‹ Les vrais mystères de ParisChapitre 2 sur 21 · II. — Deui unii · texte numérisé non relu

II. — Deui unii

Si nos lecteurs ne sont pas las de nous suivre, nous les prierons d'entrer avec nous dans la petite église de Guermanies, petit village du département de Seineet-Marne, situé à quelques portées de fusil de Lagny, et remarquable seulement par les belles maisons de campagne, dont les jardins ont été, pour la plupart, dessinés par Lenôlre.

Il n'est pas encore huit heures du matin, les pâles rayons du soleil d'hiver ne sont pas encore parvenus à percer les nuages' épais qui chargent l'atmosphère; le froid est vif, la neige couvre les champs d'alentour et les rameaux dépouillés des quelques vieux arbres plantés devant le portail de l'église, qui cependant est

ouverte et ornée comme pour on Jour de fête. Noos saurons, si nous voulons bien prendre la peine d*écouter les paroles qu'échangent entre eux les quelques paysans rassemblés devant le maltre-autel, pour quelle cérémonie la petite église de Gnermantes déploie à une heure aussi inusitée toutes les richesses de sa sacristie.

— En vlà une drôle d'idée, dit à sa voisine une grosse villageoise à la physionomie réjouie, qui s'est levée à la pointe du jour afin d'arriver Ta première à l'église, choisir pour se marier une méchante église de rien de tout, lorsque l'on pourrait sans se gêner, avoir le maître -autel de c'te église de Paris, que j' sommes allés voir avec mon homme, une église superbe, ma chère, toute dorée, avec des peintures presque aussi belles que celles du jardin Turc, et ousque ça sent bon comme tout*

— C'est une nouvelle mode, les bourgeois venions comme ça se marier dans les églises des villages, soit disant pour échapper aux opportunités, mais j' crois pas que c'est pour ça moi, c'est ben plutôt parce que ça leur zy coûte meilleur marché, c'est si cancres ces riches.

Le nez pointu, les lèvres minces et les yeux de chauve-souris de la femme qui venait de s'exprimer ainsi, annonçaient un de ces êtres malheureusement organisés dont le plus vif plaisir est celui de médire de leur prochain. Ceux de nos lecteurs qui sont assez naïfs pour croire que les villageois sont tels que les a peints ce bon capitaine de dragons, qui se nommait M. de Florian, lorsque nous leur aurons appris que ceiu qui avaient choisi pour se marier la petite église dtt village de Guermantes avaient remis au maire du

susdit village une somme assez forte pour les pauvres de la commune, croiront sans doute que les méchancetés de la femme aux yeux de chauve-souris, vont être désapprouvées par ses auditeurs : erreur ! profonde erreur; elles seront au contraire accueillies par on murmure approbateur qui rengagera à ne pas s'ar* fêter en aussi beau chemin; et cependant les plus mé-^ disants seront les premiers à se rendre sous le porche lorsque les jeunes mariés sortiront de Tég'ise, afin de les saluer et d*attrapper une ëtrenne, c'est-à-dire une pièce de monnaie quelconque. Il est bon d'apprendre à ceux de nos lecteurs qui ne le savent pas, que des villageois, quelquefois fort à leur aise, reçoivent sans scrupule une aumône lorsqu'on vent bien la leur donner.

Ainsi que nous venons de le dire, Tauditoire de la lemme aux yeux de chauve-souris était disposé à bien accueillir toutes les méchancetés qu'elle voudrait bien débiter.

— Après, continua-t-elie, charmée de la bienvéil- Jante attention que ses auditeurs voulaient bien lui accorder, vous me direz que Ton a quelquefois des raisons pour ne point vouloir se marier au vu et au su de ses pareils; par exemple, quand une demoiselle a évu des malheurs, et que le mari ne l'épouse que pour sa doU

— A-t-elle de l'esprit cette mère Pitroux, dit qq gros joufflu, le coq du village, en riant bêtement, aile sait tout ce qui se passe, que j'vous dis.

— Un peu que j'sais ben des choses, et que si j'voulions parler j'pourrions vous en apprendre de belles sur le compte de c'te belle mariée, de son épousear et d'ce rougeau d'Anglais, qu'est soi-disant son oncle; mais je m'tais, j'n'ai pas oublié qu'à son dernier prône

monsieur le curé nous a dit qu'il ne (allait pas médire de son prochain.

La vieille sorcière ne se taisait que parce qu'elle ne savait absolument rien, et que son instinct de méchante femme lui disait qu'elle en avait asseï dit pour donner matière à toutes les conjectures,

— M'est avis, dît le gros joufflu, que l'Anglais n'est pis plus l'oncle de la mariée qae je n'suis le neven de M. le curé, et que c'est pour se débarrasser d'elle qu'il la repasse avec une bonne dot au jeune homme qui va l'épouser.

— Un bel homme tout d'méme, répondit la femme qui avait parlé la première, et qui, comparée aux antres villageoises, était une excellente femme; et qui va épouser un beau brin déjeune fille! On peut dire d'eux tout ce qu'on voudra, ça ne les empêchera pas de faire un joli couple.

— C'est-à-dire, reprit le gros joufflu, très* vexé sans doute de ce qu'une femme se permettait de trouver bien un autre homme que lui, l'homme n'est pas déjà si bien, il est trop grand.

— Tu dis ça parce que tu est petit, mon garçon.

— On est ce qu'on est, marne Gatols, ça n'empêche pas qu'on ne changerait pas de figure avec tous ces farauds de Paris, qui ne viennent dans nos villages que pour nous humilier.

— Vous me faites suer avec toutes vos médisances, s'écria la bonne madame Gatois; tenei, puisqu'il faut que j'vous le dise, vous n'avez pas plus de reconnaissance que des crocodrilles. Lorsqu'il n'y avait personne au château, vous disiez tous les jours : Ahl y fimdrait pour le bien du village que c'te propriété fusse habitée par des gens riches. Eh ben! il est venu des

20 LES V&ÂIS MYSTÈAES

riches, et des bons, qui ont fait da bien à tons les pauvres de la commune, et qui viennent encore, à i*occasîon de leux mariage, de remettre pour eax, à not' maire, une bonne grosse somme; eh ben! parce qu'ils veulent se marier ici, v'iàque vous tous mettes à les déchirer ni pu ni moins que s*il vous devaieot queque chose. Fi! fi, vous devriez être honteux.

Nous devons, historien fidèle, <lire à nos lecteurs que la verte admonition de madame Gatois fut beaucoup moins bien accueillie que les médisances de la mère Piiroux, et qu'elle eût été probablement forcée de changer de place pour se soustraire aux bourrades si rentrée dans Téglise de^ jeunes mariés et de leurs amis n^élait venu distrare l'attention générale.

— Est-ce que je me trompais, dit la Piiroux, c*est-y pas un mariage secret, pisqu'i n'ont invité personne à la cérémonie et qui n'ont avec eux que leux témoins, ces deux Anglais qui viennent on ne sait d'où, le père Robertin, le notaire de Lagny, et son gendre, l'huissier, qui ont l'air tout fiers de ce que le rougeaud a bien voulu les choisir pour répondre de sa nièce; et ce curé de Paris, qui doit officier à la place de not* bon pasteur, qui n'ont probablement pas trouvé assez bon pour eux.

On a sans doute déjà deviné que le mariage qui mettait ainsi en émoi toutes les mauvaises langues de Guermantes, était celui de notre héros, qui épousait la charmante Laure de Beaumont. Après la cérémonie, que le digne abbé Reuzet avait voulu célébrer luimême, les deux jeunes époux, accompagnés de sir Lambton, devaient monter dans une chaise de poste qui les attendait à la porte de l'église, et aller passer à Florence, sous le beau ciel du grand-duché de

Toscane, le restant de l'hiver avant de se fixer définitivement à Paris.

— Adieu, mes enfants, dit Tabbé Reazet à Servigny eià Laure, au moment où lis allaient monter eu voiture, adieu 1 vous serez heureux, car vous avez fait chacun Votre devoir; mais si quelques malheurs imprévus venaient vous frapper, si Dieu voulait encore vous éprouver, priez avec confiance notre divin Bédemp* leur, vous puiserez dans la prière des forces pour surmonter les obstacles, et de la résignation pour supporter les maux que vous ne pourriez éviter.

Tandis que l'abbé Reuzet parlait ainsi aux deux Jeunes gens qui lui prêtaient toute Tattention que méritait son niible caractère, sir Lambton, entouré d^un cercle infranchissable, vidait sa bourse entre les mains du bedeau, du sacristain, des enfants de chœur et des pauvres de la commune. Lorsqu'il n'eut plus rien à leur donner, tous ces solliciteurs s'écartèrent, et il rejoignit la voiture dans laquelle Scrvigny et Laure avaient déjà pris place.

— Nous nous verrons, monsieur, dit-il à l'abbé Reuzet en lui secouant la main d'une manière qui fit faire une légère grimace au bon prêtre, je ne suis pas de votre religion, mais cela, vous l'avez pu voir, ne m'empêche pas d'être un assez bon diable, et je suis prêt à reconnaître que c'est une excellente religion que celle qui est préchée par des ministres tels que vous. Adieu, monsieur l'abbé, venez souvent à notre hôtel lorsque nous serons de retour à Paris» tout le monde y gagnera, nous d'abord et les pauvres ensuite, car à chacune de vos visites je vous remeiu*ai de quoi continuer l'œuvre si généreusement commencée par ce brave garçon-là.

^*2 LES VAUS MYSTÈRES

£i] achevaot ces derniers mots, sir Lambton avait frappé sur Tépaule de Servigny qui ne pat s'empêcher de rougir

— Ab! ahl moD cher ami, ajouta sir Lambton qui remarqua Tair embarrassé et la rougeur qui couvrait le visage de notre héros, est-ce que par hasard vous êtes fâché de ce que monsieur Tabbé Reuzet m'a mis dans la confldence de vos secretsi cela ne serait pas bien, maintenant que nous sommes de la même famille, nous ne devons rien avoir de caché Tun pour Tautre.

— Un secret, dit Laure, je veux le connaître.

— Monsieur votre mari vous le fera sans doute connaître, répondit Tabbé Reuzet.

<— Oui, ma fille, ajouta sir Lambton, tu le connaîtras ce secret, et tu gronderas fort ton mari de ce qu'il nous Ta caché si longtemps.

Après quelques paroles obligeantes adressées au curé de Guermantes, qui était venu rejoindre Tabbé heuzet, sir Lambton, Laure et Servigny partirent, emportant les bénédictions des deux vénérables ecclésiastiques auxquels se joignirent les acclamations de tons ceux entre les mains desquels sir Lambton avait vidé sa bourse.

— C'est d'braves gens tout d'méme, dit le gros Joufflu à la Pltroux; ils ont donné gros à nos pauvres.

— Beau mérite, répondit la vieille, que d'donner qneuques écus lorsqu'on est riche comme des crésus; c'est une frime pour nous jeter de la poudre aux yeux, pour qo^on s'aperçoive pas de c'qui s'en sauvent comme ça aussitôt après leux mariage.

— Hé! dites donc la Pitroux, dit une commère en frappant sur l'épaule de la vieille aux yeux de chauve-

DE PABIS. 2;3

souris, Y'nez-vous à la maison cominane? on dit comme ça que not'maire va faire le partage de c'qii*ont donné ces bourgeois qui veniont de se marier, etqai reviendra au moins vingt francs à chaque nécessiteux.

— V'Ià que j'y vas, mon enfant, dit la Pitroux, via que j'y vas.

Et la vieille sorcière sortit de l*église,

— Eh ben! Claude, que tu dis d*ça, dit la Catois au paysan joufflu, crois-tu que c'est brave d'aller prendre l'argent des gens qu'on vient de déchirer?

— Eh beni s'ils l'ont donné c'te argent, c'est que ça leur convenait; faodrait-t'y pas pour avoir le droit d'en prendre sa part, s'priver du plaisir de rire un tantinet aux dépens de tous ces riches.

O mœivs pures des champs! aimable candeur villageoise, que vous êtes donc séduisantes dans les idylles, les romans de M. de Florian, et les opéras-comiques.

Trois mois environ après le mariage de Servigny et de Laure, une cérémonie semblable rassemblait, dans l'église dorée sur tranche de Notre-Dame de Lorette, une compagnie beaucoup plus nombreuse que celle que nous venons de laisser dans la petite église du village de Guermantes. Cette compagnie habillée de velours et de soie, parfumée de patchouli et d'eau de Portugal, s'exprimait avec infiniment plus d'élégance que ceux que nous venons d'entendre parler. Faut-il en conclure qu'elle valait mieux? Nous n'en savons vraiment rien. Les villageois de Gnermantes assommaient toul simplement ceux dont ils s'occupaient; les gens comme il faut, rassemblés dans l'église Notre- Dame de Lorette, pom* nous servir d'une expres^on empruntée au joyeux curé de Meudon, « égorgillaient bien douicettement les gens avec de gentils petils

2'l LES VRAIS MYSTÈRES

cousteiets. » Nons laissons à nos lecteurs le soin de décider qnelle est la meilleure de ces deux manières de tuer les gens; nons les prierons seulement de remarquer que les gens comme il faut se déchirent les uns les autres, tandis que les villageois ne calomnient que ceux que le hasard de la naissance ou la fortune a placés au-dessus d*eux, ce quf tendrait à prouver que les premiers ne médisent que pour tuer le temps; tandis que les seconds, véritables loups qui ne se mangent pas entre eux, calomnient parce qu*ils sont grossiers, envieux et méchants.

Le révérend père Lemoine, de la comps^nie de Jésus, qui a écrit un petit traité (1) destiné h rendre facile aux gens du monde Pexercice de toutes les pratiques de la religion; s'il revenait ici-bas et qu'on le conduisît dans Téglise Notre-Dame de Lorelte, il pourrait facilement croire, en voyant un semblable temple* que les maximes de son livre sont généralement adoptées. Nous ne sommes,^ pour notre part, jamais entré dans une de nos vieilles basiliques sans nous sentir disposé à élever notre âme vers notre Créateur; nous ne restons pas froids dans les modestes temples de nos villages; mais lorsque nous nous trouvons à Notre- Dame de Lorette, ce qui nous arrive toutes les fois qu^Alexis Dupont veut bien quitter TAcadémie royale de musique pour venir y faire entendre sa belle voix aux fidèles, nous écoutons très-volontiers le prédicateur à la mode, nous applaudissons chaleureusement Fartisie distingué qui chante si bien les hymnes sacrés; mais nous avons beau nous battre les flancs pour rallumer dans notre cœur quelques étincelles de ferveur

* DeladévotUmaisée.

reljgiense, cela nous esl impossible; c'est qa*en eflel, Féglise Notre-Dame de Loretie ressemble plos aux boudoirs des jolies pécheresses qui habitent le quartier dans lequel elle est située, qu'à un temple consacré au culte de celui qui est mort sur la croix pour nous sauver. Rien de mieux peint que celte jolie bonbonnière; mais rien assurément de moins grandiose, de moins mystérieux, qui parle moins au cœur et à Timagination de la grandeur et des mérites du Créateur.

C'est sans doute pour cela que les diverses personnes que la cérémonie qu'on allait y célébrer y avait attirées, s'abordaient, se saluaient et causaient avec autant d'abandon que si elles s'étaient rencontrées dans un salon.

— £b! bonjour donc, mon cher de Lussan, je suis vraiment charmé de vous rencontrer.

— Croyez, mon cher de Préval, que j'ai infiniment de plaisir à vous voir.

Et le vicomte serra affectueusement la main parfaitement gantée que lui tendit de Préval.

— Je veux bien vous croire, cher vicomte, permettez-moi cependant de vous faire observer que vous devenez excessivement rare.

— Que voulez-vous, je me range, j'ai envie de faire une fin, d'imiter mon ami de Fourrières; de me marier.

— Vraiment! eh mais! si vous trouviez ainsi que lui chaussure à votre pied» vous n'auriez peut-être pas tort.

— J'avais jeté les yeux sur l'aimable amie de la jolie comtesse de Neuville, et il est probable que je serais parvenu à m'en faire aimer, si son oncle n^avait pas amené avec lui , des Indes orientales , je ne sais

26 LES VaAIS MYSTÈRES

quel aventarier qui m'a coupé Therbe sous le pied.

— Voilà qui est fâcheux.

— Ohî je suis, je vous l'assure, parfaitement consolé; une occasion perdue peut facilement se retrouver.

— Surtout, lorsque comme vous, on possède une foule d'aimabies qualités, une grande fortune et un nom illustre.

— Flatteur, vous savez bien que je ne possède de plus que vous qu'une seule chose, le nom que m'ont transmis mes aïeux.

— C'est peu de chose.

— Quel blasphème, M. de Préval; mais si vous prisez si peu la noblesse, pourquoi donc avez-vous accolé au vôtre une particule nobiliaire?

— Eh! que sais-je; pour jeter de la poudre aux yeux des sots.

— Brisons, je vous prie.

— Vous n'avez pas cru, cher vicomte, que je voulais vous offenser?

Le vicomte, visiblement contrarié, ût quelques pas dans l'église avant de répondre à Préval, qui marchait à ses côtés et qui paraissait désolé d'avoir pu déplaire à celui qu'il avait pris l'habitude de considérer comme son maître.

— Les nouveaux mariés se font bien attendre, dit timidement de Préval, pour donner un autre tour à la conversation.

Le vicomte de Lussan, touché du repentir manifesté par l'humble contenance de Préval, voulut bien lui répondre :

-* C'est bon genre, dit-il, il n'y a que les rois et les porteurs d'eau qui arrivent à l'heure.

— Il parait que monsieur le marquis de Pourrières

a tout à fait oablié la Jolie marquise de Roselly ?

— Je n'en répondrais pas; Silvla est une àe ces femmes qui ne s'oublient pas facilement, n'est-il pas vrai, monsieur de Préval?

— Je Yous donne ma parole, que je n'y pense que pour me rappeler que c'est une femme très-dangereuse.

— Je TOUS crois. Il paraît que le gaillard qu'elle avait choisi pour se débarrasser de vous, n'y allait pas de main morte; j'ai raconté cette histoire au marquis de Fourrières, e^le l'a fait beaucoup rire.

— Je suis charmé d'avoir prêté à rire à ce noble personnage; je ne souhaite pas cependant qu'il retrouve Céleste Comtois.

— Eh! pourquoi donc? •

— Parce que Je sois persuadé que cette femme doit être funeste à tous ceux qui se trouvent en relations avec elle.

— Vous pourriez bien avoir raison; le père Juste m'a raconté certaine histoire dont je la suppose l'héroïne I •• .

— Quelle est donc cette histoire?...

— Vous êtes beaucoup trop curieux, mon cher; allez, si vous désirez la connaître, prier le père Juste de vous la raconter, peut-être qu'il voudra bien vous faire ce plaisir.

Le vicomte de Lussan et de Préval, furent à ce moment abordés par un assez laid vieillard qui portait à sa boutonnière le ruban de la Légion d'honneur.

— Ehl bonjour, M. de Préval, dit-ii au compagnon du vicomte de Lussan, vous allez, puisque je vous rencontreici, me dire de qui l'on va célébrer l'union.

•— Quel est ce monsieur? dit à voix basse le vicomte de Lussan à M. dé Préval.

— Monsieur le chevalier Fontaine, le père Dominai de la belle marquise de Roselly, lui répondit son ami.

Et comme le chevalier Fontaine attendait une réponse à la question qu'il venait de lui adresser :

— Ne savez- vous pas, continua-t-il, que monsieur le marquis de Fourrières épouse la veuve du général comte de Neuville?

— Une union bien assortie, répondit le chevalier Fontaine, les deux conjoints sont riches.

Les personnes invitées à la cérémonie, arrivaient à la suite les unes des autres, de sorte que lorsque les époux et leur amis arrivèrent à leur tour, Pégiise était déjà remplie. Le vieux chevalier de Saiiit-Lonis que nous avons vu déjà chez madame de Villerbanne, donnait la main à Lucie. *

La physionomie de Salvador était resplendissante d'orgueil; il adressa au vicomte de Lussan, en passant devant lui, un léger s^gne de tête protecteur, qui pouvait se traduire ainsi : Vous voyez, mon cher ami, que je sais surmonter tous les obstacles^ et que ce que je veux je Tobliens.

— Ouaisî se dit le vicomte, est-ce que par hasard mon excellent ami oublierait déjà que c'est presque à moi qu'il doit ce qu'il obtient aujourd'hui! Il faudra voir, morbleu! il faudra voir...

Lucie n'était pas triste; et cependant une certaine appréhension pouvait se lire sur sa jolie figure. Mais, lorsqu'elle jetait ses regards sur son mari, elle croyait lire tant d'amour dans ses yeux, que les légers nuages qui couvraient son front se dissipaient aussitôt.

Nous ne rapporterons pas tous les détails de la cérémonie qui consacra devant Dieu une union déjà contractée devant les hommes. Sfos lecteurs savent ce

qu'est une messe de mariage; nous leur dirons seulement que, comme le marquis de Fourrières avait remis une somme assez considérable à la fabrique, Téglise avait revêtu pour lui ses plus beaux atqurs; elle avait étalé au grand jour tous les trésors de la sacristie : les carreaux de velours à franges d'or, le poêle de satina franges d'argent, les chandeliers les plus lourds et les mieux ciselés; elle avait paré ses chantres de leurs plus belles chapes, son suisse de son uniforme le plus resplendissant, débarbouillé ses enfants de chœur et convié le meilleur de ses organistes.

Après la cérémonie, les amis de Lucie et du marquis de Fourrières, parmi lesquels on pouvait remarquer une fou'.e de personnages distingués, vinrent adresser leurs félicitations aux jeunes époux et les prier d'agréer les vœux qu'ils faisaient pour leur bonheur, vœux stériles, hélas! et qui ne devaient pas être exaucés.

Salvador se conformant à la mode anglaise, adoptée maintenant par presque tous les gens de bonne compagnie, avait manifesté à sa femme le désir d'aller aussitôt après son mariage, passer la belle saison dans ses terres. Lucie n'avait pas cru devoir s'opposer à ce désir qu'elle avait trouvé tout naturel; de sorte qu'il avait été convenu qu'aussitôt après la cérémonie religieuse, on partirait pour le château de Fourrières, où on passerait la lune de mie!.

La cérémonie religieuse était terminée et les nouveaux époux allaient bientôt sortir de la sacristie, lorsqu'une femme d'une beauté remarquable, mais affreusement pâle et plus que pauvrement vêtue, entra dans l'église; elle se plaça au premier rang, en ayant soin de se tenir parmi les personnes qui attendaient, rangées en haie, le long des deux côtés de la nef, la

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sortie des nouveaux époux qu'elles voulaient voir monter en voiture. Lorsque Salvador, qui donnait la main à Lucie, passa triomphalement près d'elle; elle poussa un léger cri qui lui ût tourner la tête de son côté, de sorte que ses regards, qui brillaient d'un feu sombre, rencontrèrent les siens.

Les traits du marquis, lorsqu'il eût vu cette femme, se couvrirent d'une mortelle pâleur, et vraiment il y avait bien de quoi; elle lui apparaissait comme le spectre de Banco au Festin de Macbeth; et son trouble fut si évident que Lucie le remarqua et lui demanda ce qu'il avait? il attribua son trouble et sa pâleur à une ndisposition subite causée par l'émotion et la chaleur, et que le grand air suffirait pour dissiper; et il se hâta de regagner sa voiture répondant à peine aux compliments et aux félicitations des nombreux amis qui se pressaient autour de lui; seulement, lorsque le vicomte de Lussan s'approcha à son tour, il lui dit quelques mots à voix basse.

Le vicomte de Lussan parut très-étonné, il salua la comtesse et rentra dans l'église.

Il avait à peine fait quelques pas lorsqu'il fut abordé par de Prévaî,

— Devinez qui je viens de rencontrer ici? lui dit son ami.

— Eh! le sais-je, répondit le vicomte.

— Eh bien! je viens de me trouver face à face avec la belle Céleste Comtois, Silvia, marquise de Roselly, comme vous voudrez l'appeler. Oh! je l'ai bien recon< nue, malgré l'extrême pâleur qui couvre son visage et qui semble annoncer qu'elle vient de supporter une longue maladie, et les pauvres vêtements dont elle est couverte.

DE PARIS, 2tl

— OÙ est-elle? dit le Ticomte, il faut que je lai parle, il le faut absolument.

— Ma foi, mon cher ami, je ne puis vous satisfaire, je me suis sauvé aussitôt que je Tai vue. Je me suis imaginé qu'elle n'était ici que pour jouer un mauvais tour à quelqu'un comme ce quelqu'un pourrait être moi aussi bien qu'un autre, ma foil... Je puis cependant vous assurer qu'elle est encore dans l'église.

Le vicomte de Lussan, outré de la poltronnerie de son ami de Préval, le quitta sans lui répondre, et se mit à explorer l'église en tous sens. L'église de Notre- Dame de Lorettc n'est pas bien grande, et l'œil peut dans peine en embrasser toutes les parties; il n'eut donc pas beaucoup de peine à trouver celle qu'il cherchait.

— Gomme je ne me soudais pas de m'eiposer à rencontrer quelqu'un dans ce misérable équipage, lui dit Silvia, je suis restée dans ce coin où je savais bien que vous finiriez par me découvrir.

— Mais par quel fâcheux hasard, madame la marquise, vous trouvez-votts en . un si pitoyable état, et qu'étes-vops devenue depuis plus d'une année?

— Oh! c'est toute une histoire qu'il serait beaucoup trop long pour vous raconter ici; il vous a sans doute prié de vous occuper un peu de moi.

•—Sans nul doute; ah! que n'étes-vous venue quelques jours plus tôt...

— Je suis venue aussitôt que je l'ai pu : ainsi le marquis de Fourrières est marié?

— Il vous croyait morte, madame la marquise. —Et il était impatient de se consoler; c'est très^bien»

c'est très-bien en vérité, la femme qu'il vient d'épouser est véritablement fort jolie?

— Eh! madame, si vous aviez été fè, il est prenable qu'il aurait refusé Vénus en personne.

— Le croyez-vous?

— J'en suis persuadé; mais vous connaissez le vienit proverbe : les absents ont tort.

— Le proverbe dit vrai, mais les absents reviennent quelquefois et alors ils ont raison.

^Je ne vous comprends pas, mais je suis à vos ordres, venez-vous?

— Nous attendrons si vous voulez bien le permettre, quelques instants, je vois encore dans Tégllse beaucoup de personnes que je connais.

Le ton sec et tranchant de Silvia avait légèrement^ indisposé le vicomte de Lussan; cependant il lui obéit et resta près d'elle, bravant les regards des curieux qui ne pouvaient concevoir qu'un aussi élégant personnage se tînt ainsi en public avec avec une femme si misérablement vêtue, il subissait sans s'en douter l'influence que cette singulière femme exerçait sur tous cenxqui la connaissaient, cependant il ne lui parlait pas.

— Vous ne me dites rien, M. le vicomte, dit Silvia après quelques instants d'un silence qui paraissait l'ennuyer infiniment.

— Je n'ai rien à vous dire, madame, répondit le vicomte, si ce n'estque maintenant l'église est presque déserte et que nous ferions bien de profiter de ce moment pour nous retirer.

—Partons donc, M. le vicomte, je suis prête à vous suivre.

Silvia passa son bras sous celui du vicomte qui rougit jusqu'aux yeux, mais qui n'osa la refuser. Puis il la fit monter dans son cabriolet, se plaça à côté d'elle et fouetta vigoureifseoient son cheval, impatient d'é*

cfaapper aux regards des quelques carteux retardataires rassemblés à IVntrée de i*église.

Nous proGterons du temps que doivent passer à Florence Servigny, Laure et sir Lambton, et à Fourrières, Salvador et Lucie, à laquelle, à notre regret, i) ne nous est plus permis de donner le nom de comtesse de I^euville, pour apprendre à nos lecteurs les événements qui avaient précédé les deux unions qu'ils \iennent de voir se conclure.

Servigny après avoir quitté Tabbé Reuzet, rentra à rhôtel de sir Lambton beaucoup plus calme qu*il ne Tétait lorsqu'il en était sorti, la résolution qu'il venait de prendre avait mis £n à la cruel'e perplex té à laquelle i! était en proie, et comme, ainsi qu^U a^té facile de s'en apercevoir par le récit des événements qui précèdent, il était doué d'une force de caractère remarquable, il en attendait le résultat avec calme, bien déterminé du reste à l'accepter quel qu'il (ût.

Le lendemain matin après le déjeuner, sir Lambton, ainsi qu'il s'y attendait, le pria deje suivre dans son cabinet, et lorsqu'ils y furent seuls , il lui demanda une réponse à la proposition qu'il lui avait faite la veille.

— Vous avez dû penser, mon généreux protecteur, lui répondit Servigny, après s'être recueilli quelques instants, que si je n'avais pas accepté de suite, et avec le plus vif empressement, une proposition aussi hono* rable que celle que vous avez bien voulu me faire, mon hésitation était provoquée par de bien puissants motifs; car je n'ai pas cherché à vous dissumuler que j'aimais votre nièce de toutes les puissances de mon âme, et je crois vous avoir donné assez de preuves de l'attachement que je vous ai voué, pour que vous ne puissiez 4louterduprixinfini^uejedois mettre à votre alliance.

— Mais ces motifs, mon cher Féval, vonsdeves^, si tous avez en moi quelque confiance, me les faire connaître.

— Je le sais» sir Lambton, mais j*ai pensé qae vous voudriez bien m*épargner la triste nécessité de vous foire des aveux qui vont peut-être me faire perdre, sinon votre amitié, dn moins votre estime. Un vénérable ecclésiastique attaché à Téglise Saint-Rocli»^ M. Tabbé Reozet, conna^ tous les secrets de ma vte, allez le trouver, mon digne protecteur, il vous dira tout ce que je regrette de ne pas avo'r la force de vous dire moi-même, et si, ce que je n*ose espérer, après ravoir écouté vous daignez seulement me conserver auprès de vous, je m'estimerai encore trop heureux.

— Je vais aller voir cet ecclésiastique, répondit sir Lambton, que l'air profondément ému de Servigny avait touché autant qu'il est possible de l'être, je ne sais ce qu'il va m'apprendre, peut-être attachez-vous beaucoup trop d'importance à un événement en réa* lité insignifiant. Le secret qu'il va me confier est-il donc de nature à empêcher la réalisation d'un projet auquel j'attache un prix infini? quoi qu'il en soit, moQ cher Féval, soyez persuadé que je n'oublierai jamais les services importants que vous m'avez rendus.

— Je le sais» sir Lambton, je le sais, dit Servigny, mais allez de suite trouver l'abbé Reuzet. Je suis maintenant impatient de vous savoir instruit de tout ce qat me regarde.

Sir Lambton serra la main de Servigny sans lui répondre, et sortit à pied pour se rendre chez l'abbé Reuzet, dont notre hérbs lui avait indiqué la demeure.

L'abbé Reuzet, ainsi qu'il l'avait promis la veille à Servigny, attendait la visite du gentilhomme Anglais^ qui fut introduit de suite près de lui.

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Sir Lambton reniarqua d*abord rextréme simplicité et la grande propreté de Tameublement du logement occupé par TabbéRenzet; cela le prévint en sa fa?eur et le disposa à l'écouter favorablement. Il se dit, que si ce prêtre qui possédait, il le savait, une fortune raisonnable à laquelle il pouvait joindre les émoluments attribués à ses fonctions et le produit de plusieurs ou^ vrages remarquables dont il était Fauteur, savait se contenter d'un intérieur aussi modeste; c'est qu'il trouvait plus de plaisir à répandi'e des bienfaits sur ceux de sesv semblables qui, lorsqu'ils souffraient, venaient s'adresser à lui, qu'à s'entourer des mille recherctics du luxe et du confortable.

L'abbé Reuzet congédia Silvain qui avait introduit sir Lambton dans son cabinet, et après avoir fait accepter un siège au bon gentilhomme if lui parla ainsi:

— Je sais; monsieur, quel est le motif qui vous amène près de moi; vous désirez connaître les raison» qui ont fait, en quelque sor}e, refuser par M. Paul Féval, une offre qui l'eût comblé de joie, s'il lui eût été permis de l'accepter. Ces motifs, monsieur, sont de telle nature, que ce jeune homme, plutôt que de vous les faire connaître, voulait vous fuir; et cependant je dois me hâier d'ajouter, pour ne pas vous laisser plus longtemps sous le coup d'une impression fâcheuse, que dans mon âme et conscience, mon ami, je suis fier de pouvoir donner ce titre à M. Paul Féval, est en réalité plus malheureux, que coupable

— Continuez, M. l'abbé, continuez, je vous en prie, s'écria sir Lambton. Je suis plus heureux que vous ne pouvez vous l'imaginer, de vous entendre parler ainsi. Je ne suis pas, ainsi que vous, revêtu d'un caractère qui m'oblige à l'indulgence; mais je crois que votre

cœur et le mien sont dignes de se comprcndrel... Et sir Lambton, avec une franchise toute britanhjqne, . saisit la main de Tabbé Reazet qu'il serra avec force dans la sienne.

— La personne dont nous nous entretenons, coolînua Vabhét ne se nomme pas Féval, son véritable nom est celui de Servigny; mais elle pouvait, sans nuire à personne, prendre celui sous feqnel vous Pavez connu jusqu'à ce jour, car ce nom de Féval, est celui de sa mère qui est morte depu's longtemps.

Le nom de Servigny, sir Lambton, a été flétri devant les honmies; mais je ne crains pas de le dire, il a, depuis longtemps, reconquis devant Dieu sa pureté primitive!...

L*abbé Reuzet, après s*étre recueilli quelques instant, raconta à sir Lambton, tous les événements de la vie de Servigny, que nos lecteurs connaissent déjà.

Lorsqu'il eût achevé, sir Lambton, qui Pavait écouté avec la plus sérieuse auention et sans Pinterrompre une seule fois, lui serra de nouveau la main, et lui dit d'une voix émue :

— Si les faits sont tels que vous venez de me les raconter, et je n'en doute pas, puisque vous en êtes le garant, Servigny est véritablement plus malheureux que coupable. Il a cependant, un tort grave à mes yeux, celui de ne pas m'avoir accordé une conGance dont j'étais digne; mais je lui pardonne bien volontiers, et ce que vous venez de m'apprendre ne change rien à mes projets.

— C'est bien! monsieur! c'est bien, répondit l'abbé au bon gentilhomme, je n'en attendais pas moins de votre noble caractère; mais je dois, autant pour remplir complètement la mission dont je suis chargé que

poor m'acquitler des devoirs que mon cavactère m'impose, vour faire qaelqoes observations que vous voudrez bien, je l*espère, accueillir avec indulgence.

— Parlez, M. Tabbé, parlez, je suis prêt à vous écouter.

— Vous ne devez pas vous dissimuler, sir Lambton, la position de Servigny; il n'est, après tout, qa*nn évadé du bagne de Toulon, que Tévénement le plus insignifiant en apparence peut trahir, dont la destinée peut être brisée au premier moment. Trez-vous associer Texistence de votre nièce à une existence aussi précaire? Et si telle est, en effet, votre intention, ne croyez-vous pas qu*il est de votre devoir de lui apprendre les événements de la vie passée de celui que vous lui destinez pour époux :

Sir Lambton, après avoir réfléchi quelques Instants, répondit ainsi?...

— J'apprécie, M. Tabbé, le motif qui vous engage à me faire ces observations, auxquelles je vais tâcher de vous répondre: Servigny n*a été conduit au bagne que par suite d*un événement unique dans sa vie; il est entré sans antécédents, et du reste, il est resté peu temps; il n'est donc pas connu des gens dont le métier est de chercher ceux qui se trouvent dans une position semblable à la sienne; vous me direz qu'il peut être reconnu par quelques-uns de ses compagnons d'infortune; mais il n'est pas probable qu'il en rencontre dans le monde où nous allons vivre. Je pourrais facilement, grâce aux nombreuses Influences que je puis fair« agir en sa faveur obtenir sa grâce s'il survenait quelque fâcheuse aventure; mais jusque là, je crois que nous fefonsbien de rester dans la position où nous sommes, n'étes-vous pas de mon avis?

— Sans doute; si vos inlentions sont toujours le» méoies; il faut mieux éviter de fooruir au monde, qui n'est pas comme vous exempt de préjugés, Toccasion déjuger des faits, que bien certainement, il n'appréderait pas à leur juste valeur.

— Je crois, comme vous, que ma nièce doit savoir tout qui ce regarde celui qui doit être son époux; c'est vous, M. Tabbé, que je charge de Hnstruire. Dites-loi que je verrais avec plaisir son union avec Servigny, parce que je suis convaincu que ce jeune homme est très-capable de la rendre heureuse; mais que cepen* dant je la laisse entièrement libre de ses volontés.

— Je verrai, aujourd'hui même, mademoiselle àe Beaumont, dit Tabbé Reuzet; et maintenant, monsieur» que vous savez à peu près tout ce qui concerne mon ami, je ne crains pas de vous le dire, je souhaite bien vivement que votre nièce ne s'oppose pas à l'union que vous projetez; union qui, je l'espère, sera aussi heureuse que possible.

— Oui , monsieur l'abbé , cette union sera heureuse ; c'est parce que j'en suis persuadé, que je désire qu'elle s'accomplisse.

La conversation, entre l'abbé Reuzet et sir Lambton,^ se prolongea longtemps encore. Ce dernier écoutait avec intérêt tout ce que lui disait le digne prêtre, qui de son côté, éprouvait un vifplaisir à prouver par des faits, que celui auquel il avait tendu la main au moment où il était abandonné de tout le monde, s'était montré digne de ses bienfaits, et que ce n'était que grâce à ses vertus et à son courage, qu'il était parvenu à reconquérir sa place dans la société.

— Oui, sir Lambton, disait-il au bon gentilhomme ; oui» Scrvigny ou plutôt Paul Féval, car nous conser-

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veroiis> si voas le voulez bien, ce nom à notre ami, est tout à fait digne de ce que voas voulez faire pour lui, et poar vous en donner une preuve nouvelle, Je Tais vous apprendre un secret que sa modestie, sans doute, vous a toujours caché. Vous avez, depuis qu*il est attaché à votre personne, généreusement rémunéré les services quMI a pu vous rendre. Eh bien ! savezyous à quoi il a employé la plus grande partie des ma* gnifiques appointements que vous lui accordez?

Sir Lambton ayant fait un signe négatif, Tabbé Reozet ouvrit un des tiroirs du bureau devant lequel il était placé pour y prendre un paquet de lettres, il en tira quelques-unes qu'il remit à sir Lambton.

Ce ne fut pas sans éprouver une bien vive émotion, que le bon gentilhomme en acheva la lecture.

— Bon jeune homme, dit-il ; et quelquefois je me suis demandé, ne le voyant prendre part à aucune de ces spéculations qui se présentent si souvent dans les contrées que nous habitons, et grâces auxquelles tant de gens parviennent à s'enrichir en peu de temps,. ce qu'il pouvait faire de son argent.

— Oui, sln Lambton, voilh ce que faisait, ce que fait encore votre protégé. « Quels que soient les motifs qui puissent me servir d'excuse, me disait-il dans la première des lettres que vous venez de lire, je ne puis accuser les hommes de m'avoir injustement condamné, je dois donc, autant pour être à même de leur prouver, le cas échéant, que je ne suis pas tout à fait indigne d'indulgence, que pour remercier Dieu de la bienveillante protection qu'il a bien voulu m'accorder, consacrer à de bonnes œuvres, la plus grande partie de ce que je possède Qui sait ce que je serais de-^ venu, à quelles fôcheuses extrémités le désespoir et

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la misère m'auraient poussé, si vous ne nf aviez lenda une main secourable, fourni les moyens de passer dans l'Inde et si, plus tard, je n'avais pas reneontré le généreux sH* Lambton! Ëmployez-donc, mon dîgne ami, la somme que je vous envoie et toutes celles que par la suite j'espère pouvoir vous faire parvenir, à secourir des infortunes analogues à la mienne ; ce que vous avez fait pour moi, m'est un sûr garant que vous comprendrez mes intentions, que je n'ai pas besoin de vous expliquer davantage. »

— Je me suis, je le crois, continua l'abbé Reuzet, dignement acquitté de la mission dont mon ami a bien voulu me charger. Je n'ai pas toujours attendu pour le servir, que les infortunés, qu'il voulait secourir, s'adressassent à moi ; souvent je les ai cherché, et aujourd'hui s'il ne possède par les biens de ce monde, il est riche de ses bonnes actions dont, quoi qu'il arrive. Dieu lui tiendra compte. Grâce à lui, des infortunés que la misère avait poussés au désespoir, se sont arrêtés sur la route qui les conduisait à leur perte ; des larmes amères, que l'injustice ou l'erreur des hommes faisaient couler, ont été séchés. Ahi sir Lambton, malgré les observations que je vous faisais il n'y a qu'un instant, vous n'avez pas cru devoir renoncer à vos projets; c'est Dieu, sans doute, qui, touché des prières qui lui sont journellemeqt adressées par tant d'infortunés, en faveur d'un bienfaiteur inconnu, vowi a affermi dans votre résolution.

— Je veux, monsieur Tabbé Reuzet, m'associer aux bonnes œuvres de notre ami ; c'est vous dire qu'il sera toujours de ma famille.

Sir Lambton se leva; et après avoir recommandée l!abbé Beuzet de voir sa nièce ce jour même , ainsi du

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reste que cela avait été convenu, il prit congé du digne prêtre qu'il considérait déjà comme un ami, bien qu*iK ne le connût que depuis quelques instants ; mais avant de le quitter, fl remarqua Silvain qui marchait devant lai afin de lui ouvrir la porte. « Cest sans doute, ditil à Tabbé Reuzet, le bon serviteur dont vous venez de me parler, et auquel notre ami Féval a fait une si furieuse peur lorsqu'il se présenta chez vous en si pi* toyable état. » L'abbé ayant fait un signe ailirmatif : « Permettéz-moi, ajouta-t-il, de lui offrir une gratification que sans doute il voudra bien accepter. » Et, sans attendre une réponse, sir Lambton glissa, dons la main du bon domestique,^ plusieurs pièces d'or en lui disant d'aller boire à sa santé.

L*abbé Reuzet, fidèle à la promesse qu'il avait faite à sir Lambton, se présenta, dans l'après-dtnée de ce même' jour, à l'hôtel du riche gentilhomme Anglais, et fit demander mademoiselle Laure de Beaumont, qu'il voulait, disait-il, entretenir en particulier. La jeune fille était seule avec son oncle lorsqu'on lui annonça cette visite.

— Je ne connais pas cet ecclésiastique, lui dit-elle, et je ne sais si je dois ?...

— Je crois que tu peux recevoir ce digne prêtre, lui répondit sir Lambton ; je vais, du reste, vous laisser le champ libre, j'ai quelques lettres à écrire. Si après l'entretien que tu vas avoir avec monsieur l'abbé Reuzet, tu veux me parler, tu me trouveras dans mon cabinet.

Sir Lambton quitta le salon et. quelques minutes après l'abbé y entra.

Nous ne rapporterons pas l'entretien de Laure de Beaumont et de l'abbé Reuzet, qui fut à peu près sem-

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blable à celui qui avait eu lieu quelques heures auparavant chez le digne serviteur de Dieu dont nos lecteurs doivent apprécier le noble caractère.

L^abbé Reuzet raconta à la jeune filiè tout ce qu^il avait raconté à sir Lambion, il lui cacha cependant le motif qui avait fait commettre à Scrvigny la faute si sévèrement punie, il crut qu'il était au moins inutile d'apprendre à cette jeune lille que le cœur de celui qui peut-être serait son époux, avait jadis battu pour une autre femme; personne, nous le croyons, ne songera à blâmer le bon abbé de cette petite restriction qu'il ne se permettait du reste que dans une excellente iuieiuion, et parce qu'il savait, quelque peu expert qu'il fût en ces matières, que les femmes, lorsqu'elles aiment, sont jalouses, même du passé de celui auquel elles ont donné leur cœur.

— Monsieur l'abbé, dit Laure lorsque le prêtée eut achevé la confidence qu'il était venu lui faire, je dois rapporter à mon oncle tout ce que vous venez de me dire.

Et sans attendre une réponse, elle sortit du salon pour aller retrouver sir Lambton, qui, ainsi qu'il le lui avait promis, l'attendait dans son cabinet.

Elle se jeta dans les bras de son oncle, et ses larmes, qu'elle avait contenues à gfand'peine tant qu'avait duré le récit qu'elle venait d'entendre, se frayèrent un passage et coulèrent avec abondance.

— Calme-toi, lui dit sir Lambton, calme-toi chère enfant, je ne veux pas, sois en convaincue, te contraindre à épouser mon pVotégé.

L'abbé Reuzet, afin de laisser à la jeune fille son libre arbitre, ne lui avait pas dit que la démarche qu'il faisait près d'elle était autorisée par sir Lambton.

Laure laissa tomber sur son onde des regards étonnés, et un sourire semblable à ces rayons de soleil qni brillent quelquefois au milieu de Forage, vint éclairer sa physionomie.

— Mais mon oncle, répondit-elle, Je ne pleurais que parce que je croyais qu^après ce que je venais d^apprendre, mon mariage avec monsieur Paul Féval était devenu impossible,

— Dieu soit loué, il n'en est rien, s'écria sir Lambton qui embrassa sa nièce avec effusion, Servigny, malgré les malheurs de sa vie, est digne de moi, digne de toi ; tu Tépouseras puisque tu ne crains pas d'associer ta vie à la sienne, et si Dieu est juste, nous serons tous heureux, car nous aurons tous fait notre devoir. Essuie tes yeux maintenant, et allons retrouver an salon le bon abbé Reuzet que tu as, je crois, quitté iMen brusquement.

Tandis que Laure était dans le cabinet de son oncle, Servigny, absent depuis le matin, était entré dans le salon; en y trouvant son ami, il avait de sotte deviné qu'en ce moment on s'occupait de sa destinée. L'air soucieux du bon abbé, queique peu étonné de la brusque disparition de Laure, ne lui présageait rien de bon.

— Eh bien? dît-il à son ami.

— Ils savent tout, répondit l'abbé Reuzet, sir Lamb« ton a accueilli, aussi bien qu'il était possible de l'espérer, la confldence que je lui ai faite...

— Et Laure , s'écria Servigny, vous ne me parlez pas de Laure?...

— Mon ami, rassemblez tout votre courage. Je crois, sans cependant en être sûr, que vous allez en avoir besoin.

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Une affreuse pâlear coaTrit toul à coup le visage de Servigny, cependant il répondit d'une voix ca!me :

— Cela devait être, elle devait me repousser. Ohl Je souhaite que celui qui sera son époux la rende aussi heureuse que j'aurais pu le faire.

L'entrée dans le salon de sir Lambton etdesa nièce, Tempécha d'en dire davantage; le gentilhomme alla vers lui et lui prit la main.

— Je sais tout, lai dit-Il..... Servigny, embrassez votre femme , ma nièce veut bien vous accorder sa main.

Servigny croyait rêver, il fallut, pour qu'il se déterminât à embrasser les joues fraîches et rosées de celle qu'il aimait, que sir Lambton le poussât vers elle.

U voulut ensuite se jeter aux genoux de son généreux protecteur et de la jeune fille, qu'à partir de ce moment il pouvait considérer comme sa fiancée; mais sir Lamblon ne lui en laissa pas le temps :

— Sur mon cœur! sur mon cœur, lui dit-il.

Et comme Servigny ouvrait la bouche pour lui témoigner sa reconnaissance :

— Le passé est un songe que nous devons tous oublier, continua-t-il, et le parti le plus sage que nous puissions prendre pour qu'il en soit ainsi, c'est de ne jamais en parler, entendez-vous, monsieur Paul Féval? '

Sir Lamblon, ainsi du reste que l'on a pu s'en apercevoir, aimait assez que ses projets fussent exécutés aussitôt que conçus; aussi dès le lendeniain du jour où se passèrent les événements que nous venons de rapporter, il fallut que Servigny s'occupât de se procurer toutes les pièces sans lesquelles il ne pouvait se marier, ce qui ne lui fut pas très-difficile, malgré l'exUréme

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réwrve qu'en raison da sa position il était forcé de s'jnposer.

Des renseignements pris préalablement à Lagny par on homme adroit, et sur la idélité duquel il était permis de compter, lui ayant appris que le bruit de sa condamnation, qui du reste n'avait pas eu de retentissement, malgré les circonstances assez singulières qui Pavaient accompagnée, n'était pas venu Jusqu'à sa ville aatale; il prit son courage à deux mains et se transporta à Lagny, et après qu'il se fut fait reconnaître, il obtint sans difficulté toutes les pièces qui lui étaient nécessaires, c'est-à-dire son acte de naissance, ceux de ses père et mère, etc., etc.

Dès que Servigny se fut procuré ces diverses pièces, sir Lambton, Servigny et Laure allèrent à...«., où ils deTaient rester jusqu'à la conclusion du mariage.

Sir Lambton avait voulu que le mariage se fît à la campagne, afin d'éviter les commentaires- de la société liarisienne, promptement, secrètement, sans prévenir personne, et ce n'avait été qu'à force d'instances que Laore avait obtenu la permission de prévenir son amie, qui loi répondit qu'elle faisait les vceux les plus ardents pour son bonheur, et qu'elle espérait,, de son côté, lui apprendre sous peu de temps une nouvelle qui Tétonnerait beaucoup. '

lAiure se doutait bien de ce que serait la nouvelle que son amie comptait lui apprendre plus tard; elle avait plusieurs fois rencontré chez elle le marquis de Pourrières, et déjà l'on disait dans le monde que la comtesse de Neuville attendait avec une certaine impatience la fin de l'année consacrée. Pressée qu'elle était de serrer de nouveau les liens de Thyménée, cela du reste n'étonnait personne» op trouvait tout na-

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