VU
Il fiiit nuit, le ciel est sombre, un brouillard épais enveloppe l'atmosphère, une pluie fine et pénétrant» tombe depuis plusieurs heures, le vent déjà froid, se fraye un passage à travers les rameaux presque dépouillés des grands arbres du bois de Bougeaux.
Dans un fourré de ce bois , voisin de la grande route, sont rassemblés quatre individus de mauvaisa mine, ils sont assis ou couchés sur un amas de feuilles sèches, et par/aitement à l'abri de la pluie; car les . branches des arbres qui composent le fourré, entrelacées les unes dans les autres, forment au-dessus de leur têtes, une sorte de toit qu'ils ont rendu impénétrable, en étalant dessus, plusieurs de ces limousines dont se servent les rouliers et les marchands colporteurs.
Nous engagerons ceux de nos lecteurs qui désireraient connaître la physionomie et le costume de ces quatre individus, à relire le premier chapitre du cinquième volume de cet ouvrage. Ces individus sont,
tES VRAIS SY8TÈRES. T. Vlll. 10
itÙ LES TBAI8 MYSTÈRES
en effet, les habitants mâles de la maison det voleurs; leur conversation qae, par suite de cet heureoi privilège que possèdent tous les romanciers, .(nous ne voulons pas faire une exception, même en faveur de M. Emile Marco de Saint-Hilaire, qui raconte si bien à ses lecteurs ce que Napoléon disait lorsqa^il était tout seul), nous pouvons écouter, sans courir le mmndre risque, nous apprendra une foule de choses qu'A est nécessaire que nous sachions.
— Il commence à faire vert (1), dit Jean-Louis, le fils de Biaise le Petit-Christ, dit Sans-Pitié.
— C'est vrai, tout de même, répondit le jeune homme imberbe, qui portait un costume de garçon meunier lorsque nous le rencontrâmes pour la première fois, dans la maison des voleurs; si vous le voulez, nous allons nous la donner (3). Nous serions mieux, Je crois, devant un chouette rifle (3) , que dans ce sabri (6) où il fait plus noir que dans la taule du raboîn (5).
— Va comme il est dit, ajouta en se levant le grand Bas-Normand.
— Voilà comme vous êtes tous, tas de propres à rien, s'écria Paffrenx chaudronnier ambulant, vous n'avez point tant seulement la patience d'attendre an brin, il vous faut de la besogne toute mâchée n'est-ce pas?
— Si encore on avait l'espoir de faire queoque
(1) Froid.
(2) Partir.
(3) Bon feu.
' Bois.
La maison du diable.
is
DB PABIS, i&8
diose, répondit le meunier» on attendrait sans re^ nauder (!)•
— Nous ne rencontrerons pas seulement un ferlampier (2) sur la trime (5), reprit le Bas-Normand, Il fait un temps à ne pas mettre un cogne {U) deliors.
Jean-Louis , dont l'observation intempestive avait provoqué toutes ces observations, s*était étendu sur le tas de feuilles sèches qui lui servait de siège et avait pris le^iarti de s'endormir.
— Faites comme Jean -Louis, dit le chaudronnier, piûncez (5) si vous vous ennuyez; mais puisque le mec (6) nous a donné l'ordre de l'attendre ici, nous ^vons lui obéir.
— Eh beni on lui obéira, v'Ià tout, nous veiTons ce que ça nous rapportera, répondit le Bas-Normand.
— Peut-être plus que vous ne pensez, mes enfaiiis, dit en entrant dans le fourré qui servait de retraite aux quatre bandits, un homme dont les vêtements ruisselants d'eau et le visage coloré annonçaient qu'il venait de faire une longue course.
•—C'était Biaise le Petit-Ghrist, dit Sans-Pitié.
— Il va passer tout à l'heure par ici, continua-t-il, un pilier de paqueim (7), qui trimarde à gaye (8), qu'il ne faut pas manquer. J'étais avec lui à la dtnée an tapis (9; de la Grange-la-Prévdte, lorsque les
(1) Se plaindre.
(9) Misérable.
(3) Route.
(4) GeDdarme.
(5) Dormez.
(6) Maitre.
(7) Commis voyageur.
(8) Voyagea cheval.
(9) A Tauberge.
i&A LES VBAI8 MT8TÈBES
cognes (1) sont Tenus lai demander ses escrachesi^)^ et j*ai remarqué que son ployant (3) était plein de tailbins d'altèque (4). Jai pris les devants pendant qu'il faisait ferrer son gré (5), il ne peut tarder.
— Eh ben! s'écria d'un air triomphant le chaudron* nier, si le c/toptn (6) est chouette (7), à qui le dewez-vous?
— À toi, parbleu! répondit Jean-Louis qui mettait de nouvelles capsules à des pistolets qu'il venait de sortir de sa poche.
— Pour peu que le pilier de pacquelin ne nous fasse'pas faux bond, ajouta le meunier.
— Il n'y a pas de danger, reprit Biaise le Petit- Christ, il veut absolument arriver ce soir à Melun, et pour se rendre dans cette ville il n'y a pas d'autre diemin que celui-ci.
— Bravol mec (8), bravol s'écria le Bas-Normand, faisons-lui son affaire et renquillons à la taule, je cane la pégrenne (9) et j'ai hâte de me trouver devant un chouette rifle (10).
— Hélas! mes pauvres enfants, répondit Biaise le Petit-Christ d'un air profondément affligé, lorsque nous aurons maquillé (11) cette affaire et partagé le
(1) Gendarmes.
(2) Papiers de sûreté.
(3) Portefeuille.
(4) Billets d
(5) Cheval.
(4) Billets de banque.
(C) Vol.
(7) Bon.
(8) Maître.
(9) Rentrons à la maison, je meurs de faim.
(10) Un bon feu.
(11) Fait.
DE PARIS. i&5
Chopin (1), il faudra qoe nous nous séparions peat« être pour nn bout de temps; le candé (2) de Nanterre et un quart'itœil (3), suivis d'un trèpe (U) de cuist* nier s (5) , sont abaulés (6) ce matois (7) à la taule (8j; ma pauvre largue (9), Pacifique et la Vlerge*Noire, ont été 5^rt^^5 (10) et conduites dans le castuc de versigot (11), Ton a établi une souricière (12) au tapis (13) du Bienvenu; avez-vous envie d'aller vous fourrer dedans?
— Non parbleu! dirent à la fois les quatre bandits*
— En v'ià un de malhear» ajouta Jean-Louis, si
(1) Vol.
(!^) Le maire.
(5) Commissaire de Police.
(4) D^une foule.
hs^ AgeD(5 de police.
i6) Venus.
m Matin.
i8) Maison.
i9) Femme.
(10) Arrêtées.
Î11 ) La prison de Versailles.
12) Lorsqu'elle suppose qu'une maison sert de retraite à des malfaiteurs, ou qu'elle appartient à un receleur, la police y établit plusieurs agents qui sont chargés d'arrêter tous ceux des individus qui s'y présentent dont les allures suspectes peuvent justifier cette mesure, c'est ce qu'on appelle établir une souricière. Cette ruse que tous les voleurs connaissent, réussit cependant presque toujours, il ne vient que rarement à celui qui va visiter un ami ou vendre à un receleur l'objet, quel qu'il soit, qu'il vient de voler, la pensée de prendre préalablement quelques renseignements dans les environs, les malfaiteurs sont, grâce à Dieu, les gens les plus imprévoyants qu'ils soit possible d'imaginer.
(13) A l'auberge.
1&6 LES TBAIS MYSTÈRES
la daronne (i) et les frangines (2) allaient se mettre à table (3;.
— U n'y a pas de danger, ma largue m'a trop à ta bonne (ii), et mes gozelines (5) ont été trop bien élevées, pour qu'une pareille infamie soit à redouter; du reste nous ne sommes pas encore si malades (6) que nous ne puissions en revenir; on n'aura rien trouvé à la taule (7) qui soit de nature à nous compromettre, et pour peu que des parrains (8) ne viennent pas leur coquer un redoublement de fièvre (9), ma lai^gue (10) est mes gozelines se tireront de ce mauvais pas.
—En ce cas elles sont de la fête (11), dit Jean-Louis* il n'y aura pas de parrains (12), puisque nous avons pris la louable habitude de refroidir (13) tous ceux que nous grinchissons (14).
— Il ne faut jurer de rien; je crois que nous avons
(I) Mère.
h) Sœurs.
(3) Faire des révélations.
(4) M*aime trop.
(ti) Filles.
(6) Compromis.
(7) Maison.
(8) Témoins.
(9) Bdnner de nouvelles forces à TaccusatioD qui pèse sur elles.
(10) Femme.
(II) Hors de péril. Ainsi que nous l'avons déjà dit, les divers mots qui composent le Jargon argotique empruntent souvent un sens aux mots de la langue usuelle qui les précèdent ou qui les suiveQt.
(19) Témoins.
(15) Tuer.
(14) Volons.
DE PARIS. ikl
été donnés (1) par le chêne (2) qaî s'est esgaré (3) de chez nouzailles (U) avec mes frusquins (5) et qui nous a laissé le pot (6J et le gaye (7), dont oous avons ea tant de peine à nous débarrasser.
Blaiae le Petit-Christ ne se trompait pas, c'était, en effet, à Servigny qu'était due l'arrestation de la femme et des deui ûlles de ce scélérat. Peu de temps après Tentretien qu'il avait eu avec l'abbé Beuzet, il avait adtessé à ia police une relation détaillée de tout ce qui lui était arrivé dans l'auberge du Bienvenu; qu'il terminait en disant, que bien qu'il ne la signât pas, on ne devait pas moins la prendre en considération, attendu qu'il n'omettait celte formalité que parce qu'il* était sur le point de faire un voyage qu'il ne pouvait remettre, que du reste une perquisition dans cette auberge amènerait probablement la découverte du «heval et du cabriolet qu'il avait été forcé d'y abandonner (il en donnait une description ejiacie et minutieuse), ce qui prouverait qu'il n'alléguait que des faits vrais. Cette dénonciation provoqua une première descente de la police à l'anbei^e du Bienvenu, mais, comme ainsi qu'on l'a vu, le premier soin de Biaise le Petit-Christ lorsqu'il s'était aperçu que celui qu'il prenait pour un agent de police était parvenu à se sauver, avait été celui de fau-e disparaîU'e le cheval et le cabriolet; on n'avait pas trouvé dans celte auberge «
(1) Dénoncés.
|â) Homme.
Sauvé.
4) Nous.
"' Habits.
Cabriolet.
(7) Cheval.
signalée comme an repaire de malfaitearSt un seul objet qai fût de nature à compromettre ses habitants qui jouissaient d'ailleurs d'une si bonne réputation que l'on n'avait pas osé les lirréter, n'ayant après tout contre eux qu'une dénonciation anonyme qui pouvait être attribuée à la haine cachée d'un ennemi.
Un fait ccpendaut enlevait à cette conjecture la plus grande partie de ses probabilités; les habitants de l'auberge du Bieuvenu pouvaient, ii est vrai, avoir un ou plusieurs ennemis (qui n'en a pas), mais ces ennemis devaient, comme eux, appartenir aux classes populaires et la dénonciation qui les concernait était écrite avec tant de soin et en de si bons termes, elle était accompagnée de considérations d'un ordre si élevé, qu'elle était évidemment l'œuvre d'une personne ayant reçu une brillante éducation; de là à conclure que cette personne appartenait à la meilleure compagnie, il n'y avait pas loin, c'est ce que l'on fit; et pour ménager à la fois tous les intérêts il fut décicé que l'auberge du Bienvenu serait surveillée avec le plus grand soin, et que l'on n'agirait que si quelques faits nouveaux survenaient.
Cette détermination était sage, mahenreusement un accident qui ne pouvait être prévu empêcha d'abord les bons résultats qu'elle devait produire.
On ne trouve, en France, que très-peu d'honnêtes gens qui se résolvent à servir la police; (c'est pourtant, suivant nous, une belle mission lorsqu'elle est consciencieusement exécutée, que celle qui consiste à mettre dans l'impossibilité de nuire à leurs concitoyens les hommes qui bravent ouvertement les lois primordinlesqui régissent toutes les sociétés civilisées); elle est donc forcée d'accorder sa confiance à des
DE PABI8. 1&9
gens pour la plupart très-pen scrupuleux (Il est bien entendu que nous ne parlons ici que des individus qui occupent les derniers degrés de Téchelle); ces gens-là servent bien tant qu'ils y trouvent leur compte, mais comme grâce aux sots préjugés auxquels nous obéissons tous sans nous en douter, leur métier ne leur rapporte ni considération, ni grand proflt, ils ne lui sont pas attachés, et lorsque l'occasion de faire ce qu'ils nomment une bonne affaire, se présente, ils ne la laissent pas s'échapper; aussi des transactions semblables à celle survueue entre Fanfan la Grenouille et la mère Sans-Refus, sont beaucoup moins rares qu'on ne le suppose; on a donc presque toujours tort lorsque Ton accuse la police d'impéritie ou de négligence; il serait beaucoup plus juste peut-être de dire qu'elle a ^ été trompée par les agents auxquels elle avait accordé sa confiance.
Biaise le Petit-Christ traversait le village de Nanterre pour se rendre chez lui, lorsqu'il fut abordé par un individu, porteur d'une de ces physionomies caractéristiques qui indiquent de suite à l'œil de l'observateur la profession de celui auquel elles appartiennent.
— Vous ne me remettez pas? dit cet individu au Petit-Christ.
— Si fait, parbleu! répondit Biaise qui venait de reconnaître un des hommes avec lesquels il ayait tra-
. vaille lorsqu'il ne s'occupait encore que de contrebande, qu'es-tu donc venu chercher par ici?
— Vous,
— Moi?
— Vous-même. Ecoutez, père Biaise, collez (1)
(1) Donnez.
moi cinqaante balles (1), et je vous coqw &) une médecine flambante (3),
"Coque la médecine, et si elle est si chouette {U) , eh bien! oo verra,
— Pas d^ça Lisette, casquez (5) d^abord. Je vous connais, vous êtes marlou (6), mais je suis passé singe (7),
Le Petit-Christ tira de dessous sa blouse un sac de peau attaché à son cou par une forte lanière, dans lequel il prit dix pièces de cinq francs, qu*il remit à rhomme qui venait de l^border.
— Je suis de la cuisine (8), lui dit cet homme après avoir empoché les cinquante francs; et sans doute pour donner plus de poids à ses paroles, il tira de sa poche une carte coupée triangulairement et sur laquelle était imprimé un œil entouré de rayons.
— Est-ce cela que tu voulais m'apprendre? jelesavals.
— G^est possible; mais ce que vous ne savez pas, c*est que je ne suis ici, avec plusieurs de mes camarades, qu'afln de voir tout ce qui se passera aujourd'hui et les jours suivants dans une certaine auberge, à renseigne du Bienvenu, dans laquelle, à ce qu'on dit là-bas, vous maquillez (9) un tas d'trucs (10) assez drôles.
(1) Francs, (â) Bonne.
(3) Un bon conseil, un avis salutaire.
(4) Bonne.
(5) Payez.
(0) Malin.
(7) Très-malin.
(8) De la police.
(9) Faites.
( 1 0) D^^ffaires éq uivoques.
n y a de si méchantes gens... mou pauvre vieux.
— Que vous soyez ou non calomnié, Je m'en bats l'ceil; vous êtes averti, je suis payé, le reste vous regarde. Adieu, père Biaise.
— Adieu, mon garçon.
Le Petit-Cbrist fit son profit de Tavis qu'il venait de recevoir; aussi, pendant un laps de temps assez long, Tauberge du Bienvenu fut, de toutes celles du pays, la plus sûre et la mieux tenue. On a deviné que Biaise, moyennant quelques écus, achetait chaque jour à son ancien camarade la communication des rapports qui le concernaient, et que, lorsque la surveillance cessa, il fut de suite averti.
Il recommença alors ses abominables pratiques.
Servigny, bien certain que, grâce à la révélation adressée par lui à la police, les assassins avaient été mis dans Timpossibilité de nuire, ne s'occupa plus de cette affaire. Ce ne fut que peu de jours avant les événements que nous venons de rapporter, que passant par hasard en calèche devant la maison des voleurs, il reconnut, assises devant la porte principale, la mère et ses deux filles. Pacifique et la Vierge-Noire.
— Ou ma lettre n'a pas été reçue, ou on n'en a pas fait de cas parce qu'elle était anonyme, et peut-être que ces scélérats, encouragés par l'impunité, sacrifient tous les jours à leur cupidité de nouvelles victimes; il faut absolument qu'un pareil état de choses cesse, et cesse à l'instant même.
n alla trouver l'abbé Reuzet, afin de lui demander conseil.
— Je ne serai tranquille, lui dit-il, que lorsque ces scélérats auront été mis dans l'impossibilité de sacri-
fier de nouvelles victimes; il me semble que je suis le complice de tous les crimes quMls commettent, cela est si vrai que, si vous ne pouvez m^indiquer un autre moyen, Je suis biefi déterminé quoi qu*il puisse m'arriver à me présenter moi-même à la police qui alors sera bien forcée d'agir.
Le préire qui avait attentivement écouté Servigny, kii serra la main, et se leva du siège sur lequel il était
— J'ai trouvé un moyen, dit-il, un excellent moyen, je suis même étonné de ne pas y avoir pensé plus tôt.
Il ne voulut pas en dire davantage à Servigny, qull quitta de suite, pour se rendre à la préfecture de police. ^
L'abbé Reuzet, était un de ces dignes prêtres comme il en existe encore un nombre beaucoup plus considérable qu'on ne le croit généralement, dont la réputation est basée sur une vie si pure, sur une si grande quantité de nobles actions que les plus incrédules les croyent, lorsqu'ils veulent bien se donner la peine d'alfirmer un fait quel qu'il soit.
Dame police n'est pas très-crédule de sa nature, et vraiment cela est fort heureux pour elle, on lui raconte bénévolement tant et de si singulières histoires. Cependant dès que l'abbé Reuzet lui eut donné Tassarance que Ja dénonciation qu'elle avait dû recevoir peu de temps auparavant, dénonciation dont l'auteur, forçat évadé, ne pouvait se faire connaître, ne contenait que des faits vrais, elle ouvrit les yeux et les oreilles, et il fut résolu que l'auberge du Bienvenu, serait de nouveau mise à l'index.
Il s'agissait d'être enfin fixé sur la valeur morale des habitans m&les et femelles de Tauberge du Bien-
venn, de savoir d'où ils venaient, ce qu'ils faisaient, de remarquer tout ce qui se passait chez eux et de veiller s'il y avait lieu sur la vie des voyageurs qu'ils hébergeraient. Cette mission difficile fut conûée à un homme adroit et résolu, aux yeux duqjael on fît luire l'espoir d'obtenir une trës-bellè récompense, c'était le meilleur moyen de l'engager à ne rien négliger de ce qui pouvait assurer la réussite de son entreprise.
Cet homme qui avait blanchi sous le harnais, ressemblait assez à ce brave rat, dont parle quelque part le bon La Fontaine : nous ne savons s'il avait perdu quelque chose à la bataille, mais nous pouvons assurer qu'il avait en réserve plus d'un tour dans son bissac. Il choisit quelques auxiliaires vertueux puis il se procura un costume demi-bourgeois, demi-paysan, et à la tombée de la nuit, il entra à l'auberge du Bienvenu, et, après avoir déposé sur une table le bâton de cornouiller orné d'une lanière de cuir dont il était armé et une sacoche qui rendit un son métallique, qui fit iressailfir tous les nerfs auditifs de la femme et des deux filles de Biaise le Petit-Christ, il demanda si on pouvait disposer en sa faveur, d'un bon souper et surtout d'un bon lit; madame Biaise, toujoui'S affable et prévenante, lui répondit, ainsi du reste qu'il s'y attendait, que tout ce que renfermait la maison était à ses ordres.
— Vous me rendez un important service, ma chère Dame, répondit l'agent de police, je craignais d'être forcé d'aller jusqu'à Nanterre, cequi m'aurait infiniment contrarié, car j'ai fait aujourd'hui une assez longue route, et je vous avoue que je suis très-fatigué.
— Il y a de plus belles auberges que la nôtre dans le pays, répondit madame Baise, mais il n'y en a pas
de plus propres et où les voyageurs soieat plus en sûreté et mieux traités,
•^Je n*en doute pas, madame, aussi, Je vous prierai de vouloir bien me serrer cette sacoche qui renferme deux mille francs que j'ai apportés avec moi pour payer partie du prix d'une petite propriété dont Je viens de faire Tacquisidon ici près.
Madame Biaise prit la sacoche et la renferma dans le bas d'une armoire dont elle offrit la clé au voyageur.
— Gardez cette clé, madame, répondit-il, elle est aussi bien entre vos mains que dans les miennes.
Après ce petit incident, le voyageur ayant manifesté rintention de se retirer quelques instants dans la chambre qui lui était destinée, madame Biaise, qui s'occupait des préparatifs du souper, donna l'ordre à l'une de ses filles de l'y conduire; celle-ci,, aprèsi'avoir installé et lui avoir dit que l'on viendrait le prévenir lorsque le souper serait prêt, descendit l'échelle de meunier qui, de la salle commune de l'auberge du Bienvenu, conduisait aux chambres destinées aux voyageurs, et vint rejonidre sa mère et sa sœur*
-— Je crois, leur dit-elle, que nous tenons le bon. le fiacul (1) est plein de bille (2) : deux mille balles (3) , ça ne se trouve pas tous les luisants [U) sous les arpions (5) d'un gaye (6) n'est-ce pas?
—Malheureusement, répondit la mère; mais il faudra les rendre, ces deux milles balles.
(1) La sacoche.
(2) Argent.
(3) Francs.
(4) Jours.
(5) Pieds.
(G) Cheval.
DB PABI8* 155
-- Les rendre, ajouta Pacifique, ehl pourquoi ça, s'il vous plaît?
— Tu as donc oublié que le dabe (1) qui est allé biUader (2) sur la trime (-5) avec les fanandels (^), ne renquillera (5) pas celte sargue (6), et qu'en décarant (lyïï nous a recommandé la plus grande prudence, et puis d'ailleurs ce niert (8) paraît avoir de V atout (9), et c'est tout au plus si à nous trois nous pourrions lui faire son affaire.
Laissez-donc, dit la Vierge-Noire, nous le ferons picter (10) à la refaite de sargue (11), et lorsqu'il piancera ckenument (12), nous en ferons ce que nous voudrons.
—G^est possible, répondit la mère, mais la falourde engourdie (i;^)?
—Ëb bien, nous la garderons à la taule (14) jusqu'à l'arrivée du dabe (15). Hein? Userait un peu content, ce pauvre birbe (16) , si à son retour nous pouvions lui colter les deux mille balles dans l'arguemine (17) .
(I) Père.
('i) Se promener.
(S) Koute.
(4) Camarades..
(5) Rentrera.
(6) Nuit.
(7) Partant, (S) Homme.
(9) Du courage.
(10) Boire.
(II) Souper.
(1â) Dormira bien.
(13) Le cadavre.
(14) A la maison.
(15) Père.
(16) Vieux.
(17) Lui mettre les deux mille francs dans la main.
— Certes, ajouta Pacifique, d'autant plus que nous avons perdu pas mal de temps, et que depuis que nous nous sommes remis à escarper les mézières (1), il ne nous en est pas tombé sous la poigne (2) un aussi chouette (%) que celui-ci.
— Voyons daronne (4), laissez- vous tenter, dit la Vierge-Noire d'une voix câline, Toccasion est bonne et puis voyez-vous il ne faut pas jeter à ses paturons (5) le bien que le mec des mecs (6) nous envoie.
— Il faut bien faire ce que vous voulez, mes momignardes (7), répondit madame Biaise, allons, c^est dit, on rebâtira (8) le sinve (9) ; il faut espérer que la daronne du grand Aure (10) nous protégera; mais la refaite (11) est prête, il faut mettre la carante (12) et aller dire au pantre (IB) de descendre.
Tandis que la conversation que nous venons de rapporter avait eu lieu dans la salle à manger, entre madame Biaise et ses filles, Tagent de police renfermé dans sa chambre, n'avait pas perdu son temps; il avait d^abord examiné avec soin les deux issues par lesquelles
(I) Assasiner : mézière est uq terme de mépris appliqué par les voleurs et les assassins à tous ceux qui n^exercent pas leur profession.
13) Sous la maiD, à notre disposition.
3) Bon.
(4) Mère.
(•S) Pieds.
(0) Dieu.
(7) Mes filles, mes cnfanls.
(8) Assassinera.
(9) Niais.
(10) La Sainte-Vierge, la mère de Dieu.
(I I) Le souper.
(13) La table.
(15) Le niais^ Timbécile.
des assassins pouvaient s'introduire dans la pièce qu'il occupait, la porte et les deux fenêtres; la porte, garnie de deux forts verrous pouvait être fermée en dedans; les fenêtres, assez élevées au-dessus du sol, étaient toutes les deux garnies de forts barreaux.
—Jusqu'à présent, je ne vois ici rien de bien suspect, s'était-il dit après cet axamen préalable, le voyageur enfermé dans cette chambre peut se croire avec raison parfaitement en sûreté; ils n'entrent pas cependant par la serrure, ce n'est que dans TEvangile que l'on voit des chameaux passer par le trou d'une aiguille.
Cette judicieuse réflexion engagea l'agent à poursuivre le cours de ses recherches, il prit un pistolet dans iine des poches de son pantalon, et il se servit de la crosse pour sonder les murailles.
Il eut bientôt découvert le secret du dossier mobile du lit, alors tout lui fut expliqué.
— Eh! ehl se dit-il, mais ceci *me paraît fort ingénieux, et surtout très-philanthropique, le voyageur à l'aide de ce procédé, doit passer sans trop souffrir, du sommeil à la mort, l'industrie fait vraiment tous les jours de nouveaux progrès.
L'agent avait à peine achevé son examen et replacé chaque chose à sa place, que la Vierge-Noire vint le prévenir que le souper était prêt.
— Je vais alors y faire honneur, répondit-il, si surtout vous voulez-bien me faire le plaisir de le partager avec moi.
L'agent trouva dans la salle à manger une table couverte d'une nappe bien blanche, sur laquelle ou avait déjà déposé un plat, dont le fumet annonçait uii ragoût délicieux.
— C'est très-charitable, se dit encore l'agent, ces
158 LES VRAIS MYSÏÈUES
braves gens ne vealent pas que Ton commence le grand voyage avant d'être parfaitement lesté. Mais ne noas laissons pas amollir par les délices de Capoae, et surtout prions cette digne femme et ses deux aimaûes ûlles de n^aider à expédier ce souper, dont Je ne prendrai ma part, que si elles vealent bien le partager avec moi, il faut être prudent.
L'invitalion de Tagent fut acceptée avec empressement, de sorte qu'il but et mangea sans éprouver la crainte qu*un soporiGque se trouvât mêlé aux mets qu'il allait savourer.
Pendant le souper, les aimables hôtesses de Trotignon fainsi se nommait Tagentde police), lui versaient du vin à plein verre, il vit de suite quel était le but qu'elles voulaient atteindre, mais comme il se savait capable de boire le contenu d'un tonneau, sans en être plus ému, il n'eut pas besoin de se tenir sur ses gardes, seulement, après avoir ùài honneur à quelques petits verres d'excellente eau-de-vie, il crut devoir simuler une sorte de demi-ivresse; enGn, il joua si bien son rôle» que les trois femmes, lorsqu'il quitta la table, regardaient l'affaire comme aux trois quarts faite.
Après le souper, il alluma une pipe qu'il alla fumer sur le pas de la porte, des gens qu'il connaissait bien se promenaient de long en large sur la route, il leur flt quelques signes auxquels ils répondirent d'une manière satisfaisante, bien certain alors qu'il serait secouru au moment du danger, l'agent rentra à l'auberge du Bienvenu , et manifesta le désir d'aller se coucher, désir qu'on s'empressa de le mettre à même de sat'sfaire.
Dès qu'il fut dans sa chambre, il Ot avec ses draps
et une des couvertures, un mannequin qu'il mit dans le lit à la place qu'il devait occuper, puis il ôta sa redjngote et son gilet qu'il posa avec soin sur unecbaise, de manière à ce qu'ils fussent vus des assassins s'il leur prenait la fantaisie de regarder par le trou de la serrure, et conservant seulement son pantalon et sa chaussure, et chaque main armée d'un pistolet, il se plaça dans la ruelle du lit, et attendit les yeu^L fixés sur le panneau mobile destiné à retomber sur lui.
Madame Biaise, Pacifique et. la Vierge-Noire, lorsqu'elles supposèrent que le voyageur était profondément endormi, vinrent se placer derrière le dossier mobile du lit dans lequel elles croyaient qu'il était couché depuis longtemps, des ronflements aussi retentissants que les sons d'une contre-basse, leur apprirent blciilôi que leurs prévisions ne les avaient pas trompées. •
— Il pionce (1) , dit la Vierge-Noire, il est temps. Pacifique lâcha le ressort retenant les dossier mobile
qui s'abaissa rapidement sur le lit.
— Il est à nous, s'écria la Vierge-Noire.
— Pas encore! escarpes (2), s'écria l'agent, qui, ne pouvant supposer qu'il était assailli seulement par les trois femmes, déchargea un de ses pistolets sur le groupe, que l'obscurité ne lui permettait que d'entrevoir.
La balle atteignit Pacifique, et lui brisa le bras droit la malheureuse tomba dans le corridor en poussant des cris épouvantables.
Au même instant des clameurs se firent entendre
(1) Il dort.
(2) Assassins.
da dehors, la porte extérieure céda sous les efforts redoublés de plusieurs hommes qui envahirent la maison.
— Ce sont éesfriquets (1)1 s^écria madame Biaise» lorsque le lieu de la scène fut éclairé par une torche qu^un des agents venait d'allumer, nous sommes ser^ vies (2),
^— Vous Tavez dit, mes mignonnes, répondit Tagent, mais où sont donc les mâles? continua-t-il, étonné de ne trouver que les trois femmes devant lui.
— Vous ne les tenez pas encore, mauvais raiUesi"^), répondit Pacifique, qu'un des agents avait relevée et placée sur une chaise.
Les trois femmes furent liées avec soin, et les agents commencèrent dans toute la maison une perquisition qui n'amena aucun résultat, par la raison toute simple que Biaise le Petit-Christ et s«{s quatre compagnons étaient en ce moment, en campagne.
 la naissance du jour, le commissaire de police de Nanterre, qui avait été prévenu la veille, arriva à Tauberge du Bienvenu, et fit conduire madame Biaise et ses deux filles dans les prisons de Versailles.
La nouvelle de cette arrcstaiion se répandit avec la rapidité de l'éclair, Biaise le Petit-Christ l'apprit à son tour, pendant qu'il se trouvait à Tauberge dans laquelle il avait rencontré le voyageur qu'il se disposait à attaquer, au moment où nous avons interrompu notre récit, pour raconter à nos lecteurs les faits qui précèdent; mas, comme il ne conna ssait pas les circon-
(1) Ageols de police.
(2) Arrêtées.
(5) IHouchards.
Stances qui avaient accompagnées la capture de sa femme et de ses deux filles, il pouvait croire qae ses résultats ne seraient pas aussi fôcheux pour elles qu^ils devaient l'être.
Retournons maintenant près de lui et de ses corn* pagnons.
Les assassins, malgré la pluie qui n'a pas cessé de tomber, ont quitté le fourré dans lequel ils étaient à Tabri, et se sont mis en embuscade sur la lisière de la route qui est bordée de grands arbres, derrière lesquels ils se tiennent cachés. La nuit est noire* le vent soufQe avec violence.
— Quel temps, quel ficbu temps, dit à voix basse le Chaudronnier, le pilier de pacquelin (1) ne viendra pas.
— II viendra, j*en suis sûr, répondit Biaise le Petit- Christ, puisque Je vous dis que lorsque J'ai quitté le tapis \^) il allait achever sa refaite de sorgue (S), et qu'il venait de donner Tordre de seller son gaye (4), mais silence, j'entends Je crois quelque chose.
En effet, après avoir prêté l'oreille .quelques minutes, les assassins entendirent distinctement, dans le lointain, le bruit des pas d'un cheval.
— C'est lui! dit Biaise le Petit-Christ, c'est lui : du maigre (h)\
Quelques instants après, un voyageur passait devant les bandits; il était enveloppé dans un large manteau à manches, qui couvrait la croupe de son cheval;
{\) Commis Toyageur.
(2) L^au berge.
i5) Son souper.
4) Cheval.
(5) Silence.
mais il Tavait disposé de telle manière que tons ses mouvements étaient libres.
Biaise le Petit-Christ, qut n*avait pas oublié qu^il devait donner Texemple à ses hommes, s'élança le premier à la tête de son cheval; il fut immédiatement suivi de tous les autres.
— Ta bourse ou ta peau, dit-il au voyageur.
— Mes amis, répondit celui-ci, si mes compagnons n'étaient pas restés en arrière, Je vous aurais probablement fait la même demande; ainsi rien à foire avec moi, je suis un garçon.
— Garçon ou non, eiécute-toi de bonne grâce; ta as de Tor, il nous le faut.
— Rengraciez alors (1), mauvais escarpes de grand trime (2); ma filoche (3) vous passera devant ïenaze (4).
— Ah! tu dévides le jars (5) pour nous faire croire que tu es un pègre (6); ça aurait peut-être pris autrefois, reprit Biaise; mais aujourd'hui, pas moyen; les plus rupins (7), depuis qu'on a imprimé des dictionnaires d'argot, entravent bigorne (8) comme notizail" les (9). Allons, allons, la filoche (10) eileployant (11),
Le voyageur avait pu prendre un pistolet dans ses
(1) Cessez.
(2) Assassins de grand chemin.
!5) Bourse.
4) Nez.
(5) Tu parles Targot.
(0) Voleur.
(7) Riches.
(8) Parlent Targot.
(9) Nous.
(10) Bourse.
(t1) Portefeuille.
fontes; il le dirigea sur Biaise le Petit-Christ, qni tenait toujours son cheval par le mors; mais un mouyeinent de Tanimal en changea la direction et la balle alla frapper le Chaudronnier qui tomba sur le sol.
— Ahl c'est comme cela! s'écria Biaise le Petit- Christ, à mort, alors, Jean-Louis, dii-il à voix basse à son fils qui se trouvait près de lui; fauche les guibes du gaye (1).
Le voyageur, qui avait déjà essuyé plusieurs coups de feu dont il n'avait pas été atteint, s'était armé d'un second pistolet; mais le cheval, tenu par le mors, ne cessait pas de caracoler, de sorte qa'il n'était pas maître de diriger ses coups, cependant, comme il voulait absolom^t se débarrasser de son plus dangereux ennemi, il se pencha sur le cou de sa monture et déchargea son pistolet. Biaise le Petit-Christ flt un brusque mouvement de côté, mais la balle l'ayant atteint au bras, il fut forcé de lâcher prise; au même instant le cheval tomba et entraîna son maître dans sa chute.
Jean-Louis, pour obéir aux ordres de son père, s'était glissé derrière le noble animal et saisissant un moment favorable, il lui avait, à l'aide d'un couteau serpette, coupé deux des jarrets.
Le voyageur, désarmé est presque étouffé sons le poids de son cheval, ne pouvait faire un seul mouvement. Le meunier s'approcha et lui déchargea ses deux pistolets dans la poitrine, tandis que Biaise, qui n'était que très-légèrement blessé, prenait dans ses poches son portefeuille et tout l'argent qu'elles contenaient.
— Il y a gras (2)» mes enfants, dit-il, il y a gras;
(1) Coupe les jarrets du cheval.
(2) Il y a beaucoup.
allons, en trime (1), nous faderons (2) au plus prochain tapis (3).
~ Et le Chaudronnier, est-ce que nous allons le laisser là ? flt observer le Bas-Normand.
Biaise le Petit-Christ s'approcha du Chaudronnier étendu sur la route à côté du voyageur.
— Il est mort, dit-il en le poussant du pied.
— Mais non, répondit le Meunier, qui à son tour s*était approché du misérable et avait posé une de ses mains sur la poitrine, son palpitant fait encore tiC' tac (U).
— Il doit être mort, ajouta Biaise.
Et il déchargea un de ses pistolets, dont il n^avait pas trouvé l'occasion de faire usage, dans la tête da raalbeureux Chaudronnier.
— Ah! dabe (5)! s'écria Jean-Louis, tandis que les deux autres assassins se regardaient d'un air consterné» ne sachant trop ce qu'ils devaient penser de ce qui venait de se passer.
Loffes (6), leur dit Biaise le Petit-Christ, s'il n'était pas mort, il n'en valait guère mieux; pouvions-nous nous charger de lui et fallait-il le laisser sur le t7'ime (7) ? Ne savez-vous donc pas qu'il n'y a personne de plus bavard qu'un chêne affranchi (8) qui voit la carline (9) en face.
(1) Eo route.
(2) Nous partagerons.
(3) Auberge.
(4) Son cœur bat encore.
(5) Père.
(6) Imbéciles.
(7) Roule.
(8) Homme du métier.
(9) La mort.
^ C*€8l vrai tout d*méme, dit le Bas-Normand, j'approuve le mec (1).
— Je le croîs bien, répondît Biaise le Pelit-Çbrîst, Je le rrois parbleu bien; et pnis notre fade (2) à chacun se trouve aug:nienté d'un cinquième.
— Tiens, tiens, tiens, ajouta le Meunier je n'avais pas pensé à cela.
--Allons, mômes (2l),9i8setjaspiné (6); en trime (5).
Les quatre assassins se couvrirent d(^ limousines qu'ils avaient laissées dans le fourré, et s'enfoncèrent dans la partie la plus épaisse du bois, laissant sur la route le cadavre du voyageur et celui de leur compagnM)n.
Quelques heures après, des gendarmes qui faisaient patrouille passèrent sur la route où les faits que nous venons de raconter s'étaient accomplis; le jour commençaltà poindre; ils remarquèi*ent les deux cadavres, descendirent de cheval et s'en approchèrent.
Le Chaudronnier était mort, mais le voyageur respirait encore.
L'aspect des lieux, les costumes si différents des deux hommes étendus devant eux, les nombreuses traces de pas imprimées sur le sol, la nature de la blessure du cheval, apprirent aux gendarmes ce qui venait de se passer; ils devinèrent sans peine que l'homme qui respirait encore était un malheureux voyageur qui avait été attaqué par des malfaiteurs, et qui avait succombé après s'être vigoureusement défends
(l)l)ieu.
(2> Part.
(3) Eofants.
4) Parlé, i) En route.
et avoir mis hors de combat un de ses adversaires; ils le relevèrent avec soin et le portèrent jusqu'à la première maison qu'il trouvèrent sur la route; arrivés là, ils se firent donner une charrette» et le voyageur, étendu sur quelques bottes de foin et couvert de plusieurs manteaui, fut transporté à leur résidence. Le cadavre du Chaudronnier avait été placé en travers sur le derrière de la voiture, afin qu'il ne frappât pas les yeux du voyageur, si par hasard ce dernier reprenait ses sens avant d'être arrivé à destination.
L'entrée de ce lugubre cortège à Melun, mit cette petite ville en révolution; tous les habitants devant lesquels il fut obligé de passer pour se rendre à la caserne4e la gendarmerie, interrogeaient les gendarmes qui furent obligés de répéter au moins cent fois le • même récit; la cour de la caserne était envahie par la foule des curieux lorsque la charrette y entra, et ce ne fut qu'à grande peine que les gendarmes (qui en province sont beaucoup plus polis et infiniment moins sévères que leurs confrères du département de la Seine, nous ne parlons pas de messieurs les gardes munipaux^, parvinrent enfin à ménager un espace libre autour de la charrette; le substitut du procureur du Roi et le commissaire de police, avertis par la clameur publique, étaient déjà à la caserne, accompagnés d'un médecin. Ce dernier donna l'ordre de trans* porter le blessé dans une des chambres de la caserne, où il avait préparé tout ce qu'il fallait pour panser ses blessures*
— • Sainte mère de Dieu! s'écria un vieillard à cheveux blancs, lorque les gendarmes qui portaient le voyageur passèrent devant lui, sainte mère de Dieu, c^est-t'y bien possible!
— Qu'y a-MI donc, père Coqnardon, dît une jeune fille, est-ce que vous connaissez ce malheureux voyageur?
— Getainement que je le connais. Ah quel affreux malheur; un si brave homme!
— Mais, qui est-ce donc?
— Un riche seigneur de Paris, qui vient souvent, pendant Tété, passer quelques jours dans notre pays.
— Vous savez son nom, dit le commissaire de police, qui avait entendu une bonne partie des exclamations arrachées par la surprise au bon père Goquardon.
— Ouï, mon procureur, répondit le brave homme, c^est M. le marquis de Fourrières.
Le commissaire de police invita le père Coquardon à entrer dans la pièce où Ton avait transporté le blessé; le bon homme ne se 6t pas répéter cet ordre, charmé qu'il était d'apprendre de première main à la suite de quel événement M. le marquis de Fourrières se trouvait dans un aussi déplorable état.
Dès que Ton eut appris que le blessé était un homme riche et de qualité, le substitut donna des ordres en conséquence; aussi Salvador fut-il transporté dans la plus belle chambre de la caserne, celle du maréchal des logis; et couché dans un lit que Ton eut soin de garnir des matelas les plus mollets et des draps les plus fins qu'il fut possible de se procurer.
Les blessures de Salvador étaient beaucoup moins dangereuses que leur aspect ne permettait de le supposer; par un heureux hasard, les balles, au lieu de traverser la poitrine, avaient glissé le long des côtes, dé sorte que les chairs seulement se trouvaient attaquées; son long évanouissement, provoqué seulement
par rénorme quantité de sang qull avait perdu, devait donc cesser dès que les soins nécessaires lui seraient prodigués, c'est ce qui arriva.
Lorsqu'il reprit ses sens et qu'il se vit entouré de plusieurs personnes, parmi lesquelles il y en avait quelques-unes vêtues de l'uniforme de la gendarmerie royale, il éprouva, il n'est pas difficile de le concevoir, une sensation fort pénible ; mais il se remit bientôt, et après avoir demandé à boire, il attendit patiemment pour y répondre, les questions que l'on n'allait p^ manquer de lui adresser.
Le médecin s'était empressé de satisfaire le besoin qu'il avait exprimé, et le commissaire de police, reconnaissable à son écharpe tricolore, lui avait sou^ levé la tête aûn de l'aider; ces soins rassurèrent un peu Salvador.
— Allons, se dit-il, tout n'est point désespéré, je me tirerai je crois de ce mauvais pas.
Le substitut lai ayant demandé s'il se sentait assez de force pour répondre à quelques questions, il fit un signe affîrmatif; on lui apprit alors comment il avait été ramassé sur la grande route et apporté dans le lien où il se trouvait, et on lui demanda le récit de ce qui s'était préalablement passé.
Salvador n'avait pas de raisons pour raconter les faits autrement qu*ils s'étaient passés, il fit donc un récit exact et circonstancié de ce qui venait de lui arriver. Lorsqull eut achevé, le substitut le pria de vouloir bien signer sa déclaration, ce qu'il fit sans difficulté.
— Louis Rousseau! s'écria le substitut stupéfeit d'étonnement.
— Oui, monsieur, répondit Salvador, il n'y a rien
D£ PABIS. 169
li, je crois, de fort extraordinaire. Louis Rousseau, commis voyageur de la maison Biot et compagnie, de Marseille.
— C'est singulier, dit le substitut, approchez, brave homme, continua-t-il en s'adressant au père Goquardon qui était resté à l'entrée de la pièce avec les autres spectateurs de cette scène, approchez.
Le père Goquardon s'empressa d'obéir à cette invitation.
-- Voas connaissez monsieur, lui dit le substitut.
—Si je le connais, mon procureur, répondit Goquardon, un brave seigneur du bon Dieu, aussi riche que le roi (ici, le père Goquardon, Adèle à son habi< tude de profond respect pour la royauté, ôta le bonnet de laine qui couvrait ses cheveux blancsj, mais qui fait le meilleur usage de ses richesses; certainement que je le connais, et je suis bien marri, soyez en sûr, de le voir dans cet état.
— Je ne connais pas cet homme, dit Salvador qui, eifectivement, n'avait jamais remarqué le père Goquardon.
— G'est bien possible, M. le marquis, vous auures grands seigneurs, vous n'avez pas le temps de faire attention h des petites gens comme nous autres; mais ça n'empêche pas que j'soie prêt à dire à ces messieurs que vous êtes ben le plus humain et le plus charitable de tous les gros de Ghoisy-le-Roi.
— Dites-nous le nom de monsieur, s'écria le substitut que les circonlocutions du père Goquardon corn* mençaient à ennuyer, cela vaudra beaucoup mieux.
— Ehl pardine, j'vous l'on déjà dit, c'est M. le marquis de Fourrières, répondit le bonhomme.
— G'est singulier, répéta le substitut
— Très-singulier, eo effet, ajouta le commissaire de police.
— Il y a là-dessous un mystère qu'il serait- peut-être bon de pénétrer, dit à Toix basse le médecin.
— • Je me suis fourré dans une impasse, se dît Salvador qui avait entendu les quelques paroles échangées entre les deux fonctionnaires publics et le doctear, comment en sortir?... Que le diable emporte ce vieux belltre!...
Il se retourna dans son lit, et lorsque le substitut revint près de lui pour Tinterroger encore, il lui dit qu*il ne se sentait pas assez de forces pour lui répondre, et qu'il le priait de vouloir bien donner des ordres afin qu'il restât seul quelques heures. Demain, ajouta-t-il, je vous expliquerai ce qui vous paraît extraordinaire.
Il voulait se procurer le temps de réfléchir.
Le substitut ne crut pas devoir refuser de satisfaire le désir exprimé par le blessé, que rien, du reste, n'accusait encore positivement, et puis M. le marquis de Fourrières était un de ces hommes qu'il ne fallait pas s'exposer à mécontenter, à moins que ce ne fût à bon escient.
Il se relire donc suivi de tous ceux qui étaient entrés avec lui dans Tappartement.
Nous avons laissé Beppo se faisant conduire à la préfecture de police; nous le retrouverons dans le cabinet de son patron, auquel il raconte les événements qui viennent de se passer.
— Ainsi, lui dit le chef de la police après l'avoir écouté, vous êtes bien certain que ie marquis de Fourrières et le vicomte de Lussan ne sont autres que ceux auxquels les révélations donnent les noms
DE PAHIS. 171
de Rapin, du grand Richard ou du ProTençal?... — Aussi.certain qu'il est possible de Têlre.
— Songez que vous prenez la responsabilité d'an fait grave; le marquis de Fourrières et le vicomte de Lussan sont des personnages considérables que Ton ne peut arrêter sans être bien certain de ne point se tromper.
— Je comprends parfaitement cela; mais il y a, je crois, un moyen de vous faire partager ma conviction.
— Et ce moyen, quel est-il?
— Très-simple, en vérité. Que l'un des révélateurs, accompagné d'un nombre d'agents suffisant pour que son évasion ne soit pas à craindre, attende aux environs de sa demeure, soit du marquis de Fourrières, soit du vicomte de Lussan, la sortie ou l'entrée de l'un de ces deux personnages. Si, ainsi que j'en suis certain, je ne me trompe pas, ils seront l'un et l'autre infailliblement reconnus.
-— Je crois, en effet, que cette mesure préalable est absolument nécessaire, et je vais donner des ordres pour que demain malin le grand Louis soit tenu à votre disposition.
— Gomment, le grand Louis est un des révélateurs?
— Eh! bon Dieu, oui; cet homme, qui criait si fort contre ceux que les gens de sa sorte nomment des macarons (l), s'est un des premiers mis à table (2): c'est toujours comme cela. Mais vous ne voudrez peutêtre pas vous trouver avec lui.
(1) Traître.
(2) A été un des premiers à faire des révélatious.
173 LES* VRAIS IIYSTÈBES
— rai pardonné de bon cœur à ce misérable ie coup de couteau ^u'il m'adonne : ainsi je me trouverai avec lui si cela est nécessaire.
Le lendemain matin, à la naissance du jour, Beppo et le grand Louis, accompagnés d'un certain nombre d'agents commandés par te chef de ta police, qui avait trouvé raffaire assez importante pour n'en confler à personne la direction, étaient à la porte de la maison habitée par le vicomte de Lussan. Leur faction dura plusieurs heures. Le noble personnage qu'ils attendaient n'avait pas l'habitude de se lever matin. Ce ne fut que lorsque sonna une heure que le vicomte de Lussan sortit de sa demeure. Gomme toujours, sa toilette était irréprochable; et le large camélia blanc qui ornait la boutonnière de son habit, témoignait de ses opinions politiques.
— C'est le grand Richard! s'écria le grand Louis : excusez, quel genre! faut qu'il nous aie fait un peu Yesgard (1) pour être si flambant (2).
Le chef de la police se tourna vers Beppo.
^ C'est le vicomte de Lussan, lui dit à voix basse l'ex-pécheur.
Le chef de la police descendit de la voiture dans laquelle il était avec Beppo et le grand Louis, il laissa ce dernier sous !a garde de deux robustes agents; et, suivi du premier, il s'avança vers le vicomte de Lussan, qui marchait en chantonnant sur le trottoir de la rue de Varennes. Les agents suivaient à distance-, prêts à prêter main-forte à leur chef, s'il en était besoin.
Celui-ci aborda le vicomte de Lussan avec beaucoup
De tort, qu'il nous ait trompés.
Bien mis.
IHB PÂBtfi. . %7à
df fNriiieflBe; il tenait soo chapeau à bimain$^c«iiicnance était humble.
— rai rhojioeui% rdit-il» de parler à M, Je vioemte deLttsMui?
—- Oui, mon ami', pépondk le vicomte,- quelquerpeu étonaé. Que puis-je pour votra serviœ? .
•^Mesutvi^eàlapréfeotiirede police^'M. le vicDini^: M. le procureur du roi vient de décerner contre voi^ Hû mandat d^ameoer ifse je suis chargé .d'ei^cu^r. ràime à croiee^ ajouta-t-il, que To«s:Beme foraecei pas à eJnpio^eria violenee^ voua aUes voua- exécuta de bonne grâce. , : «
•^ Gomment donc! répondit id vicomtes je suis^ en vérité^ ,U^op heureux de pouvoir foire, quelque chose 'qui vous soit agréable. Meoez-aioi, puisque if. le^pro? cureur du roi le désire, à la préfecture cte police. ^ ' Le chef de la police fit ua signe, et ses agents,, qi^i s'étaient insensiblement approchés^ s'avancèrent vers levkomte.
—•N'approchez pas, manants! .s'écria-t<il, en foisai^t on saut en arrière; le premier qui fait un pas verç aici. Je le brûle. .<
Et il présentait aux agents stupéfaits iesx^aiienssde ses kttkenreilters, qu'il avait tirés de sa poche.
Les agents n'osaient s'approcher du vleoBile« qui paraissait très-déterminé à réaliser la menace qu'il venait de fah*e, et qui probablement serait parvenu à s'échapper, si Beppo ne s'était pas élancé sur lui.
— Vous l'avez voulu, mon cheremi, dit tranquillement de Lussan.
Et il dirigea sur Beppo, qui lui tenait le bras gauche et qui appelait vainement les agents à son aide, 1^ canoii du pistolet qu'il tenait à ia main droite. ^