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devons le dire, aurait été bien aise de savoir ce qui lui était arrivé depuis sa disparition et qui cependant fut forcé de se retirer aussi ignorant qu'il Tétait lorsqu'il était venu.
Quelques lignes nous suffiront pour apprendre à nos lecteurs ce qui était arrivé à Silvia du moment où elle fut frappée par Beppo sur le Pont au Change , jusqu'à celui où nous sommes arrivés.
La blessure qui lui avait été faite était excessivement grave , et après l'avoir examinée , les médecins entre les mains desquels elle fut d'abord remise, déclarèrent qu'elle était mortelle et que rien ne pouvait la sauver; mais le docteur Mathéo, chef du service dans lequel elle avait été placée, et qui l'examina à son tour le lendemain matin, ne fut pas de cet avis, et ne craignit pas d'assurer qu'il était encore possible de la guérir ; il prescrivit en conséquence tout ce que suivant lui il y avait à faire, et comme tous ceux qui étaient placés sous ses ordres respectaient autant sa science que son caractère, ses prescriptions furent si ponctuellement exécutées, qu'au bout de quelques jours l'état de la malade s'était sensiblement amélioré, et qu'enfin il fut notoire pour tout le monde qu'elle ne perdrait pas la vie.
Mois si Silvia ne devait pas perdre la vie, elle était menacée de conserver jusqu'à la fin de ses jours une infirmité qui devait la lui rendre bien cruelle. La frayeur qu'elle avait éprouvée au moment où elle avait rencontré Beppo, les souffrances qu'elle venait de supporter, la cruelle incertitude dans laquelle elle se trouvait plongée, toutes ces causes réunies avaient si fortement agi sur son système nerveux, tellement ébranlé son organisme , qu'elle avait perdu l'usage de la parole.
De semblables phénomènes, quelque extraordinaires qu'ils puissent paraître , sont beaucoup moins rares qu'on ne le pense généralement dans des cas pareils , et malheureusement la science est encore forcée de se borner à les constater, impuissante qu'elle est à y apporter quelque remède; on a seulement remarqué que des causes ayant quelque analogie avec celles qui les avaient fait naître pouvaient les faire disparaître.
Silvia avait donc perdu l'usage de la parole, et les médecins qu'elle ne pouvait interroger que par signes , et que sa merveilleuse beauté intéressait vivement , ne pouvaient que l'engager à se résigner.
Elle avait été pendant près de trois mois entre
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la vie et la mort , dans un état complet de prostration , en un mot tout à fait hors d'état de répondre aux nombreuses questions qu'on lui avait adressées. Voyant qu'il était impossible de lui arracher des renseignements de nature à mettre sur les traces de son assassin, qui, jusqu'à ce moment avait su échapper à toutes les recherches, la police, forcée d'obéir à la médecine, avait consenti d'abord à la laisser en repos ; mais lorsqu'elle fut convalescente, elle revint s'installer à son chevet et recommença ses interrogations.
La médecine avait prévenu la police que celle qu'elle voulait interroger était muette ; mais cela ne découragea pas la noble dame, qui demanda à Silvia si elle savait écrire.
Celle-ci, qui s'était tracé une règle de conduite dont elle ne voulait pas se départir, répondit par signes qu'elle ne comprenait pas.
« Vous ne comprenez pas le français? lui dit l'espèce de magistrat chargé de l'interroger, de quel pays êtes-vous? *
Silvia regarda celui qui lui parlait ainsi, puis elle lui tourna le dos.
Elle regretta beaucoup en ce moment de ne pouvoir dire à ce brave homme qu'elle le priait
de faire venir un interprète, attendu qu'elle était muelteetqu'ellenecomprenaitquei'italien,ceque probablement il aurait fait sans y entendre malice.
L'irrévérence de Silvia le choqua, bien qu'il ne sût à quoi l'attribuer. Cependant après s'être gratté le front pendant quelques minutes, il se dit que c'était peut-être parce qu'elle ne comprenait point le français qu'elle ne lui répondait pas, et comme il était le plus fort polyglotte de la rue de Jérusalem , il lui adressa la parole en allemand.
Silvia ne fit pas le plus léger mouvement.
En anglais.
En espagnol.
En patois flamand.
Même silence.
Le pauvre homme était au bout de son rouleau: il se rappela heureusement quelques mots italiens, qu'il se hâta de prononcer.
Silvia se retourna et lui fit entendre par signes qu'elle comprenait parfaitement.
f Elle parle italien ! s'écria le brave homme enthousiasmé, elle parle italien ! J'étais bien sûr que nous finirions par nous comprendre, continua-t-il en s'adressant à ceux qui entouraient le lit de la malade.
un coup d'oeil EN ARRIÈRE. 11
— Vous voulez dire, lui fit observer un de ses estafiers, qu'elle comprend l'italien? Vous n'avez sans doute pas oublié qu'elle est muette?
— C'est vrai, elle est muette, je l'avais oublié. Mais c'est égal, il y a encore moyen de s'entendre. Savez-vous écrire? > dit-il à Silvia.
La malade fit un signe négatif.
« Elle ne sait pas écrire ; c'est désagréable. Connaissez-vous l'homme qui vous a frappée? » Nouveau signe négatif.
i Ah!...
— È la signora Italiana? i Signe affirmatif.
< Di Roma ? »
Signe négatif.
« Di Firenze? »
Signe négatif.
< Di Livorno? > Signe affirmatif.
c Savez-vous lire? »
Signe négatif.
« Elle ne sait ni lire ni écrire , et elle est muette ! s'écria le magistrat d'un air à la fois désespéré et découragé; nous ne pourrons jamais savoir ni son nom, ni ce qu'elle était venue faire en France , ni pourquoi elle était vêtue d'un
i2 CHAPITRE XXXII.
costume d'homme... C'est à en perdre la tête! >
Le magistrat aurait peut-être prolongé plus longtemps cet interrogatoire qui ne lui apprenait rien de ce Qu'il voulait savoir ; mais le médecin lui ayant fait observer que la malade paraissait très-fatiguée, il voulut bien se retirer.
Des scènes à peu près semblables à celle que nous venons de rapporter se renouvelèrent à divers intervalles. Silvia continua d'affirmer qu'elle était de Livourne, qu'elle ne connaissait pas l'homme qui l'avait frappée. Ce furent du reste les seules choses qu'il fut possible de lui arracher : à toutes les demandes conjecturales qu'on lui adressait sur les causes de son voyage en France et de son déguisement en homme, elle se bornait à répondre par des signes négatifs, qui désespéraient ses interrogateurs.
Les motifs qui la faisaient agir ne sont pas difficiles à deviner.
Elle aurait bien voulu pouvoir se venger de Beppo ; mais pouvait-elle, sans se compromettre elle-même , dénoncer l'ex-pêcheur ? ÎNe devaitelle pas craindre que cet homme, dont elle venait d'être mise à même d'apprécier la sauvage énergie , une fois arrêté , ne cherchât à l'entraîner avec lui dans l'abîme? ce qui lui serait facile,
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s'il se déterminait à raconter aux magistrats ce qu'il savait de sa vie. Et puis une fois que dame justice , excessivement curieuse de sa nature , aurait mis le nez dans ses affaires, il était presque certain qu'elle découvrirait une foule de choses qu'elle voulait absolument laisser ignorer ; ainsi, on pouvait savoir que la noble marquise de Roselly, ex-première chanteuse du grand théâtre de Marseille, n'était autre que Désir ée-Célesle Comtois , élevée, sous un faux nom, à l'institution de la Légion d'honneur ; alors il faudrait dire adieu (et c'était le moindre des malheurs qu'elle devait craindre) à la position qu'elle avait occupée dans le monde et qu'elle espérait bien reconquérir. On pouvait savoir qu'elle avait beaucoup connu à Marseille le juif Josué, si misérablement assassiné à Paris, et de conjecture en conjecture, d'investigation en investigation , découvrir que c'était en sortant de chez elle qu'il avait été assassiné ; et de celte découverte à celle de la vérité, il n'y avait pas loin; tandis qu'avec le système qu'elle avait adopté, elle n'avait absolument rien à craindre. Lorsque, après l'avoir bien interrogée, on serait enfin convaincu qu'il était impossible de percer le voile dont le hasard et non sa volonté paraissait vouloir envelopper sa
destinée, comme en définitive on n'avait rien à lui reprocher, comme on ne pouvait lui faire un crime du coup de poignard qu'elle avait reçu, il était probable qu'on la laisserait libre de porter ses pas où elle le désirerait. Il ne s'agissait donc que de prendre patience, et Silvia était une de ces créatures qui, bien persuadées que le temps est un grand maître, savent se dire à propos que tout vient à point à qui sait attendre, et qui agissent en conséquence.
Ce que nous venons de dire nous dispense d'expliquer à nos lecteurs les raisons à peu près semblables qui l'empêchèrent d'écrire à Salvador ce qui lui était arrivé.
Lorsque Silvia fut tout à fait rétablie, l'autorité , qui n'avait pas encore perdu l'espoir d'en obtenir quelques curieuses révélations , la fit enlever de l'hospice où elle avait été consignée et transporter dans une prison. Comme elle avait compris que le meilleur moyen d'intéresser à elle ceux de qui dépendait son sort était de se soumettre sans murmurer à toutes leurs volontés, elle se borna, lorsqu'on lui annonça cette nouvelle , à croiser ses mains sur sa poitrine et à lever les yeux vers le ciel , en signe de résignation.