III. — La dame au voile vert
Le 1 écltdes faitsqui précèdenta appris à nos lecteurs que c'était principalement parmi ses connaissances que le vicomte de Lussan, auquel un nom recommandable faisait ouvrir les portes des salons de la meilleure compagnie, choisissait ses victimes. On a vu que d'abord il se borna à donner à Salvador et à Roman des instructions de nature à faciliter l'exécution des vols que ceux-ci se chargeaient d'exécuter ou de faû«
<1) Receleur.
(2) Afficher du luxe.
eiéculer, et que ce n'est que plus tard, peu de temps après la mort du dernier, et lorsque Salvador eut pris la résolution de ne plus retourner chez la Sans-Refus, qu'il se détermina à payer de sa personne.
Pour rintelligence de ce qui va suivre, nous devons prier nos lecieurs de foire aVec nous quelques pas en arrière.
Nous disions tout à Theure que le vicomte de Lussan s'était foit inscrire an rang des nouveaux catholiques les plus prononcés, ce n'était pas seulement parce que la dévotion trouve pour faire de mauvaises actions des raisons qu'un simple honnête homme nesemrait trouver, qu'il avait pris ce parti; il savait que l'on est généralement disposé à accorder une grande conGance à ceui qui, tout en vivant dans le monde, s'acquittent avec exactitude de leurs devoirs religieux, et la dévotion était un masque dont il savait à propos se servir, et qui lui avait Tacilité l'accès des salons de plusieurs nobles douairières qui ne surent que lorsqu'un Jugement solennel eut appris à tout le monde que le vicomte de Lassan, malgré l'ancienneté de son blason, n'était rien autre chose qu'un insigne bandit, qu'il ne faut pas toujours se fier aux apparence.
Quoi qu'il en soit, le vicomte avait pour confesseur un vénérable prêtre, attaché à l'église de Saint-Rocb, et il avait tellement en l'art de s'insinuer dans sa confiance, que très-souvent ce digne ecclésiasique l'invitait à dîner.
Lorsqu'il fut arrêté, rue de Varennes, à quelques pas de son domicile, le vicomte était sorti de chez lui pour se rendre chez ce prêtre que, depuis quelque temps, il visitait très-souTent.
«r> LES VRAIS MYSTÊUES
Le récit des faits qui suivent apprendra à nos lec* leurs quel éfait le but de ces visites.
Un jour, tandis que le vicomte et le bon prêtre étaient à table, tête à tête, on annonça à M. Tabbé la visite d'une vieille femme presque aveugle, dont la figure était cachée par un ample voile vert. Elle venait remettre, à ce dernier, une petite somme d'argent pour faire dire des messes et un anniversaire pour les trépassés. L'abbé voulait se lever pour aller recevoir la pieuse bonne femme dans une autre pièce; mais Lussan lui dit de ne pas se gêner pour lui et, même, le pria de la faire entrer. Le domestique Payant, introduite, elle remit au vicaire une somme de quatre-vingts francs. Lussan, en observateur curieux et avide de tirer parti de tout, remarqua que cette femme était fort âgée, couverte de vêtements sordides et dégoûtants; elle portait un de ces chapeaux ballons d'une forme tout c^ fait mirobolante, de couleur jadis noire, mais aujoordliui fauve et rougeâtre, qui, accompagné d'un immense garde-vue en taffetas vert, produisait cet ensemble drolatique qui caractérise les tireuses de cartes de l>as étage. Enfin, toute la mise de la vieille dévote annonçait la plus grande misère; et, pour comble, elle avait bien de la peine à se conduire, tant sa vue paraissait faible et obtuse.
Lorsqu'elle fut sortie, le vicomte fit part au bon vicaire de toutes ses remarques, et lui témoigna Tétonnement où il était de voir donner quatre-vingts francs par une femme dont le costume accusait un si complet dénûment. Celui-ci lui répondit qu'il ne fallait pas ton- Jours s'en rapporter aux apparences, et que loin que cette bonne femme fût dans la misère, tlle était au contraire riche et même fort riche; qu'elle faisait beau*
conp de bien aux pauvres de la paroisse; en un mot, qu'il était à regretter que les gens de sa sorte fussent en aussi petit nombre.
— S'il en est ainsi, dit de Lussan, vous conviendrez, mon cher abbé, que c'est bien le cas de dire où la fortune va-t-elle se nicher! car la bonne femme et d'un aspect bien dégoûtant. Pour moi, il me semble que l'amour de Dieu et du prochain, la dévotion, la charité même, n'eicluent pas ia propreté; et. Je vous l'avoue franchement, j'ai peine à croire à la fortune de cette femme, cela me paraît inconciliable avec l'état de délabrement où elle est. Je crois plutôtqu'elle n'est que l'instrument de personnes pieuses qui veulent rester inconnues, et qui, en récompense des petits services qu'elle leur rend, lui procurent des moyens d'existence.
— Vous êtes dans l'erreur M. le vicomte, répondit le vicaire; elle est riche, et quand je parle ainsi, tr'est que je le sais. Je puis même d'autant mieux vous l'assurer que j'ai vu, ce qui s'appelle de mes propres yeux, vu, tout ce qui compose sa fortune, dans les circonstances que je vais vous citer :
Il n'y a pas plus de deux mois que cette femme vint pour la première fois me charger de dire quelques messes pour le repos de Tâme de ses père et mère, décédés il y a longtemps; elle me remit, en outre, quarante francs pour les indigents et autant pour l'église. Ses visites se renouvelèrent plusieurs fois et toujours elle se montrait aussi généreuse. Je ne pouvais comprendre d'où, ni comment, lui venaient les sommes dont elle disposait, tant sa misère apparente faisait contraste avec ses œuvres de charité; mais je ne tardai pas à être au fait de cette espèce de mystère.
88 LES VAAIS MYSTÈRES
li y a de cela quinze jours au plus, eUe vînt me prier de vouloir bien passer chez elle pour me faire une conGdence importante, confidence que, disait-elle, eUe ne pouvait me faire ailleurs que dans son appartement. Je vous avoue que cette invitation me parut si extraordinaire de sa part, que pendant trois on quatre jours j*hésitai à m'y rendre; mais enfin, après y avoir bien réfléchi, je crus devoir lui donner cette satisfaction.
Arrivé à sa demeure, Taspect ridicule du concierge, ses questions insolites, et ensuite celles non moins extraordinaires de son épouse, firent naître en moi de singulières idées. Quoi qu'il en soit, après avoir subi un interrogatoire en règle* je fus conduit par le cerbère femelle, chez la dame au voile vert. Après avoir frappé d'une certaine manière, un guichet s'ouvrit, je déclinai mon nom :
— Ah! c'est vous, M. le vicaire, me dit la vieille, entrez, je vous prie.
Alors elle ouvrit deux serrures fermées à plusieurs tours; puis, lorsque je fus entré, elle les refermera avec un soin et une précaution qui piquèrent vivement ma curiosité, sans toutefois que j'en éprouvasse la moindre crainte. Je fus alors introduit dans un rezde-chaussée, composé de plusieurs pièces en désor* dre, et aussi malpropres que la maîtresse de la maison. La dame, après s'être excusée sur son grand âge et ses infirmités, de me recevoir si peu convenablement, prit la parole en ces termes :
— M. le vicaire, vous êtes un homme en qui j'ai la plus grande confiance, et je vais immédiatement vous en donner la preuve : Je suis vieille et assez riche; je possède en or, argent, billets de banque et b^oux»
environ deux cent mille francs; J*ai, en outre, une rente de cinq mille francs an porteur, inscrite sar le grand livre. Je n*ai sur la terre qa'une seule personne qui me touche par les liens du sang, c'est ma fille; mais depuis longtemps je n'ai entendu parler d'elle, j'ignore absolument sa destinée. Elle exceptée, Je n'ai ni parents, et il faut bien le dire, ni amis. Dieu peut d'un instant à l'autre me rappeler à lui, et toutes mes richesses seraient à peu près perdues si je venais à mourir sans indiquer l'endroit où elles sont renfermées. Je ne puis mieux m'adresser qu'à vous , M. le vicaire, pour révéler un secret de cette nature. Je vais donc indiquer où tous ces objets sont cachés, et je vous autorise, après ma mort, à en disposer du mieux que vous l'entendrez, sauf la réserve que je vous ferai connaître tout à l'heure. Voici un écrit cacheté qui renferme à cet égard mes volontés formelles; veuillez vou^ en constituer le dépositaire pour ne l'ouvrir qu'après ma mort.
Surpris de ce langage, et n'ayant jamais voulu m'immiscer dans les affaires mondaines, que je connais fort peu, je voulus en décliner un si rare témoignage de confiance; la vieille dame ne voulut accepter aucune excuse; eUe pria, pressa avec tant d'instances, qu'enfin j'acceptai. Alors elle m'engagea à passer dans sa chambre à coucher, et, après avoir tiré son lit hors de l'alcôve, elle leva une tapisserie et me fit voir une petite porte artistement pratiquée dans le mur. Elle l'ouvrit, et retira de cette cachette une jolie boîte en ébène, garnie en argent ciselé, portant des armoiries [ et une couronne ducale. Cette boîte contenait de l'or en grande quantité, des billets de banque, des diamants, et des inscriptions de rentes au porteur. Bref,
je pus me convaincre qu'elle renfermait au moins trois cents mille franc en valeurs réelles.
— Voilà tout ce que je possède, dit la vieille. Si la personne nommée dans mon testament existe encore, poursuivit-elle, etque par sa conduite elle soit digne de mes bienfaits, vous partagerez ma succession avec elle. Dans le cas contraire, tout est à vous pour en faire de bonnes œuvres. Telle est, ô digne et respectable ministre du Seigneur, ma dernière volonté; que celle de Dieu soit faite en toutes choses!
Quelques observations que je ûsse de nouveau pour la détourner du dessein où elle était à mon égard, elle ne voulut rien entendre, et, après avoir replacé la cassette dans Tarmoire pratiquée dans le mur, elle en referma la porte, et exigea encore une fois que je loi promisse d'exécuter ponctuellement ses intentions. En considération du bien qui pouvait en résulter pour les pauvres, je crus devoir m'y engager non-seulement sans restriction, mais encore de manière à mériter l'approbation du monde et de mes supérieurs. Du reste, vous me connaissez assez, M. le vicomte, pour être convaincu que je m'acquitterai avec zèle et exactitude de ce mandat important.
Maintenant, s'il m'est permis de vous dire mon opinion sur cette femme, je pense que son intention est de réparer après sa mort les torts d'une vie passée dans le désordre et peut-être môme dans le crime. Ce qui tne le fait croire, c'est que son langage, qui n^est pas très-pur, est celui d'une femme du peuple, que le manque d'éducation n'a pas dû rendre difficile sur les moyens de faire fortune.
*I1 est encore une autre raison qui donne à PopinioD que je viens d'exprimer une certaine force, et celte raison la voici :
Je dois croire sincère la dévotion de celle femme, ses bonnes œuvres en sont un témoignage suffisant; cil bien! quoiqu'elle écoule avec beaucoup de recueillement les exhortations religieuses que j'ai cru devoir lui adresser, bien qu'elle assi«te à tous les offices, elle n'a pas encore voulu se confesser.
— Je ne suis pas encore prête, a-t-elle dit lorsque je l'ai engagée à s'approcher du tribunal de la pénitence; plus tard, monsieur l'abbé, je n'ose pas encore vous révéler les fautes nombreuses, les crimes mêmes de ma vie passée, mais je me repens, soyez-en sûr.
Je n'ai pas cru devoir Insister, les choses en sont là.
Pendant ce récit, le vicomte était tout yeux et tout oreilles, il avait peine à contenir ia joie intérieure qu'il éprouvait, et déjà même il combinait les moyens de s'emparer du trésor de 1« vieille. A la vérité, l'abbé n'avait pas indiqué l'adresse de la dame au voile vert, mais dans tout le reste, il s'était montré d'une indiscrétion que le nom seul du vicomte et la piété sincère qu'il lui supposait, peuvent seuls faire excuser. Quoi qu'il en soit, avec des hommes de ia trempe de Lussan, l'absence d'un renseignement de cette nature n'était pas un grand obstacle; il savait que le service commandé par la vieille devait avoir lieu le lendemain, et qu'elle devait y assister; cela lui suffisait. En elTet, il se rendit à Sainl-Roch, et même il était tellement pressé d'y arriver, qu'il se trouva à l'église une heure trop tôt. Enfin, la vieille qu'il attendait avec tant d'impatienre arriva. Elle n'avait pas ce jour-là son inséparable voile vert, mais un voile noir fort épais, qui donnait à sa Ogure et à tout le reste de sa personne une teinte des plus lugubres : elle s'agenouilla et pria longtemps avec une ferveur telle que le service était
fini depuis plas d*ane heure qu'absorbée dans sa prière, elle ne songeait pas à quitter Téglise. Le vicomte qui avait Hntention de la suivre à sa sortie, afln de découvrir sa demeure, enrageait de toute son ftme d'être forcé de Timiter et de simuler une dévotion qui était loin de son cœur; car Dieu sait les sinistres projets qu'il méditait en ce moment. Enfin, après avoir été faire de nombreuses révérences et génuflexions devant toutes les chapelles, la vieille dame prit de Teau i)énite et sortit. Tout cela fut encore fort long à cause de la difficulté qu'elle éprouvait à se conduire, et qui la faisait presque trébucher à chaque pas dans les chaises; mais enfin une fois sortie, et suivant les mars avec précaution, elle ne tarda pas à rentrer chez elle, rue Thérèse, numéro 25.
De Lussan, adroit et intelligent, comme nous le connaissons, s'assura que c'était bien là qu'elle demeurait; puis il se retira, et remit à un autre jour les investigations dont il pouvait avoir besoin pour mettre ses projets à exécution. Il ne dormit pps de toute la nuit tant 4'impatience, le désir de s'emparer du trésor de la vieille femme au voile vert avaient exalté ses esprits. À peine flt41 jour le lendemain, qu'il sç mit en course pour prendre des renseignements dans le quartier de la vieille dame; il apprit qu'elle y était connue sous le nom de la dame au voile vert, ou de l'aveugle. Du reste, on ne savait rien de précis sur son compte, chacun faisait une histoire à sa manière : les uns disaient qu'elle tirait les cartes, les autres, que c'était quelque vieille pécheresse qui, par esprit de pénitence, se livrait aux brocards de la multitude. EnGn, d'auu*es ajoutaient que s'il voulait connaîu*e plus particulièrement cette femme, qui était une éoigme pour
tout le monde, il fallait qa*il s'adressât au père Fleuras et à son époose, concierges du numéro 25, qui paraissaient les seuls qui fussent dans la confidence mystérieuse; que toutefois il serait aussi possible que Tépicier en face lui donnât également quelques renseignements utiles.
L'épicier, adroitement interpellé par le vicomte, répondit que cette dame n'était pas sa pratique, et qu'il ne savait absolument rien sur son compte; mais il ajouta que sa voisine la mère Grignac, la fruitière, pourrait le satisfaire : C'est la plus fameuse bavarde de Paris, dit-il, il ne faudra pas de grands efforts pour que vous obteniez d'elle tout ce que vous désirez savoir. De Lussan remercia l'épicier fait homme, et en deux pas 11 fut chez la mère Grignac.
U lui fallut tout son sang-froid pour ne pas éclater de rire au nez de l'énorme fruitière! Imaginez-vous une masse de chair informe, des membres aussi mal taillés que mal attachés, une taille aussi haute que large; une figure joufflue, carrée, diaprée de rouge, de blanc, de bleu, etc., çà et là recouverte d'une couche épaisse de poussière de charbon; un nez en pied de marmite, c'est-à-dire gros, court, bourgeonné et véritable succursa*e de l'entrepôt des tabacs; des yeux horriblement louches, éraillés et cireux; une bouche ornée de trente-deux dents incontestablement blanches, mais appartenant plutôt à l'ordre des ruminants qu'à l'espèce humaine; des lèvres épaisses et retroussées; enfin une véritable caricature. Mais ce qui com« plétait cet être, idéal du grotesque et des bizarreries de la nature, c'était des vêtements en drap grossier, luisants de graisse, et dont la façon était en harmonie avec la matière; sa coiffure était composée d'un fou-
04 LES VaAIS MYSTÈRES
lard jaune orange, mais si sale que la couleur en était devenue tout à fait problématique. Somme toute, oo Sancho Pança femelle, dont Tensemble était aussi repoussant que hideux à voir.
De Lussan, avec cette exquise politesse qu'il apportait en toute chose, principalement avec les petits afln de leur en imposer plus facilement, s'adressa, le chapeau à la main, à la futaille organisée dont nous venons d'esquisser le véridique porU'aiL
— Est-ce à madame de Grignac, lui dil-il, que yaï rhonneur de parler?
— Ou oui, mossieu, lui répondit-elle, avec ud
accent charabias très-prononcé, tout en avalant le reste de son café et s'essuyant la bouche avec le bas d^un tablier sale et crotté : oui, mossieu, pour vous servir.
— Mon Dieu, madame de Grignac, pardonnez si je vous dérange pour un objet étranger à votre commerce. Je voudrais avoir, mais sous le sceau du secret, quelques renseignements sur Tune de vos voisines qui est aussi, je crois. Tune de vos pratiques.
— Une de mes praquites, que vous dites? mais j'en ai guiablement des praquites, et des bonnes encore! De laquelle que vous voulez parler, mon bon mçs' sieu?
— Avant de vous la nommer je veux savoir si vous garderez le secret?
— Le checreL., fick'tra! la mèrre.Grrignac est connue dans le quartier pour la discrétion même, fichVal et il n'y a pas une âme au monde qui puisse dire que je suis une mauvaise langue, allez! Moi, bavarde, à quoi bon, s'il vous plaît? A quoi me servirait de vous dire que la merchière est entretenue par le boulanger du coin, qui vend son pain à faux poids
pour lui donner des robes de choie, et qu'à son tour la merchière elle donne des culottes et des cravates au fils du père Gublin, concierge du n" 13. Puis, que le traiteur va faire banqueroute parce que son banquetie?', qu'est brouillé avec madame la traiteuse, ne veut plus lui donner d'argent Et puis, que l'épicier de vis'jà-vis n'a rien dans sa boutique; que les pains de sucre sont en carton, ainsi que les paquets de bougies et de chandelles; que les boîtes sont vides et les bocaux pleins d'eaux de toutes les couleurs pour éblouir la praquite et les passants. Eh! mon doux Jésus! à quoi bon parler de chela, est-ce que chela me regarde et vous aussi? pour moi je déleste la médisance; allez, mon bon mossieu, vous devez voir que je ne suis pas une mauvaise langue, et que je n'aime pas de m'occuper des affaires de mes voigins,..
Pendant que la fruitière débitait cette infernale kirielle, le vicomte avait peine à se contenir; vingt fois il lui prit envie d'envoyer h tous les diables ce vieux magot qui, tout en disant qu'el'e ne voulait pas se mêler des affaires de ses voisins, les déchirait tous sans pitié; mais l'intérêt qu'il avait de connaître la femme au voile vert, lui fit prendre son mal en patience.
— Enfin, reprit l'imperturbable fruitière, quoi donc que vous me demandiez tout à l'heure? je ne m'en rappelle déjà plus.
— Je vous demandais, madame de Grignac, si vous connaissiez, ici après, au n"" 25, une respectable dame qui porte habituellement un voile vert et qui paraît presque aveugle?
— Ah! ah! j'y suis, j'y suis! répliqua la Grignac : c^hest c^te vieille maligne qui fait l'aveugle pour tromper Dieu et le diable! si je la connais, je le crois
do LES VRAIS MYSTÈRES
bien fich'tra! (fhest une vieille charchière qui a aatant de vices que d*écus!
— Pourriez-vous, ma bonne maOaine de Grignac, me dire son nom, d*où elle vient, ce qu'elle fait, enfin me donner quelques détails précis sur ses habitudes?
— Son nom, je ne le sais pas, ni personne. D*oà qttaile vient? elle vient certainement du sabbat! d*oà voulez-vous donc que cha vienne un vieux loup^^roa pareil?
— Pardon, ma bonne dame, mais on m'a dit qu'elle était compatissante, charitable!...
— Oui, cha (fhest vrai qu'on dit tout ckela, mais personne ne le sait au juste; m'est avis à moi que c'hest une vieille charchière, une vieille donneuse de sort, qui ne fait rien sans consulter iMchifer avec gui qttelle est enfermée du matin au soir; aussi personne n'entre jamais chez elle, c'est pire que dans une prison. Allez, mossieu, il y a quelque chose là-dessous, et bien sûr qu'elle a fait un pacte avec le malin et qu'elle lui à vendu son âme, car un soir que je lui portais un demi-quarteron de beurre, j'ai vu le diable comme je vous vois.
— Vraiment, ma bonne madame de Grignac, vous en êtes bien digne, et- je vous crois. Mais tâchez donc de me mettre un peu au courant de l'histoire de cette vieille sorcière, j'y suis plus intéressé que vous ne pensez.
— Je veux bien vous chatisfaire, mais surtout n'allez pas lui répéter ce que je vais vous dire, car elle me jetterait un chort, et que deviendrait la mèrrre Grrignac si on lui jetait un chort, vous me le promettez n'est-ce pas? alors écoutez-moi bien :
Il n'y a pas plus de trois] mois que la vieille elle
est tombée ichi à côté comme une bombe, sans que Ton sache si elle venait du chiel ou de Tenfer. En arrivant dans le quartier, elle loua Tappartement où elle est, au rez-de-cbaussée, toutes les fenêtres en étaient grillées, mais non contente de cela elle en fit doubler les volets en fer, ainsi que la porte principale, dans laquelle elle fit pratiquer un guichet; cette porte est fermée de trois ou quatre cherrures de chureté, et elle ne Touvre jamais à personne. Quand elle sort pour aller à la messe ou au salut, le père Fleurns, son concierge, garde la porte à vue; notre saint>père le pape lui-même ne pourrait pas y entrer. Allez, mossieu, je suis bien chure de ce que je dis, c'hest une vieille chûTchière qui fait de la fausse monnaie pendant la nuit : il y en a même qui disent qu'elle a la poule noire!!! Mais, mon doux Jésus, Je tremble en vous disant tout cela; surtout qu'elle ne sache jamais que je vous ai parlé d'elle, car elle serait capable de me changer en chien ou en chèvre, et, qui sait? peut*être même en poulet dinde!
— Soyez tranquille, madame de Grignac, je suis homme discret, et d'ailleurs, comme je vous l'ai dit, j'ai plus d'intérêt que vous à me taire. Maintenant, s'il m'est permis de vous faire une observation, je vous dirai que vos craintes me paraissent par trop exagérées, et que loin que cette femme ait autant de pouvoir que vous lui en supposez, elle me parait au contraire fort malheureuse et avoir bien de la peine à vivre.
— De la peine à vivre, quand on a la poule noire, et qui gnîa qu'à faire tourner le tamis pour avoir de l'argent? on voit bien que vous n'entendez pas ces choses-là comme moi, mossieu, et puis d'ailleurs (fhest qvCalle a encore des rentes vayagères»
98 LES YBAIS HY8TÈBES
— Oai, OD dit toot cela, mais on n^en sait rien, répliqua le vicomte : pour moi, je crois qu'elle est dans la misère josque par-dessus la tête!
^ Si elle était si pau?re, reprit la uière Grignac avec sécheresse, pourquoi preiidrait*elle tant de précautions pour empêcher le monde d'entrer chez elle? Allez, mossieu, bien c/^ur elle a un trésor, et on fameux encore I Le père Fleurus et sa femme Us chavent tout chela, mais ce sont de Ans matois, vous auriez beau les questionner, ils ne vous diraient rien.
— Ainsi, bonne madame Grignac, vous croyei qu'elle a de l'argent et même beaucoup?
— Tiens, (fhte malice! c'hest-y donc si difficile d'avoir un trésor quand on est chorchière : J'sols c/itire qu'elle a des mUardsïlî
— D'après les détails que vous venez de me donner, ma chère bonne dame, je ne pense pas que cette dame soit celle que ma famille recherche et dont la tête est dérangée. Au surplus, je vais ro'informer anprès du père Fleurus et de sa femme, si cette dame est la comtesse de Gipavas, dont malheureusement te cerveau est détraqué depuis quelque temps.
— Ah! ah! ah^ ah! une comtesse! merci, f chars d'en prendre! (fhest une drôle de comtesse celle-là, qui va au chabbat toutes les nuits avec Luchiferl
— Adieu, madame Grignac, jusqu'au revoir dit Lussan, en poussant avec affectation une pièce d'or sor son comptoir.
— Adieu, adieu, mossieu. Mais, me fait-41 rire avec sa comtesse! c'est la comtesse Progerpine sAm doute, et elle est noble de la fabrique du diable! — Chest ^al, il est bien comme il faut ce mossieu, et je n'ai pas trop perdu mon temps à jacasser avec lui, ajouta-
t-elle, en ramassant la pièce d'or : voilà un petit chou comme on les aime dans mon pays?
Pendant que la mère Grignac continuait à marronner entre ses dents, Lussan était allé droit à la maison n** 25; il en examine aveT; soin, mais rapidement rextérieur, car plus il approche du but, et plus il apporte de circonspection dans ses démarches. Il entre d'abord dans la cour, revient sur ses pas, et entre dans la loge du concierge,, située sous la porte à gauche, et où par hasard il ne se trouvait personne en ce moment. Il est bon de dire que la porte de la loge est surmontée de cette inscription en lettres de six pouces de haut :« Adressez-vous à monsieur le concierges* V. P. » et qu'à côté on lit, sur une ardoise attachée près de la croisée, celle autre inscription tracée en plus petits caractères :
Sécurité. Discrétion. •
« Le citoyen Fleurus et madame son épouse font les ménages dans la maison seulement. »
Diable, dit Lossan, voici des républicains qui ne se prodiguent pasi Enfin, maître pour un instant de la loge, il la parcourt rapidement des yeux, et fait ses petites remarques. Il la trouve d'une propreté irréprochable et passablement meublée : une pendule à colonnes en bois de citronnier, avec vases assortis garnis de fleurs; quelques gravures, dont une représentant la bataille de Fontenoy, et pour pendant, celle de Fleurus qui avait eu l'honneur de donner sou nom à l'intrépide gardien de la maison. Une paire de fleurets en croix, des gants de bufile et un plasiron, le tout formant trophée, témoignent de son culte pour les jeux de Mars et de Bellonc. Au-dessous de ces
insruments de mort, est un petit cadre en bois Doîr, renfermant le congé de réforme da nommé JeaD- Ghrysostôme Gringilliard, natif de Gaadiempré en Artois, maître en fait d^armes. En ce moment le vicomte est interrompu dans sa lecture par rarrivéed^n homme d'environ soixante-huit ans, d*une tdille de cinq pieds huit pouces environ, maigre, mais d^one constitution athlétique, coiffé d*un bonnet de police orné d^une grenade, qu'il porte crânement sur ToreOle droite, cravaté militairement; au total, propre et ce qu*on appelle tiré à quatre épingles; mais le vieux brave, à la suite d^une blessure, avait eu la main gauche amputée. En voyant le vicomte, il saisit son bonnet de police, le lève, étend le bras, et d^un geste gracieusement calqué sur ceux du télégraphe, il salue en ! trois temps avec gravité. i
^Pardon et excuse, mon coronel, dit-il au vicomte; | quoique vous désirez? Ce disant, il replaça son bonnet de police avec ces mouvements automatiques qui caractérisent le vieux grognard.
— C'est moi, mon brave, dit le vicomte, qui tous demande pardon d'être entré chez vous en votre absence. Je suis d'autant plus charmé de vous rencontrer que je désire causer avec vous.
— JTen 8vàs t'enclumtéy répond l'intrépide Janitor; vous n'avez sans doute pas l'honneur de me connaître, mais c'est 2fégal : un ancien curassier, c'est solide z'au poste. Parlez mon coronel!
— Il s'agit, citoyen Fleurus...
— Tiens! vous savez donc mon nom, interrompt le citoyen? D'où donc q'vous venez pour savoir que j'sois le citoyen Fleurus?
— Vous le saurez plus tard, dit le vicomte. Il s'agit
pourFinstant, citoyen Flearus de me rendre un service : €*est de me donner quelques renseignements sur la dame qui demeure chez vous et qui porte presque toujours un voile vert.
— Ab! vous voulez dire madame Valolyme, madame Vincomito, comme qui rappelle dans la maison : je suis à vos ordres; mais si vous voulez me permettre d'appeler Philippine Graperel, ou pour mieux dire, mon épouse, madame Fleurus, c'est z'elle qui peut z*avoir celui de vous satisfaire; elle a fune langue dorée, et parle comme les aristocrates de Colblance, enfin c'est une frilo$ophe\
— Ne dérangez pas madame, je vous en prie, dit le vicomte.
Mais sans s'arrêter à cette prière, notre homme donne un coup de sifilet, et deux minutes après, entre dans la loge une femme de belle taille, droite et roide comme un échalas, âgée de soixante à soixante-cinq ans environ. Sa mise, qui paraît dater de la fin du règne de Louis XV, est d'une propreté peu commune : sa tête est encaissée dans une coifl'ure en dentelle à carcasse pllssée, elle porte un caraco à manches courtes et dos froncé, le jupon de dessus est retroussé avec grâce dans les fentes des poches, et laisse voir celui de dessous, qui est en belle calmande à grandes rayes; elle est chaussée de mules en maroquin vert à hauts talons, et sa jambe que rehausse l'éclat d'un bas fin et d'une irréprochable blancheur, laisse apercevoir des contours qui ne sont pas sans charme. Enfin, Tensemble de son costume, et son mamtien, avaient ce genre d'élégance que nos pères admiraient chez les soubrettes de bonne maison, il y a trois quarts de siècle. Du reste, madame Fleurus avait dû êti^e belle, car ses traits quoi-
qu'un peu flétris par Tâge, étaient encore fort bien.
En voyant le vicomte dans la loge, elle lui flt une profonde et gracieuse révérence; puis après Favoir prié de Texcuser de ce qu'elle Pavait fait attendre» eUe lui offrit une chaise, en réclamant son indulgence pour son mari, qui avait eu Timpolitesse de le laisser de bout.
—Je suis confus de vos bontés, madame, dit le vicomte, et je vous...
— Dis donc, madame, interrompit maître Gringilliard, ce mossieur a t'un service à te demander ane confinence à te faire.
M. Fleurus, dit aigrement madame son épouse, il me semble que vous n'auriez pas dû vous permettre d'interrompre monsieur. Ensuite, est-ce qu'il ne vous serait pas possible de vous défaire de cette manière de parler, de ces liaisons dangereuses qui sont recueil de votre langue à chaque instant? On volt bien, mon ami, que vous avez servi dans les cuirassiers!...
— Un peu, mon neveu, j'm'en flatte, répliqua vivement le père Fleurus, en se redressant et en posant devant sa femme. J'ai servi avec honneur et gloire, j'ai t'été blessé en servant la république une invisible et intarissable, à preuve qu'en v'ià les marques, ajoatat-il en montrant son moignon.
— C'est vrai, dit le vicomte, cela vous honore et Je vous en félicite de tout mon cœur. Vous êtes un bon FrançaisI
— Y a gros à parier, qu'j'en suis t'un de bon Français; mais gnia pas de quoi faire tant de bruit quand on a fait son devoir! J'avais juré de vivre libre ou de mourir en franc républicain, ce n'est pas ma faute si la république s'est périe avant moi!...
— Oui, reprit madame Gringilliard, dont les opinions ne sympathisaient pas avec celles de son mari, la république vous a joliment récompensé; elle vous
a laissé la liberté de tirer toute votre vie le cordon
d'une main.
— Et vous donc, madame la ci-devant? quéqn'ça vous a donc rapporté d'avoir zélé à Colblance avec Pitt et Gobourg, et avec tous vos aristocrates? Vous y avez appris à faire la révérence, à parler du français qu'est un tas de blagues où je ne comprends rien; faut-y pas faire tant d'embarras pour çal
— Taisez-vous, vieille croûte! sachez que j'ai appris à vivre dans le grand monde, moi, et que je ne serais pas déplacée dans un salon; tandis que vous, vous vous en feriez chasser par la grossièreté de votre langage et de vos manières populacières!
— J'suis du peuple! c'est vrai, mais du peuple souverain, madame Fleurus! Tâchez à l'avenir d'en parler avec respect du peuple souverain, entendez-vous? Un soldat républicain n'a que faire de science pour se battre, et je soutiens qu'entre ses mains un bancal vaut mieux que toutes vos grandCmères et toutes vos rhitouHques, qui sont autant d'inventions d'un tas de faignants! Ou fer et du pain, mille cartouches, c'est assez pour aller à la gloire! Je parle sans illusions, moi; et qu'importe que vous saviez vous tirer d'affaire dans un salon, lorsque votre position vous force de rester à la porte avec votre digne époux?
— Le savoir aura toujours son prix, dit madame Fleurus, avec son air pincé, et je vois avec peine, mon cher mari, que vous ne soyez pas compétent pour trancher la question. Quant à votre république, je l'ai en horreur à cause de tout le mal quelle a fait relie a
loat détruit, religion, morale, royauté légitime!... HélasI prions et craignons Dieu, car tout bon et miséricordieux qu^l est il se lassera, et peut-être le jour n^est pas loin où il punira les hommes d^avoir porté une main parricide et sacrilège sur le trône et Paatel!
— Pardon, continua madame Fleurus, en s^adressant au vicomte, pardon d*avoir poussé si loin cette discussion en votre présence; mais mon mari a beau dire et beau faire, je n'oublierai jamais tout ce que je dois à la noblesse!
— Respect à Topinon de chacun, madame Fleams, dit le vicomte, même à celle de votre mari, quoique par le privilège de ma naissance je doive me ranger à la vôtre. En effet, et quoiqu'il n'entre pas dans mes habitudes de tirer vanité de ce qui n'est qu'un jeu de la destinée, je vous apprendrai avec bonheur que je suis né gentilhomme!
—Je l'aurais deviné, monsieur, dit madame Fleuras, en prenant son ton le plus aimable, je l'aurais deviné à vos manières polies, qui sont l'apanage des gens de qualité.— £nOn,ajouta-t-elle, veiullez me dire en quoi je puis vous servir?
—Voici, madame, le motif qui m'amène chez vous : Je suis originaire de la Flandretrançaise; ma famille réside à Saint-Sylvestre-Cappel, et je me nomme le marquis de Woolblek. Lors de la dernière révolution, magrand'mère a perdu la tête, et, il y a environ un an qu'elle s'est enfuie du château, emportant une somme de quatre à cinq mille francs. Je suis à sa recherche, «t, d'après des renseignements précis que l'on m'a fournis récemment, j'ai lieu de croire que c'est dans cette maison qu'elle s'est retirée, et où elle est connue sous le nom de la dame au voile vert.
— Je regrette d'avoir à détruire vos espérances, M. le marquis, dit madame Fleuras, mais la dame dont vous parlez habite ici depuis deux ans, el!e ne peut donc être votre parente.
Madame Fleurus mentait lorsqu'elle disait que la dame au voile vert habitait depuis deux ans la maison conCée;^ la garde de son époux. De Lussan le savait bien, mais il ne pouvait lui laisser voir qu'il était instruit de ce qu'il paraissait vouloir apprendre ; la portière, d'ailleurs, ne faisait, suivant toutes les probabilités, qu'obéir aux instructions qu'elle avait reçues.
— En effet, répliqua de Lussan, un peu déconcerté, s'il est vrai qu'il y ait deux ans que cette dame est votre locataire, elle ne peut être celle que je cherche. Vous excuserez donc, madame, une démarche qui, comme vous le voyez, était fondée sur une curiosité fort naturelle. Toutefois, ce qui avait le plus contribué à me faire ajouter foi aux renseignements que l'on m'avait donnés, c'est que la dame que vous avez chez vous passe, dans le voisinage, pour folle, ce qui lui donne un grand air de ressemblance avec ma malheureuse grand'nière.
— Hélas! M. le marquis, répondit madame Fleurus, le monde est bien sot, bien méchant! on traite cette dame de folle parce qu'elle ne voit personne et qu'elle est assidue à l'église; mais la vérité est qu'elle n'est pas folle du tout, je puis vous l'attester.
— Àh! bah! dit maître Fleurus, si elle n'est pas folle, c'est bien d^ hasard. Quoi donc qu'elle va faire tous les Jours du matin jusqu'au soir avec ses calolins, si elle n'est pas folle?
— M. Fleurus, lui répondit sa femme, il me semble
103 LES VBAIS MYSTÈRES
que vous devriez parler avec pios de politesse, d*aDe dame qui vous fait vivre, et d'une classe dlndividus qui ont droit au respect de tous.
— De quoi qui m'fait vivre? Si je Ty garde son magot, n'est-y pas juste que m'paye? Et quant à tous vos églisiers, quoi que je tiens d'eux, donc moi? Je ne connais que les curés de la république, les thécphidou-en-troupe!.».
— Elle a donc de la fortune, la dame au voile vert? ajouta de Lussan.
-^ A cet égard, je n'ai point de réponse à faire à M. le marquis, dit madame Fleurus. Je ne me suis jamais permis d'adresser à cette dame la moindre question sur sa position, parce que les aflaires de nos locataires ne me regardent pas, et M. le marquis est trop bien élevé pour provoquer une indiscrétion.
— Vous vous méprenez sur le but de ma question, répondit le vicomte «i peu fm^tté; je n'ai nul not.f d'être curieux de ces sortes de choses, et si je vous ai demandé si cette dame avait de la fortune, c'est tout machinalement, et surtout sans l'intention de vous faire manquer à vos devoirs.
Le vicomte vit bien qu'il n'y avait rien à espérer, ni de cette vieille caricature, ni de son imbécile de mari : •d'ailleurs il suffisait de les voir un instant pour éu« persuadé que, pour que la vieille eût conservé son bon sens, jamais elle n'aurait choisi de pareils conOdents. Il prit donc le parti de laisser croire qu'il n'avait éprouvé aucune contrariété de la manière dont la précieuse concierge lui avait fermé la bouche, et, quoique peu satisfait du résultat de son enquête, il en savait du moins assez pour dresser d'autres batteries qui le missent à même de venir à bout de ses desseins.
Il se retira donc en comblant les Fleuras de politesses et de salutations.
Nous connaissons trop de Lussan comme homme de résolution pour croire qu'il se rebute devant les obstacles, et qu'il se tienne pour battu par la puissance d'inertie des Fleurus. Il éprouva bien quelques regrets d'avoir si mal réussi d'abord auprès de ces cerbères; mais l'espoir d'être plus heureux une autre fois releva son courage. Deux cent mille francs en or, argent, diamants, en billets de banque, cent mille francs, en rentes au porteur. Quelle immense proie! se disait-il; la laisseraije donc échapper? Vrai supplice de Tantale, j'y touche, je ne puis... mais non, dussé-je y périr, il faut absolument ;que j'en vienne à boutl
On pense bien que dès Je jour même de l'entretien qu^il avait eu avec le vicaire de Saint-Roch, et par suite duqueûl avait été instruit de tout ce qui se rattachait à la dame au voile vert, de Lussan n'avait pas manqué d'en rendre compte à son ami Salvador. Tous deux s'étaient ingéniés à qui mieux mieux pour mettre la vigilance des Fleurus en défaut; mais la bêtise du mari, plus redoutable encore que l'esprit ei l'astuce de la femme, avait déconcerté tous leurs projets. Vainement ils leur avaient lâché émissaires, sur émissaires le père Fleuras, en esclave docile de sa femme, qu'il regardait comme un oracle, les renvoyait à celle-ci et ne répondait jamais autre chose que : Adressez- vous ta marne Fleurus, moi j'ignore la chose de marne CAlolyme. Quant à madame Fleurus, élevée avec les grands, au milieu de ce monde tout confit en menteries, feint, fardé et dangereux, elle possédait au suprême degré l'art de dissimuler, et après une heure d'entretien avec elle, on se trouvait tout étonné de ce que ses phrases
filandreuses D'avaient pas fait faire an pas à ta qaesUoD. Il fallait doue renoncer à cette^mportante affaire qui promettait un si beau résulut : c'est à <pioi ne pouvaient se résoudre ni de Lussan, ni Salvador, et ils cherchaient tous les moyens d'arriver au but qu'ils voulaient absolument atteindre, lorsqu'ils furent arrêtés tous deux.