LES VRAIS MTSTÈUES. T. VIII
i7& LES VRAIS MYSTÈRES
Le malbeiireux tonba sur le pavé, le eerfdie horrU blement fracassée.
Celle affreuse scène avait rassemblé une fiDOle immense dans la rue de Varennes. Les agents, semblabtes h une meute qui tient acculé dans sa bauge un redoutable sanglier, entouraient tous le vicomte de Lossaii; mais la triste fln de Beppo les avait tellement effrayés, qu'ils n'osaient faire un pas en avant.
Le vicomte de Lussan les tint quelques instants en respect; et après avoir jeté un coup d'œil sur le cerde infranchissable qui s'était insensiblement formé autour de lui:
*- Je pourrais en tuer encore un, ditMl, mais cela ne me servirait à rien. Allons, mes cbers amis, coitti-» nua-t*ii« après avoir jeté à terre le second des pistolets* dont il s'était armé, faites votre métier; je n'ai pas voulu qu'il fût dit qu'un gentilhomme breton s'était rendu sans^combaure, voilà tout.
Les agents se jetèrent tous à la fols sur le vicomte, qui, en moins de temps qu'il ne nous en faut pour le dire, fut garrotté et jeté dans une voiture de place qui le conduisit à la préfecture de police.
Ce qui venait de se passer avait donné la certitude au chef de police que le marquis de Pourrières était bien certainement un individu de la même trempe que celui qui venait d'être arrêté : il crut donc devoir se diriger de suite vers l'hôtel de la rue de €ourceiles* La clameur publique pouvait en peu d'instants porter ù la connaissance du marquis la nouvelle de l'arrestation de son complice; et si cela arrivait, il ne manquerait pas de se mettre à l'abri : il n'y avait donc pas de temps à perdre.
Le chef de la police flt prévenir un commissaire de
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police; «t, accompagné de ce magistrat, il se rendit à à iliôlel de Ponrrières.
— Madame la marquise! madame la marqalse! a*éeria une des caméiistes de Lucie, en entrant dans lacbambreà coucher de la maUteureuse femme, lliôtel vient d*étre envahi par une foule d'agents et de gardes conduits par un commissaire de police; ils viennent à ce qu'ils disent, pour arrêter M. le marquis.
— Que me dites-vous Jà? s'écria Lucie; des agenu de police, un commissaire! qu'est-ce que cela veut dire, grand Dieu!
Et sans attendre la réponse de sa femme de chambre« elle se Jeta à bas de son lit. Elle avait eu à peine le temps de passer un peignoir et de couvrir ses épaules d'un grand châle que sa camériste venait de lui cfonner, lorsque le commissaire de police, suivi de plusieurs hommes dont les physionomies communes et quelque peu rébarbatives lui causèrent une frayeur mortelle, entra dans sa chambre.
Ce magistrat ainsi ^ue le chef de la police étaient de ces hommes qui savent aUier la Juste sévérité que commandent souvent des fonctions pénibles aux égards dus à la faiblesse et au malheur. Le commissaire de police savait que Lucie, lorsqu'elle avait épousé le marquis de Fourrières, était la veuve d'un général estimé, et, du reste, la réputation de cette aimable femme était si bien établie dans le monde que la pensée de la rendre solidaire des crimes imputés à son mari ne serait même pas venue à un sauvage; ce ne fut donc qu'après avoir employé tous les ménagements possibles qu'il apprit à la pauvre Lucie quelle était la mission dont il était chargé. .
--Vos gens, madame, viennent de m'apprcndre que
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de Paris : je regrette beaucoup qu'il en soit ain»* car fisÀ eertaiii 91'il se^ serait fodlementjastiié, mais BMdsré son absence je suis forcé de faire ici une perquisition rigoureuse^ >^iiaqaelle TOUS ailes élre coa^ iraiota dViasister*
''-^Faites votre devoir; monsieur, répondit Lttcio$ je n'ai ni te droit ni la volonté de ra*y opposer. Ob! Mft^r&ieu! moiiDiébl cobtinoo^etie en^ cachant son itogeeotre çes'iminisv^ étaifrj« done destinée à supporter un si effroyable malheur!
^>^€alneB*vous,'madaBw, ajouta lecommiSBatrede polit9,*que les larmes et rextrtee pâleur de la pauvre lAeie tottcbaieut infinimeiH; si M. le marquis de.PourliM-es est coupable^ ce qu'à IMeu ne.plaise, la veuve du géflféral comte 4e Neuville trouvera dans le mondé des- amis qui lui feront iQublier un époux indigne d*«e.
Le commissaire de pcdicCt ^ué d'une délicatesse qUe^Lucie sut apprécier malgré J'extrème douleur à laquelle elle était en proie, ne vlmui son appartement qÉe tcè»>superficlellement; il saisit cependantquefqnespapiers, puis aprèsavoirprié la pauvre femme d'agréer l'expression de se» regret», il la quitta en recommandant à ses femmes de chambre de veiller sur etle avec le plosf rand soin.
Tous les papiers du marquis de Fourrières, lettres, quittances, comptes furent saisis pour être examinés idtérieiirement. Cette opération faite, le commissaire de police atliiit se reUrer, lorsqu'un des agents amena dans le salon où il se trouvait un individu qui venait ■ d'entrer à l'hôtel et qui demandait à parler à maddbie la marquise de Fourrières.
'n Gel MiTMiiétait €0^yert 4'qii tos^nie 4e Toawe, et ses bottes poodreiises '«inaoiiçai(^t.qn.'ii 4esç^a|t ëecbevaU LesageiKSi présuipaiit^itt'U pourraîl peutêtre donner des Donvelles d« marquis ili$ Poiirrière^^ avaient atMolumeiit voulu ramener devaqt: leur diiel
-^ Maia Je vous dis, répétait ce( indivjHlU) qne je ne cwinab pas M. le marquis de Fourrières» que. je i^ t^i jaaMîsv»^ qne je ne connais et ne voue parler qûf madame la marquise.
. — Voyons» mon ami, dit le commissaire de pojice, répondes à mes questions. Cornant vous nomçieiT
— Paolo.
--Vous êtes an service de H. de Pom^rières?
—J*ai longtemps servi M. le général coHUe de Noq* 'ville, et J'ai quitté le service de sa veave pour entrer à celol de M. le général comie de llorengy qui vient d'arriver à Paris, et qui m'» ciiargé de remettre, uqe lettre à madame la marquise de Pourrières. . Le commissaire de police, pour interroger PaolOt s'était assis devant un petit guéridon que lea agents avaient approché du mur; au-dessus de ce guéridon était un portrait en pied de Salvador.
Paolo^ tout en répondant aux questions du commis* saire de police, ne pouvait détacher ses yeux de ce pormiuLe magistrat s'aperçut de cette circonstance.
-«-Vous connaissez la personne dont voici le por trdt? dit^tl à PaolQ.
-^Je le crois, M. le commissidre» répondit le vieui servkear de la pauvre Lucie; ce portrait, si je ne m trompe, est celui de M. le vicomte de Létang.
— C'est singulier, dit le commissaire au chef de la polke.
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Geloi-ci fit un signe qui indkioaii qu^en effisi cette circonstance lui paraissait extraordinaire.
— Parlez-nous un peu du vicomte de Létang, conti* Dua le commissaire de police, et soyei vrai aurlout; vous ne devez rien cacher à la Justice.
— Je ne demande pas mieux que de vous dire tout ce que Je sais de relatif à ce personnage, s^écria Paoto* en montrant 4e poing au portrait, si surtout cela pe«C contribuer à le faire pendre.
Paolo raconta alors que, tandis qu'il était an service de monsieur Carmagnola, ricbe banquier de Turin, une tentative de vol avait été commise dans la maison de son maître, et qu'en voulant s^opposer à la fuite d*un des voleurs qui n*était autre que le vicomte de Létang, Jeune seigneur français, il avait reçu une bles- B^^e qui avait mis ses Jours en danger.
Le commissaire prit bonne note de ce que venait de lui apprendre Paolo, et comme rien ne le retenait plus à rhôtel, il partit laissant à ce fidèle serviteur la faculté d'aller présenter ses hommages à son ancienne maltresse.
Les domestiques de l'hôtel avaient entendu Thistolre racontée par Paolo au commissaire de police, et comme ils savaient fort bien que le portrait qui Pavait provoquée était celui de leur maître, Tun d'eux s'était empressé d'aller la raconter à l'une des femmes qui étalent restées près de Lucie; celle-d n'avait pas manqué de la répéter à sa maîtresse, de sorte que la mal* heureuse femme savait déjà que son mari était probablemeni un voleur et un assassin lorsque Paolo fut admis devant elle.
Paolo, ainsi qu'il l'avait dit au commissaire de police, était chargé de remettre à Lucie, une lettre du
général eomte de Morengy qui, ayant appris en rentrant en France, le mariage de la veuve do général de Neuville, avec le marquis de Fourrières, avait voulu dès le premier jour de son arrivée à Paris; lui adresser ses félicitations.
— Dites à votre mattre, dit Lucie à Paolo, après wékT pris connaissance de la lettre du comte de Morengy, que je suis sensible à Tintérét qu'il me témoigne, et que j'aurai Thonnenr de lui répondre; et comme ^e Cûsait un s^e pour congédier rbonoéte servi-
«-<* Madame la marquise, dit-il, n*a pas oublié, sans doute, qu'elle m'a fait la promesse de me reprendre à son service?
-^ Mon pauvre Paolo, répondit Lucie, je n'ai plus besoin, hélas! de serviteurs, je suis pauvre maintenant.
— Gela ne fait rien, madame, c'est justement lors* que l'on est en proie au malheur, que l'on a besoin de serviteurs dévoués, et j'ose dire que madame la marquise n'en trouvera pas qui le soient plus que mol.
— C'est bien, bon Paolo, c'est bien, je suis heureuse d'acquérir aujourd'hui la certitude d'un dévouement que cependant je ne puis accepter; retournez près de votre nouveau maître, mon cher Paolo; je ne puis emmener personne dans la profonde retraite où je vais m'enseveln*, mais soyez certain que si la règle que je Tiens de m'imposer pouvait souffrir une seule excep^ tion ce serait en votre faveur qu'elle serait faite.
Paolo se retira après avoir obtenu de son ancienne maîtresse, la faveur de lui baiser la main.
Lorsqu'elle fut seule, Lucie entra dans la pièce qui lot servait de cabinet de travail, elle se plaça devant
1M LE&^'f AAH MYSTÈRES
le pdk meuble dans kqiiel elle atail Umbltuctede serner ses bijoox, et écrivit les trois lettres qui su*
Liicie au général comte de U&renfm* ' Paris.
• Paoto Tient de me remettre la lettre que tmv ftm Jbien Touht m'adcesser, moo respectable ami; et c'est Ie.cœttrgro»et.le9yeax baigtiés de larmes, qoe Je mVmpresse de vous répoodre. Les joQrnaax «wm apprendront probablement demain la cause du. violent cbagrin aaqnel Je suis en proie, et vous plaindreaia pauvre Lucie, qui méritait peut-être no meilkmr sort»
»Je su» bien, sensible à Tintérôt que vous vonlea Inen. me « témoigner, et charmée de ce que les résiA* tais du voyage que vous venex d^acbever ont été tels que vonsies espériez*
' »Adieu, mon respectable ami, vons ne verres probablement plus la pauvre Lucie, mais soyei certain qu'elle, conservera toujours le souvenir de vos bontés et qu'elle ne vous oubliera, pas dans ses prières. »
Lude à Laure FévaL
Paris.
t Tai été ce matin réveillée par un commlssali^de police, qui est entré dans ma chambre à coucher, suivi de plosieiirs exempts; il venait pour arrêter mon mari, que Ton accuse d'être Pun des chefo de la bande de malfaiteurs qui depuis longtemps déjà désole la Ga« pitale; il m'a dit que le vicomte de Lussan venait à l'instant même d'être arrêté et oondntt à la préfectuce
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de police*; la même accosation pèse sur lui. Le vicomte ^ Lossan ne 8*e8t iaissé prendre qu'après avoir tué 110 des hommes chargés de Tarrêter; on n'a pu saisir mon mari qui a quiué l*bôtel hier soir el qui, à ce que vient de m'apprendre un de nos domestiques, a passé la nuit à Ghoby-le Roi, dans le pavillon des gardes, qu'il a dû quitter ce matin même pour se mettre en viojage. Je dois supposer qu'un avis secret l'avait averti dtt danger qui le menaçait.
» Ce n'est pas tout encore, an moment où le commissaire de police^ qui avait saisi tous les papiers de II. de Pourrières, allait se retirer, mon ancien domestique, Paolo, s'est présenté à l'hôtel; il était chargé de me remettre une lettre de son nouveau maître M. le général comte de Morengy; le commissaire de police crut devoir l'interroger.. .0 (Lucie ici racontaità Laure, l'événement auquel avait donné lieu le portrait de Salvador.)
* Ta le vois, ma chère Laure, la mesure de mes malheurs est comble; mais sols tranquille, tu conserveras ton amie. Je n'ai pas oublié que je vais être mère, et que Je dois vivre pour l'innocente créature que je porte dans mon sein. J'ai l'intention de quitter Paris; je ne pois habiter une ville dans laquelle le nom que je porte sera demain publiquement déshonoré; j'irai près de notre amie Eugénie, je suis certaine qu'elle et son mari me recevront avec empressement, ce sont de nobles coaurs*
» Nous nous reverrons, jna chère Laure, nous nous reverrons, sois-en convaincue, je ne mourrai pas; je suis beaucoup plus calme depuis que je suis à même de mesurer toute l'étendue de mon malheur, que je ne rends lorsque je te quittai; je veux maintenant tâ«
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cher d^onblier qae ma destinée est liée à celle d*iiii homme qui s'est, sll faut croire ta clameur publique, rendu coupable de tous les crimes; je ?eux, dis-Je, tftcher d'oublier que cet homme Je Ta! aimé, que peut* être, hélas! je l'aime encore.
«Adieu, ma chère Laure, adieu, ma bonne et fidèle amie, je quitterai Paris dès demain. Je t'écrira! de nouveau lorsque je serai insullée près d'Eugénie, adieu.
kTou amie,
«Lucie.»
Lucie à madame de B&urgerel* Paris.
« Ma chère Eugénie,
» Si Jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, l'une de vous se trouve malheureuse, qu'elle vienne frapper à ma porte, et pour me trouver prête à l'obliger, elle n'aura pas besoin de me rappeler ce qu'aujourd'hui elle vient de faire pour moi. Voilà, si J'ai bonne mémoire, ce que tu nous dis, à Laure et à moi, lorsque nous fûmes assez heureuses pour venir à ton aide. Je ne croyais pas alors que je serais bientôt obligée de te rappeler ta promesse. « (Lucie raconuit ici ce qui venait de lui arriver, puis elle continuait en ces termes :)
« Maintenant que tu sais quels sont mes malheurs, il faut queje t'apprenne de quelle nature est le ser« vice que je réclame de ton amitié. Je vais quitter Paris pour n'y plus jamais revenir; je ne puis ni ne veux habiter une ville dans laquelle le nom que je porte sera dès demain publiquement déshonoré, et c'est près de toi que je me suis déterminée à me fixer. Je
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ne le demande pas $i tu foudras bien me recevoir. Je aiiiagi sûre de ta réponse, que ma lettre ne me précédera que de quelques heures.
» A liientôt, ma chère Eugénie, Je ne te dis rien pour M. de Bourgerel, que je verrai après-demain, et i|«i, J*en sois sûre, recevra avec empressement une malheureuse femme, qui n'aura d'autre tort à ses yeux que celui d'avoir quitté le nom de son ancien général pour prendre celui de :
* LiMIlS DE POUBBIÈBBS. »
Lncie, après avoir écrit ces trois lettres, ouvrit le petit meuble devant lequel elle s'était placée, qui ren* fermait tout ce qui était nécessaire pour les cacheter, elle voulait se servir d'un cachet en malachite, garni dVr, qui portait seulement les initiales de sa famille, car le nom de Fourrières lui inspirait une horreur insurmontable; la botte dans laquelle elle croyait trouver ce cachet, et qui devait contenir en outre plusieurs autres bijoux était vide; elle en ouvrit pré* dpitamment plusieurs autres, vides de mémel elle devina de suite que c'était sonmari qui, pressé de se dérober par la fuite au danger qui le menaçait, et voulant sans doute augmenter ses ressources, avait enlevé tous ses bijoux.
Le rouge lui monta au visage.
— - C'est inf&mel s'écria-t-elle, et il me serrait la main au moment où il venait de commettre une anssi lâche action. Ah! que Dieu soit loué, continna-t-elle après quelques instants de réflexion, maintenant Je méprise cet homme, je ne l'aimerai pas longtemps.
Elle ouvrit la lettre destinée à Laure^ et y ajouta le past-scriptum suivant :
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« Je 6ids, ma dière Lanre, un peu pkn pmitre^iiie je ne le croyais toat à rbeore : Je vieos de m%pêia> cevoir que mon mari, avant 4e fuir, m^avait volé ton nés bijoox. Je les regrette sans doute, mes pauvres ImJohx, et surtout un collier que je tenais de ma mèr^ mais ces regrets, si vife qu^ils soient, ne mVmpédievl pas de bénir le ciel qui vient de me donner la certitiido que mon mati éuit un homme encore plus méprisable que la plupart des geiis qui lui ressemblent, et «fii'i Jouait une infâme comédie, lorsqu'il cherchait à me faire croire quMI m*aimait. Tu le sais, nous sommes toujours disposées- à excuser les fautM, les crimes même de ceux qui nous alipeat, tandis que c'est à peine si ceux que nous méprisons nous inspirent de la pitié. »
Après avoir cacheté les trois lettres que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteiffs, Lade prépara plusieurs caisses qu'elle envoya à la voiture de Sentis, ces caisses contenaient tout ce qu'elle désirait emporter avec elle à la campagne, ses habits, scm linge, sa musique, ses livres et ses pinceaux, elle n'oublia pas un magniûque piano d'Ërard, présent de monsieur de Neuville, qu'elle confia à un habile emballear qui se chargea de le lui faire parvenir. Gela fait, eUe congédia les domestiques qu'elle paya généreusement. (Pour remplir cette obligation, elle avait été forcée d'envoyer chercher de l'argent chez son notaire, mattre Chardon, car Salvador n'avait pas laissé dans l'hOtel nue seule pièce de cinq francs.) Elle garda seulement la plus jeune de sas femmes, qui paraissait l'aimer infiniment, et qui consentit avec Joie à suivre sa bonne maîtresse dans la retraite isolée qu'elle venait de chwir pour résidence.
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<Le iendeiDain matki, Lucie, siuTie de la. femme de dimiibre qu'elle afait gardée» sortit de Tbôtel de Pour? Tières dans lequel elle ne youlait plus rentrer, pour se rendre dies maître Chardon, auquel elle laissa une procuration, avec la mission de défendre ses Intérêts, mission dont cet estimable officier ministériel se chargea Mec plaisir, et qu'il était tout à lait digne de remplir; après cette démarche, elle monta dans le coupé de la ▼olture de Senlts, et le même jour à la tombée de la mtlti elle arrifait à Saint-Léonard, TiHage où était sh tuée la propriété habitée par Eagénie, madame de Saittt-Preuil et Edmond de Bourgerel.
r Eugénie et son mari avaient préparé, pous la rece<» voir, le logement le plus agréable de leur maisoo, dans ce. logement, meublé avec une élégante simplicité, Eugénie avait disposé avec la plus toacbante sollicitude, tous les objets que Lucie aimait, de belles et rares fleurs dans de magnifiques vases du Japo», de jolies aquarelles, quelques chinoiseries. Accom* pagnéed*£dmond, elle conduisit son amie dans cette charmante retraite.
^Ttt ne seras pas trop mal ici, lui dît-elle, nous avons, du reste, arrangé tout aussi bien que cela nous a été possible.
— Et vous trouverez près de nous, madame, ajouta Edmond de fiourgerel, de bons et véritables amis qui chercheront sans cesse les moyens de vous faire oublier que c'est le malheur qui vous a conduite près d'eux.
— Mes bons amis, dit Lucie, qui prit à la fois les mains d'Eugénie et celles d'Edmond, qu'elle serra entre les siennes, mes bons amis, je suis vraiment touchée des preuves d'amitié que vous voulez bien me
téfflolgner, mais ce ii*est pas asMz, il foat (pie irons ajomiea eocore on nooveao ser?ice à toos ceoi qtm TOUS venez de me rendre.
— Parie, ma chère Lucie, parie, répondit Eugénie» sois sûre que nous ne sommes pas disposés à te refît* ser quelque chose.
Edmond Joignit ses protestations à celles de sa femme.
— Ce qui vient de m'arriver, ajouta Lucie, est un rêve pénible que Je veux lâcher d^oublier; car Je veux vivre pour la. malheureuse créature à laquelle Je vais donner le Jour, et qui n'aura, hélas, ici^bas, diantre soutien que sa mère, mais cela me serait impossible, si je me rappelais sans cesse que ma destinée est unie à celle de Tbomme dont Je suis condamnée à porter le nom; voici donc ce que Je réclame plus de la bonté de votre cœur que de votre obligeance, Laure, sa famille, et mon notaire, mattre Chardon, sont les seules personnes au monde, qui connaissent quel est le lieu que J'ai choisi pour retraite, c'est à eux que seront remises toutes les lettres qui me seront adres* sées. M. Chardon a bien voulu se charger de me les envoyer ici. Eb bien! ces lettres, Je veux que vous les lisiez avant de me les remettre, et que vous reteniez toutes celles dans lesquelles il serait question des derniers événements de ma vie, à moins qu^il ne soit I absolument nécessaire de faire le contraire; si des ^ événements nouveaux surgissent, M. de Bourgerel voudra bien, je l'espère, m'aider de ses conseils.
Eugénie et Edmond de Bourgerel, Grent à Lucie la promesse qu'elle eiigeait.
La soirée était déjà avancée, lorsque Lucie se retira dans son appartement. Point n'est besoin de dire que
son sommeil fut agité et tourmenté par des rêves pé« Aibles qui retraçaient à son imagination tous les tristes événements qui venaient de s'accomplir. Il lui sem« blait que son mari était entraîné par une foule de fantômes vers un échafand dont les formes confuses se perdaient à Thorizon; il faisait de vains efforts pour se soustraire à Tétreinte furibonde de ces fantômes qui formaient autour de lui un cercle infrancbissable, et à mesure qu*il s'approchait de Téchafaud, les for*^ mes du funeste instrument devenaient plus distinctes, et Liicie reconnaissait en frémissant Thorrible guillotine, puis tout disparaissait et elle se trouvait dans un salon où elle renconU*ait toutes les personnes qu'elle connaissait; elles ne lui parlaient pas, seulement lorsqu'elles passaient devant elle, elle était désignée à ceux quelle ne connaissait pas, et des voix qui ressemblaient à des éclats de rire criaient à ses oreilles; c'est la femme du marquis de Fourrières, elle a aimé cet homme, un voleur, un assassin de profession l . — Un voleur, un assassin de profession, s^écria Lucie en se réveillant, est-il bien possible? Mais, hélas! la révélation faite par Paolo permet d'accorder une certaine créance à cette dernière supposition. Faites, grand Dieu! que cet homme me devienne bientôt aussi indifférent que le premier venu des individus de sa sorte»
Dieu devait exaucer les prières de la pauvre Lucie; i>eiidant longtemps elle conserva dans son sein le germe d'une douleur qui Taurait infailliblement en* traînée dans la tombe, si ses amis inquiets de la voir toujours triste et silencieuse ne lui avaient pas sans cesse rappelé qu'elle se devait à ceux qui raimaient. Mais enûn, et après de longues souffrances, et grâce
188 LES VHAIS liYSTÈnES
anx soins empressés d'Eugénie et d'Edmond, qotpen* dant fort longtemps lui cacbèrenl tous les évéRemcnts qui se passèrent hors du cercle resiretat dans lequel elle vivait, elle recouvra un peu de calme.
Quelque temps après son installation chei madame de Bourgerel, Edmond qui se conformait rigoureuse^ ment au désir qu'elle avait exprimé lui remit décachetée une nouvelle lettre de Laure qui déjà lui avai& écrit plusieurs fois. .
Cette lettre était conçue en ces termes :
Laure Févat à Lude.
Guermantes, près Lagny:
0 Ma chère Lucie,
» Je viens de recevoir une lettre d'Eugénie, ce qu'elle m'apprend, m'a comblé de joie, car je craignais, je te l'avoue, que tu ne te laissasses aiNUtre par la douleur; béni soit donc Dieu, qui t'a donné la force de supporter avec courage de bien crueUes blessures, mon mari et surtout sir Lambton (qui t'arme autant que si tu étais sa fille, et auquel il n'a pas été possible de cacher les cruels événements qui viennent de se pas* ser), partagent ma joie, et ils espèrent, ainsi qoe m<^ que la divine Providence ne Oa si cruellement éproa* vée, que parce qu'elle te réserve un avenir exempt d'orages.
» Je devine quels sont les motifs qui t'ont déterminée à* accorder à Eugénie une préférence dont j'ai bien envie de me montrer jalouse ; ces motife, ma chère Lucie, je ne les approuve pas, mais je les respecte, je n'ai donc pas la force de t'adresser des reproches que tu ne mériteras que si Eugénie et son
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mari ne te rendent pas aussi heoreuse qae ta mérites de Vètte; mais cela n*est pas à craindre, M. et madame de Bouiigerel, sont de ces gens que l*on est hearenx de pouvoir compter parmi ses amis, et avec ces gens-là les déceptions ne sont pas à craindre*
» Tai manifesté le désir de passer l'hiver à Gnermantes, et comme tout ce qui peut me faire plaisir est adopté avec transport.par mon mari et par mon onde, il a de suite été convenu que nous ne quitterions notre habitation que Tannée prochaine. Ne crois pas, ma bonne Lucie, que c*est seulement parce que j*aime passionnément la campagne que J'ai voulu que nous restassions à Guermantes, mais Je ne veux rien te dire de plus quant à présent, qu'il te suffise de savoir que Je te ménage une surprise agréable.
» Il existe malheureusement des gens qui, lorsqu'ils souffrent, voudraient voir tous ceux qui les entourent souffrir encore plus qu'eux, ils prétendent que le spectacle des peines d'autrui, les aide à supporter leurs chagrins. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que ces gens-là sont très-malheureusement orgar Dises, car pour ma part. Je crois que si j'étais plongée dans l'aiDiction, le meilleur moyen que l'on pourrait ^ employer pour me consoler, serait de m'apprendre qu'il vient d'arriver quelque chose d'heureux à l'une des personnes que j'aime. C'est parce que Je crois que Va escommemoi.queje vais t'apprendre une nouvelle qui, j'ensttiscertaine, va te causer infiniment déplaisir.
» Le plus intime ami de mon mari, est un vénérable ecclésiastique attaché à la paroisse Saint-Roch, dont, sans doute, on a vanté plus d'une fois, devant toi, les talents et le noble caractère; car chacun se platt à rendre à M. l'abbé Reuzet la Justice qui lui est due.
190 LES VBAIS IffYSTÈRES
Des événements qa*U serak trop long de le raconter, avaient appris à ce digne prêtre quelle était la position de mon mari,et p-usd*une fois ilavaft dA calmer mes ttar* mes, qui malgré ses efforts se renouvelaient sans cesse. 0 L*abbé Reuzet avait deviné, malgré les efforts que Je faisais pour cacher à ceux que j^aime les peines que j'éprouvais, que fêtais malheorense, et, en effet, H ne se trompait pas. Je ne vivais point lorsque mon nart n'était pas près de moi « lorsqu'il était à la malion, chaque fois que l'on frappait à notre porte. Je me disai» que peut-être le retentissement du marteau m'annonçait la visite des gens chargés de l'arrêter* L*abbé Reuzet ne me dit rien, il ne voulait pas me laisser concevoir une espérance qui peut-être ne se réaliserait pas, mais il alla voir tontes les personnes qui estiment son caractère et ses talents (et le nombre de ces personnes est considérable, et parmi elles, il s'en trouve plusieurs qui sont placées très^bant dans la iMérarchie sociale), il. arracha à leur indifE^ence la promesse d'appuyer chaleureusement une demande qu'il voulait adresser au roi; cet homme qui ne ferait peot-être pas une démarche pour obtenir le chapeau de cardinal, traîna sa soutane dans les antiehainlires de tous les ministères; enfin, il réussit, et h'er il accourait tont Joyeux nous apprendre que le roi venait (Paccorder à mon mari grâce pleine et entière. Te d re ce qu'il a fallu à ce bon prêtre de patience et d'ardeur, pour obtenir une faveur aussi grande que celle qu'il sollicitait pour une personne dont ii ne voulait faire connaître le nom qu'après avoir obtenu une pro:tMwe formelle, me serait impossible; l'abbé Reuzet qm est doué d'une modestie égale à ses autres vertus, n'a poiut voulu nous donner de détails.
pA rhenre qto*îl est, ma clière Lucie, mon mari est Hbre» je ne sonfl^ plos lorsque Je le fols sortir; sll est absent quelques heures de plus que Je ne le croyais» yattencb son retour avec patience, si par hasard un étranger le regarde, Je ne suis plus alarmée. Je le vois passer sans trembler devant les gendarmes de notre résidence. Je suis enin anssi heureuse qu'il est possible de Pétre, lorsque Ton sait que sa meilleure amie sonifire des peines croeUes.
•Adien, ma chère Lucie, n'oublie pas ta fidèle amie, n'oublie pas surtout qu'elle te ménage une surprise agréable.
» Lavre Féval* »
— Singsllères destinée» I dit Lucie après avoir achevé la lecture de celte lettre, mon mari et celui de mon amie partent ensemble du même lieu et en suivant chacun des chemins différents, ils arrivent au même but; mais celui qui a toujours suivi les voies droites garde ce qu'il a conquis, tandis que l'autre... quelle chute affreuse... Ah! je tremble d'y penser... Dieu est joste!.».
La grossesse de Lucie était déjà assez avancée* lorsqu'elle quitta Paris, pour vemr près d'Eugénie, aosrt, pes de temps après son arrivée à Saint-Léonard, et tandis que des événements que nous rapporterons dans les chapitres suivants, se passaient à Paris, elle fut prise par les premières douleurs de i'enrantement.
L'amitié que portaient Eugénie et son mari à leur malheureuse amie ne se démentit pas dans cette pénible circonstance; ils lui prodiguèrent à l'envi, l'un et Tantre, les soins les plus empressés* La couche de
Locie fot laborieuse; le meilleur médecin de SenUs que l'on avait fait venir près d*elle, craignit plus d'une fois qu'elle ne perdit la vie» mais elle fut enfin délivrée. Lorsqu'elle reprit ses sens, elle chercha près d'elle l'innocente créature qui venadt de naître sous de bien tristes auspices, étonnée de ne point l'y trouver, elle Jeta les yeux sur le berceau, que par prévision on avait placé près de son lit, il était vide.
— Mon enfant, dit-elle, d'une voix faible, donnes» moi mon enfant, ne me sera-t-il pas permis de Tembrasser?
Eugénie qui était assise à la léte de son lit se pencha vers elle et l'embrassa sur le front.
— Du courage, mon amie, dit-elle, du courage. -^ Mon Dieu! s'écria Lucie, qu'est-il donc arrivé?
— Ton enfant.
— Eh bien?
— Du courage ma pauvre amie, tu vas en avobr besoin, hélasl
— Il est mort.
— Il est vrai!
Lucie ne répondit rien, elle laissa retomber sa tête sur l'oreiller, et des larmes amères coulèrent le long de ses Joues décolorées.
—Je suis bien malheureuse, dit-elle, après quelques Instants de silence, et comme Eugénie cherchait à la consoler. Ah! ma pauvre amie, conlinua-t-elle d'une voix brisée, tu ne peux. comprendre tout ce qu'il y a de douleurs dans le cœur d'une mère qui est forcée de regarder comme un événement heureux la mort de son premier né.
FIN BU HUITIÈaiB VOLUME.
LES TRAIS ITSTtRES DE PARIS.
LES
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