue des honnêtes gens , prit pour son compte l'ancien établissement de la rue de la Tannerie , dans lequel nous avons plusieurs fois déjà introduit nos lecteurs.
Ce n'est pas sans raisons que nous avons dit l'ancien établissement, car certaines maisons, certaines rues même , paraissent fatalement destinées à n'être habitées que parla partie vicieuse ou misérable de la population. Malgré les changements apportés dans nos mœurs et dans nos habitudes par la civilisation, toutes celles des rues assignées par les anciennes ordonnances de nos rois à l'infâme commerce de la prostitution , qui n'ont pas été démolies de fond en comble , sont encore aujourd'hui habitées par des prostituées et par ceux qui vivent de leur commerce , et pour n'employer qu'un exemple entre plusieurs qui pourraient servir a prouver la vérité de ce que nous avançons , nous citerons seulement celle dans laquelle Marie-Madeleine- Colette Comtois fit ses premières armes, la rue Grenier- sur-FEau,
Cette rue vient d'être démolie en entier : des
constructions élégantes ont remplacé les masures
sombres et fétides qui servaient autrefois d'asile
7 à des individus d'un aspect plus hideux encore
que celui des lieux qu'ils habitaient ; il y a main-
nant de l'air et du soleil dans la rue Grenier-
r-l'Eau ; eh bien ! une des anciennes masures
cette rue , sise au coin de celle Geoffroy-
snier, n'a pas subi le sort de ses compagnes ;
le a échappé , par hasard , à la démolition géné-
ale qui vient d'être faite. Vous croyez peut-être
|que , forcée de paraître au grand jour, la vieille
ffrontéea changé de mœurs ; qu'elle essaye au
oins de faire oublier les fautes de son passé ?
u tout : elle est aujourd'hui ce qu'elle était il y a trente ans, il y a cinquante ans, il y a plus longtemps peut-être ; eiie estce qu'elle sera dans cinquante ans si elle existe encore , un mauvais lieu !
L'établissement de la mère Sans-Refus fut d'abord fréquenté par tous les malfaiteurs qui avaient connu son père et sa mère ; mais à mesure que les années s'écoulaient , leurs rangs s'éclaircissaient de plus en plus , et bientôt il n'en resta plus que quelques-uns dont l'âge avait blanchi la tête et courbé l'épine dorsale ? trop
vieux , en un mot , pour mettre de nouveau la main à la pâte (t) , mais encore très^-capables , à ce qu'ils disaient , et la suite prouvera qu'ils ne mentaient pas , de faire d'excellents élèves.
Ces misérables débris des luttes précédemment engagées contre la société , restèrent les seuls babitués du bouge de la rue de la Tannerie, habitués fidèles, il est vrai , mais très-peu capables de faire la fortune d'un semblable établissement, en raison de la réserve que leur imposait Tinaclion dans laquelle ils étaient forcés de vivre; aussi la mère Sans-Refus se désolait-elle à chaque instant du jour , et toutes ses lamentations trouvaient un écho dans le cœur de ses fidèles.
« Écoute , ma fille , lui dit un jour l'un d'eux, vieillard de quatre-vingts ans, qui avait passé les deux tiers, au moins, de cette longue existence dans les bagnes et dans les maisons centrales (1),
(î) Voler de nouveau.
(2) Les personnages que nous mettons en scène ne sont pas tous des personnages inventés, et si quelques-uns d'entre eux paraissent un peu trop excentriques, ce n'est pas nous qu'il faudra accuser. Ainsi, par exemple, le vieillard dont nous parlons en ce moment est, un personnage très-réel, que ceux de nos lecteurs qui ont visité les bons pauvres de Bicêlre ont sans 4oute remarqué 5 il est en réalité âgé de quatre-vingt-quatre
Ion boccard (1) tombera tout à fait , si tu ne veux pas joindre une nouvelle branche à ton commerce. Les fanandeh (2) dépensent leur auber (3) là où ils trouvent à fourguer (4) , c'est tout simple. » La mère Sans Refus, à laquelle la terrible mort de son père et la fin malheureuse de sa mère , qui venait à ce moment de mourir en prison , avaient inspiré une terreur salutaire , craignait d'avoir à subir tôt ou tard les conséquences du métier de receleur ; mais le vieillard la catéchisa tant et si bien , qu'il finit par vaincre , non pas ses scrupules , la fille de Comtois et de Marianne Lempave avait été trop bien élevée pour en éprouver, mais la crainte, qui jusqu'alors
ans ; il a, ainsi que nous le disons, passé les deux tiers de celte longue existence dans les bagnes et dans les maisons centrales ; et cependant, à l'heure qu'il est, il possède encore toutes ses facultés, et il est plus vigoureux que beaucoup d'hommes moins âgés que lui, et dont tous les jours se sont écoulés au milieu de toutes les aisances de la vie.
Le nom que nous lui donnons n'est pas le sien ; il appartient à un homme qui rendit des services à la police, après avoir exercé longtemps la profession de voleur. Etre voleur, et se nommer Cadet Filoux! il faut en convenir, les jeux du hasard sont quelquefois bien bizarres.
(1) Mauvais lieu.
(2) Camarades.
(3) Argent.
(4j Vendre au receleur.
l'avait empêchée de franchir l'extrême limite qui sépare les gens qui, sans être honnêtes, échappent cependant à Faction de la loi , de ceux qu'elle a le droit de frapper.
Il fut donc convenu que la mère Sans-Refus ferait savoir à tous ceux que celte nouvelle pouvait intéresser , qu'elle était prêle à donner un prix raisonnable de toutes les marchandises qui lui seraient proposées.
Celte résolution une fois prise , le vieil ami de la mère Sans-Refus, ce Nestor du crime, qui était doué d'une éloquence si persuasive que l'on pouvait dire de lui comme du roi de Pylos , que lorsqu'il parlait ses paroles étaient plus douces que le miel du mont Hymette , se chargea de voir la nouvelle génération de malfaiteurs qui avait remplacé ceux qui avaient connu la mère Sans-Refus lors de ses débuts dans la rue Greniersur-1'Eau.
Ses démarches furent tout d'abord couronnées de succès. Il fut accueilli dans tous les tapis (1) qu'il visita, avec le respect et les égards que l'on croyait devoir accorder à un brave garçon (2) ,
(1) Lieu où se réunissent les malfaiteurs.
(2) Celui qui, dans l'exercice de la profession de voleur, n'a
éprouvé par un long séjour dans les bagnes et dans les prisons, et les ouvertures qu'il fit aux habitués des mauvais lieux qui infestent encore les rues Aubry-le-Boucher, de Bond}7, de Bièvre, du Piâire-Saint-Jacques , des Marmousets, la place Maubert , le boulevard du Temple , furent accueillies avec le plus vif empressement, et tous lui promirent (lorsqu'il eut convenablement fait valoir les raisons qui militaient en faveur de la mère Sans-Refus) que ce ne serait jamais qu'après s'être adressés à elle qu'ils iraient rendre visite à la Tête-de-Mort(i) , à la Pomme-Rouge (2) , ou à Fouille-au-Pot (5).
jamais trahi ses camarades. C'est le plus bel éloge qu'un voleur puisse faire d'un camarade.
(1) Fameuse receleuse qui habitait, il y a quelques années, la rue de Grenelle-Sainl-Honoré, et qui exerça pendant un laps de temps très-considérable sans se laisser prendre sur le fait. Sa physionomie, qui avait quelque ressemblance avec une tête de mort, lui avait valu le surnom sous lequel elle était généralement connue.
(2) Marchand d'habits receleur qui habitait à la même époque le quartier de la Sorbonne. 11 se nommait Lesage, et les voleurs, je ne sais pour quelles raisons, l'avaient surnommé la Pomme-Rouge. Il est mort au bagne,
(3) Receleur très-connu du marché Saint-Martin. Son surnom lui venait de ce qu'il puisait dans un pot l'argent avec lequel il payait ses acquisitions. Les voleurs qui ne respectent rien, s'emparèrent un beau jour du pot et de tout ce qu'il con-
Ils se montrèrent fidèles observateurs de la parole qu'ils avaient donné à leur doyen et, rétablissement de la mère Sans-Refus , à peu près désert quelques jours auparavant, devint tout à coup le plus florissant de tous ceux du même genre.
Semblables à ces oiseaux voyageurs qui quittent sans regret nos climats à la naissance des mauvais jours, ses odalisques avaient toutes successivement abandonné son harem , faute d'y rencontrer un sultan ; elles y revinrent en foule avec le beau temps.
La mère Sans-Refus eut bientôt acheté à ceux de ses habitués que le lecteur connaît déjà une quantité si considérable de bijoux et d'argenterie, qu'elle dut songer à s'en défaire afin de réaliser une somme qui lui permît de continuer ses opérations.
Cadet Fiîoux, ainsi se nommait le vieillard dont nous venons de parler, fut encore cette fois la providence de la mère Sans -Refus. Vêtu d'un costume qu'il devait à la munificence de la tavernière , et qui donnait du relief à sa physio-
tenait. Le malheureux receleur ne put supporter un aussi épouvanlable malheur. 11 mourut de désespoir.
nomie respectable et à ses magnifiques cheveux blancs, il se mit en quête, et après de nombreuses recherches , il finit par découvrir l'honnête M. Juste.
Celui-ci était déjà en relations avec tout ce que la capitale renferme de fripons titrés et décorés , lorsque Cadet Filoux vint lui rendre \isïte , et il lui était arrivé plus souvent qu'il ne voulait en convenir , d'acheter, soit à l'un , soit à l'autre, un riche bracelet, une broche de grande valeur enlevés par son cavalier à une jolie duchesse ou à quelque coquette financière , au milieu des enivrements d'une valse ou d'un galop ou d'une polka ; ces objets , aussitôt qu'ils étaient achetés , étaient immédiatement expédiés secrètement en Angleterre ou en Hollande , pays dans lesquels le père Juste s'était ménagé des correspondants intelligents qu'il servait dans la capitale avec un zèle égal à celui qu'ils déployaient pour lui toutes les fois que l'occasion s'en présentait.
Lorsque Cadet Filoux , après avoir employé les précautions oratoires qui ne devaient pas être négligées en semblable occurrence , eut fait connaître à M. Juste l'objet de sa visite , ce dernier ne se montra pas d'abord très-empressé d'établir avec la mère Sans-Refus les relations que lui
proposait le Nestor des bagnes ; mais celui-ci lui fit tant et de si beaux discours , qu'il le détermina enfin à voir sa protégée , et que, séance tenante , jour et heure furent pris pour la première entrevue.
Juste et la mère Sans-Refus s'entendirent facilement ensemble ; il fut convenu que Juste achèterait et payerait comptant , mais seulement les deux tiers de leur valeur réelle, tous les objets d'or et d'argent qui lui seraient offerîs par la tavernière , qui traiterait à ses risques et périls avec les derniers possesseurs qui ne devraient jamais le connaître.
Toutes les clauses de ce contrat, que les deux parties avaient un intérêt égal à respecter, furent rigoureusement observées; seulement, la mère Sans-Refus , un peu plus communicalive que le père Juste , lui fit successivement connaître tous ceux qu'elle appelait ses ouvriers, ce qui explique comment le père Juste put , lorsque l'occasion se présenta, mettre en rapport avec des hommes d'exécution le vicomte de Lussan , jeune gentilhomme breton , qui, après avoir été successivement chevalier d'industrie et grec, était devenu ce qu'en termes du métier on nomme un donneur d'affaires.
Du récit des faits qui précèdent, nos lecteurs ont dû naturellement conclure qu'à l'époque ou nous sommes arrivés , il existait dans la capitale tous les éléments d'une association de malfaiteurs, et que de ces événements , une fois qu'ils seraient réunis et dirigés par une ou plusieurs mains habiles, il devait résulter une société dans la société , plus dangereuse cent fois que toutes les associations dont nous venons de voir se dérouler les fastes devant la cour d'assises de la Seine.
En effet , celle-là pouvait être nombreuse, composée d'individus résolus et de toutes les classes , et dirigée par des hommes , auxquels le nom qu'ils portaient et la position qu'ils occupaient dans le monde devaient en quelque sorte donner la certitude de l'impunité. Maïs tous ces hommes dont les uns vivaient dans l'atmosphère enfumée du bouge de la rue de la Tannerie, tandis que les autres donnaient le ton dans les salons les plus aristocratiques de notre bonne ville, devaient-ils enfin se réunir et marcher tous ensemble du même pas vers un but commun ? Hélas! oui.
Prenez une quantité quelconque de mercure que vous jetterez avec force sur le parquet , le
métal se divisera d'abord en plusieurs milliers de molécules imperceptibles , puis peu à peu et insensiblement ces molécules se joindront Tune à l'autre et, bientôt toutes ces parties éparses auront formé un tout parfaitement homogène ; il en est à peu près de même des malfaiteurs de toutes les catégories : ils se rencontrent sans se chercher , sans se connaître , ils se devinent avant même de s'être parlé. Est-ce à dire qu'en se rapprochant ainsi l'un de l'autre ils obéissent à une loi fatale de leur organisation? Non , grâce à Dieu , mais ce qui est vrai , c'est que l'habitude de vivre continuellement en garde contre tout le monde (et telle est la loi de l'existence des malfaiteurs) donne au corps de certains tics qui sont imperceptibles aux yeux du vulgaire, mais qui se laissent facilement saisir par les gens expérimentés.
Un nouveau crime , commis par Salvador, Silvia et Roman devait unir entre eux les anneaux épars de cette longue chaîne qui traînait à la fois dans les plus nobles demeures et dans le bouge infect de la mère Sans-Refus.
Les mauvais instincts de la jolie Silvia n'avaient pas attendu pour se développer l'époque à laquelle nous sommes arrivés; les événements
LE VICOMTE DE LUSSAtf. 3S
cle sa vie que nous avons déjà rapportés ont prouvé jusqu'à l'évidence que cette femme était capable de commettre tous les crimes , lorsqu'il s'agissait de satisfaire l'un d'eux ; qu'en un mot elle cachait sous une gracieuse enveloppe une âme bien digne d'appartenir au dernier rejeton des affreux scélérats auxquels elle devait le jour.
Continuellement en contact avec deux hommes aussi criminels et aussi peu scrupuleux que Tétaient Salvador et Roman , dont elle avait été à même d'apprécier l'audace , et pour l'un desquels elle ressentait une assez vive affection, l'orgueil qui, ainsi qu'on a pu le voir, était un des traits dominants de son caractère, devait lui inspirer l'envie de se montrer digne d'eux , de les surpasser même si l'occasion s'en présentait.
Au moment même où Silvia , par la découverte des pierreries volées au comte Colorédo, acquérait, relativement à son amant et à l'homme qui se faisait passer pour l'intendant de ce dernier, la certitude d'un fait que la conversation qu'elle avait entendue dans le parc du château de Fourrières lui avait permis de supposer , elle avait conçu l'idée d'un crime dont le juif Josué devait être la victime ; pendant son entretien
avec Fusurier Juste , elle se dit que ce dernier ne devait pas non plus êire négligé , et que ce serait un coup de maître que de dépouiller à la fois le chrétien et Fisraélite.
Cet entretien lui ayant appris que Josué était à Paris, tandis qu'elle le supposait à Marseille, elle avait adroitement interrogé Juste , afin d'arriver à connaître sa demeure ; mais cet usurier, qui craignait qu'elle n'eût l'intention d'aller trouver son digne confrère, s'était constamment tenu sur la réserve , de sorte qu'il lui avait été impossible , malgré toute son adresse et les questions détournées qu'elle lui avait faites , d'arriver au but qu'elle voulait atteindre.
Après avoir rendu compte à Salvador et à Roman des résultats plus que satisfaisants de la mission qu'elle venait d'accomplir, et avoir reçu avec une orgueilleuse satisfaction les louanges que méritaient son audace et son intelligence, elle leur communiqua , sans se donner la peine de prendre les précautions oratoires qu'une semblable ouverture paraissait nécessiter, les projets qu'elle avait conçus.
« Mais pour opérer de cette manière , il faudrait absolument se défaire de ces deux hommes qui sont continuellement surleurs gardes !» s'écria
LE VfCOMTE DE LUSSAN. 87
Salvador, lorsque Silvia eut achevé d'exposer le plan qu'elle avait conçu.
Silvia ne répondit pas à celte observation qui paraissait renfermer un blâme implicite.
La contenance de Roman était embarrassée ; il craignait que la proposition de Silvia , dont il appréciait l'extrême malice, ne fût une pierre de touche destinée à lui faire connaître les véritables sentiments de ses deux compagnons.
i II paraît que ces deux opérations ne vous conviennent pas? » dit Silvia, que la froideur de son amant et du bon M. Lebrun, c'est ainsi qu'elle nommait ordinairement Roman, étonnait singulièrement.
Ce dernier cependant se détermina enfin à rompre la glace , mais en évitant cependant de répondre d'une manière positive.
« On peut toujours , dit-il , se procurer l'adresse du juif Josué , examiner les lieux qu'il habite et prendre quelques renseignements sur son compte ; ces démarches ne nous engageront à rien quanta présent, et leurs résultats pourront nous servir à l'avenir.
— L'avenir, l'avenir, dit Silvia, celui que nous avons devant nous n'est pas très-brillant , les cent billets de mille francs que je viens de
vous apporter ne nous mèneront pas 1res loin.
— C'est vrai , répondit Roman , il faut absolument que nous fassions une saignée au coffrefort de messire Josué; qu'en dis-tu ? continua-t-il en s'adressant à Salvador.
— Je suis de ton avis , mais si nous pouvions arriver à notre but sans être forcés de» ..
— Impossible ! s'écria Silvia d'un ton qui ne permettait pas de douter de sa bonne foi ; et puis d'ailleurs ce sera rendre un véritable service à la société que de débarrasser la terre d'un pareil misérable.
— Allons , allons , reprit Roman , je vois que nous sommes bien près de nous entendre ; il ne s'agit plus que de découvrir le domicile de messire Josué , et c'est ce dont je vais de suite m'occuper. »
Roman, en effet, se mit immédiatement en quête , mais comme il éiait obligé do n'agir qu'avec une extrême réserve , ce ne fut qu'après avoir employé plusieurs jours en recherches , qu'il découvrit la demeure de Josué.
Ce juif habitait dans la rue Saint-Gervais, n° 4, au coin de celle du Roi -Doré , une maison entourée de tous les côtés par une forte grille de fer scellée dans un mur de hauteur d'appui eu
pierres de (aille et surmontée de fers de lance. Cette maison existe encore aujourd'hui. Toutes les fenêtres du bâtiment d'habitation, situé au bout d'un jardin planté de petits arbres rabougris et de quelques fleurs étiolées, aujourd'hui converti en cour, étaient garnies , à l'intérieur , de forts volets en chêne doublés de tôle , et défendues extérieurement par des persiennes en fer. Josuése tenait habituellement dans un grand cabinet situé au rez-de-chaussée de sa maison et d'où il pouvait voir tout ceux qui se présentaient à la grille, de sorte qu'il ne faisait ouvrir qu'aux personnes qu'il avait l'intention de recevoir; sa chambre était située au premier étage, précisément au-dessus du cabinet , et Ton croyait que celait dans cette pièee , dans laquelle il ne laissait pénétrer personne et qui était fermée par une porte épaisse, garnie de plusieurs fortes serrures, ressemblant plus à îa porte d'une prison qu'à celle d'un appartement, qu'il conservait son trésor. Ce n'est pas tout : le juif Josué, à ce qu'assuraient les bonnes femmes de son quartier, avait le sommeil très-léger, et au moindre bruit, an plus léger mouvement qui lui paraissait insolite , il se levait afin de regarder, soit par un judas de quinze pouces environ , qu'il avait fait