V. — Un ooin du voile se
Salvador venait d'achever sa toilette, et il allait sortir pour se rendre chez Silvia, lorsque son valet de chambre lui apporta une lettre qui venait d'être déposée chez le concierge de l'hôtel, auquel on avait fait la recommandation de la remettre à l'instant même à M. le marquis de Fourrières.
Gomme celte lettre était ornée du cachet d'un de messieurs les juges d'instruction de la Seine, Salvador s'empressa de l'ouvrir. Voici ce qu'elle contenait :
a Monsieur le marquis,
«Veuillez prendre la peine de passer de suite à mon cabinet; j'ai à vous faire une communication qui, ]e dois le croire, vous comblera de joie.
»J'ai l'honneur, etc. »
Ceci, se dit Salvador après avoir lu, ne ressemble pas à un mandat de comparution; je crois que je puis sans me compromettre me rendre à l'invitation de cet
estimable juge... La communicaiîon me comblera peat« être de joie... Je n'y comprends rien; si c'était un piège?... Ce nVst pas probable; et pais, apès tout, au bout le bout.
Salvador sonna.
— La voiture! dit*il au valet qui se présenta à cet appel.
— Les chevauY sont attelés, répondit le domestique.
Salvador descendit et donna Tordre au cocher anglais de Sihria, qu'il avait pris à son service depuis l'aventure du bois de Vincennes, de le conduire au palais de justice.
Il fut de suite introduit dans le cabinet du juge d'Instruction qui l'avait fait demander; ce magistrat se leva pour le recevoir et lui présenta un fauteuil.
— Décidément, se dit Salvador après avoir répondu camme il le devait aux politesses du digne magistrat, décidément je n'ai rien à craindre.
Il y avait dans le cabinet, outre le juge et Salvador, une vieille femme, assise sur une modeste chaise de paille et un grand et robuste gendarme chargé de veiller sur elle.
— Connaissez-vous monsieur? dit le juge à la vieille femme, lorsque Salvador se fut assis.
— Je n'ai jamais vu monsieur, répondit la vieille femme, je ne puis donc avoir Thonneur de le connaître.
Le juge,.évidemment, ne s'attendait pas à cette réponse, qui parut l'étonner beaucoup.
— Et vous, monsieur, dit-il à Salvador, connaissezvous cette femme?
Salvador regarda attentivement la vieille femme qui paraissait aussi étonnée que le juge.
LES VRAIS MTSTBRES- T. VllI. 8
' — Je ne Tai jamais vue, répondit-il.
^ C'est singulier, dit le juge en se grattant le tenu Monsieur est le marquis Alexis de Fourrières; continua-t-il en s'adressant à la vieille.
La femme Moulin se leva de sa chaise avec tant de précipitation, que le gendarme, croyant sans doute qu'elle voulait s'évader, alla se placer devant la porte.
Elle s'approcha de Salvador, qu'elle examina avec beaucoup d'atieniion.
— Monsieur n'est pas le marquis Alexis de Fourrières! dit-elle, lorsque cet examen fut terminé. Il y a, entre les traits de monsieur et ceux du marqais Alexis de Fourrières, une certaine analogie, qui peut tromper au premier coup d*œil; mais c'est tout; monsieur est plus grand et plus fortement constitué, ses yeux sont bleus, ceux du marquis sont noirs.
Ces dernières paroles, de la femme Moulin, firent naître une légère pâleur sur le visage de Salvador. Celle pâleur, le juge pouvait ravoir remarquée. Salvador, qui croyait la position dans laquelle il se trouvait, beaucoup plus périlleuse qu'elle ne l'était en réalité, voulut qu'il fût possible de l'attribuer à la colère.
— Que signifie cette ridicule comédie? s'écria-t-il en s'adressant au juge, et que me veut cette femme que je ne connais pas et que je n'ai pas l'envie de connaître?
~ Calmez-vous, M. le marquis, répondit le magistrat, calmez-vous, je vous en prie; je vais vous donner l'explication de ce qui vient de se passer. Voudrez- vous bien répondre à quelques questions que je vais avoir l'honneur de vous adresser?
— Je suis prêt à vous obéh-.
DE PAAIS. lli
— Vous avez confiéj pour l'élevep, à une femme Adélaïde Moulin, de Genève» un ûls naturel, reconnu par vous, que vous aviez eu de la demoiselle Jazetta Louiset, née à Marseille, et fille d*un maître d'armes de cette ville?
Salvador n'eut pas besoin d'en entendre davantage pour deviner que la vieille femme, qui venait de refuser de le reconnaître, n'était autre que la femme Moulin, de Genève, et que c'était parce qu'on avait retrouvé le jeune Fortuné, que le juge d'instruction Tavait fait demander; les termes de la lettre qu'il lui avait écrite, ne lui laissaient aucun doute à cet égard.
— Ahî si j'avais su, se dit-il, j'aurais de suite reconnu cette femme; j'aurais serré contre mon cœur le jeune Fortuné, qui attend sans doute, dans une pièce voisine, le moi^ent d'entrer en scène, et tout aurait été dit; mais je me suis trop avancé pour retourner en arrière.
--- Il est vrai, monsieur, dit-il au juge, lorsque je revins en France, après de nombreux voyages, j'appris que la femme à laquelle j'avais accordé ma confiance, s'en était montrée indigne, qu'elle n'avait pas fait donner à mon fils l'éducation qu'il devait recevoir, que contrairement à mes ordres elle lui avait laissé ignorer le nom qu'il devait porter un jour, et qu'enfin, forcée de quitter la ville de Genève, pour se soustraire aux justes poursuites des magistrats, elle avait abandonné mon malheureux fils. Ce sont les magistrats municipaux de la ville de Genève qui m'ont appris tout ce que je viens de vous dire.
Vous savez sans doute le reste : comment mon fils, ayant été injustement accusé du meurtre de l'homme bienfaisant qui avait pris soin de son enfance, fut forcé de quitter Genève.
Le magistrat fit un signe affîrmatif.
— Je n'ai pas cessé, continua Salvador, de faire, pour découvrir les traces du pauvre Foituné, tout ce quMI était possible de faire. Dernièrement encore, une personne de mes amis était à Genève, et Je la priai de tenter encore quelques démarches; voici ce qu*elle me répondit :
Salvador avait Justement sur lui une des lettres que Servigny lui avait adressées de Genève; c'était celle par laquelle le mari de Laurelui apprenait que Fortuné* à sa sortie de Genève, s'était Joint à la troupe d'acrobates et de chiens savants de M. de Riberpé; il la remit au magistrat, qui la lut avec beaucoup d'attention.
— C'est singulier, dit ce digne homme, s'il était permis d'ajouter foi aux discours de cette femme, je croirais que le jeune homme qui, d'après ce qu'elle lui a dit, prétend être votre fils, l'est -en réalité; car, ils paraissent tous deux parfaitement instruits des pariicalariiés qui concernent la femme Moulin de Genève et le Jeune Fortuné.
— Monsieur! n'est pas le marquis Alexis de Pourrièaes, répéta la femme Moulin.
— Taisez-vous, malheureuse, s'écria le Juge; n'augmentez pas vos torts en soutenant avec acharnement une pareille absurdité, songez qu'une punition sévère!
— Monsieur I Monsieur! reprit la femme Moulin, ne me condamnez pas sans m'entendre; tout ceci est couvert d'un voile mystérieux, que vous parviendrez à déchirer avec l'aide de Dieu. Voici une lettre du marquis de Fourrières, que j'ai conservée par hasard, c'est déjà un commencement de preuve.
Le Juge prit la lettre, qu'il remit, après l'avoir examinée, entre les mains de Salvador.
DE PARIS. ' li;3
— C'est effectivement moi qui ait écrit cette lettre, dit celui-ci.
— Eti bien, monsieur, s'écria Adélaïde Moulin, écrivez quelques lignes que vous soumettrez à M. le juge, il verra si Je lui en impose, lorsque je lui dis que vous n'êtes pas le marquis Alexis de Pourrières.
Salvador, sans attendre que le juge joignît un ordre à la demande de la femme Moulin, prit une plume et du papier, et transcrivit les premières lignes et la signature de la lettre qu'on venait de lui remettre.
Il y avait entre l'écriture et la signature des deux pièces une telle identité, que tous ceux qui ne savaient pas que Salvador était, ainsi que nous l'avons déjà dit, un très-habile faussaire et qu'il s'était appliqué à contrefaire l'écriture d'Alexis de Pourrières, devaient nécessairement croire qu'elles avaient été tracées par la même main.
— Recondubez cette femme, dit le Juge au gendarme, après avoir examiné la pièce de comparaison.
7- Monsieur, dit la malheureuse femme, vous n'avez pas fait encore tout ce qu'il faut faire, songez que dans cette affaire, ce n'est point de moi qu'il s'agit, mais de Tavenir d'un malheureux jeune homme qui a déjà beaucoup souffert.
— C'est bien, madame, c'est bien, répondit le juge, je sais quels sont mes devoirs.
La femme Moulin, forcée de suivre son conducteur, sortit du cabinet et laissa seuls Salvador et le juge.
— Ce qui vient de se passer m'étonne au dernier point, quel peut éU'e le but de cette femme en cherchant à se faire passer pour celle dont, par un hasard singulier, elle porte le nom?
— Mais celui d'extorquer une récompense, en fai-
sant passer nn imposteur pour le fils 4|iie je n^ai pas cessé de regretter.
— Détrompez-vous, monsieur le marquis, le Jeune homme, j'en suis certain, n'est point un imposteur. J'ai interrogé ce malheureux, toutes ses réponses m'ont paru être l'expression de la Térîté.
— Ah! monsieur, si l'espérance que vos discours me permeUent de concevoir, se réalise, je serai le plus heureux des mortels.
— Elle se réalisera, monsieur le marquis, quelque chose me dit que vous avez retrouvé le fils que vous regrettez si vivement.
— Ne négligez rien, monsieur, n'épargnez ni les soins, ni l'argent, s'il devient nécessaire d'en dépenser.
— Soyez tranquille, monsietir le marquis, je sais quelle est la tâche qui m'est imposée, et je saurai m'en montrer digne, j'écrirai à Genève, je ferai même, si cela devient nécessaire, venir à Paris des personnes qui ont été à même de connaître le jeune Fortuné et la femme Moulin et je suis persuadé d'avance, que le résultat des investigations auxquelles je vais me livrer sera celui que nous espérons, vous et moi; vous pourrez alors en toute sûreté serrer entre vos bras le fils que, jusqu'à ce jour, vous avez cru perdu à jamais, et la femme que vous venez de voir, et dont je vous l'avoue, la conduite me paraît inexplicable, sera ou justifiée ou démasquée.
— Je souhaite bien vivement, monsieur, que vos prévisions se réalisent.
— Elles se réaliseront, monsieur le marquis, elles se réaliseront, gardez-vous d'en douter.
— Puisqu'il en est ainsi, monsieur, permettez-moi de déposer entre vos mains cette petite somme (Salva-
DE PAHIS. 115
dor prit dans son portefeuille un billet de cinq cents francs, qu'il posa sur le bureau du juge). Je désire que le jeune homme dont vous venez de me parier, et qui peut être est mon Ois, ne manque de rien.
— Votre désir est trop naturel, pour qu'il ne soit pas exaucé, je donnerai des ordres en conséquence.
— Ce sera, monsieur, me rendre un important service; mais vous ne m'avez pas dit quelle était la faute pour laquelle on retenait ce malheureux en prison, se serait-il, hélas! rendu indigne du nom, qu'il est, selon toute apparence, destiné à porter.
— Rassurez-vous, monsieur le marquis, ce jeune bomroe, quel qu'il soit, est tout à fait digne de vous appartenir.
— Ah! vous me rendez la vie, je craignais, je! -avoue, de me voir forcé de regretter d'avoir retrouvé un fils que je pleure depuis si longtemps.
Après avoir échangé encore quelques paroles avec le juge d'instruction, Salvador sortit du cabinet de ce brave et digne magistrat. Sa voiture l'attendait au pied du grand escalier du palais.
Le cocher était absent, il avait confié la garde de ses chevaux au chasseur, de sorte que Salvador fut obligé de l'attendre quelques minutes.
Il le vit sortir en courant, d'un cabaret situé sur la place du palais de justice, en face de l'escalier qui conduit à la salle des Pas-Perdus.
— Que signifie ced! dit-il au cocher, qui paraissait avoir bu le contenu de plus d'une bouteille, vous me mettez dans la nécessité de vous attendre.
— Ne me grondez pas, monsieur le marquis, répondit le cocher d'un ton qui annonçait qu'il était sûr de
lui-môme. Je viens de vous rencire, sans que cela paraisse,t un fameux service.
— Ob! ça c'est vrai, ajouta le chasseur, jaloux de venir en aide à son camarade qu'il avait, sans doute»
, et à plusieurs reprises, remplacé au cabaret.
—C'est bien, messieurs les drôles, dit Salvador que ce petit événement, après ce qui venait de lui arriver, intriguait passablement, vous me donnerez Texplica* tion de votre conduite lorsque nous serons renurés à lliôiel.
Nous dirons ce qui s'était passé dans la cour du palais de justice pendant le temps que Salvador était dans le cabinet du juge d'instruction.
Le cocher anglais était descendu de son siège, et il se promenait avec son camarade le chasseur près de la Toiture confiée à sa garde, lorsqu'il fut abordé par nn homme proprement vêtu, dont l'œil droit était caché sous un bandeau de taflbtas noir; cet homme le saisit par le bras, et la pression fut tellement forte, que le cocher, bien qu'il fût vigoureux, ne se formalisa pas de cette manière assez cavalière d'aborder les gens; il avait deviné qu'il avait rencontré un gaillard très-capable de lui tenir téie.
— Vous ne me reconnaissez pasi dit cet homme à l'automédon du marquis de Pourrières.
— Je ne vous connais pas, répondit le cocher.
Il mentait, il avait par faiiemeni reconnu l'homme qui venait de l'aborder, c'était celui auquel, quelques mois auparavant il avait, pour. gagner une prime de vingtdnq louis, enlevé un œil à l'aide de son fouet.
— C'est possible, dit Beppo; vous allez cependant me suivre chez le commissaire de police.
La blessure de Beppo, que nous avons laissé sous
la garde de deox agents de police dans la maison de la mère Sans-Refus, après Tévasion de cette femme et Tarrestation des bandits qui fréquentaient habituelle* ment son bouge, s'étant trouvée beaucoup moins dangereuse qu'on ne Tavait cru d^tbord, il avait pu, après quelques jours, être transporté dans un hospice, il n'avait pas voulu, craignant d*inquiéter sa mère, qu*ou le menât chez lui; il avait écrit a cette brave femme qu'il venait de commencer on voyage qui le retiendrait hors de Paris quelques mois; il lui recommandait en même temps de prendre le plus grand soin de Georgette, à laquelle, disait-il, il s'intéressait vivement.
La bonne femme devait d'autant plus volontiers se conformer à ses intentions relativement à cette fille, que la bonté de son cœur la portait naturellement à faire fout ce qui était bien; et qu'elle croyait (à tort), que son fils éprouvait pour cette fille un amour qui lui ferait oublier celui que lui avait inspiré la marquise de Roselly. '
Grâce aux soins qui lui lurent prodigués par les cé< lèbres médecins chargés du service de Thôpital dans lequel il avait été transporté, il fut guéri en moins de temps qu*il nePespérait lui-même. Le couteau du grand Louis avait glissé sur Tépine dorsale, et avait seulement profondément entamé Tune des deux omoplates.
Lorsqu'il eut recouvré la santé, il fut conduit devant sou patron, auquel il crut devoir se plaindre de l'espèce d'arrestation qu'il avait été obligé de subir. Celui-ci lui fit observer que ce n'était que dans son intérêt et afin de ne pas le brûler (1) que l'on avait
(1) Le faire connaître pour ce qu'il était.
pris la mesure dont il se plaignait, et il lai demanda si malgré ce qui s*était passé* il avait conservé Tespoir de mettre entre les mains de la justice les chefs de ta bande dont, grâce à lui, on avait pu prendre presque tous les soldats. Beppo répondit qu^il accomplirait la tâche qu'il s'était imposée, et son patron, après lui avoir donné les louanges que méritaient son zèle et sou dévouement, et offert une récompense pécuniaire qu'il refusa, lui permit de se retirer.
Son premier soin, dès quMl fut libre, fut de se rendre chez sa mère; la bonne femme, grâce à la lettre qu'il lui avait écrite, n'avait pas trop souffert pendant son absence, qui n'avait pas, du reste, été aussi longue qu'il l'avait annoncée; el!e lui prodigua les témoignages de la plus vive tendresse et lui présenta Georgette, dont Beppo, à son grand étonnement , ne lui parlait pas.
Il n'y avait pas plus de deux mois que cette malheureuse fille avait quitté l'atmosphère empestée dans laquelle elle avait presque toujours vécu, et cependant elle n'était déjà plus ta même que celle que nous avons vue, ivre d'eau-de-vie, dans le bouge de la rue de la Tannerie.
Elle était simplement, mats proprement vêtue; ses beaux cheveux noirs étaient arrangés avec soin, ses yeux, qui n'étaient plus entoui*és de ce cercle bistre. Indice certain d'une vie désordonnée, avaient en partie perdu leur expression hardie; ses joues, naguère pâles, commençaient à se colorer.
Beppo l'embrassa sur le front.
— Je vous remercie, lui dit-il à voix basse, de tous les services que vous m'avez rendus, et surtout d'avoir été discrète. C'est bien, continua-t^il en élevant la voix
c^est bien, je sais content de toqs, restez toujours près de ma mère, ma chère Georgette; vods êtes jeune* Tavenir vous réserve, je Fespère, des joars heureux, et si je meurs avant elle, ce qui, après tout, est possible, vous la consolerez, nVst-ce pas?
— Quelle idée! s'écria ia Catalane; toi, mourir? mais ta n*y penses pas, tu es jeune, tu es fort.
Georgette, qui avait à peu près deviné quelles étaient en ce moment les pensées de Beppo, ne dit rien. Ce n'était pas sans peine qu'elle parvenait à retenir les larmes qui roulaient sous ses paupières.
— n faut s'attendre à tout, ma pauvre mère, répondit Beppo, il arrive ici-bas de si singuliers événements.
— Beppo! mon cher fils! tu me caches quelque chose; tu ne m'as pas encore fait connaître les raisons pour lesquelles tu t'absentais si souvent...
— Rassurez-vous, ma mère, dit Beppo après s*élre passé la main sur le front, rassurez-vous, j'aurai bientôt, je l'espère, accompli la tâche que je me suis imposée, et alors nous retournerons en Provence; je ne puis, quant à présent, vous en dire davantage, évitez donc de m'interroger; car, pour m'épargner la peine de répondre à vos questions, je me verrais forcé de ne reparaître ici que lorsque je serai disposé à tout vous dire.
— Hélas! mon Dieu! s'écria la pauvre mère en levant ses deux mains vers le ciel, protégez mon pauvre enfant, s'il est encore digne de votre divine miséricorde.
— Oh! vous pouvez prier mour moi, ma mère, ce que je veux faire est bien.
— Tu ne me trompes pas!
— Non, ma mère, non, je vous en donne Hassarance.
— Alors, mon fils, que la volonté de Dieu soit faite; viens ici aussi souvent que cela te sera possible, je te promets de ne jamais t'interroger.
Beppo embrassa de nouveau sa mère et Georg[ette, qu'il quitta après leur avoir fait la promesse de revenir bientôt leur rendre visite. Ce fut en sortant de chez lui qu'il fit la rencontre du cocher de Salvador qu'il voulut conduire chez un commissaire de police.
— Allons, dit Beppo, laissez à votre camarade le soin de garder votre voilure, et suivez-moi de bonne volonté; vous devez être convaincu que je suis assez fort pour vous traîner si vous ne m'obéissez pas4
Ce misérable commença à trembler de tous ses membres à l'audition de cette menace; il devinait qu'une fois qu'il serait entre les mains de la justice, son matlre l'abandonnerait si le crime qu'il avait commis venait à être prouvé, et il était forcé de reconnaître qu'il méritait une punition rigoureuse.
— Voyons, répondit-il, car il voulait absolument se retirer de la fâcheuse position dans laquelle il se trouvait placé, voyons, il y a peut-être moyen de s'arranger; vous me paraissez un brave jeune homme, vous ne devez pas vouloir la mort du pécheur, entrons chez le marchand de vins, nous causerons, et si nous ne nous arrangeons pas, eh bien! je vous suivrai où vous voudrez.
— Au fait, se dit Beppo, ce n'est pas à ce pauvre diable, qui n'a fait après tout qu'obéir aux ordres de son maître, que j'en veui.
11 entra donc dans le cabaret dont nous avons vu sortir Tautomédon.
n n'avait d'antre but, on Ta déjà deviné, que d*apprendre le nom de la personne à laquelle appartenait le cocher qui Favait si rudement traité, et qui n'était autre, il en était persuadé, que l'un des trois hommes» dont il avait entendu parler si souvent chez la mère Sans-Refus, sous les noms du g^and Richard, de Rupin et du Provençal. On nous fera peut-être observer que Beppo, qui savait le nom de Silvia, pouvait facilement dérouvrir sa demeure, et, par suite, celle des individus dont il voulait se venger. A celte juste observation» nous répondrons que la demeure de Silvia, nouvellement réinstallée à Paris, n'étant connue ni à la poste, ni ailleurs, toutes les démarches faites par Beppo» Jusqu'à l'époque à laquelle nous sommes arrivés avaient été inutiles. Il aurait pu, sans douie, en se faisant aider par les mille limiers de la police, que l'on aurait mis volontiers à sa disposition, arriver sûrement à son but; mais c'était là justement ce qu'il voulait éviter, nous n'avons pas besoin de dire pour quelles raisons.
— Qn'avei-vous à me dire? demanda -t-il au cocher» lorsqu'ils furent tous deux installés dans un cabinet particulier ayant entre eux une bouteille de vin cacheté que ''ce dernier avait fait demander. Le cocher de Salvador était un rusé compère qui avait deviné de suite que ce n'était pas seulement pour empêcher un homme de courir après sa voiture que son mattre lui avait donné l'ordre de s'en débarrasser à quelque prii que ce fût, et au risque de ce qui pourrait en arriver.
— Ecoutez, dit-il à Beppo, je veux bien, puisque nous sommes «euls, vous avouer que c'est moi qui vous ai fait, quoique sans intention, la blessure qui vous a privé d'un de vos yeux.
123 LES TRAIS MYSTÈBES
— Qae vous avoaiéz ou que vous oiez» pea raMmportel J'ai eu le soin de prendre Tadresse des personnes que le hasard a rendu témoins de raecideut, et ces personnes , j*en suis certain , vous reconnattrout.
— C'est possible; mais ce n'est pas, quand à présent, de cela qu'il s'agit; vous devez bien penser que ce n'est pas de mon propre mouvement que je vous ai si bien arrangé. Si j'avais été le maître, je vous aurais laissé courir derrière ma voiture tant que vous auriez voulu sans seulement y prendre garde; mais il n'ea était pas ainsi, je ne vous ai frappé que pour obéir aux ordres de mon maître, et, soit dit entre nous, pour gagner vingt-cinq napoléons qu'il m'a bel et bien comptés lorsque nous sommes rentrés h l'hôtel.
— Misérable! s'écria Beppo, à la fin révolté par tant d'impudence.
— Ehl bon Dieu, je ne suis pas aussi coupable que vous le pensez, répondit le cocher, nous devons, nous autres, domestiques de bonne maison, faire tout ce qu'exigent nos maîu-es si nous vouIoqs conserver nos places.
Vous devez, s'il y en a, connaître les raisons qui ont engagé mon maître à agir ainsi qu'il l'a fait, et en tout état de cause je crois qu'il vous serait plus avantageux de vous adresser à lui qu'à moi; voyez-le, exigez de lui une somme proportionnée au dommage qu'il vous a causé; il ne vous la refusera pas, car je suis certain qu'il ne serait pas flatté de voir cette affaire aller devant les tribunaux, auxquels, pour me disculper, je serais bien forcé de dire la vérité tout entière.
— Croyez-vous, en effet, votre maître capable de me donner une bonne somme? Est-il riche?
-^S*il est riche! oo roule chez lui sur Tor et sur Pargent
— Ah! ahl
— Croyez-moi, suivez le conseil que je tous donne, vous vous en trouverez bien. Si, par hasard, vous n'étiez pas content de lui, vous pourrez faire plus lard ce que vous voulez faire aujourd'hui.
— Qui me dK que si je vous laisse aller, il me sera possible de vous retrouver plus tard, vous pouvez quitter le service de votre maître, la France même.
Cette objection, à laquelle cependant il devait s'attendre, embaj-rassa quelque peu le cocher, il ne trouva plus quelles piières dans son imagination.
—Ne me perdez pas, dit-il à Beppo, je suis certain, vous dis-je, que vous n'aurez pas à vous plaindre de la générosité de mon maître; voyons, laissez-moi aller, et je vais vous remettre les cinq cents francs que j'ai reçus.
— Ëcotttez, répondit Beppo, je vous laisserai la liberté et de plus votre argent si vous me promettez de répondre avec sincérité aux questions que je vais vous adresser.
Le cocher, on l'a déjà deviné, fit toutes les promesses qu'exigea Beppo.
— Quel est le nom de votre maître? demanda ce dernier.
— De Fourrières, répondit le cocher, et pour prouver à celui qui l'interrogeait qu'il ne mentait pas, il exhiba son livret.
— Oit demeure-t-il?
— Rue de Courcelie, faubourg Saint-Honoré.
— Quelles étaient les personnes qui étaient avec lui, dans la voiture, le jour de l'aecidenl?
i'itl LES VnAIS HYSTÈHES
— Madame la marquise de Roselly et M. le vicomte de Lussan.
— Où demeure la marqaise de Roselly?
—- Allée des Veuves, Champs-Elysées.
— Et le vicomte de Lussan?
— Bue de Varennes.
Beppo venait d'apprendre à pea près tout ce qull désirait savoir.
— Je ne vous retiens plus, dit-il au cocher, mais rappelez-vous que si ce que je désire ne m*est pas accordé, je saurai vous retrouver.
— Je n'en doute pas, répondit le cocher, mais je ne crains rien, M. le marquis est excessivement riche et très-généreux.
Beppo aurait dû recommander au cocher, qui probablement lui aurait obéi, de ne parler à son maître ni de la rencontre qu'il venait de faire, ni de ce qui s'était passé entre eux; mais il ne prit point cette précaution, (on ne s'avise jamais de tout) ; cette négligence, jointe à quelques autres circonstances dont une est déjà connue de nos lecteurs, devait retarder la réussite de ses projets.
YI — Fuite.
La calèche de Salvador roulait rapide le long de la grande avenue des Champs-Elysées, et pour seulement la suivre de loin, te cocher d'un cabrio'et de régie était forcer de fouetter vigoureusement le cheval, assez bon cependant, attelé à son véhicule, ce que du reste il faisait sans peine, désireux qu'il était de gagner
DK PARIS. iî5
la récompense promise par celui quMI conduisait.
Il est presque inutile de dire que ce cabriolet de r^ie avait été loué par Beppo qui avait voulu acquérir la certitude que les renseignements qu*il venait de se procurer étaient exacts.
Salvador, étendu sur les coussins moelleux de sa calèche, fumait un cigare dont la fumée se perdait dans Tair en flocons bleuâtres.
— Mon édifice tremble sur sa base, se disait-il, il serait peut-être sage de mettre entre moi et ceux qui veulent absolument s'occuper de mes affaires, un espace difficile à franchir.
La calèche s'arrêta devant une élégante maison de rallée des Veuves; Beppo, bien certain alors que le cocher du marquis de Fourrières ne Tavait pas trompé, donna Tordre au sien de le conduire à la Préfecture de police.
Toute la maison habitée par Silvia (c'était chez elle que s'était fait conduire Salvador ,^ qui voulait oublier quelques instants la vive inquiétude à laquelle avait donné naissance ce qui venait de se passer chez le juge d'instruction), était sens dessus dessous; le conr cierge avait abandonné son logement, les autres domestiques couraient çà et là comme des gens privés de sens.
— Ah! monsieur, dit une camériste à Salvador lors- ^'elle le vit entrer dans l'antichambre, quel affreux malheur! madame la marquise...
— Qu'est-il donc arrivé à madame la marquise? s'écria Salvador.
— Entrez, M. le marquis répondit la camériste, madame sera i)ien aise de vous voir; elle a déjà envoyé deux fois chez vous.
La camériste précéda Salvador qai entra dans ta chambre de Silvia.
La marquise de Roselly était étendue sur une cbaîse longue, ses vêtements étaient en désordre, ses ebeveux, ses sourcils ei ses cits avaient été brûlés; le feu avait tracé sur son visage, sur son cou, sur ses bras des sillons profonds et sanglants. Lorsque Salvador entra, un chirurgien était occupé à poser des bandelettes sur ses nombreuses plaies.
-—J'ai du courage, monsieur, lui disait Silvia d*une voix mde et saccadée; j^ai du courage, vous dis-Je! répondez-moi donc avec sincérité : je resterai, n'est-il pas vrai, horriblement dé6gorée?
— Je n'ai que l'espoir de vous empêcher de perdre la vue, répondit le chirurgien, les traces du cruel événement dont vous avez été la victime, doivent rester gravées sur votre visage.
•—Malédiction! s'écria Silvia qui se leva de sa chaise malgré les efforts du chirurgien, et s'approcha d'une glace* Malédiction! plus de cheveux plus de sourcils, le visage couvert d'abominables cicatrices; ah! je suis horrib'e.
— -Qu'est-il donc arrivé? dit Salvador au chirurgien.
— Un de CCS événements malheureusement trop communs, répondit celui-ci; madame la marquise qui venait de cacheter une lettre, avait laissé près d'elle la bougie dont elle venait de se servir, les fenêtres étaient ouvertes, le vent fait volt ger près de la flamme, une des pattes du bonnet de tulle dont elle était coiffée, elle s'enflamme, le feu se propage, madame la marquise perd la tête, vous devinez !e reste. Elle aurait probablement perdu la vie, si ses gens, attirés par ses cris, n'étaient pas venus à son secours.
Silvia qm dans son trouble n'avait pas remarqué Salvador, s'était rejetée dans sa chaise longue; elle demeura quelques instants immobile, et ne sortit de cette espèce de torpeur, que pour demander si le marquis de Pourrières était enûn arrivé.
— Je suis ici, madame la marquise, lui dit Salvador.
— Que ne le disiez- vous? s'écria Silvia d'une voix altérée et qui annonçait qu'une violente colère grondait dans son sein.
— Retirez-vous tous, laissez- mol seule avec monsieur, dit-elle après quelques instants de silence.
Les domestiques et le chirurgien s'empressèrent d'obéir à cet ordre. Le chirurgien sortit de l'appartement en haussant les épaules; cette femme qui ne trouvait dans son cœur au moment où elle venait d'être la victime d'un effroyable malheur, que des malédictions, ne lui inspirait pas la moindre pitié.
^£h bien! dit Silvia lorsqu'elle se trouva seule avec Salvador.
— C'est un bien grand malheur que celui qui vient de vous arriver, mais soyez-en sûre, il ne changera rien aux sentiments que vous m'avez inspirés.
— Je ne vous crois pas, vous ne voudrez pas traîner partout avec vous une femme horriblement défigurée, vous ne m'aimiez que parce que j'étais belle.
— La douleur vous rend injuste, ma chère Silvia, mais je crois que le moment est mal choisi pour nous quereller; des affaires pressantes nrappellcnt chez moi, je reviendrai près de vous lorsque vous serez un peu plus calme.
— Vous voudriez déjà être bien loin de moi, n'estce pas? al'ez, M. le marquis, allez, je ne veux pas
VOUS retenir plus longtemps, lorsque J^aurai besoin de TOUS voir, je saui*ai bien vous faire Tenir.
— Ecoutez-moi, Silvia, je suis las à la fin, de ne TOUS Toir ouvrir la bouche que pour entendre des menaces...
— Que je réaliserai, soyez en sûr, si tous me donnez le droit de me plaindre de tous, je n*ai plus rien à perdre maintenant.
—Je TOUS le répète, le moment est mal choisi pour nous quereller; je tous laisse donc; demain, dans quelques jours, tous souffrirez un peu moins, je l'espère, et il est probable que tous serez plus raisonnable; si TOUS désirez me Toir, tous pouTez me faire demander.
SalTador n'attendit pas la réponse de SilTÎa pour sortir de chez elle.
— Voilà, se dit-il lorsqu'il fut installa dans la calèche, un concours de fâcheuses circonstances, et ce drôle qui Tient, à ce qu'il prétend, de me rendre un important seryice. Qu'est-ce encore que cela?
La calèche était arrivée à la hauteur de l'arc de tiiomphe de l'Etoile; Salvador donna à son cocher l'ordre de s'arrêter : descendez de Totre siège, lui dit-il, et venez me donner l'explication de ce que tous m'aTez dit dans la cour du palais de justice, surtout soyez bref.
Le cocher s'empressa d'obéir, il s'approcha d'une portière et raconta à son maître ce qui s'était passé entre lui et Beppo.
— C'est bien, répondit Salvador après l'avoir écouté avec beaucoup d'attention, tous aTez bien fait de promeure a ce drôle, qu'on lui payerait son œil plus même qu'il ne valait. Je n'aurais pas cru, se dit-il
lorsque le cocher fat remonté sur son siège, qae cet homme se serait contenté d*un peu d*argent, il faut croire qn*ll ne nous a pas reconnus.
Après quelques tours dans la grande allée des Champs-Elysées, Salvador rentra chez lui.
— Madame la marquise vientd^arrlyerdela campagne» lui dit son valet de chambre qui était venu Taider à descendre de voiture, et elle prie monsieur, de vouloir bien prendre la peine de passer chez elle.
— Ma chère épouse «rrive bien mal à propos, se dit Salvador; et préoccupé de tout ce qui venait de lui arriver, il mit dans sa poche, sans la lire, une lettre que son valet de chambre venait de lui remettre.
Il passa de suite dans Tappariement de Lucie.
— Je n*espérais pas, lui dit-il, le bonheur qui m*arrive aujourd'hui. Vous avez donc bien voulu, madame, vous rappeler que votre époux devait éprouver le désir de vous revoir.
Le reproche indirect que ces paroles paraissaient renfermer étonna singulièrement la pauvre Lucie.
— Je ne vous comprends pas, répondit-elle : je suis il est vrai, restée assez longtemps près de mon amie, mais ça n'a été que parce que je voulais tous laisser la lit)erté de terminer les affaires qui vous retiennent encore à Paris; si j'avais prévu que vous éprouviez le désir de m'avoir près de vous, depuis longtemps déjà je serais revenue.
— Pardonnez-moi, madame, je suis tellement contrarié que je suis peut-être injuste.
— Oh! oui, bien injuste; demeurer près d'un mois sans m'écrire; j'étais inquiète; je pouvais croire qu'il vous était arrivé quelque chose; mais vous venez de me dire que vous étiez vivement contrarié;qu'est-çe encore?
— Oh! rien, ou du moins peu de chose; quelques affaires que je ne puis arranger aussi vite que Je le voudrais, de sorte que nous ne pourrons partir pour Fourrières que dans quelque temps.
— li faut bien souffrir ce que l'on ne peut empé* cher; du reste, le retard dont vous vous plaignez n'en est pas un dans ce moment; je ne pourrais, en l'état où je suis, supporter les fatigues d'un long voyage, car ceiui que je viens de faire m'a pour ainsi dire brisée.
— C'est vrai, mon Dieu, V9us êtes pâle, vos traitA sont fatigués et moi qui vous retiens; reposez-vous, ma chère Lucie, demain, je Fespère, vous serez beaucoup mieux, et alors je vous dirai quel a été l'emploi de mon temps pendant votre longue absence.
— Je suis fatiguée, il est vrai, mais je ne suis pas malade; je suis, je vous l'assure, très eu état de vous écouter.
— Non, non, j'ai à vous parler de chiffres, de mille choses arides qui en ce moment vous rompraient la tête; demain... Je vais vous envoyer vos femmes.
Salvador, bien aise de remettre au lendemain une explication à laquelle il n'était pas préparé, s'empressa de sortir de l'appartement de sa femme.
— Il est bon, se disait Lucie, qui le voyant marcher sur la pointe de ses pieds afin de ne pas faire de bruit, était singulièrement touchée de cette exU'éme prévenance, il est bon!
Pauvre créature abusée!
Lorsqu'il fut dans son appartement, Salvador se rappela la lettre qui lui avait été remise par son valet de chambre lorsqu'il était descendu de voiture; il la prit dans sa proche, alors seulement il remarqua la forme insolite de son enveloppe, la grossièreté du
papier 8ur lequel elle était écrite et la mauvaise orthographe de sa suscription.
— Je ne reçois pas souvent de pareilles missives, dit-il après Tavoir décachetée; est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle que celle-ci va m*apprendre?
Voici ce que contenait cette lettre :
« Mon cher Rupin,
»Le diibe (1) Juste à qui je coque (2) cette babil* larde (3), me fait la promesse qu'il te la fera tenir.
j»Tu m'as tant fait affurer (Cauber (/i), et tu t'es toujours si chauettement (5) conduit envers mézigue (b), que je ne veux pas négliger l'occasion de te rendre un important service*
» Tu as sans doute appris que par une chouette sorgue (7) la l'ousse (8) eslaboulée (9) à \dL taule (10), et que comme un macaron (11) avait mangé le mor» ceau sur nouzailles (12) et bonni (13) le truc (ili) de la planque (15), tous les fanandels (16) avaient été
(1) Père.
(2) Donne.
Lettre.
Gagner de Targent.
Bien.
Moi.
Belle nait.
(8) Police.
(9) Venue.
(10) Maison.
h\) Traître.
(12) Nous avait dénoncés.
(13) Fait connaître.
(14) Secret.
(15) Cachette.
(16) Camarades.
i^î LES VRAIS MYSTÈRES
servis (1). Grâce à PobHgeance d'an vieux fagot (2) qui s'était fait raille (3) pour morfiller (d) et auquel j'ai collé dix mille balles (5) dans l'arguemine (6), J'ai pu me cavaler (7), et, à c\e plombe (8), Je suis si bien planquée (9), que Je ne crains ni >o^e5 (10), ni griviers (11), ni railles (12), ni quart-deeU (13), ni gerbiers (14).
» Je voudrais bien que tous les chouettes ziguesCL^ qui m'ont fait affurer du pèze (16) puissent en dire autant; malheureusement il n'en est pas ainsi, et J'Ai bien le taffetas (17) d'entendre dire bientôt que tous ceux qui rigolent (18) encore à Pantin (19) viennent d'être fourrés dans Vtas de pierres (20), car il est probable que ceux qui viennent d'être servis (21) vont se
(1) Arrêtés.
(2) Forçat.
{S) Mouchard.
f4) Manger.
(5) Donné dix mille francs.
hS Main.
(7) Sauver.
I!8) A cette heure.
9) Cachée.
10) Gendarmes, il) Soldats.
02 Mouchards.
(13) Commissaire de poKce.
114) Juges, il 5) Bons enfants.
(16) Gagner de l^argent.
(17^ Peur.
(18) S'amusent.
(10) Paris.
(20) Prison.
(91) Arrêtés.
mettre à table (1) et manger sur l'orgue de leurs fanandels (3). Les pègres (3) à cHe heure n*oiU plus de probité.
«C'est pourtant toi, mon pauvre Rupin, qui est la cause de tout ça. Voici comment :
»Tu n*a8 pas oublié cVe5rarp^ (k) qui, après avoir voulu buter (5) une largue (6\ sur le pont au Change, se jeta à la lance (7) pour échapper à la poursuite de Vabadis (8) et que iu^€nquiller{9)cheimézigue{i0) an moment où il allait être paumé (11); eh bien! mon garçon, cVst à ce gueux-là que nous devons tous nos malheurs. Il y a quelque temps qn*li vint me trouver, il me conta un tas de bohiments (13); il me dit qu'il ▼enait de travailler {[2) en cambrauze (14) avec dos ouvriers (15) qui venaient de tomber malades (IG), qu'il était parvenu à se cavaler (17) et qu'il voulait goupiner (18) à Pantin (19); il fit si bien que Je lui
(I) Faire des révélations.
.(S) Dénoncer leurs camarades.
(3) Voleurs.
(4) Assassin.
(5) Tuer.
(6) Femme.
(7) Eau.
(8) Foule.
(9) Entrer.
(10) Moi.
(II) Pris, (là) Contes.
(13) Voler.
(14) Campagne.
(16) Voleur.
(16^ D'être arrêtés.
(17) Sauver.
(18) Voler.
(19) Paris.
iZk LES VfiAIS HYSTÈHES
accordai toute ma conOance, je te présentai aux amis, cnfin^je le traitai comme s'il avait été mon môme (i)«
£h bien! sainte daronne du mec des mecs (2)9 c*était UQ raille (5).
«C'est un fanandel (U) de Fanfan la Grenouille, Poil-aux-Lèvrès, un vieux pègre (5) qui est de la boutique (6), qui m'a appris tout cela; il a àiême ajouté que Ton disait à la cicogne (7) que Beppo (c'est le nom du macaron (S) avait juré qu'il ne se réside* rait que lorsqu'il serait p^y; venu à mettre entre les mains des 9^6ter^ (9J le grand Richard, le Provençal, et toi.
»Tu feras mon garçon, de l'avis que je viens de te donner, l'usage que tu voudras, si tu es aussi bien caché que je le suis, tu peux rester à Pan/m (10), mais s'il n'en est pas ainsi, je te conseille de iiler au plus vite, car il paraît que ce Beppo, tout rousse (ll)qu'il est, est un solide luron, et que c'est plutôt parce qu'il t'en veut, que pour gagner de Pargent qu'il s'est mis à faire servir (12) les amis.
» Adieu, mon cher Rupin, tu n'entendras probablement plus parler de moi, car je vis toute seule comme
;i) Enfant.
|2) Mère de Dieu.
3) Mouchard.
4) Camarade.
Voleur. ^ Police.
(7) Préfecture de police.
;8) Traître.
9) Juges.
10) Paris.
(11) Mouchard.
(12) Arrêter.
un vieux loop, et pour mieux cacher mon jeu. Je me suis fait dévote, je vais même à confesse. C'est drôle, n'est-ce pas? £h bien, tu ne me croiras pas, et pour tant cVst vrai, mon confesseur est un si brave homme, ii parle si bien de toutes les loffitudes (I) de la religion, que j'ai quelquefois Teiivie de prendre an sérieux tout ce qu'il me dit, et de lui faire une vraie confession, aûn d'obtenir une bonne absolution. Du reste, j*ai rengracié (2), je n'ai pas envie de iinir mes jours au collège (â), ce qui pourrait bien m'arriver^ si je me laissais prendre.
»Ahl si j'avais tant seulement auprès de moi ma pauvre petite Nichon.
» Adieu encore une fois, mon cher Rupin I rappelletoi quelquefois,
T^Marie-Madeleine-Colette Comtois, dite » Sans-Refus. »
Vieille folle! se dit Salvador, après avoir achevé la lecture de cette lettre qu'il déchira en mille petits morceaux qui furent jetés au vent; vieille folle! si je savais oii te trouver, je le purieiais l'adresse de ta fille, car Je serais à l'heure qu'il est bien aise d'être débarrassé d'elle.
La lettre qu'il venait de recevoir fit faire à Salvador des réflexions sérieuses et dont nos lecteurs ont déjà sans doute prévu le résultat.
Si le marquis de Fourrières ne quitte pas aujourd'hui son hôtel, se disait-il, il est probable que demain
(1) Bétis (â) Je su
Bêtises.
i suis deveoue hoDoéte.
(3) En prison.
matin il sera arrêté, pois on le confrontera avec tous ceux qui sont déjà en prison, et de ces confrontations, et de mille antres circonstances qu'il est impossible de prévoir, il est à pea près certain qu'il résultera la preuve que le snsdit marquis est tout simplement un pègre de la haute (1). Mais, supposons un instant que j'échappe à ce premier danger, l'affaire du jeune Fortuné n'est-elle pas grosse d'une foule d'orages? Je ne puis décidément tenir tête aux dangers qui me nie« naçent, il ne me reste qu'un seul parti à prendre, celui de fuir pendant qu'il en est temps encore, et de laisser s'arranger comme jls l'entendront, les gens qui vont rester derrière moi...
Mais Silvia, elle est bien laide maintenant... puls-je me charger d'une femme dont le visage, couvert d'horribles plaies, attirerait sur moi tous les regards? oh non! Je vais l'avertir de se tenir sur ses gardés, c'est tout ce que je puis faire pour elle.
Salvador écrivit ces quelques mots qu'il fit de suite porter à la marquise de Roselly.
ff Ma chère Silvia,
» Un grand danger me menace. Je suis forcé de fuir, tâchez d'en faire autant; nous nous retrouverons probablement plus tard. Adieu.