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LES VRAIS «ITSTÈBES. T. VIII

magnifiqoe; eh bien, je me suis dit que ce serait pain bénit que de lui pesciller son auber (1).

— Sans doute; mais comment faire? La Sans-Refus doit être continuellement sur ses gardes.

— J'ai pensé à tout.

Le grand Louis s'approcha de Tauge placée à Textrémité de la petite cour et, aidé de Beppo, il la déplaça après avoir expliqué à son compagnon à quoi servait le caveau dont il venait de lui révéler l'existence; il lui dit que lui et Charles la belle Cravate, munis de tous les instruments nécessaires, s'y cacheraient le surlendemain, dès que la nuit serait venue, (te grand Louis retardait de deux jours l'exécution du projet qu'il avait conçu, parce qu'il savait qu'on devait apporter le surlendemain, à la mère Sans-Refus, une grande quantité d'argenterie et de bijoux volés, dont il voulait s'emparer avec le reste), et que lorsque les autres habitués de la maison se seraient retirés, lui Beppo, qui pouvait rester dans la maison sans éveiller les soupçons de la mère Sans-Refus, puisqu'il avait pris l'habitude de passer presque toutes les nuits près de Georgette, viendrait les aider à en sortir, après avoir enfermé les femmes dans leurs chambres. Maîtres alors, tous trois, de la maison, il leur serait facile de faU*e main basse sur l'or et les bijoux de la mère Sans- Refus qui, se vojrant prise au trébuchet ne songerait pas à opposer la moindre résistance et s'estimerait fort heureuse si on voulait bien lui laisser seulement la vie.

Beppo ne pouvait refuser de prendre part à une expédition dont le succès était pour ainsi dire certain;

(1) Prendre son argent.

il accepta donc la proposîtioD qae venait de lui faire le grand Louis.

Après avoir quitté ce bandit, qui sortit de la maison afin d^aller prévenir Charles la belle Cravate, Beppo monta dans la chambre de Georgette. Il donna Tordre à cette fille, à laquelle il sintéressait beaucoup et dont il voulait récompenser le dévouement, de sliabiller et d'aller l'attendre chez lui, lui promettant d'aller la rejoindre sous deui ou trois jours.

Cette fille était habituée déjà à faire sans se permettre une seule observation, tout ce qu'exigeait Beppo : elle obéit.

Dès que Georgette fut partie, Beppo sortit de la maison Sans-Refus, et prit, sur le quai de Gèvres, un cabriolet qui le conduisit au domicile du chef de la police.

— C'est très-ties! lui dk celui-ci, je suis content de vous. Les mesures que vous indiquez seront prises, et si elles réussissent, comme je n'en doute pas, nous prendrons d'un seul coup de filet tout ce qui reste de la bande; mais les chefs! les che&I ce grand Richard, ce Rupin, ce Provençal, qui roulent, dites-vous, équipage à Paris; ce sont ceux-là qu'il faudrait tenir.

— Je les découvrirai, soyez-en convaincu, répondit Beppo; je les découvrirai, ou j'y perdrai mon nomi

— Je l'espère; mais je crois que ce sera difficile, si vous n'êtes pas servi par le hasard. Ohl ce sont de rusés compères; ceux que nous tenons déjà, ne demandent pas mieux que de faire des révélations; mais ils ne savent que ce que déjà vous nous avez appris.

— Prenons d'abord tous les soldats, nous nous occuperons ensuite des chefs, je vous promets que dès que je me serai mis à leurs trousses, il ne se passera

pas beaucoup de temps avant qu'iis ne tombent dans nos filets.

Beppo pouvait, sans craindre de trop s'avancer, faire une semblable promesse, car il était persuadé qu'une fois qu'il se serait procuré la nouvelle adresse de la marquise de Ro«-elly, ce qui ne devait pas être très-difficile, il lui serait aisé de découvrir cette des deux individus dont il avait juré la perte.

Durant la nuit du lendemain, lorsque la première heure sonna à Thorloge de Tbôiel de ville, la rue de la Tannerie, depuis longtemps déjà, obscure et silencieuse, fut tout à coup envahie par de nombreuses escouades d'agents de police, de sergents de ville et de gardes municipaux, des sentinelles auxquelles on avait recommandé la plus grande vigilance, furent placées à toutes les issues, sans en excepter une seule, de la maison Sans-Refus. Ces précautions prises, un homme que l'écharpe tricolore qui ceignait ses reins faisait reconnaître pour un commissaire de police, s'approcha de la porte, et après avoir frappé assez fort pour réveiller tous les habitants de la rue, il articula ces mots que tous ceux qui n'ont pas la conscience très-nette n'entendent jamais prononcer sans éprouver un certain effroi.

— Au nom de la loi! ouvrez.

La maison Sans-Refus demeura sombre et silencieuse; ce ne fut qu'après une seconde sommation, accompagnée celte fois de la menace de faire enfoncer la porte, que l'on entendit crier les verrous.

La porte fut ouverte, la mère Sans Refus en toilette de nuit, et tenant à la main un sale chandelier dé fonte, surmonté d'un brûie-tout de fer-blanc, parut sur le seul).

— Est-il Dien possible! s^écria la vieille, réveiller ainsi de braves gens aa milieu de lear premier sommeil, vous devriez pourtant bien savoir, depuis le temps que vous faites ici des visites de nuit, que la maison de Colette Comtois n*est pas un lieu suspect.

•r- Assurez-vous de cette femme, dit le commissaire de police à un des agents de police, et sans daigner répondre à la tavernière, il traversa la boutique et entra dans Tarrière-salle suivi de tout son monde.

Deux gardes municipaux seulement restèrent dans la rue.

— Eh bien, la daronne (1), dit à la tavernière ragent chargé de veiller sur elle, vous ne vous attendiez pas à celle-là n'est-ce pas? enflaquée (2) , c'est dur.

Au son de cette voix qui ne lui était pas inconnue, la Sans-Refus prit vivement le chandelier qu'elle venait de poser sur son comptoir, et approcha la lumière du visage de l'agent de police.

— Comment, c'est loi Fanfan la Grenouille tu es donc de la boutique (3) à c'te heure.

— Que voulez-vous, il faut bien faire quelque chose pour gagner sa pauvre vie, j'suis seulement fâché que ça soit vous la première personne que je sois forcé de ligotter (Ix).

— Ecoule. Fanfan, avant d'avoir gagné dix mille balles (5), il faudra que t'en mette plus d'un à l'ombre, des pègres (6).

2— C'est vrai!

(I) Mère.

(3) Arrêtée.

(5) De la police.

(4) Lier.

(5) Francs. ^

(6) Voleurs.

8^ LES VnAIS MYSTÈRES

— Eh bien, laisse-moi me cavaler (1), et Je te les coque (2) en chouettes taUbins (faltèque (3).

—Pas possiblel

— Voilà lestailbins (/^).

La Sans-Refus tira de son sein un petit paquet de billets de banque, qu'elle mit entre les mains de Fagent de police.

— Eh bien, dit-elle?

La tentation était trop forte, Fanfan la Grenouille mit les billets de banque dans sa poche après les avoir comptés et bien examinés.

— C'est convenu, répondit-il.

La Sans-Refus jeta sur ses épaules une vieille pelisse restée par hasard sur son fauteuil, Fanfan la Grenouille ouvrit doucement la porte de la boutique, devant laquelle se promenaient les deux gardes municipaux restés dans la rue, et il n'eut besoin pour obtenir la permission de sortir avec la Sans-Refus, que de leur montrer la carte triangulaire ornée d'un œil entouré de rayons, marque distinctive de ses fonctions.

Fanfan la Grenouille et la Sans-Refus, coururent assez longtemps ensemble, mais, lorsqu'ils se crurent assez éloignés de la rue de la Tannerie poar n'avoir plus rien à craindre, ils s'arrêtèrent pour reprendre haleine, et se séparèrent après s'être mutuellement souhaité toutes sortes de prospérités.

Pendant que tout ceci se passait, le commissaire de police, suivi de tout son monde, était entré dans Tar-

(1) Me sauver.

(3) Donne.

(5) Beaux billets de banque.

(4) Billets.

rière-sane dans laquelle, ^însi du reste qu'il s*y attendait, il n'avait trouvé personne; W Pavait traversée, puis, il était arrivé dans la petite cour, et il avait donné Tordre à deux de ses hommes de déplacer Tauge.

— Sortez, cria-t-il, lorsque l'ouverture du caveau fut visible à tous les yeux, sortez si vous ne voulez pas être enfumés comme des jambons.

Les bandits qui s'étaient réfugiés dans cette retraite, jusqu'alors impénétrable, dès qu'ils avaient entendu les premiers coups frappés à la porte, étaient pris au piège, toute résistance devenait inutile, il fallut bien qu'ils se résignassent

Aussi honteux que des renards pris par une escouade de poules, ils gravirent l'un après l'autre l'échelle de meunier. A mesure qu'ils arrivaient dans la petite cour, ils étaient liés et remis à un fort détachement de gardes municipaux, qui stationnaient dans la petite rue des Teinturiers.

Robert, Cadet-Vincent, le grand Louis, Cornet tape-dur, Charles la belle Cravate, dit le commissaire de police, lorsque l'agent qu'il avait envoyé visiter le caveau lui leût dit qu'il ne renfermait plus personne, la capture n'est pas mavaise; quel est celui-là, ajoutat-il, en désignant Beppo à un de ses agents.

—Celui-là, s'écria le grand Louis, que l'on n'avait pas encore lié, celui-là c'est un macaron (!)« j'en suis sûr. ,

Et, prompt comme l'éclair, il s'élança sur l'ex-pécheur, et lui porta entre les deux épaules un furieux coup de son couteau-poignard.

(1) Traître.

Beppo tomba sar le sol; le sang sortait à gros boatllansde la profonde blessare que le grand Louis venait de lui faire.

— Bravo! grand Louis, bravo! s'écrièrent tous les bandits; mort aux macarons !

Quelques gourmades accompagnées de quelques légers coups de crosse imposèrent silence à ces misérables.

Le commissaire de police fit transporter Beppo dans une des chambres de la maison et envoya un des agents chercher un médecin.

Ce ne fut qu'après cet événement que Ton s'aperçut de la disparition de la mère Sans-Refus et de Fanfan la Grenouille. Malgré Tabsence de la receleuse, une perquisition minutieuse fut faite dans toutes les parties de la maison, et elle fit découvrir une grande quantité d'objets volés qui furent saisis pour servir plus tard jùe pièces à conviction.

Les pensionnaires de la mère Sans-Refus, dont la police voulait examiner à son aise la conduite, furent dirigées vers l'hôtellerie que l'administration tient constamment ouverte pour toutes celles qui leur ressemblent, rue du faubourg Saint-Denis, 117; il ne resta dans la maison de la rue de la Tannerie que Beppo et deux agents, chargés à la fois de le soigner et de veiller sur lui.

Le médecin mandé par le commissaire de police avait déclaré que sa blessure, sans être dangereuse, le mettait pour le moment hors d'état d'être transporté.

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<S(î LES VRAIS MYSTÈRES

La Valette, qui, grâce au généreux dévouement de sa noble épouse, parvint à quitter son cachot la veille même du jour fixé pour son exécution.

Après avoir descendu douze marches, on se trouve dans une vaste pièce octogone, voûtée en plein cintre, et d'une hauteur prodigieuse, où se tiennent ceux des gardiens que leur service n'appelle pas dans rintérieur de la maison.

Malgré Texcellent feu que ces messieurs entretiennent en toutes saisons dans un énorme poêle (seul meuble qui,avecquelques bancs de bois de cbéne, sur lesquels viennent s'asseoir les prisonniers privilégiés qui ont obtenu Tunique faveur de causer librement avec leurs parents et leurs amis, se trouve garnir cette pièce) , un froid pénétrant^ semblable h un lourd manteau de glace, tombe sur le dos du visiteur dès qu'il a mis le pied dans cette vaste salie.

Il faut ensuite parcourir un long et sombre corridor dont l'aspect sinistre est très-capable d'impressionner désagi*éablement l'homme le moins susceptible d'éprouver de ces vagues terreurs dont l'on est saisi quelquefois sans que l'on puisse se rendre compte des causes qui les ont fait naître.

Ce corridor pratiqué (ainsi du reste que beaucoup d'autres parties de la Conciergerie j, à quinze pieds environ au-dessous du sol, conduit au guichet intermédiaire; à droite, un autre corridor un peu mieux éclairé que celui dont nous venons de parier, conduit au grand préau des hommes ; à gauche, une grille défend l'entrée du quartier des femmes.

La surveillance de ce quartier est confiée aux dames Painparé et Yvose, il serait à désirer que toutes les personnes qui occupent des emplois de la nature de

celui qui est confié à ces daines, comprissent aussi bien qu'elles les devoirs qu'ils imposent.

Du reste, le personnel assez nombreux de la conciergerie, est aussi satisfaisant que peut Pétre le personnel d'une prison, et cela ne doit pas étonner : il subit l'influence, il se modèle sur l'bomme qui est placé à sa tête. M. le directeur de la conciergerie joint, à toutes les qualités aimables d'un homme du monde, une bonté de cœur appréciée par tous ceux qui le connaissent, et à laquelle rendent justice ceux mêmes contre lesquels il est quelquefois obligé de sévir.

La cour des femmes forme un carré long, au milieu duquel est un parterre cultivé avec beaucoup de soin, et garni de fleurs et d'arbustes; ces pauvres plantes, malgré les soins continuels dont on les entoure, laissent négligemment tomber sur leurs tiges leurs fleurs décolorées. On dirait que ce n'est qu'à regret qu'elles se résolvent à s'épanouir dans ce vaste pandémonium de toutes les misères et de tous les crimes; qu'elles regrettent les joyeux rayons de leur beau soleil qui ne leur arrivent que brisés par les hautes constructions qui dominent de tous côtés la Conciergerie.

A gauche de cette cour est un ouvroir ou chauflbir, dans lequel les prisonnières travaillent sous l'inspection continuelle d'une gardienne; puis une voûte sombre , formant arcade , sous laquelle elles peuvent se promener lorsque le temps est pluvieux; des cellules tristes et humides, mais qui ne sont habitées que lorsqu'il y a plénitude dans la prison , ont leurs croisées sous ces arcades.

A droite , au fond de la cour est située la chapelle qui n'offre aux regards rien de bien merveilleux, mais .

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(levant laquelle cependant on ne ^eut passer sans éprouver la plus vive émotion, car de bien tristes souvenirs s'y rattachent; la sacristie de cette chapelle servit naguère de chambre à coucher à Tinfoi tunée Marie- Antoinette; elle fut plus tard habitée par la veuve du général Beauharnals, mais celle-ci fut plus heureuse que sa devancière, elle quitta sa prison pour épouser le grand capitaine qui la fit s'asseoir sur le premier trône du monde.

Proche de la chapelle est la salle des bains ; cette pièce, qui faisait partie du dernier appartement octroyé à la malheureuse reine de France par les Brutns de 1793, lui servait à la fois d'antichambre et de salle à manger.

Le premier étage du bâtiment éclairé sur la cour des femmes, auquel on arrive par un large escalier en pierre de taille, éclairé seulement par la lueur pâle et trembloiiante d'une lampe fumeuse et qui semble avoir été taillée dans le roc, est composée à droite de quelques chambres destinées aux prisonniers privilégiés. (Ces chambres sont assez commodes, quelques-unes ont été décorées par leurs hôtes avec infiniment de goût. L'une d'elles a été habitée par le prince Louis Napoléon.) A gauche des chambres dortoirs destinées au commun des martyrs. Ces chambres, garnies les I unes de trois , les autres de quatre lits , sont tenues

i constamment dans un état parfait de propreté; les cou-

I chers sont composés d'une paillasse de paille ordinaire,

d'un matelas d'assez bonne laine, d'un traversin, de I deui belles et bonnes couvertures, de draps de toile

I de bonne qualité, changés tous les mois. Ce coucher

\ est celui de toutes les maisons d'arrêt du département de

la Seine (la préfecture de police exceptée, où on oe l'ob-

tient qu'en payant assez cher) ; où ]*on se trouve le mieux, c'est, dit-on, à la duchesse de Berri que les prévenus du département de la Seine doivent cet adoucissement àleursort, adoucissement qui est refusé à tous ceux des autres départements qui n'ont pas le moyen de le payer. 11 fait l3eau; les dortoirs viennent d'être ouverts; les femmes détenues à la conciergerie sont toutes rassemblées dans la cour que nous avons essayé de décrire; les unes vieilles et presque infirmes se sont assises sur nn banc de bois qu'elles ont placé devant la voûte sous laquelle elles se promènent lorsque ie temps est mauvais; elles veulent profiter de quelques rayons de soleil qui sont venus visiter leur prison ; d'autres , un peu pics ingambes, se promènent lentement en savourant quefques prises de tabac; cette consolation du prisonnier, que nos modernes philanthropes, promoteurs enthousiastes de systèmes empruntés aux Anglais et aux Américains, veulent supprimer, nous ne savons pour quel motif; d'autres encore toutes jeunes, quelques-unes Jolies, jouent à ce que l'on est convenu de nommer les jeux innocents , à la main chaude, au colin-maillard, lisent des romans, travaillent ou se livrent au plaisir de la conversation; si ce n'était la bigarrure des costumes presque tous sordides et dépenaillés, les quelques physionomies hâves et terreuses sur lesquelles le vice a imprimé son ignoble cachet , il serait presque permis de se croire dans la cour d'un pensionnai lorsque les jeunes pensionnaires se livrent, sous les yeux sévères de leurs surveillantes, à des distractions qui conviennent à leur âge; car, ainsi que nous venons de le dire, la plus grande partie des prisonnières sout jeunes, et plusieurs joignent à la jeunesse une irréprochable beauté ou une gracieuse gentillesse; mai.s

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pour quMl en fût ainsi, il faudrait se boucher les oreilles afln de ne point entendre les paroles qui sortent de la bouche de ces femmes qui toutes, jeunes et vieilles, ont à se reprocher quelques crimes.

C'est à dessein que nous disons crimes ; nos lecteurs savent sans doute que la conciergerie n*est l'antichambre que de la cour d'assises ; c'est ailleurs que sont les antichambres des tribunaux de police correctionnelle.

Nous ne rapporterons pas les discours de ces malheureuses femmes; assez d'ignobles tableaux ont passé sous les yeux de nos lecteurs et nous ne craignons pas (le le dire, nous ne pouvons nous déterminer à écrire quelque chose qui pourrait enlever à la femme quelques-uns des fleurons de la couronne dont, grande dame ou grisetle, nous nous plaisons à la parer. £t puis d'ailleurs, avons-nous bien le droit de crier si fort que nous le faisons contre des crimes que, presque toujours, nous faisons commettre? contre (les vices dont ne seraient pas affligées les pasTres faibles créatures qui composent la moitié du genre humain, si nous leur accordkHis toujours la protection désintéressée à laquelle elles ont droit et si notre organisation sociale ne forçait pas la fille du pauvre à se prostituer pour vivre; si beaucoup d'entre nous enfin ne s'étaient pas insensiblement habitués à regarder comme des choses destinées de toute éternité à servir à leurs plaisirs et qu'ils peuvent briser sans remords lorsqu'i s en sont las , celles parmi lesquelles se trouvent leurs mères et leurs sœurs.

La voix retentissante du surveillant préposé à la garde du guichet intermédiaire, vint tout à coup interrompre la conversation et les jeux des prison-

niëres rassemblées dans la cour de la conciergerie.

— Adélaïde Moiilin, à Finstruction!

A Taudition de ce nom, une femme assez proprement Yêlae, que les maladies plus que Tâge encore avaient rendue faible et valétudinaire, se leva du banc sur lequel elle était assise, et s'avança péniblement en s'appuyant contre la muraille, vers la sortie de la cour qui conduit directement au guichet intermédiaire.

Une de ses jeunes compagnes d'infortune, touchée des efforts qu'elle était obligée de faire, courut à elle et la soutint jusqu'à ce qu'elle fût sortie de la cour.

La jeunesse est presque toujours compatissante.

Le guichetier remit la femme Adélaïde Moulin à un gendarme qui lui fit parcourir les mille passages souterrains qui unissent ensemble la conciergerie, la préfecture de polce et le palais de justice, pour la con« duire dans l'antichambre d'un juge d'instruction.

Un autre gendarme avait pris, au même moment, dans nne des souricières (1) du palais de justice, un jeune homme âgé à peine de vingt ans, qu'il avait amené dans la pièce où se trouvait déjà la iemme Adélaïde Moulin.

Ce jeune homme, doué d'une physionomie intéressante et empreinte d'une remarquable expression de douceur» était extrêmement pâle; son abondante chevelure noire, .belle encore quoique très-négligée, le cercle bistré qui entourait ses yeux , de la même couleur que ses cheveux, ses membres amaigris et ses lèvres décolo-

(1) On appelle ainsi de vaste pièces souterraines dont on peut voir les fenêtres garnies d'énormes barreaux de fer sur le quai de PHorloge, et dans lesquelles les prévenus extraits des diverses prisons de la capitale sont déposés pour attenttre le moment de paraître devant le magistrat instructeur.

rées révélaient une victime de cette extrême misère des grandes villes, qui saisit les enfants da peuple à leur sortie du berceau pour ne les quitter que lorsqu'ils sont descendus dans la tombe.

Ce jeune homme et la femme Adélaïde Monliir furent placés par hasard , sur le même banc, à côté Tun de Tautre.

Cette femme que la misère et la maladie avait considérablement vieillie , et qui cherchait à deviner les questions qui allaient lui être adressées par le magistrat instructeur aGn de se préparer des réponses de natnre à la faire paraître moins coupable qu'elle ne Tétait, ne remarqua pas d'abord son jeune compagnon d'infortune, mais son attention fut à la fin attirée par une petite toux sèche qui s'échappa de la poitrine du jeune homme, et qui fut suivie d'un léger crachement de sang.

— Vous souffrez, lui ditellê.

— Oh! ce n'est rien, répondit le malheureux jeune homme, une légère Irritation de poitrine , je suis habitué à cela.

La température était humide , et le jeune homme, couvert seulement du vêtement de toi'e alloué aux prisonniers nécessiteux par la munificence administrative, tremblait de tous ses membres.

— Vous avez froid? ajouta la vieille femme.

— En efiiet, répondit le jeune homm^, ce vêtement est un peu léger pour le temps qu'il fait, et la salle où je viens de passer plus de trois heures avant d'être amené ici est vaste et humide; mais qu'y faire, il faut bien endurer ce qu'on ne peut empêcher, je suLs d'ailleurs habitué à toutes les soufl^ances.

•^ Un nouvel accès de toux l'empêcha d'en dire davantage.

Les efforts qu'il venait de faire avaient légèrement coloré ses Joues pâles , cette couleur fugace donna à sa physionomie une expression toute nouvelle; la vieille femme, qui depuis quelques instants Texaminait attentivement , laissa à la fin une sourde exclamation s'échapper de sa poitrine.

— Je ne me trompe pas, dit-elle, c'est bien lui! Ahl béni soit Dieu qui veut bien me fournir l'occasion de réparer aujourd'hui le mal que j'ai fait autrefois.

— Qtt'avez-vous donc, madame? dit à son tour le jeune homme , auquel les traits flétris de sa voisine rappelaient confusément ceu\ d'une personne qu'il avait beaucoup connue autrefois.

— Vous vous nommez Fortuné, n'est-ce pas? ré* pondit la vieille femme.

— Oai,*madame.

— Vous avez été élevé à Genève?

— Il est vrai; mais pourquoi ces questions?

— Gomment, vous ne me reconnaissez pas?

— Si fait! si fait! s'écria le jeune homme, qui était enfin parvenu à rassembler ses souvenirs» vous êtes madame Moulin, c'est vous qui avez pris soin de mon enfance, vous êtes ma tante.

Le pauvre jeune homme, qui ne savait pas quels justes reproches il* avait le droit d'adresser à la femme AdélaMe Moulin, ne lui laissa pas te temps de lui répondre, Ml la prit entre ses bras et la tint longtemps serrée contre sa poitrine.

Nous devons maintenant apprendre à nos lecteurs ce qui arriva à Fortuné, à partir du moment oOi, voyant que malgré son innocence qui venait d'être reconnue par un jugement solennel, il était repoussé de tout le monde, il quitta Genève presque nu et mourant de

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faira, jusqu'à celui où nous ie retrouvons dans Tantichambre d'un juge d'instruction.

Une fois hors de la ville , il prit la première route qui se trouva devant lui; il marchait depuis environ un quart d'heure, et les édifices de la ville dans laquelle il avait passé toute sa vie, et qu'il quittait pour aller il ne savait où, allaient disparaître à Thorizon, lorsqu'il fit la rencontre d'une troupe de bateleurs dont l'équipage était si comique que, malgré la profonde tristesse à laquelle il était en proie, il ne put s'empêcher de sourire.

Ce cortège d'artistes ambulants était composé d'une voiture ou plutôt d'une petite charrette recouverte d'une toile, dont le tissu était si usé qu'elle ressemblait à un crible posé sur des moitiés de cerceaux. Sur chacun des côtés de l'espèce de voûte formée par cette vieille toile ainsi posée, un émule de Davignon (1) avait écrit, avec force fautes d'orthographe, ces mots en lettres noires et rouges, longues au moins d'un pied : Vincomparable de Rîf)erpré et sa famille, premiers acrobates des souverains des quatre parties du monde connu et inconnu.

Cette charrette, dans laquelle se faisait voiturer M. de Riberpré, son épouse, ses deux jeunes demoiselles et toute la troupe qu'il dirigeait , composée de seize acteurs et actrices, était traîné par un âne, modeste et patient animal, mais si minable, si pelé, si vieux isurtout, qu'il devait être contemporain de celui svr lequel Notre-Seigneur Jésus-Christ fit son entrée dans Jérusalem; il avait pour auxiliaire un dogue et un fort danois qui, semblables aux coursiers d'Hippolyte, marchaient l'œil morne et la tête baissée.

(1) Peintre en lettres très-renommé.

DE PARIS. 9î

M. de Riberpré, sa famille et sa troupe qui vendept de donner quelques représentations dans les villages qui environnent Genève, rentraient en France, où ils espéraient faire une am pie moisson de lauriers et degrossous.

Fortuné suivait machinalement , depuis une heure environ, ce grotesque équipage, lorsque M. de Riberpré descendit de sa voiture qu'il avait fait arrêter sur la lisière d'une belle prairie bord^ d'arbres vieux et touffus; il présenta la main à sa gracieuse épouse et à tes deux demoiselles ; les artistes mâles et femelles qui composaient sa troupe n'eurent besoin de l'aide de personne pour suivre le mouvement, ils sautèrent les* tement à terre et, après s'être modestement écartés, ils vinrent s'asseoir en rond près de leur directeurqul, après avoir donné à l'âne et à ses deux compagnons leur pitance quotidienne, leur servit un modeste repas, que l'appéiit, cet assaisonnement qui donnait de la saveur à la sauce noire des Lacédémoniens, leur Ci trouver délicieux.

*Ce devoir accompli, et laissant à ses pensionnaires la liberté de s'ébattre dans !a pcairie, M. de Riberpré s'assit ainsi que sa femme et ses deux filles sur un petit monticule; madame de Riberpré étala un vieux torchon sur la verte pelouse, et l'une des demoiselles tira d'un cabas quelques provisions et deux bouteilles qui devaient servir au déjeuner de la famille.

Fortuné , dont l'estomac depuis la veille criait miséricorde, ressemblait beaucoup en ce moment au gastronome sans argent; ses regards suivaient les morceaux, et lorsqu'il les voyait disparaître, malgré lui un soupir s'échappait de sa poitrine.

M. de Riberpré remarqua enfin le pauvre diable, dont la mise délabrée et la mine piteuse indi-

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quaient saffisamment Tétat de complet; dénûment.

Il donna Tordre à une de ses demoiselles d'aller Tin- Yîter à venir partager le dîner de la famille.

Cette jeune fille s'avança vers le pauvre Fortuné, non pas d*un air timide et tendre, mais d'un pas grave et majestueuux.

Cette gracieuse créature, était ainsi que sa sœur, vêtue d'une robe de soie abricot, pailletée et ornée de galons rouges , et coiffée d'un turban de gaze verte.

— Voulez-vous, dit-elle, déjeuner avec nous; Vesl de bon cœur que nous vous faisons celte offre, si elle ne vous dép!a!t pas, acceptez sans faire de façons.

Fortuné, après avoir remercié la jeune fille, se plaça près de madame de Riberpré, qui lui donna un énorme morceau de pain sur lequel elle avait étendu une espèce de hachis, qu'il trouva délicieux, quelques noix et deux verres de vin complétèrent ce repas, après lequel il se trouva un peu moins triste qu'il ne n'était lorsqu'il était à jeun. .

M. de Riberpré était un homme de cinquante a^s environ, que sa taille exiguë faisait paraître plus gros qu'il ne l'était en réalité. (Il n'avait pas plus de quatre pieds six pouces), ses cheveux et ses moustaches plus noirs que l'ébène, étaient aussi luisants qu'une botte vernie, toutes les couleurs de l'arc en ciel étaient représentées sur son visage dont l'expression, cependant, n'était pas désagréable, car elle annonçait une de ces bonnes et joyeuses créatures qai vivent au jour le jour, et qui se disent lorsque surviennent quelques événements fâcheux : cent écus de chagrin ne payent pas six francs de dettes (1).

(1) Axiome dts sallimbanques et des bateleurs.

Il était vêtu d'uD habit vert à larges basqaes, d'une veste et d'une culotte de drap écarlate couvert de taches de diverses natures, ses bas, jadis blancs, étaient ornés de coins jaunes; il y avait à ses souliers de larges boucles de cuivre doré, il n'avait d'autre coiffure qu'une perruque à la conseillère, pour le moment accrochée à un des brancards de la charrette.

La physionomie et le costume de sa digne épouse, n'étaient ni moins originaux, ni moins luxueux. Si M. de Riberpré, gros et court, ressemblait à une outre, madame de Riberpré, en revanche, ressemblait à un manche à balais : les cheveux de cette dame étaient du plus beau rouge qui se puisse imaginer; sa peau peut-être avait été jadis de la plus éclatante blancheur, mais, à Theure qu'il était, les nombreuses taches de son, dont elle était couverte, lui donnaient une teinte café au lait, qui désolait la bonne madame de Riberpré; du reste tous les contours de sa physionomie, ainsi que ceur de son corps, étaient roides et anguleux; elle était coiffée d'un feutre à la Henri IV, surmonté de deux plumes : l'une blanche, l'autre rouge, et vêtue d'une robe bleu de ciel, ornée de galons de cuivre argenté.

Nous ne dirons rien des deux demoiselles dont nous avons déjà décrit le costume, si ce n'est qu'elles étaient aussi jolies que peuvent l'être des jeunes filles qui passent presque toute leur vie sur les grandes routes, à la pluie, au soleil, et qui ne savent à quoi peuvent servir l'huile antique, le cold cream, la bandoline, la pâte d'amande et tous les autres cosmétiques dont nos jolies Parisiennes font une si prodigieuse consommation.

Lorsque Fortuné fut à peu près rassasié, il raconta sa triste histoire à M. de Riberpré.

Le digne saltimbanque l'écouta avec beaucoup d*attention et toute la famille versa des larmes au récit de ses malheurs.

— £t que comptez-vous faire maintenant? dit-il au pauvre diable après avoir interrogé du regard sa femme et ses deux filles, qui répondirent par un signe affirmatif.

*-*Je n'en sais vraiment rien, répondit Fortuné, f espère trouver de Pouvrage dans quelque ferme.

— Ecoutez, mon jeune ami, vous êtes, je le suppose, un honnête et laborieux garçon et je suis sûr que vous .êtes aussi malheureux qu'il est possible de Tétre; puisque vous ne savez ni où vous soupercz ni où vous coucherez ce soir, et bien! restez avec nous : vous serez mon contrôleur, mon^ directeur de la scène et le régisseur général de ma troupe, vous ferez la manche (1), etc, etc.. du reste quand il y en a pour vingttrois, il y en a pour vingt-quatre.

M. de Riberpré, on le voit, ne ressemblait pas à la plupart des directeurs de théâtre; il ne séparait point ses intérêts de ceux de ses artistes, il rangeait sur la même ligne sa femme, ses deux filles. Fane et les deux mâtins qui traînaient la charrette, et les seize chiens savants qui composaient le personnel de sa troupe.

Fortuné se garda bien de refuser une proposition aussi avantageuse que celle qui venait de lui être faite par M. de Riberpré; il répondit qu'il était excessivement flatté de la confiance qu'on voulait bien lui témoigner et que M. le directeur pouvait compter

(1) Vous demanderez, aux spectateurs de nos exercices, de quoi acheter des bonbons à la troupe.

sur gon zèle et sur son empressement à le servir.

— G*est très-bien, jeune homme, lui dit avec beaucoup de majesté le digne saltimbanque; c'est très-bien , vous êtes, à partir de ce moment, un des membres de ma nombreuse famille; lorsque nous ferons bonne chère, vous ferez comme nous, lorsque nous serons forcés de danser devant le buffet, ce qui nous arrive quelquefois, il ne faut pas être trop triste; les mauvais jours sont presque toujours suivis de jours plus heureux^

En achevant ces mots, M. de Ribcrpré prit dans !a petite charrette une bouieiUe de taille raisonnable, revêtue d'une chemise d'osier.

— Nous viderons, continua-t-il, cette vieille rouillarde (1), pour célébrer votre admission parmi nous.

Il donna à la bouteille une accolade fraternelle; puis il la remit à son épouse qui suivit son eiemple.

La bouteille n'arriva à Fortuné qu'après avoir fait le tour du cercle; elle était presque vide.

L'eau-de-vie qu'elle contenait ayant mis les convives ,en belle humeur, le père , la mère et les deux filles, entonnèrent en chœur ce refrain d'une des plus jolies chansons de Béranger :

Les gueux, les gu eu I, .

Sont des gens heureux.

Ils Braiment entre eux; Vivent les g eux.

Fortuné, auquel un excellent repas et quelques gorgées d'eau-de-vie avaient rendu toute sa gaieté, fit chorus avec eux.

Après quelques instants donnés à la gaieté, M. de Riberpré, ayant fait observer à sa famille qu'il était

(1) Bouteille. : -

temps de se meure en route si Ton voulait arriver avant la nuit au lieu où Ton devait la passer, chacun se leva, et au signal de leuf directeur, les artistes épars dans la prairie, ayant sauté Tnn après Tautre dans la charrette, la petite caravane se remit en route.

Fortuné resta assez longtemps avec M. de Riberpré, qui le traitait aussi bien que ses filles.

Le pauvre jeune homme s*acquittait avec intelligence de ses fonctions de contrôleur, de directeur de la scène et de régisseur général. Il prodiguait aux artistes qui composaient la troupe, des soins si affectueux que, tous, lui témoignaient la plus vive amitié.

La famille de M. de Riberpré avait parcouru le Dauphiné et presque toutes les contrées méridionales de la France; elle s'était même ai rétée plusieurs jours à Fourrières, pour donner quelques représentations au château, habité en ce moment par Salvador et Roman, (le malheureux fils d'Alexis de Fourrières, était bien loin de se douter que c'était devant la porte de la demeure de ses ancêtres qu'il faisait le métier de saltimbanque), et elle se disposait à quitter la Provence pour entrer dans le Lyonnais, lorsque la mort, qui n'épargne personne , frappa tout à coup son digne chef. Madame de Riberpré qui, quoique laide, sale et ridicule, était une excellente femme, et aimait infini* ment l'homme avec lequel elle courait le monde depuis un si grand nombre d'années, tomba malade et mourut à l'hôpital de Montélimart.

Privés de leurs chefs. Fortuné et les deux jeunes filles, furent forcés de se séparer; la charrette, le vieil âne et les deux mâtins, furent donnés pour dîxécns à un paysan Provençal, et après avoir fraternellement partagé, cette petite somme et donné aux artistes

mâles et femelles, la liberté de chercher un nouvel engagement, les trois jeunes gens, qui avaient trouvé de remploi, se séparèrent après s'être mutuellemeni souhaité toute sorte de prospérités.

Malaga, Taînée et la plus jolie des Glles de M. de Rîberpré, celle des deux qui avait témoigné à Fortuné la plus vive amitié, s'engagea en qualité d*écuyère équilibriste , dans la troupe des Bouthor, émules forains des frères Franconi.

Un vieux marchand de complaintes, dTAgnus Deiei dlmages de sainteté, voulut bien se charger de Brigamine, la cadette.

Fortuné, moins heureux que ses deux compagnes, fut forcé d'entrer au service du propriétaire d'une ménagerie d'animaux féroces.

Cet homme avait pris le caractère des bétes qu'il faisait voir pour de l'argent; ilél^it encore plus grossier que ne le sont ordinairement les gens de sa profession; brutal, parce qu'il se savait doué d'une force physique prodigieuse, lorsqu'il était ivre, et il s'enivrait tous les jours, il frappait indifféremment ses serviteurs et ses bêles, et il se servait pour corriger les uns et les autres du même instrument, une tringle de fer, un peu plus grosse que le petit doigt et terminée en pointe.

Fortuné qui, malgré sa vie aventureuse et les baillons dont il était couvert, avait conservé un extérieur et des formes distinguées, déplaisait particulièrement à cet homme averti, sans doute, par son instinct grossier, que son valet appartenait à une espèce supérieure à la sienne. Il saisissait donc, avec le plu9 vif empressement, toutes les occasions de le maltraiter; il ne lui payait pas ses gages et ne lui donnait de nourriture que ce qu'il lui en fallait pour, Tempécher de mourir de &im.

Fortuné, maUraité tous les jours et forcé, pour ainsi dire, de disputer sa maigre pitance aux lions, aux tigres et aux boas constrictors, resta cependant près d'une année au service du propriétaire de ia ménagerie; mais las, à la Gn, de souffrir, il signifia à son maître qu'il avait Tintention de le quitter et lui demanda le payement de ses gages.

Il lui était dû un peu plus d'une soixantaine de francs, et il s'était dit que dès qu'il toucherait cette petite somme il se procurerait un costume un peu plus propre que celui dont il était couvert, et qu'il se rendrait à Paris : il espérait trouver, dans une aussi grande ville, les moyens d'utiliser ses facultés et son bon vouloir.

Son maître, pour toute réponse à ses réclamations, saisit la tringle de fer dont nous venons de parler, et lui en assena sur les épaules un si furieux cdup qu^il l'envoya rouler à dix pas devant lui.

Lorsqu'un vase est trop plein, il déborde; le chien le plus doux, si on le tourmente trop longtemps, se retourne et mord son persécuteur; il en est de même de certains hommes, doué.es d'une douceur inaltérable; on pourra bien, pendant un certain laps de temps, les rendre impunément victimes de toutes les méchancetés imaginables, mais il arrivera nécessairement, un moment où lassé de souffrir injustement, ils se révolteront, et alors malheur aux persécuteurs, leur colère sera terrible.

Fortuné, aussi prompt que l'éclair, se releva; il prit un large coutelas qui servait à découper les viandes destinées aux bétes féroces, puis il saisit son maître par le cou et il lui appuya sur la poitrine l'arme dangereuse qu'il avait entre les mains.

DE PARIS. lOîJ

— - Payez-moi, lui dit-il d'une voix étranglée par la colère, payez-moi tout de suite, si vous ne voulez pas que je vous enfonce ce couteau dans le cœur.

Les yeux noirs de Fortuné lançaient des éclairs, son visage était aussi pâle que celui d'un cadavre.

Le montreur de bêtes féroces était aussi lâche qu'il était cruel; il tremblait de tous ses membres et n'essayait même pas d'échapper à la furieuse éteinte de son jeune domestique.

— Je vais te payer, mon garçon, dit-il enûn en bégayant, je vais te payer.

— Tout de suite, tout de suite; je ne veux pas attendre plus longtemps.

Le montreur de bêtes prit quatorze pièces de cinq francs qu'il remit à Fortuné.

— Est-ce ton compte? lui dit-il.

— Je ne vous en demande pas davantage, répondit le jeune homme. U mit les quatorze pièces de cinq francs dans sa poche et sortit précipitamment de la barraque couverte en toile, dans laquelle s'était passée la scène que nous venons de rapporter.

Quinze jours après avoir quitté le montreur de bêtes. Fortuné, qui s'était procuré à Lyon un costume assez propre, entrait à Paris par la barrlèie d'Italie, riche seulement de trois pièces de cinq francs et de beaucoup d'espérance.

Il alla se loger dans le plus modeste hôtel garni du quartier Sa'nt-Marcel, et après une journée consacrée aa repos (il venait de faire à pied environ deux cents lieues), il se mit à chercher de l'occupation.

C'était, pour nous servir d'une expression populaire, chercher une aiguille dans une botte de foin. Qui voudrait se charger d'uo jeune homme dont les

membres grêles n^annonçait pas une grande force, qui ne savait rien ou presque rien et qui ne pouvait se recommander de personne; ce fut donc en vain que le pauvre garçon alla de porte en porte, offrant de donner tout son temps en échange du plus modique salaire; on Favait repoussé à Genève parce qu*on ne le connaissait pas.

Fortuné ne voyait pas, sans éprouver un certaÎD effroi, diminuer sensiblement son petit pécule; que ferait-il lorsqu'il ne lui resterait plus rien ? volerait-il, demanderait-it Taumône? ces deux actions lui inspiraient une répugnance presque égale.

Un des commensaux du misérable hôtel garni dans lequel il logeait, auquel il avait fait la conOdenre de sa triste position, lui avait donné le conseil de se faire soldat; Fortuné alla trouver le capitaine de recrutement de la Seine.

M. Gibassier fut forcé de le rofuser; les médecins Pavaient trouvé beaucoup trop faible de complexion, et puis, d'ailleurs, ii n'était pas porteur des pièces nécessaires; mais le digne militaire, touché de son extrême misère et de son désespoir, lui donna une pièce de cinq francs. '

— Il y a de bonnes âmes ici-bas, se dit Fortuné après avoir reçu cette aumône qui arrivait fort à propos (il avait dépensé la veille ses derniers sous] , ne perdons pas courage. Dieu ne veut pas que je meure de faim.

Il se remit à chercher de l'occupation*

Un coutelier voulut bien l'occuper trois Jours de la semaine, à raison de deux francs par jour, pour tourner la roue de sa machine à repasser.

Il resta près de six mois chez ce coutelier, qui, faute d^uvrage, fut à la fin forcé de le renvoyer.

Fortuné, pendant les six mois qoi Tenaient de s'écouler, avait acquis une certaine expérience; son patron lui avait appris, que, dans une ville comme Paris, un homme intelligent et qui sait se contenter de peu, peut trouver mille moyens iionnêtes de gagner sa vie; ramasser dans les rues les vieux bouchons pour les vendre aux fabricants de veilleuses; suivre les lions à la piste et ramasser les cigarres qu'ils jettent à moitié consumés, pour en faire des cigarettes qui seront vendues à des lions d'un ordre inférieur ; ouvrir les portières à la porte des spectacles et des bals; poser, en temps de pluie, une planche sur les ruisseaux; savonner les chiens; vendre des allumettes chimiques allemandes, des cahiers de papier à lettre à deux sous; petits métiers dont les bénéOces, il est' vrai, ne sont pas considérables, mais qui, cependant, nourrissent ceux qui les exercent.

Fortuné, sans doute, se serait déterminé à adopter Tune ou l'autre de ces industries, si, peu de jours après sa sortie de chez le coutelier, il n'était pas tombé malade.

Le maître de l'hôtel garni dans lequel il logeait le fit transporter à l'Hôtel-Dieu.

Sa maladie fut longue, mais enfin il guérit, et, par une sombre et froide matinée d'automne, on le mit à la porte de l'hospice; le médecin, qui la veille avait signé son billet de sortie lui avait recommandé de se vêtir bien chaudement, tant que durerait sa convalescence, de boire un peu de vin de Bordeaux et de ne manger que des aliments sains et nourrissants, Fortuné avait, en efiîet, bien besoin de tout cela; les mille privations qu'il supportait depuis si longtemps, l'avaient tellement affaibli, que, pour marcher, il était forcé de s'appuyer contre les murailles.

Il mît plus de deux heures à franchir le court espace qui sépare l'HÔ(el-Dieu du modeste hôte) garni qa*il habitait avant son entrée à l'hôpital; il croyait, le paa* vre garçon, que son hôte ne refuserait pas de le recevoir; son attente fut trompée.

— Votre chambre est louée, mon garçon, lui répondit rbôtelicr après avoir patiemment écouté sa trèshumble supplique, et il ne m'en reste pas une ^en ce moment dont je puisse disposer; allez, mon ami, allez, et que Dieu vous bénisse.

Fortuné sortit la mort dans Tâme; après avoir longtemps marché au hasard, épuisé de fatigue et de besoin, il tomba sur le trottoir.

Des sergents de ville passèrent qui le conduisirent au corps de garde le plus voisin.

Les soldats partagèrent avec lui leur maigre pitance, et le couvrirent de la capote de bure du factionnaire.

Le lendemain matin, Fortuné fut conduit devant un commmissaire de police, auquel il raconta toute son histoire.

Ce commissaire de police Técouta très- patiemment, et comme de ce qu'il venait d'entendre il résultait la preuve que le pauvre diable n'exerçait habituellement ni métier, ni profession, qu'il n'avait ni domicile, ni moyens assurés d'existence et que par conséquent l'art. 270 du code pénal ainsi conçu : c Les vagabonds ou gens sans aveu sont ceux qui n'ont ni domicile certain, ni moyens de subsistance, et qui n'exercent habi* tueîlement ni métier, ni profession, » pouvait lui être appliqué, il chargea deux soldats de le conduire à la préfecture de police. Il était depuis deux jours dans celte prison, confondu avec la tourbe infâme des habî-

tué8 da dépôt, lorsqu'il fit la rencontre de la femme Adélaïde Moolin dans Tantichambre d'un Juge d'instruction.

Nous avons vu qu'il la prît entre ses bras et qu'il la serra longtemps contre sa poitrine.

— - Vous ne m'en voulez donc pas? lui dit-elle.

— Eh! pourquoi vous en voudrais-je? vous ne m'avez abandonné que parce que vous avez été forcée de quitter Genève pour éviter d'être mise en prison, et peut être que vous n'étiez pas plus coupableque jene Tétais lorsqu'on m'emprisonna pour la première fois, que je ne le suis maintenant.

Fortuné raconta alors à la femme Moulin tout ce qui lui était arrivé depuis le jour où il fut recueilli par le bon père Humbert, dont il ne pouvait parler sans verser des larmes amères, jusqu'à celui où il était arrivé.

~ Pauvre enfant! lui dit la vieille femme, après l'avoir écouté, vous avez bien souffert, et c'est moi qui suis la cause première de tous les malheurs qui sont venus vous affliger, mais je vais tâcher de réparer le mal que je vous ai fait, et je réussirai, je l'espère; ce n'est pas en vain que Dieu aura permis que nous nous rencontrassions ici.

Un gendarme qui venait chercher Fortuné pour le conduire dans le cabinet de son juge, interrompit cet entretien.

— Prenez ceci, dit la femme Moulin, en mettant deux pièces de vingt sous dans la main du jeune homme, faites-vous donner quelques bouillons, un peu de bon vin, soignez-vous et espérez.

— Adieu, adieu, ma bonne tante, répondit Fortuné, qui ne comprenait pas grand'chose aux discours

108 LES VBAI8 MYSTÈRES

de la femme Moalin; hélas! peat-étre qa^il ne me sera plus permis de tous revoir.

— Espérez, répéta la femme Moulin*

Fortuné fut forcé de suivre dans le sombre couloir qui conduit aux cabinets de messieurs les juges d'instruction le gendarme chargé de la conduire.

Peu de temps après, un autre gendarme vint chercher la femme Moulin, qui fut à son tour conduite dans le cabinet d'un magistrat instructeur.

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