‹ Les vrais mystères de ParisChapitre 19 sur 21 · IV. — Suite du prédédent · texte numérisé non relu

IV. — Suite du prédédent

Les exigences de notre récit nous forcent à conduire nos lecteurs dans un lieu que nous ne nommerons pas; mais que la courte description que noos allons essayer d'en faire fera suffisamment connaître.

De la boutique d'une maison sise dans une des petites rues qui débouciient sur le boulevard Bonne-l^ouvelle, on a fait un petit salon, tapissé seulement d'an papier rouge commun. Ce salon (puisque salon il y a), est meublé seulement d'une grande table ronde, couverte d'un tapis vert, d'un canapé en velours d'Dtrecbt jaune, et de quelques chaises en cerisier couvertes en crin, quelques mauvaises lithographies dans des cadres dorés sont appendues aux murs, une pendule d'albâtre et deux vases de porcelaine dorée, dans lesquels se prélassent deux grosses touffes de fleurs artificielles ornent la cheminée.

Un bon feu brûle dans l'âtre, et répand dans le salon une douce chaleur qui paraît réjouir fort ceux qui s'y trouvent.

D'abord six femmes encore jeunes et à peu près jolies, décollerées, vêtues seulement, bien que la tem-

pérature soit froide et qu'elles soient forcées de sortir de quart d'heure en quart d'heure, de robes de soie assez légères, de couleurs claires; ensuite deux hommes dont la physionomie ressemble à celle de tout le monde, si ce n'est qu'elle est plus belle que celles que Ton rencontre ordinairement. L'un de ces hommes est vêtu d'une redingote et d'un pantalon bleus assez propres; l'autre, d'un pantalon de velours côtelé et d'une blouse de chasse de toile grise presque neuve.

Nous venons de dire que la physionomie de ces deux hommes était plus belle que celles que l'on rencontre ordinairement; nous devons ajouter, cependant, que celui qui est vêtu d'une redingote porte des lunettes vertes qui font un assez vilain effet, et que l'autre a l'œil droit couvert d'un bandeau de taffetas noir. Tels qu'ils sont, cependant, ces messieurs paraissent plaire in6niment aux habitantes du lieu dans lequel ils se trouvent, qui toutes, à l'exception d'une fort jolie brune qui est assise à l'écart et ne parait pas s'occuper de ce qui se passe autour d'elle, leur prodiguent une foule de petits soins et de gracieux sourires.

Nos lecteurs comprendront l'empressement et l'amabilité de ces dames, lorsque nous leur aurons dit que les deux messieurs ont commandé un énorme bol d^eau-de-vie brûlée qu'une servante vient d'apporter tout enflammée sur la table.

— Allons, Flamant, versez du punch à ces dames; dit à son compagnon l'homme aux lunettes vertes.

— Très-volontiers, mon cher Albert, répondit Flamant, qui prit avec une grâce toute particulière la cuiller à potage digne accompagnement d'un punch servi dans un saladier, et qui remplit jusqu'aux bords les verres destinés aux dames.

LES \KAIS NTSTÎRES. T. IX. 8

110 LES TfiAIS MYSTÈRES

— Eh bien! Elisabeth, dit une de ces dernières à la jolie brune assise à Técart, tu ne viens donc pas prendre un verre de punch?

— Je n'ai pas soif, répondit Elisabeth d'une voh brève.

— Viens donc, béte, il est bon, et ces messieurs disent que quand il n'y en aura plus il y en aura encore.

Elisabeth ne pi*lt seulement pas la peine de lever la itue pour regarder celle qui Tinterpellait.

— Laisse-la donc, dit une des femmes à celle qui venait de parler, ne sais-tu pas que lorsqu'elle s'est fourré quelque chose dans la tête, il n'y a pas moyen de la faire changer d'idée?

— Ah! il n'y a pas moyen de me faire changer d^idée! s'écria Elisabeth en se levant brusquement du siège qu'eHe occupait. £h bien! c'est ce qui tous trompe, j'en vais boire du punch et plus que vous encore; et joignant l'effet aux paroles, Elisabeth prit l'un après l'autre plusieurs verres et les vida chacun d'un seul trait.

— Cette malheureuse est folle, dit à voix basse Flamant à celle des femmes qui se trouvait près de lui.

*~ Un peu, répondit la flile, mais c'est égal, c'est une bonne camarade, et ses accès ne durent pas longtemps.

— Et on la garde ici?

•— Elle est jeune, elle est jolie, n'est-ce pas tout ce qu*il faut?

Pendant que Flamant et la fille échangeaient ensemble les quelques paroles qui précèdent, Elisabeth, qui était restée debout près de la table, s'approcha doucement d'Albert; elle s'assit sur ses genoux et après lui

avoir adressé le plus gracieax sourire qui se puisse . imagiiier, elle lui demanda une petite somme que celui-ci s'empressa de lui donner. Lorsqu'elle eût ob« tenu ce qu'elle désirait, elle sortit en courant du salon. La femme qui causait avec Flamant avait remarqué ce qui venait de se passer.

— Vous lui avez donné de l'argent? dit-elle à Albert.

— Oh! peu de chose, répondit-il, mais que signifie tout ceci?

— Raconte à ces messieurs l'histoire d'Elisabeth Neveux, dit une des femmes, ça les amusera, c'est plus drôle qu'un mélodrame de la Gaieté.

— - Je ne demande pas mieux si ça peut leur faire plaisir.

— Contez, charmante, répondit Flament à cette question indirecte, contez, vous parlez si bien que nous vous écouterons avec inflniment de plaisir, n'est* il pas vrai, cher Albert?

Celui-ci fit un signe afiirmatif.

— Je commence alors, dit la fille après avoir avalé un verre de punch.

— Nous t'écoutons :

« Elisabeth Neveux appartient à une famille d'honnêtes cultivateurs de la Lorraine, elle est née à Lacroix- Dieu, un joli petit village des environs de Lunéville; Elisabeth avait si souvent entendu parler de Paris, les gens de son village, que le hasard avait conduits dans la grande ville, faisaient un si beau réeit des choses merveilleuses que l'on y voyait, qu'elle mourait d'envie d'y venir à son tour; aussi, lorsqu'elle eut atteint ses dix-huit ans, elle pria son père de la laisser partir et le bon homme qui ne savait rien refuser à sa fille,

la conduisit un beau Jour à la diligence, et la vit partir sans inquiétude, parce qu'il savait qu'elle serait reçue à sa descente de la voiture par Tatné de la famille qui était depuis longtemps à Paris, où il exerçait la profession d'ouvrier serrurier'. Elisabeth alla donc en arrivant à Paris loger chez sou frère, et pendant quelque temps sa conduite fut irréprochable. Tout le monde vantait sa sagesse et sa modestie en même temps que sa beauté; malheureusement son frère, qui cherchait à lui procurer toutes les distractions que lui permettait sa fortune, la conduisit un soir à un petit bal de la rue Saint-Antoine, que Ton appelle le bal des Acacias. A ce bal elle fit la rencontre d'un beau jeune homme; ce beau jeune homme lui fit la cour, et ma foi il lui arriva ce qui est arrivé à plus d'une jeune fille, elle se laissa séduire, et un soir son frère l'attendit vainement pour souper. Elle était partie avec le jeune homme en question.

«Pierre Neveux, le frère d'Elisabeth, chercha longtemps sa s<Bur sans pouvoir la trouver; ce ne fut que par hasard qu'il apprit longtemps après qu'elle habitait sous le nom madame Lion..,

— De madame Lion? dit Flamant.

— Est-ce que vous connaissez l'amant d'Elisabeth? répondit la narratrice : c'était un voleur.

— Je n'ai pas de pareilles connaissances, mais je sais en partie le reste de l'histoire de voire compagne. Son frère se présenta un jour chez elle, rue des Lions- Saint-Paul, elle venait d'avoir une violente altercation avec son amant qui était renU-é ivre, accompagné d'un de sespareils, nommé, je crois, Maladetta, Pierre Neveux voulut prendre le parti de sa sœur, que les deux voleurs se permettaient de maltraiter devant lui; ces derniers essayèrent de le malmener à son tour» et ma

foi, comme il était doué d'ane force herculéenne et qu'il tenait à la main un de ces forts marteaux dont se servent habituellement les gens de son état, il tua les deux bandits et ensuite s'esquiva; ce sont les journaux du temps qui m'ont appris ce que je viens de vousdire, quant au reste je l'ignore.

— Voilà ce qui arriva ensuite : Elisabeth fut arrêtée. Diverses circonstances ayant fait supposer qu'elle savait quel était l'assassin, on voulait qu'elle le fît connaître à la justice, c'est ce qu'elle ne voulait pas faire; elle ne pouvait se résoudre à dénoncer son frère, son frère qui ne s'était rendu coupable que parce qu'il avait voulu la défendre; aussi elle resta longtemps en prison, elle ne fut mise en liberté que lorsque l'on fut parvenu à s'emparer de Pierre Neveux. Le malheureux ouvrier fut traduit en cour d'assises et condamné à dix ans de travaux forcés; Elisabeth fut tellement affligée d'être la cause de la condamnation de son frère, qu'elle perdit complètement la raison. Elle fut mise à la Salpétrière; les célèbres docteurs attachés à cet établissement lui rendirent à peu près la raison après on traitement d'une année; elle fut alors mise dans la rue, il faisait froid, elle était à peine couverte de quelques mauvais vêtements, elle avait faim. Elle ne pouvait, après ce qui s'était passé» penser à retourner dans sa famille : que pouvait elle faire? Elle entra ici, mais il faut croire que le métier ne lui convient pas, car depuis quelque temps sa tête s'est dérangée de nouveau. Souvent elle est triste, elle ne dit rien à personne, quelquefois elle est d'une gaieté folle, alors elle boit outre mesure, sans doute pour s'étourdir, mais quelles que soient les préoccupations qui l'agitent, qu'elle soit triste ou gaie, elle n'oublie

i\tx LES VRAIS MYSTÈRES

Jamais qae son malheureax frère est au bagne de Toulon, qu*il souffre et qu'elle est la cause de ses malheurs; elle met de côté tout Pargent qu*elle peut se procurer, et lorsqu'elle est parvenue à amasser une petite somme, elle Tadresse à Pierre Neveux, qui ne sait pas ce que fait sa sœur. Gomme ces envois se sont renouvelés et se renouvellent assez souvent, il est probable que ce pauvre garçon, qui à ce que Von assure se conduit parfaitement bien, trouvera en sortant du bagne une somme qui lui facilitera les moyens de fonder un petit établissement; mais ii ne trouvera pas sa sœur, les médecins disent qu'elle porte dans son sein le germe d'une maladie mortelle et que c'est tout au plus si elle a encore deux ans à vivre, et ce n'est que dans six que Pierre Neveux sera mis en liberté.

La narration fut interrompue par l'entrée dans le salon d'un homme, dont le brillant costume arracha h toutes les femmes des exclamations admiratives. Il était vêtu d'un superbe paletot sauce poulette, d'un pantalon bleu haf ti, une chaîne d'or décrivait de nombreux contours sur son gilet de velours noir, son con était emprisonné dans une cravate de satin rouge, il était coiffé d'un chapeau à longs poils, chaussé de bottes vernies, et il tenait à la main un magniCque jonc à pomme d'or; tout cela était neuf.

— Vous vous êtes bien amusés mes gaillards, tandis que je m'échinais à courir, dit-il à Flamant et à Albert; mais ça m'est égal, tout est arrangé pour le mieux, et je vais avoir mon tour. Du punch! s'écria-t-ii, en frappant à coups redoublés sur la table, du punch!

— La maîtresse du lieu accourut tout effarée, et demanda d'une voix revécbe, pourquoi l'on faisait un tel tapage dans une maison honnête.

— Parce que nous voulons du pancb, et da soigné, répondit le fashionable, en jetant négligemment deui pièces d'or sur le tapis vert qui couvrait la table.

La vue de Tor calma subitement la vieille mégère; ses traits renfrognés se rassérénèrent.

— On va vous servir, mon poulet, dit-elle, on va vonr servir, un peu de patience, canseï avec ces dames en attendant*

Le fasbionable se Jeta pégligemnent sur le canapé de velours d'Uti*echt.

-*I1 est à moitié ivre, dit Albert à son compagnon.

— Gela ne m'étonne pas, dès que ces misérables ont quelques pièces d'or à leur disposition, voilà Vusage qu'ils en font.

— Je ne lui en voudrai pas, s'il s'est acquitté avec intelligence des diverses missions dont nous l'avons chargé.

— C'est ce qu'il faudrait savoir.

Flamant et Albert s'étaient retirés à l'eitrémité du salon, pour échanger les quelques paroles qui précèdent; ils ûrent signe au fashionable de venir les j trouver.

Celui-ci qui atait préalablement demandé aux dames si la fumée du tabac ne les incommodait pas, et qui avait obtenu une réponse conforme à ses désirs, tira de sa poche une pipe de terre culottée, qu'il alluma avant de s'approcher d'eux.

—Voyons, mon cher Ternier, lui dit Albert {nos lecteurs ont déjà deviné que cet individu n'était autre que Salvador, et que celui que jusqu'à présent nous avons appelé Flamant était le vicomte de Lussan), vous êtes quelque peu gai, mais vous êtes en état de nous écouter et de nous répondre, n*est-ce pas?

— A mort, J'ai ba quelques glacis de lance daff (i) ; mais je suis aussi sain d'esprit que de corps, et ce n'esl pas peu dire, le coffre est bon^ tonnerre!

— Dites-nous alors ce que vous avez fait depuis ce malin?

— Très-volontiers, et vous allez voir que j'ai bon pied bon œil; en vous quittant, je suis .ailé trouver Louis l'Aventurier, il m'a donné, ainsi que je m'y atten* dais, trois mille balles (2) des bijoux de la danseose, et il m'a de plus i^enfrusquiné (â).

— Ensuite?

— Ensuite, comme je savais que vous n'auriez pas, dans la maison où je vous avais prié de m'attendre, le temps de vous ennuyer, je suis allé déjeuner copieusement.

— Ensuite?

— J'ai pris un cabriolet, et je suis allé retrouver Louis l'Aventurier qui m'attendait chez un marchand de vins de la cour Saint-Martin, nous nous sommes de suite mis en campagne, et après avoir longtemps cherché, nous avons enfln trouvé dans une maison isolée et sans portier, de la rue de TOuest, ce qu'il vuus fallait : un petit appartement composé de deux pièces et d'une cuisine. L'appartement a été loué par Louis l'Aventurier qui a donné son nom et son adresse, soidisant pour deux parenu qui arrivent ce soir ou demain matin de la province; l'appartement a été meublé de suite, on y a apporté des malles pleines de linge et d'habits de sorte que vous pouvez y arriver les deux

Verre» d'eau-de-vie.

Francs.

(3) RhabiUé.

mains dans yos poches, sans inspirer le moindre soupçon, à l*heare qu'il est il est prêt à vous recevoir, et j*ose dire que vous y serez en sûreté; voici votre clé et le passe-partout; pour que vous ne vous trompiez pas, j'ai écrit sur la porte le nouveau nom de Rupin.

-—Et Louis TAventurier ne sait pas pour qui il a loué cet appartement?

— U sait seulement qu'il doit être habité par deux grinches (1) qui viennent de s'évader de là-bas, il a donné les nouveaux noms que vous avez adoptés et tout a été dit. Louis l'Aventurier fait tout ce qu'on veut lorsqu'on le paye bien, aujourd'hui cependant il s'est montré bon zigue (2), il ne m'a pris que mille francs pour le tout.

— Nous allons te les remettre.

— Je n'en veux pas, il me reste deux mille francs, c'est assez pour attendre, en menant joyeuse vie, une nouvelle affaire.

— Nous n'en ferons plus qu'une à Paris, mon cher Vcrnier, mais celle-là sera bonne, je l'en réponds.

— Celle de la dame au voile vert dont vous parliez ce matin avec Rupin?

— Tu Tas dit.

— Elle demeure toujours rue Thérèse, 25, je m'en suis assuré.

—Réussirons-nous? dit Salvador, qui avait jusque-là écouté, sans y prendre part, les propos échangés enU'e Vernier les bas bleus et le vicomte de Lussan.

— Il le faudra bien, mon cher Albert, dussionsnous pour entrer chez cette vieille mégère, passer par

(1) Voleurs.

(3) Bon enfant.

le troa de la'serrare; nous ne pouvons avec la misérable somme que nous possédons songer à passer à l*étranger.

-- Vous Pavez dit, nous risquerons le tout pour le tout, et si nous échouons, on ne nous prendra pas vivants.

•— Gela coule de source; je ne me soucie pas pour ma part de retourner à Bicêtre, cette maison me déplaît horriblement, on y traite un gentilhomme absolument comme le dernier des manants. . — Et je suis des vôtres? ajouta Vernier.

^ Cest convenu, nous nous mettrons à l'œuvre dès que notre ami aura fabriqué les papiers qui nous sont nécessaires pour quitter la France.

La conversation des trois bandits fut interrompue, par rentrée dans te salon d'une bonne qui portait un vase d'une plus grande capacité que celui qui venait d'être servi et plein jusqu'aux bords, d'un punch flamboyant; elle était suivie par la maîtresse du lieu, qui posa sur la table deux assiettes de porcelaine, sur lesquelles se prélassaient quelques douzaines de biscuits de Reims.

La bonne qui n'avait pas remarqué les trois hommes, qui causaient ensemble à l'extrémité du salon, allait se retirer, après avoir posé sur la table le vase dont elle était chargée; elle en fut empêchée par une des femmes.

— Reste avec nous. Céleste, lui dit cette femme, tu boiras un verre de punch et tu nous chanteras quelque chose.

— Je n'ai pas le temps, répondit Céleste, c'est aujourd'hui mon jour de sortie; ce n'est que parce que J'avais oublié quelque chose que je suis rentrée; je vais ressortir.

—Je t*en prie, ma bonne Céleste, reprit la femme qui venait de parler, cbante-nous quelque cbode.

— Je ne vous chanterai rien; vous avez de douces paroles dans la bouche lorsque vous voulez obtenir quelque chose, et vous vous moquez de ma laideur, vous m'appelez la mouchique (1), lorsque vous avez obtenu ce que vous désiriez; je ne vous chanterai rien.

— Messieurs, messieurs, joignez-vous à ces dames dit la maîtresse du lieu, priez Céleste déchanter; vous n^en serez pas fâchés, elle chante à ravir, et en musique encore.

De Lùssan^ toujours excessivement poli, crut devoir adresser quelques mots à la femme dont on vantait avec tant d*emphase le talent musical.

Céleste regarda le vicomte avec tant de fixité que celui-ci en fut presque troublé, et Teffroyable laideur de cette femme lui fit faire un pas en arrière.

— Je n'ai rien à refuser à d'aussi gracieuses invitations, répondit Céleste, et, sans plus se faire prier elle attaqua les premières mesures du grand air de la l^eine de Chypre.

— C'est la marquise de Roselly, dit/ de Lussan à Salvador, tandis qu'elle chantait.

— Il n'est que trop vrai, répondit celui-ci, et je crois qu'elle nous a reconnus.

— Que faire?

— Attendre, nous ne risquons rien ; elle n'a pas sujet de se plaindre de nous et sa position n'est guère meilleure que la nôtre, nous n^avons donc rien à redouter.

(1) Laide.

Salvador ne se trompait pas, Silvia les ayait reconnus. Tandis que les autres femmes et Vernier les bas bleus, émerveillés, Tapplaudissaient avec fureur, elle s'approcha des deux amis et leur dit à voix basse :

— M. le marquis de Fourrières et M. le vicomte de Lussan sont-ils contents de la chanteuse?

— Pas d'imprudence, ma chère Silvia, lui répondit Salvador, suivez-nous lorsque nous sortirons d'ici, mais ne nous abordez que lorsque nous serons arrivés chez nous.

•— C'est bien; mais n'espérez pas m'échapper, j'aurai l'œil sur vous.

Lorsque minuit sonna, Salvador et de Lussan manifestèrent l'intention de quitter les aimables habitantes du lieu quelque peu suspect dans lequel ils se trouvaient; toutes les instances qu'on fit pour les retenir furent inutiles.

—Nous vous embarrassons depuis assez longtemps, dirent-ilis à la maltresse du lieu, une séance de douze heures nous paraît suffisante pour une première visite» mais nous vous laissons notre ami pour vous consoler de notre absence, c'est un joyeux compagnon dont vous serez satisfaite.

Vernier les bas bleus avait en effet déclaré à ses deux compagnons qu'il se trouvait en trop bonne compagnie pour quitter la place avant le lendemain matin.

Salvador et de Lussan arrivèrent sans encombre à leur nouveau domicile; Silvia, qui, ainsi que cela avait été convenu, les avait suivi sans leur parler, entra avec eux.

Silvia ne pouvait savoir mauvais gré à Salvador, que les événements s'étaient chargés de justifiera ses yeux, de ce qu'il Pavait abandonnée au moment où le sort

DE PABIS. 121

venait de la frapper si cruellement; elle ne lai fit donc aucun reproche et parut très-joyeuse de ce qu'il avait pu se soustraire à la triste fin qui lui était destinée; elle lui expliqua comment, après avoir reçu le petit billet qu'il lui avait adressé au moment où il se disposait à quitter Paris, elle s'était empressée de quitter sa demeure, emportant avec elle ce qu'elle possédait de plus précieux. De chez elle, elle s'était fait conduire dans une maison de santé où elle s'était fait passer pour une dame italienne, ce qui lui avait été facile, attendu qu'elle connaissait parfaitement la langue du pays dont elle se disait native. Elle était restée dans celte maison assez longtemps, mais ses ressources étant à peu près épuisées, elle avait été forcée d'en sortir. Elle avait d'abord essayé d'utiliser ses connaissances musicales, mais cela ne lui avait pas été possi- Bible, attendu que sa figure était devenue si afireuse qu'elle épouvantait ses jeunes élèves; enfin, de chute en chute et ne sachant de quel bois faire flèche, elle était tombée, après avoir vainement cherché sa mère, dans la maison où il venait de la rencontrer.

Silvia, Salvador et de Lussan furent éveillés le lendemain matin par Vernier les bas bleus, qui entra chez eux suivi de deux garçons restaurateurs qui apportaient tout ce qu'il fallait pour faire un somptueux déjeuner; quelques mots lui expliquèrent la présence de Silvia.

— Elle n'est pas belle la particulière, dit-il, mais c'est égal si le bêcheur (1) n'a pas menti c'est une luronne et je suis bien aise qu'elle soit avec nous, si surtout elle plaît à Rupin.

(I) L'avocat du roi ou le procureur général.

123 LES TBAIS MTSTÈBE8

— £ltene me platt pas, répondit Salvador, mais Je la supporte; il le faut bien.

— Eh bien, alors, reprit Vernier les lias bleus» pourquoi ne pas s'en débarrasser; et il flt un geste signiflcaiif, traduction fidèle de sa pensée.

— Par exemple, s'écria de Lussan, une compagne d'infortune!

— Et qui, après tout, peut nous être utile, ajouta Salvador.

— A table! dit Silvia qui venait d'achever de mettre le couvert et qui n'avait pas entendu les paroles échangées enue les trois complices, à tablel...

Ils s'empressèrent tous d'obéir à cette invitation, et ils firent honneur aux vins fins ei aux mets délicats apportés par Vernier les bas bleus.

Plusieurs Jours se passèrent ainsi; grâce à l'obligeance intéressée de Louis l'Aventurier et au talent (le faussaire de Salvador, les membres de cette société de bandits étaient tous munis de passe-ports en règle; il ne leur manquait plus que de l'argent pour éti*e en mesure de quitter la France, ainsi qu'ils en avaient l'intention. Celui qu'ils avaient volé à la danseuse Coralie commençant à s'épuiser, il était donc temps de penser à la dame au voile vert.

De nouvelles démarches furent faites, mais les obsiacles devant lesquels avaient échoué les ruses précédemment mises eh œuvre existaient toujours; comment les surmonter?

Salvador et de Lussan s'étaient plaint à plusieurs reprises devant Silvia des difficultés insurmontables (fue présentait cette entreprise et de la nécessité où ils seraient de l'abandonner, et toujours elle avait paru indifférente à leurs soucis. Mais enfin, vaincue par

leurs doléances, et voyant qu'ils avaient épuisé sans succès tous les moyens, toutes les ressources, jalouse de leur montrer sa supériorité, elle leur rappela la part qu'elle avait prise à Taffaire du père Josué, et elle leur jura qu'elle viendrait à bout de celle-ci. ' — Oui, messieurs, ajouta-t-elle, en s'cxaltant, je réussirai si vous me promettez de suivre docilement mon plan; vous reconnaîtrez encore une fois que rien ne résiste à riroagination et au génie d'une femme douée d'une volonté forte. En disant ces mots, ses yeux brillent d'un éclat sinistre; l'inspiration satanique dont elle vient de recevoir la commotion perce à la surface!

Salvador et de Lussan, confiants dans une parole qui ne leur a jamais manqué, partagent l'enthousiasme de Silvia; ils la pressent tour à lour dans leurs bras, et, malgré l'horreur que doivent inspirer ses traits, ils la proclament la première femme du monde!

— Demain matin, dit-elle, je me mettrai à l'œuvre; tenez-vous prêts à me seconder.

Cette promesse porte leur joie an comble: ils épuisent les formules adulatrices; l'encens brûle devant l'horrible divinité! Mais enfin, quand leurs sençsont un peu plus calmes, de Lussan, dont le caractère soupçonneux s'ouvre.difiicilement à la confiance, ne veut passe livreren aveugle aux entreprises de l'artificieuse Silvia.

— Au nom du ciel, lui dit-il, je vous eu conjure, dites-nous quels sont les moyens que vous comptez employer pour réussir; je brûle d'impatience d'être initié à ce secret important.

— Ecoutez- moi, dit Silvia avec emphase et du ton d'une sy bille qu'agite un fanatisme sacré j i'impuisbance de vos conceptions, le secours que vous êtes

12^ LES VRAIS HYSTÈHES

forcé d'implorer d'une femme pi-ivée des avantages naturels de son sexe, tout m'annonce que vous touchez à une décadence prochaîne. Vous avez jusqu'ici vécu dans une position brillante, grâce à quelques expéditions heureuses auxquelles j'ai pris une assez grande part; mais, rappelez-vous le bien, une longue suite de hasards est une chaîne fatale dont le prolongement amène nécessairement le malheur. Une catastrophe me paraît donc certaine, inévitable, et vous y succomberez; car, dans la carrière du crime, malheur à qui s'arrête ou regarde en arrière! Quant à moi, j'espère d'autant mieux échapper à l'adversité que c'est dans mon propre malheur que je veux puiser les chances de réussite. En un mot, c'est sur ma laideur, oui, sur cette figure, jadis si belle, aujourd'hui si horrible, que repose le succès de celte dernière entreprise. A une autre époque, je dus mon bonheur à la régularité de mes traits; eli bien! je veux dompter la nature, et que la laideur même me serve à vaincre les obstacles devant lesquels vous êtes venus vous briser. Je bénis donc mon destin, tout affreux qu'il est, puisqu'il m'est permis encore une fois de vous guider dans la carrière...

A demain l'attaque!

Le lendemain matin, Silvia fut exacte. Elle développa son plan, dans tous ses détails, à ses complices. Ils le trouvèrent si adroitement conçu qu'ils l'applaudirent à plusieurs reprises.

— Trouvez-vous, leur dit-elle, à Saint-Roch, à neuf heures, vous jugerez par vous-mêmes si mon déguisement n'inspire aucun soupçon, et, en même temps, de l'effet que ma présence produira sur la femme au voile vert.

A llieùre indiquée, les deux bandits étaient au poste. La vieille dame ne tarda pas à arriver; elle alla se placer à quelques pas du coofessionnal qui se trouve près de la chapelle de la Vierge. An bout de quelques instants, ils virent arriver une autre femme couverte de vêtements en lambeaux, et dont les couleurs primitives, effacées, maculées, indiquaient néanmoins par leurs vestiges^ que celle qui les portait avait été dan s Taisance; c*était Silvla, mais, sous cet accoutrement, elle était méconnaissable. Sans regarder autour d^elle, elle se plaça sur les marches du tribunal de la pénitence, et tira d*un petit cabas qu*elle portait, un livre de prières qui, par un reste de fermoir en vermeil, indiquait avoir été orné avec luxe, mais, du reste véritable bouquin, et sale comme tout le reste du costume de la pénitente; elle l'ouvrit et se mit à prier avec une grande ferveur apparente. La messe flnie, elle ne parut pas songer à se retirer, mais, au contraire, elle entama une autre série de prières dans lesquelles elle paraissait complètement absorbée» La dame au voile vert était restée priant, sur sa chaise^ près de là, un chapelet à la main. Tout à coup elle le laissa tomber et se baissa pour le ramasser; mais la faiblesse de sa vue la faisait tâtonner à droite et à gauche, sans le retrouver d'abord. Silvia voyant son embarras, se baisse, le ramasse, et le présente à la vieille dame. Celle-ci lui adressa mille remercîments , qu'elle termine en lui disant :

— Dieu vous bénira, ma chère dame, puisque vous compatissez aux souffrances des aiVligésI...

— Grand merci de vos souhaits, vénérable dame, répondit Silvia, j'en ai grand besoin, car je sois bien malheureuse!

— Persévérez dans la voie sainte où vous êtes, ma fille; confiez-vous en Dieu, il ne vous abandonnera jamais.

— C'est aussi ce que je veux faire, répondit Silvia, et c'est pour me donner la force de supporter les coups de ^adversité que je viens me jeter aux pieds du vicaire de cette paroisse, que Ton m'a indiqué comme un homme aussi bon que pieux et charitable. Je veux lui faire Taveu de mes fautes et m'entourer de ses conseils, car le malheur m'a persécutée avec tant d'acharnement, que souvent l'idée me prend de mettre fin à mon existence. Je l'aurais même déjà fait, si je n'avais élé retenue par un reste des sentiments religieux qui vivent encore dans mon âme.

— Ah! ciel! que me dites- vous? répliqua la vieille; Dieu vous préserve d'une telle pensée, ce serait courir à votre damnation éternelle! Vous ferez bien de voir le digne vicaire dont le confessional est dans cette chapelle; je compte d'autant plus sur l'efficacité de ses consolations, que j'en ai éprouvé moi-même toute la puissance depuis qu'il me les prodigue.

— J'y compte aussi, madame, dit Silvia; mais quand on manque de tout et que l'on meurt de faim, que faut-il faire ?

— Quoi! vous seriez réduite à cette affreuse nécessité, dit la vieille; tenez, prenez ce peu de mon- ' uaie; voici aussi un petit pain que j'avais acheté pour moi, mangez-!e.

Silvia se précipita sur les mains sales et décharnées de sa bienfîntrice, les pressa, les baigna de ses larmes, et en un clin d'œil elle eut avalé le pain.

--Dieu vous récompensera, dit-eUe à la vieille, vous m'avez sauvé la vie!

DE PAUIS. 127

—Mais, lui répliqua celle-ci, vous êtes encore jeane, qni donc voas empêche de travailler?

— Hélas! dît Silvia, depuis que j'ai eu le malheur d'avoir la figure brûtée, je ne puis obtenir d'ouvrage, tant on me trouve laidel Tenez, voyez-vous même.

En disant ces mots, elle leva un mauvais voile qui lui couvrait le visage; la vieille s'étant approchée de plus près, à cause du mauvais état de sa vue, recula de surprise et d'horreur en voyant cette monstrueuse figure.

Enfin, pour ne pas trop la désoler, elle lui dit froidement: — il est vrai que yeux ont été bien maltraités, mais vous n'avez pas cessé d'être un membre de la grande familie, et il faut que vous viviez. Si vous voulez venir ici tous les Jours, je vous donnerai douze sols pour vivre, en attendant mieux. Je vous le répète, soyez confiante en la Providence, elle ne vous abandonnera pas.

— Oh! merci, bonne et respectable dame, merci de vos secours inespérés; je les accepte avec joie, ainsi que vos sages conseils.

La dame au voile vert s'étant retirée en ce moment, Salvador et de Lussan la suivirent.

Pendant ce temps-là, Silvia était restée à l'église, attendant le vicaire pour se confesser : il ne tarda pas à venir, et la voyant agenouillée dans ce pieux dessein, d'un geste il l'invita à prendre place au confessionnal. Silvia s'approcha, et après avoir récité son confiteor, elle commença l'aveu de ses fautes sur lesquelles elle s'étendit largement; puis, prenant sa voix la plus douce, la plus insinuante, elle se mit à raconter une histoire si lamentable, et avec un tel accent de vérité, qu'elle fit verser des larmes au digne et

trop crédale ecclésiastique qui Técoutait attentivement. Bref, en peu d'instants, la perfide créature avait su se rendre intéressante, et convaincu son confesseur de ses maliieurs imaginaires. Le digne homme en fut tellement touché qu'il lui reynit quelques pièces de monnaie en lui promettant sa protection. Enfin, elle se retira; mais ayant aperçu de Lussan et Salvador, qui depuis quelques instants étaient rentrés dans Féglise, et avaient été témoins de ses manœuvres hypocrites, elle leur remit une adresse ainsi conçue :

« Mademoiselle Aimée Dufresne, rue Maubuée n*" 1 3 , chambre 37, aç sixième.»

Dans la soirée, Salvador et de Lussan, très-modestement vêtus, se rendirent à cette adresse, ils trouvèrent Siivia dans un misérable galetas dont Gresset semble avoir dessiné le plan et Tameublement, quand il a dit dans sa Chartreuse :

Une lucarne mal vitrée, Près d'une gouttière livrée A d'interminables sabbats, Où Tuniversilé de» chats, A minuit en robe fourrée Vient tenir ses bruyants états; Une table mi-démembrée, Près du plus humble des grabats; Six brins de paille délabrée, Tressés sur de vieux échalas :

Voilà les meubles délicats, Dont la Chartreuse est décorée, Et que les frères de Borée, Bouleversent avec fracas !

En voyant arriver ses complices, Siivia plaça sur une table estropiée un excellent poulet et une bouteille de bordeaux vieux, qu'elle tenait à côté d'elle. Ensuite,

elle se leva pour offrir uii escabeau à M. le vicomte et un tabouret au marquis, puis elle prit place sur le bord du lit. Vous voyez, messieurs, dit-elle, que la ci-devant marquise de Roselly sait se conformer aux circonstances : elle veut réussir, elle réussira. Cette journée m'a vue faire beaucoup de chemin, ajoutât-elle, je suis étonnée de tant de succès. Croiriezvons que la dame au voile vert s'intéresse déjà à moi? D'un autre tôté, mon confesseur qui me fait Feffet d'un excellent homme, d'un parfait chrétien, m'a promis sa protection; vous voyez que tO|l va bien, et que j'ai quelque raison de dire que l'avenir est à moi. Soyez donc tranquilles, messieurs; si j'ai perdu mes charmes, j'ai beaucoup acquis en intelligence, et d'ailleurs j'ai été à bonne école.

— Mais, où tout cela nous conduira-t-ii? demanda Salvador; car, enûn, nous voilà dans une position intolérable! Il y a de quoi tomber malade rien qu'à voir cet affreux taudis : quel sera le résultat de tant de privations?

—Le résultat, vous en pouvez "douter? c'est le trésor de la vieille au voile vert!

— Que le ciel vous entende, dit de Lussan! Et nous, qu'avons-nous à faire?

— Vous recevrez tous les jours un bulletin qui vous indiquera la marche à suivre, répondit-elle. Au surplus, nous nous reverrons, mais jamais ici, où je me suis logée avec les cinq francs que m'a donnés le vicaire, il est probable qu'il fera prendre des renseignements sur mon compte, s'il a réellement l'intention de'me protéger; dès lors, j'ai certaines précautions à prendre.

—Vous pouvez compter sur sa promesse, dit le vi-

loO LES VRAIS MYSTÈRES

comte; Tabbé Reuzet? est le plas franc des hommes, le plus digne ecclésiastique que je connaisse : il est mon confesseur depuis longtemps.

— Votre confesseur, s'écria Silvial il faut qu^ll ait les manches larges alors, ou qu'il ait le pouvoir d*absoudre les cas réservés?,..

— Eh! mon Dieu, qu'importe! dit de Lussan, noHS n'allons pas discuter ici une thèse religieuse. M. l'abbé Royer est mon confesseur ordinaire, et tout bonnement pour satisfaire à la mode du jour, rien de plus. C'est un très-digne prêtre qui aime à faire le bien, et qui ne suppose jamais le piai. C'est du reste chez lui et par lui, que j'ai connu la dame au voile vert; aussi, suis-je bien convaincu qu'il ne m'en a point imposé dans les détails qu'il m'a donnés à ce sujet.

Quinze jours se passèrent en visites de Silvia aa vicaire, et en assiduités de toute espèce à l'église. La dame au voile vert y rencontrait chaque jour sa protégée, elle lui apportait les restes de ses repas et quelque monnaie pour l'aider dans ses autres dépenses» Eûn, Silvia dans ses divers rapports avec l'un et avec l'autre, joua si bien son rôie, que le vicaire crut devoir engager la dame au voile vert à la prendre chez elle. «A votre âge, lui dit-il, il est imprudent de vivre seule; prenez celte infortunée avec vous, vous attirerez sur vous les bénédictions du Seigneur!

La vieille accueillit cette proposition, et, dès le lendemain, la Gile de la Sans-Refus était installée chez la dame au voile vert.

Les compiaisances, les petits soins de cette Syrène captèrent bientôt toute la confiance de la vieille pécheresse. Tous les soirs elle lui faisait la lecture, et puisait dans la fertilité de son imagination, tous les

DE PARIS, loi

moyens de la dlsti^aire. Enfin, il y avait déjà quinze joure qu'elles vivaient ensemble, lorsque la vieille, qui prenait un intérêt croissant h sa protégée, lut demanda de lui raconter ses malheurs passés; Silvia qui avait prévu cette demande, n'avait pas manqué de composer une fable qui devait intéresser la dame au voile vert; voici donc brièvement ce qu'elle lui raconta :

« Je suis née à Orléans de parents honnêtes, mais peu fortunés : mon père était maître menuisier. Comme j^étais douée de quelque beauté, je devins son idole, et il me fit donner une^éiiucation brillante et bien au-dessus de son état et de sa position. Ainsi, loin de se borner à l'enseignement ordinaire du pensionnat de la célèbre madame de Saint-Prix, il me fit donner des maîtres de peinture, de déclamation, de musique, d'équitation et de danse : j'excellais surtout sur le piano que je touchais, j'ose le dire, dans la perfection.

oïl n'en fallait pas tant, dans une ville de province, pour m'altirer de nombreux adorateurs, et, ce qui n'y contribua pas peu, c'est que malheureusement pour moi, nous demeurions à côté de l'hôtel où logeaient la plupart des officiers de la garnison. Ma beauté, dont je puis parler aujourd'hui sans vanité* l'éclat de ma voix, et les sons harmonieux que je tirais de mon piano* ne tardèrent pas à me faire remarquer par un jeune lieutenant de hussards, modèle accompli de grâces et de perfections.. Que vous dirai-je? séduite, aveuglée par une passion que la fougue de l'âge et le peu de discernement de mes parents ne m'avaient pas appris à réprimer, séduite encore par la promesse fallacieuse qu'il m'avait faite de m'épouser, une belle nuit j'abandonnai ma famille pour suivre le lieutenant Saint-Denis.

i;>2 LES VRAIS MYSTÈRES

» Quand je dis fiUlacieuse, peut-être Tacciisé-je à tort, car je crois bien que ses intentions étaient honorables et qu'il m'aurait épousée; mais un accident afi'reux, terrible, vint donner une tout autre issue à notre liaison, et créer un obstacle presque invincible à la réalisation de s»^s projets et des miens.

»Un soir, à la suite d'un souper chez le lieutenantcolonel du régiment, on avait fait un punch monstre. Le vase qui le contenait était assez près de moi, et nous éclaira't tous de sa flamme joyeuse, lorsque je ne sais à quelle occasion je tournai et baissai rapidement la téie vers un des convives. Par une iataiité tout à fait inconcevable, une de mes anglaises que je portais alors fort longues, trempa dans le liquide enflammé; en une seconde, mes cheveux, imprégnés de parfum, formèrent un vaste incendie auquel j'aurais moi-même succombé, si ce même voisin n'avait eu la présence d'esprit d'ôter rapidement sa redingote et de me la jeter sur la tête! Il parvint par ce moyen à éteindre le feu, mais il était trop tard, j'étais délurée pour toujours!... Je fus conduite dans une maison dosante; mais quand, après un traitement de six semaines, mon amant eut acquis la certitude que le mal était irréparable, il m'abandonna; et lorsque enHn je fus en état de sortir, j'appris que son régiment était parti pour Paris!... /

»Le jugeant d'après mon cœur, je m'y rendis pour le voir, mais il refusa obstinément tout rapprochement avec moi. Eclairée alors, mais trop tard, sur mon malheur, je fus me loger dans un garni. Je cherchai de l'ouvrage de tous côfés, et je ne manquai pas de vanter à outrance mon habileté, mais vainement; mon extrême laideur me faisait refuser partout. Désespérée,

DE PARIS. i^

f allais mettre fin à mes jouris, ou mourir de faim, lorsque Dieu mMnspira la pensée d'aller à SainURoch, où j*eus le bonheur de vous rencontrer; vous savez le reste... Sans vous, madame, je le dis hautement, je n^existerais plus, vous avez été pour moi une seconde Providence? ^espère maintenant que vous me connaissez tout entière, vous daignerez me continuer vos bontés, et serez assez généreuse pour me garder près de vous. Je vous promets de vous donner chaque jour des preuves non équivoques de mon dévouement et de mon attachement sans bornes; enfin, je vous aimerai comme une mère tendre ot vénérée. Oui, madame, je sens que mon coeur est pénétré pour vous de reconnaissance et d'amour; vous avez été si bonne, si compatissante pour moi, objet d'horreur pour tous, que je ne vous demande d'autre faveur que de rester près de vous, vous ferez tout ce que vous voudrez de moi et pour moi. Et si, d'après le cours ordinaire des choses, Dieu vous rappelle à lui avant moi, je veux ^ous rendre pieusement les derniers soins, les suprêmes devoirs; chaque jour j'arroserai votre tombe de mes larmes, et mon deuil n'aura d'autre terme que ma vie. L'astucieuse Silvia voyant que ses discours faisaient impression sur la vieille, continua encore longtemps sur le même ton, et elle finit par y mettre tant de naturel et de pathétique, que son auditrice, transportée, se jeta à son cou eu versant des larmes, et lui dit : « Oui, vous serez ma fille! vous remplacerez celle que le sort m'a ravie, ou qui, peut-être, oublieuse de ses devoirs, m'abandonne depuis si longtemps à mon triste destin. Puisque vous voulez bien m'assurer de votre attachement sincère et désintéressé, comptez sur moi, je ne vous abandonnerai jamaisi »

lo^ LES VBAIS MYSTÈRES

— Que ces paroles sont agréables à mon cœur, dit Silvia transportée de joie» c*est en ce moment que j'éprouve combien la reconnaissance est un doux fardeau pour les âmes pures!...

Cette scène et ces discours préparés depuis longtemps par Silvia, la mirent tout à fait sur un bon pied dans la maison. A compter de ce jour, elle fut chargée des soins du ménage et prit une part plus intime aux affaires de la vieille, sans toutefois que celle-ci la laissât jamais seule à la maison^, ni lui confiât aucune de ses clés. Enfin, par sa causerie toujours intéressante et spirituelle, par ses provenances incessantes, Silvia avait tellement subjugué la dame au voile vert, que celle-ci ne pouvait se passer d'elle. L'intimité était parvenue à un tel point qu'un soir Silvia, lui chantant une romance de cette voix fraîche et suave, qui naguère lui avait mérité tant de suffrages adulateurs.

— Vous chantez admirablement, mon enfant, dit la vieille qui avait écouté Silvia avec ravissement.

— Si j'avais un piano, ce serait bien plus agréable, on ne peut bien chanter sans accompagnement.

— C'est un clavecin que vous voulez dire, n'est-ce pas, mçn enfant?

— Piano ou clavecin, mais si vous aimez cet instrument, dit Silvia, je puis vous satisfaire sans qu'il vous en coûte rien, car j'en ai un chez mon pauvre père. Si vous voulez me permettre de lui écrire, et ensuite me promettre de faire ajouter à ma lettre quelques mots tle recommandation par noire excellent vicaire, je suis persuadée que mon père daignera me pardonner et m^enverra mon piano. O combien alors je serai heureuse près de vous, chère madame! déjà vous vous êtes faite à ma figure, en me donnant les moyens de

DE PARIS. io5

VOUS procurer d'agréables distractions , de charmer votre vieillesse, il me sera bien doax de penser que nous ne nous quitterons jamais.

— Je n'avais pas besoin de cette dernière preuve de dévouement» répondit la vieille; je suis prête à faire tout ce qui peut vous faire plaisir.

Silvia, enchantée de voir que son plan réussissait à merveille, écrivit le lendemain à son prétendu père une lettre ainsi conçue :

« Mon cher et très-honoré père,

» C'est à vos pieds et inondée de mes larmes, que je me posterne! Fille coupable, une passion aveugle, insensée, m'a fait trahir tous mes devoirs envers Dieu, envers vous, envers le monde! Hélas! pourquoi ai-je cédé aux perfides insinuations d'un misérable séducteur qui avait juré ma perte? pouixiuoi ai-je abandonné le meilleur des pères pour me jeter dans la voie du

crime? Ne me maudissez pas ô iikon père! le ciel

m'a assez punie; n'ajoutez pas au fardeau de mes infortunes!

i)Oui, mon tendre père, j'ai été bien coupable; mais je déteste aujourd'hui mon ingratitude. Mon repentir et mes larmes me font espérer que vous jetterez un regard de compassion sur votre malheureuse fille, et que vous daignerez lui pardonner. Ce n'est plus, hélas! cette fille qui faisait naguère la joie et l'orgueil de votre cœur; cette beauté, ces grâces dont j'étais si fière, un accident affreux mêles a ravies et m'a rendue l'horreur de tous ceux que j'approche! Plongée dans la misère, par suite de cette funeste catastrophe, abandonnée de tous mes amis, et n'ayant d'autre ressource que mon travail pour subsister, le croirez-vous, ô mon père, votre fiile infortunée s'est vue repoussée par tous »

comme an objet d'époqvante et dégoût! Je serais donc morte de désespoir et de faim si le Seigneur ne m^avait prise en pitié, et ne m'avait donné la pensée d^aller me jeter aux pieds d'un digne prêtre qui a daigné me tendre nne main secourable. Sans lui, sans monsieur Fabbé Reuzet, je serais certainement morte de faim; mais cet homme de Dieu m*a placée chez une vieille et respectable dame qui m'a prise en affection, et qui promet de me garder près d'elle, malgré l'état horrible de ma figure. Cette dame, à cause de son grand âge, a besoin de distractions et montre beaucoup de plaisir à m'entendre chanter; mais, comme elle n'est pas musicienne, il n'y a pas de piano chez elle, et je suis forcée de chanter sans accompagnement. Oserai-je vous prier de m'envoyer le mien? ce serait pour moi un moyen de plus de plaire à ma bonne protectrice, dont les procédés sont au-dessus de tout éloge. De grâce, excellent et généreux père, ne refusez pas ma prière, je vous le demande à genoux : ne me traitez pas selon mes torts, mais comme une fille d'autant plus chère qu'elle s'offre à vos yeux purifiée par le repentir et les larmes.

»Je suis, avec le plus profond respect, mon trèscher et très-honoré père,

» Votre fille,

» Aimée Dufresne. »

<nP. S, Vous adresserez mon piano, dans une caisse solide; à M. Fleurus, rue Thérèse, 25, à Paris. »

A la suite de cette lettre se trouvaient ces quelques mots de l'abbé Reuzet :

« Monsieur,

» Si la recommandation d'un homme voué au culte

da Seigneur et ami des malheureux peut vous toucher, Je puis vous assurer que votre fille est digne, par son repentir, de toute votre indulgence et de toute votre affection. Elle est placée près d'une dame aussi pieuse que respectable, et qui lui laissera probablement de quoi vivre, sinon richement, au moins d'une manière honorable. Du reste, tout ce qu'elle vous mande est parfaitement exact. Je vous engage donc à lui envoyer son piano qui lui est nécessaire, non dans des vues mondaines, mais pour procurer quelques distractions à sa bienfaitrice.

»rai rhonneur d'être, monsieur, «Votre très-humble serviteur,

» L'abbé Reuz£T. »

Une réponse favorable du père ne se fit pas longtemps attendre; elle était adressée à M. l'abbé Royer et ainsi conçue :

« Monsieur l'abbé,

» J'ai l'honneur de vous remercier de la bonté que vous avez eue de vous intéresser à ma fille et de la tirer de la malheureuse position où elle se trouvait, par suite des égarements de la fatale imprudence de sa jeunesse. Sa lettre m'a fait verser des larmes bien amères, mais, en présence du témoignage d'un homme de bien qui prêche et pratique tout à la fois les maximes de l'Ëvangile, je ne puis oublier que je suis père et je lui pardonne.

»Mà fille me demande son piano dans le but de procurer quelques moments agréables à sa maîtresse, je ne puis le lui refiiser. Veuillez donc être assez bon, M. l'abbé, pour lui dire qu'elle le recevra très-inces-

io8 L£S VUAIS MYSTÈRES

samment, et parfaitement emballé, à Tadresse de M. Flearas, rue Thérèse, numéro 25.

»J*ose espérer, M. Tabbé, que tous ne laisserez pas votre bonne œuvre incomplète, et que ma lille trouvera toujours près de vous cette protection éclairée et ces bons conseils qui Font enfln fait rentrer dans les vues du Seigneur.

«Recevez, M. Tabbé, avec Texpression de ma vive et sincère reconnaissance, les salutations respectueuses de

» Votre très-humble serviteur,

» François DuFRESNE, » Menuisier, rue Jeanne-d'Arc, à Orléans. •

On a deviné que cette lettre avait été pensée et écrite par Salvador et de Lussan, que le chemin de fer avait depuis quelques jours transportés à Orléans où ils avaient pris un logement sous le nom de François Dufresne.

L'abbé Royer s'empressa de communiquer celte réponse à Silvia : elle en fut si joyeuse qu'elle sauta au cou de la vieille dame et Taccabla de caresses. Celle-ci, de son côté, n'en était pas moimram; il lui semblait qu'une nouvelle ère allait s'ouvrir pour elle, et que les sons magiques de l'instrument tant désiré devaient la rajeunir et lui rendre la beauté et les grâces du bel âge!

Enfin, au bout de quelques jours, le piano arriva.

A la vue de la caisse qui le contenait, la vieille s'écria :

— Dieu! qu'il est grand, votre clavecin!

— Et lourd! dirent les deux vigoureux commissionnaires qui l'avaient apporté.

— Oh! oui, il est loard, dit Silvia, car c^est un piano à queue et à six octaves, de la fabrique de Pleyel; c'est ce quUl a fait de plus solide et de plus riche!

— Il paraît que rexpéditeur est un homme avisé tout de même, dit le père Fleurus, car il Ta fait emballer dans une caisse joliment solide, et à deux serrures encore!

— Tiens, c'est vrai, dit Silvia : je reconnais bien mon père à Texcès de ses précautions.

La vieille paraissait examiner toat cela avec une espèce de satisfaction; mais ce qui Pembarrassait c'était de trouver une place pour loger l'énorme caisse sans tout bouleverser dans son appartement. Ne pourrait-on pas sortir le clavecin de la boîte , diteile, il tiendrait moins de place, et on l'entrerait plus facilement.

— C'est vrai, dit le citoyen Fleurus, s'il y a fune clé, on peut z'ouvrir iimédiatement tout de suite,

— Taisez-vous, monsieur le cuirassier, dit madame Fleurus, il faut donc que vous mêliez votre musique partout :

Le trop parler, monsieur, souvent nous est contraire; Pour garder le silence il faut savoir se taire!

— Est-elle cocasse marne mon épouse! Va, j'ai le chic en fait d'instrument, moi qu'ai tété trois mois trompette dans les curassiers. Allons mes amis, donuez-moi la clé, je vous ferai Voir l'truc pour déballer un craversin.

— Les clés? qui qui les a, les clés? dit l'un des commissaires à son camarade : est-ce toi, fiston? ousque tu les a fichées les clés? .^ :

l/lO LES VIVAIS MYSTÈRES

— Tiens, répondit Tautre, ta sais bien qae je les a» (ionnées à Pierrot. H est capable de les avoir emportés chez le pèreMoulard, là ous qu'il loge à Gharonnel

L*an de ces commissionnaires, il n'est peat-éire pas nécessaire de le dire, n'était autre que Vernier les bas bleus, revêtu ainsi qu'un de ses camarades (qui bien entendu ne connaissait pas le mot de Ténigme et qui avait consenti, moyennant une somme de deux cents francs, à jouer le rôle qui lui était imposé), du costume complet des enfants du Cantal.

Pendant le colloque des deux commissionnaires» maître Fleurus avait été chercher un gros marteau et un ciseau, et déjà il se mettait en devoir de forcer les serrures; mais Silvia se jeta sur lui en lui disant :

— Qu'allez-vous faire! malheureux vandale? vous allez briser mon piano, le désaccorder pour toujours, et peut-être m'en donner pour deux cents francs de réparations! De grâce, madame, continua -l-elle en s'adressant à la vieille, ordonnez que l'on attende à demain; ce brave homme (indiquant l'un des commissionnaires), apportera la clé. Du reste, 11 faut an luthier pour déballer mon piano sans accident, et je ne pense pas qu'il y ait le moindre inconvénient à l'entrer jusqu'à demain dans la première pièce. Il faut le placer là, dit-elle en indiquant la place où elle voulait l'avoir.

La vieille ne s'y étant pas opposée, la caisse fut placée à l'endroit indiqué par Silvia, et tout le monde se retira satisfait, excepté pourtant le citoyen Fleuras, qui marmottait entre ses dents :

— En v'ià z'une de couleurrr qui l'y ont montée zà la vieille, c'est pour avoir un deuxième pourboire, les faignants^ qui l'y rapporteront les clés demain!

H était bien trois heures de l^après-midi lorsque tout ceci fut terminé. Peu de temps après, la vieille et Silvia se mirent à dîner, et on pen$e bien qu'il ne fut question que du piano.

— Dieu, qu'il est grand! disait la vieille, je n'en ai Jamais vu de cette dimension. Puis elle se levait et tournait à chaque instant autour de la caisse, Texaminait en tous sens, ajoutant : Voilà une boîte qui est bien faite, je n'en ai jamais vu de pareille.

— Mon père l'aura faite exprès, dit Silvia : c*est un homme qui ne fait que du solide en toutes choses.

La vieille s'en approcha encore une fois, i'eiamina de nouveau avec attention, puis la frappa de Textrémité des doigts.

— Tiens, dit-elle, il me semble que j'ai entendu quëque chose grouiller?

— Ce n'est rien, dit Silvia, c'est Id vibration qui produit cet effet.

— Quëque c'est <fla vibration? demanda la vieille. Silvia eut assez de peine à lui faire comprendre

l'effet de vibration qu'elle avait entendu, car comme nous l'avons dit, la vieille était d'une intelligence fort obtuse, et la science des Noël et Chapsal et des Bescherelles était pour elle lettre close. Enfin, elle fut rassurée par la démonstration que lui en fit Silvia en frappant sur un verre de cristal :

— Nous allons finir de dîner, ma bonne mère, dit Silvia, puis ensuite je vous lirai le deuxième volume de l'ouvrage que nous avons commencé.

— Si tu avais un autre livre à me lire, répondit la vieille, je n'en serais pas fâchée, car celui-ci me fai| faire des rêves qui me font peur. L'autre nuit, j'ai rêvé que tous les voleurs de la Forét-Noire s'étaien tintroi>

LCS TKAIS MYSTÈRES. T. IX. 10

1/t2 LES TRAIS MYSTÈRES

duits et cadiés chez moi pendant que Je priais Dieu à J'église, et que la nuit ils nous avaient coupé le coo à toutes les deux.

— Ail bah! tous songes sont mensonges, ma chère maman; il ne faut jamais croire à ces bétises-là.

— T'as ben raison, ?a! les rêves, c'est des histoires comme dit te provert)e.

— Tenez, reprit Silvia, si vous le voulez, Je vous lirai les fables de Florian!

—Ah! oui, c'est gentil loutd'méme ces histoires-fâ! C'est des fables qui ne èont pas vraies, n'est-ce pas?... M'importe, jles aime bien tout d'méme! -^ Tiens, il me semble que la caisse craque?

— Oui, c'est vrai, vous ne vous trompez pas, chère maman, la caisse a craqué; mais c'est l'effet du bois qui a changé d'atmosphère.

— Tiens, c'est du nouveau tarme aux sphères! ça fait donc craquer le bois? Ah! mon Dieu, Vlà qui craque encore plus fort! c'est comme mon buffet, qui craque si fort la nuit qu'il m'a éveillée plusieurs fois.

— Ce n*est rien, ce n'est rien, dit Silvia; tons les meubles sont sujets à cela lorsqu'ils ne sont pas parfaitement en équilibre. Ne nous occupons plus de cela, lisons Florian.

La vieille devint attcntlTC è la lecture de Silvia, mais de temps en temps elle faisait des remarques qin n'étaient certainement jamais venues à l'esprit d'aucun commentateur; elles étaient d'une naïveté à faire pouffer de rire, et il ne fallait rien moins que la grande préoccupation où se trouvait Silvia, pour ne pas lui éclater au nez.

Enlin neuf heures sonnèrent; la vieille se disposa a se coucher, mais lorsqu'elle voulut fermer la porte de

DE PARIS. i&S

sa chambre à double tour, comme elle en avait Tha» bitnde, elle s'aperçut que la caisse était placée de manière à Pen empêcher; force fut donc pour elle de se mettre au lit et de laisser les choses dans Tétat où elles étaient; car à elles deux elles n'étaient pas assez fortes pour remuer la caisse, ni la changer de place. Après l'avoir embrassée et lui avoir souhaité le bonsoir, Silvia se retira dans sa chambre.

Laissons-les Tune et l'autre; nous ne tarderons pas à apprendre comment elles ont passé la nuit.

Page 1