‹ Les vrais mystères de ParisChapitre 7 sur 21 · DE ^A»». W · texte numérisé non relu

DE ^A»». W

f^omrières : lo)rM|ae nous a^ons qèlné \t France, mon estimable oncle, sir Lambton, a invité denx de ses compatriotes, à Tenir passer le reste de la belle saison âi sa terre, et il fant qall s'y trouve, ainsi qne ma femme, à Képoqae indiquée, afin de les dignement reicefoir; quant à moi, diverses alTaires d*lntérét iD*obligeront à faire, avant de rentrer en France, où selon tonte probabilité Je ne serai qn\ia commencement de rbiver, un f oyage en Angleterre; croyez cependant, M. le marquis, que je ne renonce pas à Tavantage de foire avec vous plus ample connaissance. Lliiver nous retrouvera tous à Paris, et j'ai l'espérance que j'aurai ators souvent le plaisir de vous rencontrer.

: » Ma femme me charge de vous dire de sa part mille dioses aimables, et c^est avec le plus vif empressement que je m'acquitte de cette commission.

»rai l'honneur d^tre, M. le marquis, » votre tout dévoué serviteur, »Paul Fêval.»

Laure Févai à Lucie de Pourrières.

GeDève.

« U vient de m'àrriver, ma chère Lucie, une aventure que je ne pub résister au désir de te raconter, car je suis persuadée qn'eHe tlntéressera.

• Lesenvirons de Genève (les écrits de nos modernes tovristes ont dû t'apprendre cela), sont les p!us pittoresques du monde, les plus riches en beaux sites, en cnriosités natnrelleB. Parmi ces curiosités il en est une Mrtout que tous les voyageurs s'empressent d'aller visiter, autant peut-être parce qu'on raconte à son

98 1E8 nULffi VI8T&1IE8

sujet une assez ItiKàrre cfaroniqoé, qœ psree f#âe est véritablement remarquable; c*iest une grotte oa plutôt un ermitage composé de plusieurs pièces dont une sert de chapelle : entièrement taillé dans le roc ¥if, cet ermitage est, dit-on, Touvrage d*un seul homme, qui a employé plus de trente années de sa vie à Tachever; si ce que Ton dit est vrai, et je ne suis pas éloignée de le croire (car une œuvre semblable à celle de cet ermitage ne peut être que le résultat de Texaltation religieuse ou d'un caprice inexplicable) « ce qu'il a fallu à cet homme de force et de persévérance, est vraiment inimaginable; car tu ne supposes pas, je Tespère, que je crois à la chronique dont je parlais tout à Theure, qui rapporte que Tédiflcateur de Termitage, voyant quil ne pouvait achever seul son œuvre, prit en désespoir de cause le parti de se fiûre aider par le diable.

»Pour te faire une idée de cet ermitage, ma chère Lucie, il faut que tu te figures un immense bloc de granit dans lequel on aurait taillé ton hôtel de la rue Saint-Lazare, par exemple; (j'exagère peut-être un peu, Termitage des environs de Genève est beaucoup moins grand que ta demeure), en commençant par la baie de porte qui serait la seule partie visible du dehors, et poursuivant ainsi de manière à ce que Tédifice, malgré la perfection de ses formes intérieures, ne fût en définitive qu'un trou artîstement fait.

» Curieuse comme je le suis, je ne pouvais manquer d'éprouver le désir de visiter une aussi singulière chose» et mon bon oncle qui ne sait rien me refuser, fit de* mander, aussitôt que je lui en manifestai le désir, des chevaux et un guide pour nous conduire à l'ennitage en question. Je ne te parle pas de mon mari, qui vient

d'être envoyé en Angleterre par mon oncle, afln de faire vendre quelques propriétés que sir Latnlitoa possède dans le comté de Sussex, propriétés qu'il ne veut pas conserver, attendu qu'il ne veut plus quitter la France.

» La route, aux approches de l'ermitage, est extrêmement étroite et tracée entre une suite interminable de ravins et de précipices; aussi les curieux, lorsqu'ils approcheni de cette reti-aite, ont-ils rbubitude de descendre de leur monture, afln de faire à pied le reste du trajet.

» J'allais, conformément à Pusage, quitter mon cheval, lorsque tout à coup cette maudite bête poussée Je ne sais par quel diable, m^emportaavec la rapidité de réclair, sur la partie du chemin bordée de précipices dont Je viens de te parler; j'allais infailliblement périr, ainsi que mon oncle qui s'était lancé à ma poursuite an triple galop de son cheval, afin d'arrêter le mien, lorsqu'un homme sortit tout à coup d'une touffe d'arbres qui bordaient la route et s'é'ança à la tête de mon cheval, qu'après beaucoup d'eflforts, il parvint à maîtriser; mon oncle, maître de sa monture, l'avait arrêtée dès qu'il fut certain que je n'étais plus en danger.

»Tu as deviné, ma bonne Lucie, que la frayeur que J'avais éprouvée à la vue des précipices dans lesquels Je pouvais être engloutie à la ^loindrc déviation de mon cheval, fit que je m'évanouis dès que je me sentis à peu près hors de danger. Lorsque je recouvrai l'usage de mes sens, j'étais dans l'ermitage, où j'avais été transportée par mon oncle aidé de notre guide, et mon sauveur me prodiguait les soins les plus em-

•llon sauveur, ma chère Lucie, n'était autre, (lu

iOO LES TRAIS MYSTÈRES

fas élre bien étonnée), que notre bondocteorMathéo : juge si je fus contente, fauraîs seulement remercié comme je le devais on incbnnu, je ne pus m*empêcfaer de sauter au cou et d'embrasser pinsieure foislliomiiie qui venait de me sauver la vie, et comme mon onde paraissait étonné de cet excès de reconnaissance :

—» Monsieur, dis-je en lui désignant mon sauveur, n*e8t point un inconnu pour moi; et Je lui appris que ]e connaissais depuis longtemps le docteur Iffathéo, qui avait exercé son art à Paris.

»Mon oncle, tu le sais, est très-démonstratif, il serra à plusieurs' reprises la main du docteur, et il voulut al^olumentqull déjeunât avec nons, le docteur, malgré sa réserve habituelle, ne put se dispenser d'accepter cette invitation.

«Après avoir visité Termitage dans tous ses détails, nous étalâmes sur le gazon les provisions dont nous avioris eu le soin de charger notre guide, et nous ftoies le repas le plus agréable qu'il soit possible d'imagiBer,

»La chaleur était extrême, et mon oncle, quia cobtracté dans Hnde l'habitude de faire la sieste après le repas du matin, s'endormit au pied d'un des vieux arbres plantés devant l'entrée de l'ermitage. Je pro« fltai de cet instant de liberté pour demander au docteur quels étaient les motifs qui l'avaient engagé à quitter si précipitamment notre bonne ville de ParisL

— «Madame la comtesse de Neuville, qui n'a pas de secrets pour vous, me répondit-il, vous a sans doute montré la lettre que j'ai eu l'honneur de lui écrire, cette lettre et celle qui l'a suivie, ont dû vous appreadre ce que vous désirez savoir.

— «Lucie m'a effectivement fait voir la première lettre que vous lui avez écrite, répondis-je; quant à

DE PARIS. lOi

Celle qui devait la snifre et qœ iw» m^aasurez loi avoir adressée, elle l'a vainement attendoe.

— «Cette lettre, alors, se sera égarée à la poste, ajonfa le docteur; j'en serai quitte poar en écrire ane seconde à madame la comtesse de Neuville,

— » Dites à madame la marquise de Poorrières : mon amie s'est déterminée à épouser lliorome dont vous lui parliez en des termes si défevorablès, sans doute parce que vous ne le connaissiez pas.

— » Est-ce bien possible I s'écria le docteur en se cachant le vissée entre les mains ; est-ce bien possible!

«Une de tes dernières lettres, que J'avais par hasard dans ma poche, me servit à convaincre le docteur de la vérité de ce que Je venais de lui dire.

-* «Vous n'aurez pas besoin d'écrire à Lucie, lui dis-je après lui avoir laissé le temps de lire ta lettre, dites-moj ce que vous vouliez lui apprendre, et Je lui répéterai.

— «La marquise de Poorrières ne doit pas savoir ce que j'aurais pu apprendre à la comtesse de Neuville; dites seulement à votre amie, que dans la profonde retraite où je vais m'ensevelir. Je ne cesserai de prier Dieu pour elle.

»Et le docteur se retira après m'avoir fait ses adieux et sans vouloir me permettre d'éreilier mon oncle; de sorte que je ne sais ni ce qu'il voulait t'apprendre* ni oà il serait possible de le retrouver.

«Je suis assez cysposée à croire que le cerveau de notre bon docteur ait tant soit peu dérangé.

»Je ne t'ai rapporté ce petit événement, ma chère Lnde, quVJn de t'enlever une espérance que* J'en sols ràre» tu n'avais pas abandonnée; et ai tu et rai-

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sonnable, tu trouveras que je viens de te rendre ua important service. Tu es heureuse; as-tu besoin de savoir autre chose ? Le bonheur est unexhose si rare, ici-bds, que je crois que nous devons Taccepter a^c empressement tel qu^il se présente, et que ce serait foiie de nous enquérir des causes qui nous le procurent et de celles qui peuvent nous le faire perdre.

«Saurai bientôt , ma chère Lucie, le plalÂr de te presser sur mon cœur. Genève est la dernière ville oà nous devions nous arrêter avant de rentrer en France, et il est probable que dans une quinzaine de jours nous serons à Paris, où tu viendras nous voir, je l'espère.

» A revoir et tout à toi, D Ton amie, Laure Féval. »

Le lendemain du jour oà Lucie reçut cette lettre, Salvador reçut de Paris celle qui suit :

Juste, banquier, à Paris, à monsieur le marquiê de Pouirières ;

Parts.

« Monsieur le marquis,

» Je ne prendrais pas la liberté de vous écrire, si je ne connaissais Tamitié que vous portez à votre inten« dant, monsieur Lebrun ; car je sait fort bien que je n'ai pas le droit de vous réclamer la moindre chose; mais des personnes estimables qui connaissent Textrême bonté de voire cœur, et notamment monsieur le vicomte deLussan, m'ayant donné l'assurance que vous feriez tout ce qu'il est possible de faire pour tirer monsieur Lebrun de la position fâcheuse dans laquelle il

DE PAfilS* 103

Be trouve par sa faute. Je me suis déterminé à tous adresser cette lettre.

»rai donc, monsieur le marquis, rhonueur de vous prévenir, que si d*ici à dii jours, Qe vous laisse, vous le voyez, tout le temps de vous rendre à Paris) je n'ai pas reçu votre viàte, je me verrai forcé de déposer au parquet de monsieur le procureur du roi, une plainte en faux contre monsieur Lebrun, à laquelle plainte seront jointes quatre lettres de change mon« tant ensemble à la somme de cent miiie francs que je n'ai escomptées que parce qu*elles portaient une signature faussement attribuée par monsieur Lebrun, à monsieur le marquis de Pourrlères.

» JTai Tespérance que vous voudrez bien épargner à votre intendant les funestes résultats d*une plainte en faux, et prendre en considération la position d*un malheureux capitaliste qui ne se trouve aujourd'hui vie* time, que parce qu'il a cru pouvoir accorder toute sa conGance à un homme que vous honoriez de la vôtre.

» J*ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect,

» Monsieur le marquis,

» Votre très-humble et très-obéissant serviteur, . » Juste. »

— Le sort en est jeté, s'écria Salvador après avoir frowsé entre ses mains la lettre de Juste , il faut que tout cela finisse, et de suite; ce misérable Roman a déjà trop vécu.

Salvador, après avoir donné l'ordre à ses gens d'atteler les chevaux à la voiture qui devait le conduire jusqu'à Aix, où il comptait prendre la poste, alla trouver sa femme afin de lui aouoncer son départ.

iO& LES VRAIS MTStÈRES

Lucie, qui venait d'achever la lecture de la lettre de Lanre que nous avons plus haut mise sous les yeux de nos lecteurs, était un peu triste. Elle se leva cependant de la chaise longue sur laquelle elle était assise, aia d'aller au-devant de son mari.

Salvador Tembrassa sur le front.

— Je viens, lui dit-il, de recevoir une lettre qui m'apprend que je suis en danger de perdre une somme assez considérable; ma présence sur les lieux où mes intérêts sont compromis, pourra peut-être conjurer le malheur qui me menace; je vi«is donc vous prier de vouloir bien me permettre de vous laisser seule id quelques jours.

: -— Partez, lui répondit Lucie, je vais prier Dieu de favoriser voire entreprise.

' — Je suis, puisque telle est voU*e intention, certain de réussir, reprit Salvador. Les prières d'un ange td que vous ne peuvent manquer d'être exaucées. ^ Quelques heures après, les vigoureux chevaux de l'administration des postes, emportaient Salvador sur la route de Paris.

YI. — Lelcrime puni par le crime.

Nous devons à nos lecteurs le récit des événeownls qui précédèrent l'envoi par Juste, à Salvador, de la dernière lettre que nous venons de mettre sous leurs yeux.

Roman, bien convaincu après avoir fai la lettre de Salvador, que son ami ne lui enverrait pas d'argent de suil^, chercha les moyens de s'en procwer; le

DE PAfilS. 10)

Bttsérdile» semblahle da reste à tom ceox qui se laissent dominer par la funeste passion du jeu , était malade tout Je jour» lorsqa*ii n'avait pas Tespoir de passer sa soirée devant nn tapis vert quil pourrait couvrir d'or.

Après avnr longtemps et inutilement cherdié, il entendit nn jour», pendant qu'il se promenait sur le boulevard des Italiens, prononcer près de lui, le nom de Juste, par deux jeunes gêna qui se plaignaient d'avoir été volés par cet usurier.

— Il y a bien de l'or chez ce vieil arabe, se dit Roman, bien des billets de banque, bien des bijoux, est-il donc impossible de lui enlever tout ou du moins use bonne partie de ses richesses?

Et il continua son chemin en réfléchissant; tout à coup il s'arrêta, et se frappa le front après avoir jeté dans l'air une joyeuse exclamation»

— Je suis, parbleu! bien sot, s'écrîa-t-il, de n'avoir pas plus tôt pensé à cela; ahl nhl mons Salvador, vous ne vonlea pas me donner de bonne volonté quelques misérables billets de mille francs, eh bien, cher ami, vous m'en donnerez de force une grande quantité, et ceux-là, je le crois, vous coûteront cher; c'est cela morbleu! c'est cela, il y a vingt à parier contre un que je réussirai; du reste qui ne risque rien, n'a rien, et puisque je veux avoir quelque chose, il faut que je risque beaucoup.

Boroan après s'être dit ce que nous venons de rapporter, monta dans nn cabriolet de régie, et se Ot conduire rue Saint-Dominique d'£nfer«

Rien n'était changé ni à l'extérieur ni à l'intérieur de la demeure du vieil usurier. Le Terre-Neuve était toujours dans la cour de l'habitation, aussi vigou-

reux.aussi hargneux qae par le passé, paraissattt nViltendre qu'on signe de son mattre pour se Jeter sor ceux que rosorier voudrait faire dévorer.

Juste introduisit Roman dans la pièce qui lui servait de cabinet, et après Tavoir invité à s'asseoir et s'être retranché dans son fort, il se mit sans plus de façons h achever son déjeuner» composé, comme de coutume d'une jatte de lait et d'un iqorcean de pain bis,

— Vous ne me reconnaissez pas, dit Roman qui ne savait trop de quelle manière il devait comoiencer la conversation.

— Je vous demande bien pardon, monsieur, lui ré* pondit Juste, sans seulement prendre la peine de lever ses petits yeux vert de mer, je vous ar parfaitement reconnu, vous étiez ainsi que moi, un des convives du banquet donné chez Lemardelay, par M. de Courtivon.

— Vous êtes, M. Juste, doué à ce qu'il parait d'une excellente mémoire.

— On le dit; maie pardon, vous êtes sans doute venu chez moi, afin d» me proposer une affaire?

— Vous l'avez dit, je suis venu chez vous afin de vous proposer 4]ne affahre, une excellente affaire*

— Vrai! eh bien, s'il en est ainsi, nous pourrons facilement nous entendre, je saisis avec empressement toutes les occasions de gagner quelques sous qui se présentent à moi; parlez, monsieur, je suis prêt à vous accorder toute l'attention dont je suis capable.

— Vous connaissez madame la marquise de Roselly? Juste prit sur un des rayons du petit bureau de bois

noir devant lequel il était assis, un assez gros registre couvert de parchemin, et dont tous les feuillets étaient noircis de bizarres hiéroglyphes, classés par ordre alphabétiques, il l'ouvrit à la lettre R.

DB PARU. i07

— Je ne eennato pas la dame dont vonBvenei deme parler, dît-il, après avoir parcouru plusieurs feuillets.

— C'est singulier, vous lui avez dépendant acheté une assez grande quantité de pierreries, celles du comte Goloredo.

Juste regarda Roman, il voulait lire dans ses yeui le but des questions qu'il lui adressait, le visage de Roman était impassible.

— Je ne connais pas cette dame, répéta*t-iL

— ^^Connaissez-vous alors M. le marquis de Pourrières?

— M. le marquis de Fourrières, dît-il, après avoir ouvert le registre couvert de parchemin à la lettre P; Je le connais beaucoup de réputation, il a Tait quelques affaires avec un de. mes confrères, qui tient sur le boulevard, un magasin dejoueisd'enianis, ce confrère est très-content de loi; du reste, M. le marquis de Fourrières est très-riche par lui-même et sa fortune est augmentée depuis son mariage; on peut sans se compromettre, M escompter deux ou trois cents mille francs.

— Ainsi, vous donneriez deux cents mille francs contre des lettres de change du marquis de Fourrières?

— Si M. le marquis m'offrait un intérêt raisonnable et une première hypothèque sur ses propriétés, nous pourrions nous entendre; mais est-ce une affaire ordi* naire, que vous vouiez me proposer?

— Non, répondit Roman, c'est au contrmre une affaire très-extraordinaire.

— Expliquez-vous, mon cher monsieur, je ne déteste pas les affaires extraordinaires.

— Vous êtes discret?

i08 LES VBAI8 1ITSTÈ1IK8

-* Question inutiie, vous ne séries pas Tetni, sî d Vance vous n*aviez pas été persuadé de mon extrême discrétion.

— Voici de quoi il s'agfit : Je suis l'intendant, Tami on plutôt le complice de M, le marquis de Pourriëres; je sais tant de choses, que je suis persuadé que mon maître, mon ami, mon complice, comme vous voudrez rappeler, donnerait sans hésiter toute sa fortune, pour éviter de me voir comparaître devant uue cour d'assises; car ii sait qu'il n'y a personne au monde qui soit plus bavard qu'un accusé. Eh bienl si vous voulez me compr ter seulement soixante-dix mille francs, je vous signerai du nom du marquis de Fourrières, cent mille francs de lettres de change; cela vous va-t-il ?

Juste réfléchit quelques instants.

— Je ne pais, dit-il, vous donner aujourd'hui one réponse positive, revenez me voir demain, nous cause* rons et je crois que l'affaire pourra s'arranger.

Roman quitta Juste [>eaucoup plus joyeux qu'il ne l'était lorsqu'il était entré dans la tanière de l'usurier, outre le plaisir qu'il éprouvait en pensant que le lendemain tl pourrait satisfaire sa passion favonte, il était charmé de faire pièce à Salvador.

Le lendemain matin l'usurier Juste endossa l'habit que nous lui connaissons, se coiffîai de son classique triporne, et après avoir lâché son Terre-Neuve dans la cour de son habitation dont il ferma soigneusement la porte, il se rendit chez le vicomte de Lussan.

-^.Quel bon vent vous amène, lui dit le noble gentilhomme breton; venez-vous me demander à déjeuner.

— Nous déjeunerons, puisque vous voulez bien mltiviter, répondit Juste, puis ensuite vous me donnerez

quelques conseils que je yous payerai dnq mille francs s'ils me conviennent.

Le vicomte de Lussan sonna, et donna Tordre à son valet de chambre d'apporter dans sa chambre à coucher tout ce qu'il fallait pour déjeuner confortablement*

— Je vous écoute, M. Juste, dit-il à Tusurier Iprs- ^uHls furent tous deux placés devant un guéridon de bois d'acajou, sur lequel se trouvaient une poularde du Mans, un pâté de Chartres, quelques fruits magniû» qœs et plusieurs bouteilles d'excellent vin.

Juste raconta au vicomte de Lussan ce qui lui était arrivé la veille, et lui demanda s'il devait accepter la proposition de Lebrun. 4

— Si vous ne m'aviez pas promis cinq mille francs, je vous dirais de ne point faire cette affaire dent, en définitive, mon ami de Fourrières sera la seule victime, mais comme vous vous êtes montré généreux, je veux être vrai : vous pouvez sans crainte, si la sol- Yabilité du marquis de Fourrières vous parait suffisante, escompter les lettres de change que vous propose Lebrun.

Le vicomte, afin de prouver à l'usurier qu'il pouvait en toute sûreté suivre le conseil qu'il venait de lui donner, et sans doute aussi afin de gagner les cinq mille francs promis, lui raconta tout ce qu'il savait de Salvador et de Roman.

— C'est charmant, s'écria le bon M< Juste, c'est charmant; comment ce sont ces messieurs qui ont envoyé dans l'autre monde mon confrère Josué ? ia mort de ce juif m'a été trop avantageuse pour que je ne m'empresse pas d'obliger un de ceux auxquels je la dois. Adieu, M. le vicomte, vous aurez les cinq mille francs, je vous, le promets.

LES VRAIS AY&ïÈRfeS.T. Vil. 8

110 LES VaAIS MYSTÈRES

Jaste, après avoir pris congé du vicomte de Lossao retourna de suite chez lui; il venait seulement de rentrer lorsque Roman sonna à sa porte.

Pour rintroduire dans son cabinet, Tusurier, auquel les confidences du vicomte avaient appris ce dont il était capable, prit encore plus de précautions que la veille.

— Je veux bien, lui dit-il, faire ce que vous me demandez, mais comme Topération que vous m'avez proposée est purement aléatoire, je vous donnerai seulement cinquante mille francs. Cela vous convient-il ?

— Cinquante mille francs, répondit Roman, c'est peu.

— Mes chances de perte sont aussi nombreuses, si ce n'est plus, que mes chances de gain.

— J'accepte les cinquante mille francs, M. Juste.

— Veuillez , en ce cas, me souscrire les lettres de change.

Roman eut bientôt fait ce que désirait Juste; Tusarier prit les leures de change et sortit du cabinet, après une absence de quelques minutes, il rentra, et remit à Roman les cinquante billets de banque que celui-ci attendait avec la plus vive impatience.

— N'oubliez pas, dit l'usurier à son client lorsque ce dernier fut sur le point de mettre le pied dans la rue, que ces lettres de change seront déposées aa parquet de M. le procureur du roi, si elles ne sont paa payées à leur échéance ; vous avez deux mois devant vous.

— Je tâcherai de bien employer ces deux mois, répondit Roman; ce sont peut-être les deux seuls qui me restent.

Le soir même, Roman, jaloux ainsi qu'il l'avait dit.

de bien employer sod temps, était installé devant une table de jeu, et le sort, sans doute pour que sa chute prochaine lui parût plus cruelle, lui faisait gagner une somme assez coqsidérable.

Les lettres qui forment la matière du chapitre précédent, nous ont appris que la fortune cessa bientôt de le favoriser. Après des alternatives de perte et de gain, il survint une dégringolade irrésistible qui fut couronnée, vers Tépoque de l'échéance des lettres de change, par la perte de trente mille francs, annoncée à Salvador par Silvia.

Roman, après cette perte, rentra à Thôtet de Pour-» Hères. Il était presque fou. Ses yeux, dont le blanc était sillonné de petits filets sanguinolents, sortaient à moitié de leur orbite ; l'expression de ses traits, empreints d'une pâleur cadavéreuse, était telle que le suisse, qui avait pris une lampe pour venir lui ouvrir, recula épouvanté, et lui demanda s'il se trouvait indisposé et s'il avait besoin de quelque chose.

— Je n'ai besoin de rien, imbécile, lui répondit Roman, qui se retira dans sa chambre, où; suivant sa coutume, il se fit apporter une bouteille de rhum qu'il but tout entière avant de se mettre au lit.

Le lendemain il était si faible qu'il fut forcé de rester couché*

Salvador, avant d'arriver à Paris, s'était arrêté à Melun, à l'hôtel de la Galère, où il avait laissé sa chaise de poste et H avait pris, pour se rendre à Paris, la voiture publique qui part à quatre heures de cette Tille. Ce n'était que dans deux jours que l'usurier Juste devait réaliser la menace qu'il lui avait faite, et ces deux jours, Salvador voulait bien les employer.

— Que dois-je faire? se dit-il lorsqu'il fut seul dans

112 LES VRAIS MTSTÈftES

les rues de la capitale , Roman une fols mort, et il mourra, sMcria-t-il, en grinçant des dents. et en caressant la pointe acérée d'un tire-point renfermé dans la poche de son habit, je ne puis être forcé de payer les lettres de change remises à Juste par ce misérable; mais qui me dit que pour déterminer cet infâme usurier à lui donner de Targent, Roman, abi*uti par Pusage Immodéré des liqueurs fortes, aveuglé par son infernale passion, ne lui a pas fait quelques conOdences dont il pourrait se servir; qui me dit que je ne serai pas inquiété au sujet de la mort de Roman si je refuse de payer cet usurier qui remuera ciel et terre afin de trouver les moyens de me compromettre, quel dédale et comment en sortir!

Je payerai, il le faut, se dit encore Salvador, après quelques minutes de réflexion, heureux, bien heureux d'en être quitte à aussi bon marché.

Lorsque la nuit fut tout à fait ven^e, Salvador jeta sur ses épaules le large manteau que jusqu'à ce moment, il avait porté sous son bras, il rabaissa sur ses yeux les larges bords du chapeau dont il était coiffé, et se dirigea vers la rue de Gourcelle.

L'atmosphère était lourde et le ciel sombre; Salvador alla se poster à quelques pas de sa demeure. Caché sous une porte cochère, il ppuvait voir, sans en être vu, tous ceux qui entraient à l'hôtel ou qui sortaient.

U était depuis environ une heure au poste qu'il avait choisi, lorsque Roman sortit; le malheureux marchait en chancelant. U était ivre. Il passa près de Salvador sans le remarquer. Celui-ci lui laissa faire quelques p>as, puis il se mit sur ses traces. Roman, dont le grand air paraissait avoir augmenté l'ivresse, chancelait de

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plas en plas et se heurtait à tous les passants; cepen« dant il marchait assez rapidement, il arriva enfin dans la rue Richelieu, et entra dans une assez belle maison» voisine du boulevard.

Roman , nos lecteurs Tont sans doute déjà deviné» avait pris tout ce qui lui restait, et, malgré son extrême faiblesse, il allait dans le tripot clandestin où il passait toutes ses soirées, tenter une dernière fois la fortune.

Salvador ne Tavait pas perdu de vue, enveloppé dans son manteau, et les yeux cachés par son chapeau à larges bords, il se promenait sur le trottoir qui fait face à la maison dans laquelle était entré Roman; les boutiquiers riverains de ce trottoir et les gracieuses phalènes qui s'y promènent chaque soir, le remarquèrent d'abord; mais lorsque les uns et les autres se furent dit que cet homme mystérieux attendait sans doute la venue de sa belle, ils n'y firent plus attention.

Il était plus d'une heure du matin , lorsque Roman sortit (Je la maison devant laquelle son complice l'attendait toujours. La lueur projetée par le bec de gaz placé au-dessos de la porte cochère permit à Salvador de remarquer que son visage était extrémemeni coloré.

Il fit quelques pas sur te boulevard, alors presque désert...

— Faut-il une voiture, là, mon bourgeois? lui dit on cocher de cabriolet, près duquel il s'était arrêté par hasard.

Salvador tressaillit

— Il est sauvé s'il prend une voiture! se dit-IU Roman hésita quelques instants, puis il se remit en

route sans répondre au cocher.

lU LES TRAIS MYSTÈRES

— Eofin! se dit Sahaâor, IHea soit kmé.

Il agrafa son manteau qu'il jeta derrière ses épaules, afin de laisser à ses bras la faculté d'agir en 11* berté, et il prit le tire-point, dans la poche de côté de son habit.

La lame en était forte et la pointe acérée.

Salvador traversa le boulevard; il ne voulait frapper son complice que lorsqu'il serait engagé dans une des rues assez désertes qui avoisinent Thôtel de Pour* rières.

La marche de Roman était brusque et saccadée; il s'arrêtait souvent et de sourdes exclamations, d'éclatants blasphèmes s'échappaient de sa poitrine. A la hauteur de la rue Gaumartin, il brisa sa canne contre une des bornes du boulevard.

Salvador suivait tous ses mouvements avec attention.

La rue de Gourcelle, où est situé l'hôtel ^e Fourrières, n'était pas à l'époque oii se passèrent les faits que nous avons voulu raconter, éclairée par lej^azde la compagnie Anglaise; et les réverbères qui, suivant leur coutume avaient compté sur la blonde Phœbé, (qui avait justement choisi cette nuit-là pour aller rendre visite à Endymion), s'étaient éteints depuis longtemps, lorsque Roman s'y engagea, elle était donc parfaitement sombre.

Salvador ne laissa à son complice que le temps d'y faire quelques pas. Semblable à la panthère qui se jette, prompte comme l'éclair, au milieu d'un troupeau de buffles, choisit une proie dans le flanc de laquelle elle enfonce ses ongles de fer et qu'elle ne quitte que lorsqu'elle est étendue privée de vie sur le sable, il se précipita sur Roman qu'il saisit par le cou afin de ne

DE PAUIS. 115

pas lai laisser la faculté d*appeler à sod secours.

L'abus des liqueurs fortes avait tellement affaibli le misérable, qu'il ne lui restait plus rien de son ancienne vigueur; il fit cependant, pour se défeudre, quelques efforts; mais Salvador le contint facilement, et il lui plongea, à trois reprises, son tire-point dans le cœur.

Lorsque Salvador cessa de le tenir, il tomba lourdement sur le pavé.

Il était mort.

— Et d*un, dit Salvador après Tavoir dépouillé de ses bijoux et de son poriefeuille, on croira que ce sont des voleurs qui se sont rendus coupables de ce meurtre. Qui pourrait dire, dit il d'une yoix sourde, que c'est le marquis de Fourrières qui a tué cet honmie?

— Moil dit une voix de femme au-dessus de l'assassin.

Salvador leva la tête, et à la fenêtre d'un appartement situé à l'entre-sol d'une petite maison, devant laquelle était tombé son complice, il vit se dessiner dans l'ombre les formes d'une femme.

— GbutI lui dit-elle à voix basse, je vais descendre vous ouvrir.

Salvador avait reconnu 1a voix de Silvia.

Quelques minutes après, elle ouvrait mystérieusement la porte de sa maison, dans laquelle elle introduisait Salvador.

La fille de la Sans-Refus, était vêtue seulement d'un élégant peignoir de mousseline blanche garni de dentelles; ses pieds, petits et mignons, étaient emprisonnés dans des mules de satin rose, dignes de chausser Gendrilion; ses longues boucles (le cheveux noirs, encadraient son vissée encore un peu pâle.

Silvia et Salvador venaient d'entrer dans la cham-

bre, d'où Pex-cantatrice avait va ce qui venait de se passer dans la roe.

— Par quel hasard vous troovez-vous ici? loi dit Salvador; je vous croyais à Pliôtel des Princes?

Silvfa, avant de répondre à son amant, ferma les volets de la croisée, puis elle sonna.

A cet appel, un«> grande et forte Jeune fille se présenta à rentrée de la chambre.

— Marie, lui dit Silvia, M. le marquis de Pourrières va passer ici le reste de la nuit. Vous allez donc, ma fille, vous enfermer dans votre chambre, dent vous ne sortirez que demain matin, lorsque Je vous appellerai, lorsque je vous appellerai, entendez-vous, Marie?

-*Oui, madame, répondit la servante; Je ne sortirai de ma chambre que lorsque vous m'appellerez, J^ai bien compris.

— C'est bien, mon enfant.

La servante se retira.

— Il faut tout prévoir, dit Silvia en souriant lorsqu'elle fut seule avec Salvador, si par hasard il vous prenait la fantaisie de me traiter de la même manière que ce pauvre M. Lebrun, cette fille resterait après moi!

— Ahl quelle pensée, s'écria Salvador en se mordant les lèvres.

— (.)sez dire, lui répondit Silvia en le regardant en face, que l'idée de vous débarrasser de moi ne s'est jamais présentée à votre esprit?... Du reste, je ne vous en veux pas, continua-t-elle après quelques instants de silence; la même pensée me serait peut-être venue, si J'avais été à votre place; vous ne pouvez pas lire dans mon cœur, vous ne pouvez pas deviner tout

ce qn^l renferme, poor tous, de dévouement et de sentiments affeciaenx.

Il y avait dans la voix de Silvia, lorsqu'elle prononça ces mots, on tel accent de tendresse, que Salvador^ qui venait de tuer celui que depuis près de vingt ans il avait pris Tbabitudede nommer son ami, fut presque ému.

— Si je vous gêne, ajouta Silvia, si l*un de nous deux est de trop sur la terre, ne craignez pas de manifester votre volonté;, dîtes un mot, un seul mot, j'ai assez de courage pour mourir, pourvu que ce ne soit pas votre main qui tranche le fil de mes jours.

— Mais je ne veux pasque tu meures! s*écria Salvador; tu es la seule femme au monde que je puisse aimer.

— N'est-ce pas, répondit Silvia en se précipitant entre les bras de son amant, qui la serra avec force contre sa poitrine.

L'artificieuse créature venait de reconquérir l'empire, que pendant si longtemps elle avait exercé sur Salvador.

Le bruit des pas mesurés d'une patrouille, rappela aux deux assassins (Silvia, témoin impassible du meurtre que venait de commettre son amant, ne doit-ellepas être considérée comme sa complice)? ce qui venait de se passer. Ils s'approchèrent tous deux de la fenêtre. Les soldats qui composaient la patrouille s'étaient arrê* tés près du cadavre; les paroles qnlls prononçaient arrivaient daires et distinctes aux oreilles de Salvador et de sa maîtresse.

— Il est Biort, dit un des soldats.

— Bien mort, répondit un autre.

— - Tout ce qu'il y a de plus mort, ajouta un troisième.

— Le résultat prouve que vons avez frappé d*aae main bien assurée, dit Silvia?

Salvador serra, en souriant, la main de sa maîtresse.

— Ecoutons, lui dit-il.

— Que fatit-ii faire? dit un des soldats.

— Conscrit! répondit d^une voix brève le caporal, il faut aller chercher le commissaire de police.

— On va venir lever le cadavre, dit Salvador. — - A leur aise, répondit Silvia.

Les deux assassins quittèrent la place quMIs occapaient près de la fenêtre, et vinrent s^asseoir Fun près de Tautre sur un divan.

— Vous n*avez pas répondu à la question que je vous ai adressée, lorsque je suis entré ici, dit Salvador après avou* serré les deux mains de Silvia entre les siennes.

— Vous m'avez demandé, je crois, pourquoi j'avais quitté rhôtel des Princes, pour venir habiter celte maison ?

Salvador fit un signe affirmatif.

Silvia, après s*être recueillie quelques instants, raconta à son amant que quelques paroles échangées entre lui et celai qui venait d*étre tué, paroles qu'elle avait saisies au passage, lui avaient appris que le bon M. Lebrun qui prenait sans façon de l'argent dans la caisse de son maître, n'était pas un intendant ordinaire; que le vicomte de Lussan lui ayant appris, il y avait déjà quelque temps, que Lebrun Jouait et perdait des sommes considérables, elle s'était empressée de prévenir le marquis de Fourrières, mais que la réponse qu'elle avait reçue à la lettre qu'elle lui avait adressée, ne l'avait pas satisfaite, et que bien certaine que l'ai^m

OB PABI8. 119

que perdait Lelmin, aTec tant de laisser aller, n'était pas le produit d'ane affaire, elle avait Toula saToIr ce quil faisait, afin d'écrire encore à son amant, s'il se présentait quelques faits nouveaux. Pour arriver an but qu'elle voulait atteindre, elle n'avait pas trouvé de meilleur moyen que celui de venir se loger près de l'hôtel de Fourrières; elle n'avait pas pour cela abandonné son logement de l'hôtel des Princes, qu'elle occupait toujours; son logement de la rue de Gourcelle. n'était qu'un observatoire, en venant s'y installer suivant sa coutume de tous les jours, elle avait reconnu Salvador, malgré tous les soins qu'il avait pris pour se rendre méconnaissable; elle s'était de suite doutée qu'il ne se tenait ainsi caché, que parce qu'il avait en tête quelques projets dont le bon M. Lebrun devait être la victime. Charmée de voir enfin son amant prendre une détermination énergique, elle était venue pleine de joie se mettre à sa fenêtre d'où elle avait vu, fans être aperçue, tout ce qui s'était passé, cachée qu'elle était par les volets seulement entr'ouverts. Le marquis de Fourrières savait le reste.

— Vous êtes, dit Salvador lorsque Silvia eut achevé le rédt dont nous venons de donner la substance à DOS lecteurs, une bien rusée créature; et je suis maintenant pereuadé qu'il est beaucoup plus avantageux de vous avoir avec soi, que contre soi.

— Je sui& heureuse de ce que vous voulez bien j penser ainsi, répondit Silvia; c'est me donner la cer- j titnde que nous ne nous séparerons jamais.

Du' bruit dans la rue, éveilla de nouveau l'attention de Salvador et de Silvia; ils voulaient voir ce qui allait se passer, après avoir éteint la lumière qui les éclairait, ils s'approchèrent de la {^nêtre.

120 LES VBAI8 MYSTÈRES

Le commissaire de police venait d'arrÎTer.

Cet estimable fonctionnaire paraissait très-contrarié de ce que son premier sommeil avait été si brusquement interrompu, et plus pressé d'aller rejoindre sa couche nuptiale que de verbaliser.

Il se pencha cependant sur le cadavre de Roman, qu'il examina à la lueur d'un falot, porté par un des soldats de la patrouille.

— Cet homme, qui paraît appartenir aux classes distinguées de la société, a été dépouillé de son argent et de ses bijoux, dit-il; les assassins n'ont pas laissé sur lui un seul papier qui puisse servir à le faire con« naître, il faut le porter à la Morgue.

Les soldats formèrent avec leurs fusils une sorte de brancard, sur lequel ils placèrent le cadavre du misé* rable Roman, et suivirent le commissaire de police.

Bientôt le bruit cadencé de leurs pas se perdit dan^ le lointain.

— Bon voyage, M. Lebrun, dit Silvia; j'espère bien ne jamais vous revoir, pas même dans l'autre monde^ ajouta-t-elle; car j'aime à croire que notre mort est le dernier acte d'un drame qui n'a pas d'épilogue.

— Possible, répondit Salvador, très^possible, chère amie; mais le contraire aussi est possiiile et s'il en est ainsi, nous aurons, vous et moi, lorsque nous paraîtrons devant lui, un fameux compte à rendre au mec des mecs (1)... mais je tombe de sommeil.

Il se laissa tomber sur le divan.«.

(1) Dieu.

vn. —

Le lendemain vers les dix heures du matin, la ser- "vante de Silvia sortit de sa chambre à la voix de sa maîtresse, et alla chercher une voiture de place dans laquelle Salvador, débarrassé de son ample manteau, monta, accompagné de Silvia qu'il conduisit à Thôtel ûes Princes, il se fit ensuite mener à Tembarcadère du chemin de fer d'Orléans, qui le conduisit à Gorbeil, d'où il lui fut facile de gagner Melun à l'aide des correspondances.

Il reprit dans cette dernière ville, la chaise de poste laissée à l'hôtel de la Galère et revint de suite è Paris,

Ses domestiques, savaient déjà que l'on avait relevé pendant la nuit, dans la rue de Gourcelle, le cadavre d^un homme assassiné, mais aucun d'eux ne se doutai! que ce cadavre était celui de l'intendant de leur maître,

— M. Lebrun est*il ici, demanda Salvador à celui qui l'avait accompagné dans sa chambre à coucher.

Pris ainsi à l'improviste, le domestique hésita quelques instants.

— Voulez-vous me répondre? ajouta Salvador.

— M. Lebrun est sorti avant hier au soir à dix heures, et il n'est pas encore rentré à l'hôiel, répondit le domestique.

— G*est bien, vous pouvez vous retirer, donnez au cocher l'ordre de faire mettre les chevaux au landau.

Resté Sisul, Salvador changea de costume, et lors-

122 LES VBAI8 MYSTÈRES

qu*il supposa qae Tordre qu'il venait de donner avait été exécuté, il descendit, et se fit conduire rue Sainl- Domîniqued*Enfer.

Il se rendait chez Juste.

L'usurier accabla le marquis de Fourrières d'une foule de politesses.

— J'étais bien sûr, s'écria-t-il, que M. le marquis ne voudrait pas me voir victime de la confiance que j'ai témoigné à son intendant.

Salvador coupa court à ces démonstrations exagérées, dont il n'était pas la dupe.

— Je suis venu ici, dit-il à l'usurier, pour tâcher de m'entendre avec vous, relativement au payement de ces malheureuses lettres de change, et non pour écouter vos doléances, parlons donc d'afl'aires si vous le voulez bien.

— Que votre volonté soit faite, M. le marquis.

— Vous avez escompté à Lebnui, cent mille francs de fausses lettres de change, combien faut-il vous compter pour rentrer en possession de ces titres?

— Mais pas plus de cent mille francs.

— Vous plaisantez sans doute?

-— Je ne plaisante jamais lorsqu'il s'agit d'argent; je n'ai d'ailleurs retenu à M. Lebrun, qu'un très-léger intérêt, je ne puis donc quelle que soit mon envie de vous obliger, fairî le plus léger sacrifice.

— Vous risquez alors de perdre tout; je laisserai Lebrun subir les conséquences de sa faute.

— Vous en êtes le mattre, Al. le marquis, vous en êtes le maître.

— Voyons, M. Juste, montrez-vous digne du nom que vous portez; soixante mille francs?

—Impossible!

— Soixante et dix?

— Impossible!

— Qaatre*Tiogt?

— Impossible! . . . Je vous diminuerai dix mille francs seulement, mais je ne consens à cette concession, qu'à la condition que vous me ferez la promesse de ne vous adresser qu'à moi, lorsque vous désirerez vendre quelques objets de grande valeur.

Salvador avait affaire à un homme aussi tenace qu'il Tétait lui-même, et il était en quelque sorte sous sa dépendance, il fut donc forcé de subir sa loi.

— Je me résigne, dit-il à Juste, mais comme vous devez savoir que, quelque considérable que soit la for*, tune que Ton possède, on n'a pas toujours quatrevingt-dix mille francs à sa disposition, j'espère que vous voudrez bien me donner le temps de rassembler cette somme?

— - Tout le temps que vous voudrez, M. le marquis, tout le temps que vous voudrez, quinze jours, un mois même; seulement, vous me souscrirez pareille somme de lettres de change et vous me consentirez une hypothèque sur vos biens.

— Je ferai tout ce que vous voudrez, M. Juste.

— Je suis charmé, M. le marquis, de ce que vous voulez bien vous montrer raisonnable, je vous remet* trai demain chez votre notaire, les lettres de change souscrites par votre intendant.

— Soit, à demain dix heures, chez maître Chardon, notaire.

Juste reconduisit te marquis jusqu'à la porte de son habitation.

Lorsque Salvador fut dans la rue et qu'il eût fermé sur lui sa porte. Juste ouvrit le guichet grillé qui y

124 LES VBJUS MYSTÈRES

était pratiqué, il colla derrière sa face ridée et parcheminée.

— M. de Fourrières, M. le marquis, s'écrla-t-il. Salvador qui allait monter en voiture se retourna.

— M'oubliez pas, je vous prie, lui dit le vieil usurier, de présenter mes hommages à madame la mar* quise de Roselly.

Salvador voulait demander à Fusurier TexplicatioD de ces dernières paroles, mais Juste, sans plus de façons, lui ferma le guichet sur le nez. .

— Je ne m'étais pas trompé, se dit Salvador, ce misérable usurier n'a donné de l'argent à Roman que parce que celui-ci lui a fait quelques confidences, ces deux misérables se sont entendus pour me dépouiller.

Au détour de la rue Saint-Dominique-d'Enfer, le tilbury du vicomte de Lussan croisa le landau de Salvador; le noble gentilhomme, qui avait dicté à Juste la lettre que celui-ci avait adressée au marquis de Fourrières, étant bien persuadé que son ami ne voudrait laisser à personne le droit d'ouurager la mémoire du malheureux intendant, allait toucher les cinq mille francs qui lui avaient été prom s.

^ Voulez-vous, dit-il à Salvador, m'attendre quelques minutes; je vais emprunter de l'argent au vieil arabe qui demeure dans cette rue, comme j'ai de bons gages à lui laisser entre les mains, il me remettra de suite ce qu'il me faut; nous renverrons nos équipages et nous irons faire un tour dans le jardin du Luxembourg avant de déjeuner; j'ai à vous apprendre une nouvelle qui vous étonnera beaucoup.

— Allez, répondit Salvador, vous me retrouverez dans l'allée de l'Ouest.

Salyador renvoya sa voitare et alla attendre le tIcomte de Lassan au lieu indiqué; celui-ci, ainsi qn^ii Tavait promis, ne fut absent que quelques minutes.

•— Vous voilà donc de retour à Paris? dit-il à son ami, f en suis vraiment charmé, votre absence commençait à me faire faute; vous n'allez pas, je Pespère, retourner à Pourrières.

— Je resterai à Paris, puisque J'y suis; je vais aujourdlini même écrire à ma femme de venir m'y retrouver.

— Ce cher marquis, je suis, croyez-le bien, très.* heureux de votre bonheur.

Salvador, après avoir répondu comme il le devait à ces témoignages d'amitié, rappela au vicomte deLussan qu'il venait de lui faire la promesse de lui apprendre une nouvelle qui devait, avait-il dit, beaucoup l'étonner.

— Ce pauvre Roman, dit le vicomte d'un ton affligé que démentait Texpression sardonique de son visage, quelle triste fin!

— Qu'est-il donc arrivé à Roman? répondit Salvador; je ne suis arrivé que ce matin et je ne l'ai pas encore vu, il n'avait pas passé la nuit à l'hôtel.

— Ne savez-vous pas qu'un homme a été assassiné cette nuit dans la rue de Gourcelle?

— Si fait; mais qu'y a-t-il de commun, je vous prie, entre cet homme assassiné et Roman, est-ce que par hasard Roman?...

— Ohl non, heureusement; Roman est au contraire l'homme assassiné.

— Vous plaisantez?

-^ Du tout. Ayant lu ce matin dans un de mes journaux le récit de cet événement et le signalement de la

126 LES YRAIâ MYSTÈRES

victime» et ces détails ayant piqué ma cariosité, Jesois Hllé de suite à la Morgue et j'ai parfaitement recoona le cadavre du pauvre Roman,

— Je vais alors faire ma déclaration à la police* et donner des ordres atin que le corps de mon pauvre pmisoit réclamé et que les honneurs funèbres lui soient rendus.

— Cest bien, mon ami, c*est bien.

— Allons déjeuner, dit Salvador; la promenade que nous venons de faire m*a donné de Tappétit, et je crois que nous ne rendrons pas la vie à Roman en nous condamnant à mourir d'inanition.

—Parfaitement raisonné^ cher marquis, parfaitement raisonné.

Salvador et le. vicomte de Lussan se rendirent chei Desmares, où lis se firent servir un excellent déjeuner.

— Voulez- vous, dit au dessert le vicomte de Lassan, que je vous parle avec franchise?

— Vous m'obligerez, lui répondit Salvador.

— Eh bien, je cr(^s que vous connaissiez avant moi la mort de notre ami.

— Que voulez-vous dire?

— Vous m'avez parfaitement compris; si du reste ce que je pense est vrai, je vous approuve, il y a déjà longtemps que vous auriez dû vous débarrasser d'un homme dont les détestables habitudes vous auraient tôt ou tard compromis et qui se servait de votre fortune comme si elle eût été à lui.

— Ce cher vicomte, il a toujours le petit mot pour rire, dit Salvador en quittant la table.

tes deux amis se séparèrent en sortant de chez Desmares, et Salvador rentra de suite cbe Mui.

n PABIGU . 137

n s'enferma dans son cabinet et s'assit devant son borean, sur lequel il plaça plusieurs liasses de papier qu'il examina successivement avec beaucoup d'atlentien; ce travail l'occupa plusieurs heures.

— Il ne me restera, lorsque j'aurai payé l'usurier luste, dit-il après l'avoir achevé, que dix mille francs de rente et lé bien de ma femme q6i petit rapporter vingt-cinq mille francs environ; trente-dnq mille francs par année, c'est bien peu...

Je ne puis décidément, continua-t>il après quelques instants de réflexion, me contenter d'un aussi mince revenu; le train du vicomte de Lussan, qui ne possède même pas la vieille tour fumée qui servait d'habitation h ses noïSies aïeux, est presque aussi considérable que le mien... Je ne purs donc encore cesser de travailler; fai des charges, des charges lourdes et nombreuses; ma maison à soutenir, celle de Sîiyia à monter de nouveau; Je ne puis, sans compromettre l'honneur du nom que je porte, retrancher la moindre chose de mon train...

Le monologue de Salvador vient d'apprendre à nos lecteurs qne cet homme, bien loin de renoncer à sa Mmiaelle industrie, méditait au contraire de nouveaux enmes^ il devaU du reste en être ainsi, l'impunité dont il avaft toujours joui l'avait enhardi à ce point qu'il ne pouvait croire qu'il arriverait un jour où la société lui demanderait un compte sévère de tous les crimes qu'il avait commis.

Il se replaça devant son bureau, qu'il avait quitté pour se promener dans son cabinet et écrivit à Lucie la lettre suivante :

128 LES VBAIS MYSTÈRES

Le marquis de Fourrières à la marquise de Fourrières»

Paris.

« Ma chère Lucie,

» J'ai terminé aussi heureusement que cela était possible la malheureuse affaire qui m'a obligé de quitter Fourrières bien avant Tépoque que nous avions Gxée d'un commun accord; mais ce n'est pas tout, d'autres affaires me sont survenues à l'improviste, de sorte qu'il m'est maintenant impossible d'aller vous retrouver; Je ne puis cependant supporter plus longtemps votre absence, et comme je vous sais aussi bonne que vous êtes belle, j'ai l'espérance que vous voudrez bien, aussitôt que vous aurez reçu cette lettre (qui, je l'espère, vous trouvera fort ennuyée), vous mettre en route pour Paris, où je vous attends avec la plus vive impatience.

»Je vous prie d'observer, ma chère Lucie, que ce n'est pas un ordre, mais une prière que je vous adresse; si la campagne avait de tels charmes à vos yeux, que vous né puissiez vous résoudre à là quitter encore, je vous laisse entièrement libre de ne faire que votre volonté.

» Mille baisers, et croyez à l'amour éternel de votre heureux époux,

»A. DE Fourrières.»

Laure Féval à Lucie de Fourrières.

Guermantes, près Lagny.

«Nous avons achevé, ma chère Lucie, nos pérégrinations à travers l'Italie et la Suisse, et je suis, à l'heure

qQll est, installée a?ec mon bon onde, dans le Joli petit château que nous possédons à Guermantes, près Lagny.

j> Je m'empresse de l'annoncer cette bonne nourelle.

•Mon mari est toujours en Angleterre, il vient de nous écrire que les affaires qui ont nécessité sa présence dans ee pays, Fy retiendront encore an moins on mois, ne ?iendras-tu pas consoler un peu une pauvre veuve? mon bon oncle me charge de te dire qu'il ira te chercher si tu ne viens pas promptementt et comme il est très-capable de faire tout ce qu'il dit. J'ai l'espérance que tu voudras bien lui épargner la peine de faire un voyage de plus de deux cents lieues.

«Nous serions flattés, je n'ai pas besoin de te le dire, de recevoir avec toi M. le marquis de Fourrières.

»A bientôt, ma bonne Lucie, à bientôt, n'est-ce pas? Ee prends pas seulement le temps de me répondre, accours, j'ai hâle de serrer sur mon cœur ma plus ancienne et ma meilleure amie.

«Laube Féval.»

Cette dernière lettre fut remise à Lucie en môme temps que celle qui précède. La jolie marquise de Fourrières, bien certaine que son mari ne lui refuserait pas la permission d'aller passer le restant de la belle saison près de son amie, qu'elle était impatiente de revoir, se détermina sans éprouver de bien vifs regrets à quitter le vieuY château de Fourrières; elle écrivit donc à son mari, que conformément à son désir elle allait de suite se mettre en route et qu'elle serait à Paris presque en même temps que sa lettre.

Salvador pour la recefoir avait entièrement renouvelé son ameublement et ses équipages, et fait déco-

180 LSS TBAtS MTSTÈaES

rer goa h^tel avec plus de luxe qa'il ne fêtait aupara* vattt

— La demeure que tous allez habiter tous parafa elle convenable? dit-il à sa femme après loi a?(Hr fait admirer les mille recherches luxueuses rassemblées ùfm son hô^l.

Inde ne remercia pas son mari, mais elle posaM

jolie tête sur son sein et lui serra affectueusenient \k

main.

Salvador déposa un baiser sur le front de safenmns.-

EUe neme refusera pas ce que Je veux lui éeman*

der, se dit-U.

. Les deux époux étaient à ce moment dans la cham- ])Fe. à coucher destinée à Lucie , près d'une petite porte devant laquelle Salvador s*était arrêté à dessein*

— Je vous ai ménagé une dernière surprise, dit-il. «-Qu'est-ce donc, répondit Lude en souriant; Je

hfi puis, après ce que Je viens d'admirer, être étonnée de quelque chose.

Salvador tira de sa poche une clé avec laquelle II ouvrit la mystérieuse petite porte, et il introduisit Lucie dans une pièce absolument semblable à celle qui lui servait de boudoir à Thôtel de Neuville, c'était la même tenture, fond lilas séné de fleurs et d'oiseaux fantastiques, les mêmes passements verts attachés par des rosaces argentées, les mêmes stores adaptés à des fenêtres disposées de la même manière» les mêmes meubles, rien ne manquait.

-r- Âb! c'est charmant, s'écria Lucie.

— N'attachez pas plus de prix qu'elle n'en mérite, à cette légère prévenagee, répondit Salvador, croyei seulement que Je suis heureux d'avoir pu faire une chose qui vous est agréable.

DE PARIS. ISi

Salvador consacra les premier Jonrs qai saWirent rarrivée de Lacie à Paris, à visiter celles des personnes qoi avaient assisté à la célébration de son mariage/ qui n'avalent pas qaitté ta capitale, pals ensuite II mena sa femme an bois, aux concerts qai venaient de com* mencer, partout enûn, où son extrême beauté, la grâce parfaite de ses manières, devaient être remarquées, peut-éU-e n*aimait-il pas Lncie, mais les nombreux liommages qu'on lui adressait, flattaient sov amour-propre; il était glorieux de pouvoir se dire ; cette femme si belle, si gracieuse, si pore, cette femme que vous accablez d^bommages, dont vous mendiez tous an sourire, un regard, elle est à moi, à moi que vous livreriez à vos bourreaux si vous connaissiez les événements de ma vie; elle m'aime, cette femme* tandis qee moi je ne sois attiré vers elle que parce qu'elle est belle.

Salvador, tout entier au plaisir que lui procnrait la satisfaction de son orgueil, avait presque oublié Silvia lorsqu'il reçut la lettre suivante :

La marquise de Boseily au marquis de Pourrières,

Paris.

« Cher marquis,

» Je ne veux pas vous ordonner de rendre votre femme maHieureuse, Je ne veux même pas vous prier de l'aimer un peu moins que vous ne le faites, ce serait peut-être vous demander l'impossible, madame de Fourrières, que j'ai eu l'honneur de rencontrer plu** sieurs fois au bois, est très-bille, plus belle que mol, et je conçois qu'il serait difficile de ne pas rendre à

l'^2 LES VRAIS MYSTÈRES

ses attraits la jastice qui leur est due; mats si je ?enx bien, quafit à présent, borner mes désirs à n'occuper dans voire cœur que la seconde place, vous seriez, cher marquis, le plus injuste des hommes, si vous ne veniez pas quelquefois me prouver que vous ne m'avez pas tout à fait oubliée.

»Si vous saviez, cher Alexis, combien je m'ennnie, combien je suis malheureuse, -lorsque plusieurs jours se sont passés sans qu'il m'ait été permis de vous voir, vous auriez pitié de la pauvre Silvia, et vous ne la négligeriez pas autant que vous le faites. Avez-voas oublié qu'il y a dans un coin de ce Paris que vous parcourez tous les jours, accompagné de votre heureuse épouse, une pauvre femme qui vous aime, à laquelle votre abandon cause d'horribles souffrances, et qui mourra bientôt si vous ne venez la consoler on pea ?

» Je ne puis le croire.

«Venez, mon cher Alexis, venez; ne me laissez pas plus longtemps en proie au sombre désespoir qui m'agite, et qui peut-être me déterminerait à prendre an parti extrême ?

» J'ai l'espérance, cher Alexis, que je recevrai votre visite, soit aujourd'hui, soit demain au plus tard, c'est pour cela que je signe.

«Votre dévouée et lidèle amie,

» SiLVIA. »

Silvia se moque de moi, se dit Salvador, après avoir lu cette lettre, dont le style ressemblait plus à celui d'une simple et naïve jeune fille, qu'à celui ordinairement employé par la marquise de Roselly , elle se moqae de moi, c'est sûr; maisfés derniers paragraphes de sa lettre renferment une menace qu'elle serait peut-être

assez folle pour réaliser; allons donc chez elle, puisque Je ne puis faire autrement. Ah! que ne snis-je débarrassé de celte femme.

Que les dernières paroles de Salvador n'étonnent pas trop nos lecteurs, la présence de Lucie avait quelque peu ébranlé les fondements d'un empire donr; du reste, Tariificieuse Silvia devait facilement ressaisir le sceptre.

Silvia, placée devant son piano, chantait en s'accompagnant, un air de bravoure emprunté au nouvel opéra italien, lorsque Salvador entra chez elle; elle jetait au vent les gammes les plus fabuleuses, les fioritures les plus merveilleuses, sans paraître plus s'en soucier que des couacs criards que laisse échapper la clarinette d'un aveugle.

Elle avait recouvré les brillantes couleurs de son visage, et la toilette qu'elle avait choisie donnait à ses attraits un tel relief, que Winkeimann lui-même aurait été embarrassé, s'il avait été forcé de dire laquelle de Lucie ou de Silvia était la plus belle.

— Il y a encore une fortune lians ce larynx, dit-elle en posant son doigt sur son cou admirablement modelé et plus blanc que l'albâtre.

— Pourquoi alors ne vous remettez-vous pas au théâtre, répondit Salvador.

— Le voulez-vous, s'écria Silvia, en lançant à son amant un regard de vipère, le voulez-vous ? Je crois, en effet, que c'est le parti le plus sage que je puisse prendre, je trouverais facilement, si je remonte sur les planches, des gens qui m'aimeront plus que vous ne in*aimez, et qui ne me laisseront pas dans un h()tel garni, si leur fortune leur permet de me donner une aotre habitation.

Ge qoe venait de dire i^ex-cantatrice avait laissé eatrevoir à Salvador la possibilité de perdre une femme qu'il aimait, non-seulement parce qu'elle était aussi belle qu'il est possible de Tétre, mais encore, parce qu'elle le connaissait, et que devant elle il n'était pas obligé de se contraindre. Quelques minutes auparavant, il s'était plaint de ce qu'il ne pouvait s'en débar* rasser, et si, au moment où nous sommes arrivés, quelqu'un avait voulu la lui enlever, il ne l'aurait cédée que s'il n'avait pu faire autrement, le genre humain est plein de ces bizarres contradictions. Les destinée» de Salvador et de Silvia étaient unies ensemble par des liens indissolubles, Salvador pouvait, il est vrai, tuer un jour sa maîtresse, mais il était certain qu'il la regretterait le lendemain. Silvia, douée d'une perspicacité rare, savait cela, et c'était peutrétre parce qu'il en. était ainsi, qu'elle conservait un amant contre lequel elle était, en quelque sorte, forcée de défendra sa vie.

^Vous êtes folle, Silvia, s'écria Salvador, vous êtes folle, ma parole d'honneur!

— Non, je ne suis pas folle, répondit Silvia, je suis seulement bien aise de vous dire que je ne veux pas être plus longtemps votre dupe.

— Mais, qu'avez-vous, et quel sujet à fait naître cette colère, vous ai-je refusé quelque chose, parles qu'exigez- vous? Vous savez bien que s'il m'est possible de vous satisfaire^ je ne vous refuserai pas.

— Ehl je me soucie bien moi de tout ce que vous pouvez me donner, croyez-vous par hasard, que si je voulais, je n'aurais pas demain tout ce qui me manque à cette heure.

— £hl bon Dieul j'en suis persuadé; je n^ai jamais

DB PABIS. 135

doBté de vos capacités; mais vous ne me dites pas qael est le sujet qui a fait naître cette sainte colère, et qui a provoqué la lettre ridicule que je viens de recevoir?

— Vous me le demandez! s'écria Silvia, en proie à Qoe exaltation qui croissait dlostantsen instants; vous me le demandez! mais vous avez donc cru un instant qne je consentirais à me laisser négliger pour une antre femme! non, non, M. le marquis de Fourrières* il n*en sera pas ainsi, j'en atteste le ciel.

Ce ne fut pas sans peine que Salvador parvint à faire comprendre à sa maîtresse que sa position dans le monde l'obligeait à de certains ménagements qu'il ne pouvait négliger sans s'exposer à être montré au doigt. La vue de Lucie, * peut-être, ainsi qu'elle l'avait dit, plus belle qu'elle ne l'était elle-même, car il y avait sur ses traits une expression sereine due à une. conscience pure, qui manquait aux siens, avait fait naître dans son cœur un sentiment qu'elle n'avait jamais éprouvé, la jalousie.

— Je ferai à l'avenir tout ce que vous désirez, dit SUvia, après avoir écouté le discours assez long que Salvador lui détnta; mais je veux auparavant que, pendant quinze jours, vous me promeniez dans Paris; que vous me meniez au bois, aux concerts, partout, enfin, où vous avez mené votre femme; je suis lasse, à la fin, de mener la vie d'une recluse, je ne suis pas sortie d'une prison pour entrer dans une autre, et cet appartement, dont je ne sors presque jamais, est-il autre chose?

— Mais ce qne vous me demandez est impossible, répondit Salvador; que dirait le monde pour lequel les relations qui jadis ont existé entre nous ne sont pas un mystère, que dirait ma femme?

— Je me soucie fort peu et du monde et de votre femme; le monde a beaucoup d'égards poar tons ceux qui éblouissent ses regards; quanta votre femme» vous pouvez renvoyer d'où elle vient.

— Soyez raisonnable, Silvia, ne me demandez pasce que je ne puis vous accorder.

— Mais, en vérité, je ne conçois pas que vous puissiez me refuser la faveur que je vous demande; nous prierons M. le vicomte de Lussan de nous accompagner, sa présence sauvera les apparences. Du reste, vous trouverez ou non ma volonté déraisonnable, absurde même, il faudra bien que vous vous y soumettiez.

— Maisavez-vous oublié, s'écria Salvador, emporté par une colère que depuis quelques instants il ne contenait qu'à grand'peinc, avez-vous oublié que Je puis vous briser comme un verre?

— £h bienl tuez-moi, si telle est votre volonté, j'aime mieux être morte que de penser que vous m'oubliez près d'une autre femme; mais, je vous en avertis, votre mort suivra de près la mienne. Je vois de loin, M. le marquis, et pour qu'il en soit ainsi, j'ai pris la précaution de déposer chez un notaire un testament qui, s'il était ouvert, pourrait bien vous compromettre.

— Vous avez fait cela?

— Eh pourquoi non? qu'est-ce que cela peut vous faire, si vraiment vous m'aimez autant que je vous aime?

— Votre amour, infernale créature, est celui d'une bête fauve.

— N'estKre pas celui qui vous convient, et voudriefr vous, pas hasard, que nous allassions tous deux une houlette à la main, nous adorer bien tranquiUement sous l'ombrage?

L'idée de se voir, ainsi que sa matlresse» accoutré comme les liergers de M. de Florian et disant des pbébns sons les Yîeax arbres d'une verte prairie, parut si comique à Salvador, qu*il ne put s'empêcher de rire aux éclats.

Silvia riffliu.

— Voyons, dit-elle, lorsque cet accès d'hilarité fut passé, soyez raisonnable, vous pouvez bien, après toutes les preuves de dévouement que je vous ai données, me donner à votre tour celle que j'exige de vous.

— Je ferai tout ce que vous voudrez, répondit Salvador, il arrivera, ce qu'il plaira au diable.

— A la bonne heurel s'écria Siivia; j'étais bien sûre qu'après avoir un peu crié, vous finiriez par faire tout ce que je voudrais; mais, puisque j'ai remporté la victoire, je veux être un vainqueur généreux. Je sais, non cher Alexis, que vous devez ménager les justes susceptibilités du ^monde dans lequel vous vivez, et que vous ne pouvez faire ce que je ne vous demandais tout à l'heure qu'afin de m'assurer que j'avais encore un peu d'empire sur vous; je ne vous demande plus maintenant qu'une seule chose , venez souvent me voir, consaciez-moi autant de temps que vous en consacrerez à votre femme et je serai contente, je n'ai jamais voulu, croyez-le bien, vous forcer à meiu^e le public dans la confidence de nos amours.

Salvador s'attendait si peu à voir Silvia faire aux exigences du monde le sacrifice d'une seuie de ses volontés, qu'il crut d'abord qu'elle voulait se moquer de lui, et que cette feinte condescendance cachait on piège qu'il ne pouvait apercevoir; il fallut pour qu'il fût persuadé qu'elle avait parlé sincèrement qu'elle lui

i3S LES TRAI8 MYSTÈRES

répétât plusieurs fois ce qu'elle venait de dire...

Salvador et Silvia ne se séparèrent qu'après s'être Juré que rien de ce qui pouvait arriver ne leur ferait oublier ce qu'ils se devaient, et en apparence et en réalité encliantés l'un de l'anu-e.

Le visage de Salvador était radieux lorsqu'il rentra chez lui; Lucie qui voulait le prier de lui accorder une faveur à l'obtention de laquelle elle tenait infiniment, fut intérieurement charmée de le voir d'aussi bonne humeur.

Tandis que Salvador était chez sa maîtresse, Lucie avait reçu une lettre de son amie; Laure lui disait qu'elle avait appris son retour à Pari3, et qu'elle était extrêmement fâchée de ce qu'elle n'était pas encore venue la voir. « Il ne faut pas, disait Laure en ache* vaut sa lettre, que l'amour te fasse oublier l'amitié; viens, je t'en prie, passer quelques Jours près d'une amie que tu négliges plus que tu ne le devrais et qû t'en voudrait si elle ne t'aimait pas autant* »

Lucie avait été touchée des justes reproches de son amie, et c'était la permission d'aller passer quelques Jours auprès d'elle, qu'elle voulait solliciter deson mari.

—-Je vais, lui dit-elle, semblable aux châtelainea êm. temps passé, vous prier de n'octrojfer un do»?

— Quel qu'il soit, noble dame, répondit Salvador, il vous est accordé d'avance.

Lucie mit entre les mains de Salvador, la lettre qu'elle venait de recevo>r.

— Savez-vous, noble dame, que si vous ne m'aviez pas fait donner ma parole, je vous refuserais peut-être ce que vous me demandez; ce n'est pas sans éprouver une bien vive peine, que je consentirai à me séparer de vous.

DE PABIS. 139

— Vous pooTez, ajoata timidement Lacie, si ?os affaires ne vous retiennent pas à Paris, nraccompagner chez mon amie; elle m'a dit plusieurs fois, que son oncle, sir Lambton, an très-digne gentilhomme, vous recevrait avec le plus vif plaisir.

— Je trouve très-nat4irel le désir que vous éprouvez, et je suis un chevalier trop courtois pour m'opposer à ce que vous le satisfessiez. Allez donc ma chère Lucie, ▼oir votre amie, restez près d'elle aussi longtemps que vous le voudrez, je serai heureux si vous vous trouvez heureuse, et si Pamitié ne vous fait pas oublier Pamonr qae j*aî pour vous; je regrette beaucoup que des affaires m'empêchent de vous accompagner, mais vous m'excuserez auprès de sir Lambton, et vous lui direz que je prendrai sur mes occupations, le temps d'aller souvent vous visiter tous.

— Puisque vous voulez bien me permettre d'aller voir mon amie, je partirai demain si vous le jugez convenable.

— Vos volontés sont les miennes, ma chère Lucie. Salvador, nos lecteurs l'ont déjà deviné, était charmé

de ce que sa femme, au moment où il cherchait les moyens de se débarrasser d'elle pendant quelques jours qu'il voulait consacrer tout entiers à Silvia, lui avait demandé la permiss'on de s'absenter; Lucie, de son côté, était charmée de la grâce avec laquelle son mari lui avait accordé ce qu'elle désirait, et elle s'occupait avec gaieté de rassembler mille petits objets épars dans le salon, qu'elle voulait emporter avec elle à ta campagne, lorsque le vicomte de Lussan se fit annoncer.

—Je vous laisse ave<5 M. le vicomte de Lussan, dit-elle à son mari après avoir adressé au gentilhomme

breton une gracieuse révérence; vous savez que j'ai aujourd'hui l)eaucoup de choses à faire.

— Me vous gênez pas, ma chère amie, lui répondit Salvador après l'avoir embrassée sur le front, M. le vicomte voudra bien vous excuser.

Lucie sortit du salon et laissa seuls Salvador et le vicomte de Lussan.

Ce dernier ferma lui-même toutes les portes du sa- Ion, puis il prit un fauteuil et vint se placer près de Salvador qui s'était assis sur un divan.

— Avez-vous besoin d'argent, cher marquis?

— On a toujours besoin d'argent, cher vicomte, et Je ne crains pas de vous avouer qu'en ce moment je sols horriblement gêné.

— Voulez- vous faire avec moi une affaire qui pourra, si elle réussit, nous rapporter à chacun près de cent mille francs.

— De semblables affaires ne se refusent pas, de quoi s'agit il?

— D'enlever d'un château, habité seulement par an vieillard, une jeune ûlle et quelques domestiques, une quantité raisonnable de lingots d'or, que Juste nous achètera deux cent mille francs.

— Les risques?

— Peu nombreux.

— Qu'importe! après tout, qui ne risque rien n'a rien.

— Taime à vous entendre parler ainsi , et je suis tellement persuadé de la vérité de ce que vous venez de dire, que cette fois, comme je veux recevoir ma part entière du gâteau, je ne me bornerai pas au rôle d'indicateur; je prendrai une part active à l'expédition.

DE PARIS. l'il

— C'est très-bien ; mais quels seront nos moyens d'exécution? qui doit nous ((pnner les indicaUoos nécessaires? par qui serons-nous aidés?

— Si vous acceptez, je vous apprendrai en raute, tout ce qu'il est nécessaire que vous sachiez; je dois^ du reste, vous dire que persuadé que vous consentiriez à être des nôtres, j'ai déjà tout disposé,

— Très-bien I comptez sur moi; quand nous met* tons-nous en campagne?

— A l'instant même; allez embrasser votre femme,

— Gomment? à l'instant?

— C'est absolument nécessaire, il fimt qu'aujourd'hui même nous soyons à huit lieues de Paris»

— C'est bien.

Salvador alla retrouver sa femme dans sa chambre à coucher; Lucie aidée d'une de ses femmes qu'elle voulait emmener, plaçait avec soin dans des cartons et de grandes caisses, divers objets de toilette qu'elle voulait emporter avec elle.

— Je suis charmé, lui dit Salvador, que vous partiez demain pour la campagne, car j'aurais été forcé de vous laisser seule; le vicomte de Lussan vient de m'apprendre une nouvelle qui m'oblige de m'absQuter pendant quelques jours.

• — Ce n'est pas au moins une mauvaise nouvelle qui nécessite ce prompte départ?

— £ !e n'est pas du moins assez mauvaise pour TOUS empêcher de vous divertir si vous en trouvez l'occasion; j'ai des capitaux engagés dans diverses entreprises, plusieurs de ces entreprises sont bonnes, quelques-unes sont mauvaises, et je m'occupe en ce moment de faire rentrer ceux de ces capitaux qui sont mal engagés, voilà tout.

LES VRAIS BTStÈRES. T. VU. 10

1A2 LES VBAIS MinSTÈBES

Ce D*était que parce qu'il Toulait faire pressentir à sa femme des pertes possibles que Salvador donnait, au voyage qu*ii allait entreprendre, le motif qu*il venait d'énoncer; mais comme ce qu'il venait de dire n'était que le premier Jalon planté sur la route qu'il voulait parcourir avant d'arriver au but qu'il voulait atteindre, il ne quitta Lucie qu'après l'avoir tranquillisée.

Il retrouva dans le salon le vicomte de Lussan et sortit avec lui.

VIU. — Catastrophe. .

A quelques portées de fusil de Lagny, sur ]e chemin vicinal qui conduit de cette ville à Guermantes, Il existe une auberge isolée, fréquentée seulement par les rouliers, par les voyageurs dont la bourse n'est pas assez bien garnie pour qu'ils se permettent d'aller demander l'hospitalité au propriétaire de YOurs, le meilleur hôtel (peut-être parce qu'il est le seul) de Lagny.

Nous trouverons, dans ta salle principale de cette auberge, grande pièce qui sert à la fois de cuisine, de salon de réunion et de salle à manger, un personnage que nos lecteurs connaissent déjà^ Vernier les bas bleus.

Il est presque nuit, et malgré l'extrême chaleur de la saison, des sarments et des parements de fagots brûlent dans la vaste cheminée sour le mantean de laquelle Vernier les bas bleus a pris place.

Le bandit est sèivt d'un costume complet de rouller,

DE PABIS. ilî^

sa blouse neave de toile bleac QSl enjolivée d*an triple rang de broderies de diverses couleurs; ses Jambes sont couvertes de longues guêtres de peau, et son cha* peau de feutre ciré, est orné d^unc profusion de rubans roses, verts, jaunes, de toutes les couleurs.

Une grosse servante, douée d'une physionomie ronde et colorée, et d'appas formidables, récure dans un coin les assiettes d'étain et les cuivres, ornements brillants d'un vaste dressoir placé vis-à-vis de la cheminée; cette servante et Vernier les bas bleus sont seuls dans la salle, les autres habitants de l'auberge se sont assis sur les deux bancs de pierre placés devant la porte afln de respirer l'air frais de la soirée.

Lorsque la grosse servante cesse un instant, afin de reprendre haleine, de frotter vigoureusement les plats et les casseroles qu'elle s'est chargée de faire reluire, elle jette des regards d'intérêt sur Vernier les bas bleus, qui alors se rapproche du feu et laisse de sourds gémissements s'échapper de sa poitrine.

Nous n'avons pas encore dit à nos lecteurs que Vernier les bas bleus est un très-bel homme qu'il est doué d'une pbyMonomie pleine et colorée, ornée d'iine magnifique paire de favoris noirs, bien capable de tourner la tête d'une servante d'auberge.

Un gémissement plus fort et mieux accentué que tous ceux qui l'avaient précédé, fit brusquement lever la tête à la grosse fille;- elle laissa tomber à terre le chiffon imprégné de sablon et le plat d'étaln qu'en ce moment elle tenait entre ses mains.

— Ça ne va donc pas mieux? dit-elle à Vernier les bas bleus.

— Ça va plus mal, au contraire* ma bonne demoiselle, répondit la bandit.

if\h LES VRAIS MYSTÈRES

— VoQ]e2>?oii8qaeuque chose? reprit laservante, iotériearement flattée de s'entendre appelermademoiseUe.

— Je vous remercie bien, ça se calme.

— Pourquoi qu'vous avez voulu vous lever? lorsqu'on est malade il faut rester au lit.

— J'avais froid, et j'ai pensé qu'un air de feu me ferait un peu de bien.

— Faut convenir que vous n'avez guère de chance tout d'même, être comme ça forcé de vous arrêter en route an retour de vot'premier voyage; les rubans que vous avez mis à vot'chapeau ne vous ont pas porté bonheur.

-^ Ah! bahl le malheur n'est pas grand ; puisque J'ai pu mener mes marchandises à bon port et que j'suis à vide à c'te heure. Et puis! vous me croirez si vous voulez, continua Vernier les bas bleus en regardant tendrement la grosse servante, vrai, je ne suis pas fâché d'être comme ça subitement tombé malade dans vot' auberge, puisque ça m'a procuré le plaisir de faire vot' connaissance.

— Vous êtes bien honnête tout d'même , monsietir. . • Comment donc qu'on vous appelle?

— Jérôme Carré; pour vous servir si j'en étais capable, ma belle demoiselle.

— Allons, v'ià que vous faites le galant à c'te heure; ça va donc mieux?

— Beaucoup mieux, le feu m'a fait du bien, et J'crois que je pourra} me mettre en route cette nuit ou demain dans la journée.

— Ça ne serait peut-être pas prudent.

— Ah! bah! au petit bonheur, je n'ai pas envie de rester garçon, et pour me marier il faut que je m'amasse des gros sous. J'ai t'y tort?

DE PAaiS. 145

— Je ne dis pas cela, monsieur Jérôme, mais faut avant toat conserver vofsanté.

—Vousétesnne bonne fille,mademoiselle Madeleine» et si voos vouliez... ^

— Nous parlerons de cela plas tard, enjoleux, dit la grosse servante, pourpre de satisfaction.

L'arrivée devant la porte de Tauberge d'un cabriolet, d'où descendirent deux élégants personnages, autour desquels s'empressaient tous les habitants de l'auberge, mit fin à la conversation de Vernier les bas bleus, et de la servante. '

Les deux nouveaux venus échangèrent un rapide regard avec Vernier les bas bleus, qui reprit sous le manteau de la cheminée la place qu'il venait de quitter pour se rapprocher de la servante.

Nos lecteurs ont deviné, et ils ne sont pas trompés, que les nouveaux personnages qui viennent d'entrer dans l'auberge où nous avons rencontré Vernier les bas bleus, ne sont autres que Salvador et le vicomte de Lnssan, et que ce n'est pas le hasard qui vient de faire rencontrer ces trois bandits.

— Faites boire notre cheval et donnez-lui de l'avoine, dit Salvador.

L'aubergiste et son garçon d'écurie sortirent.

— J'ai une soif de tous les diables, dit le Vicomte à la maîtresse de l'auberge. Voulez-vous, madame, avoir l'extrême complaisance de nous servir une bouteille de votre meilleur vin.

La femme de l'aubergiste alluma une chandelle et descendit à la cave.

Il ne restait plus dans la salle que la grosse servante qui s'était remis à sa besogne et qui ne pouvait se lasser de regarder les nouveaux venus.

l/i6 LES TRAIS MYSTÈRES

La pauvre fiile n'avait Jamais vu chez ses raattres d'aussi beaux messieurs.

— Mademoiselle Madeleine, dit Vernier les bas bleus d'une voix piteuse^ voulez-vous avoir la complaisance d'aller prendre dans la pocbe de ma veste qui est restée sur mon lit, un petit paquet que vous m'apporterez.

La grosse Gile, charmée de pouvoir faire quelque chose pour monsieur Jérôme Carré, quitta précipitamment sa besogne et grimpa aussi lestement que le lui permettait la rotondité plus que raisonnable de sa personne, les quelques marches d'une échelle de meunier qui conduisait à l'étage supérieur.

— C'est bien, dit le vicomte de Lussan à Vernier les bas bleus lorsqu'ils se trouvèrent seuls tous trois dans la salle, vous êtes à votre poste.

— Et je puis y rester sans donner naissance au plus léger soupçon jusqu'à la nuit prochaine si cela est nécessaire, tâchez cependant que l'affaire se fasse cette nuit.

— Il n'y faut pas penser, ce sera pour demain.

— A votre aise, j'en serai quitte pour me chauffer un jour de plus, je ne crains rien, mes papiers sont en règle, le brigadier de gendarmerie qui les a examinés doit m'apporter ce soir la recelte d'un remède propre à guérir la flèvre que je me suis donnée, et je fais la cour à la servante, qui me cacherait sous ses Jupons, s'il devait m'arrivcr quelque chose de désagréable.

— Très-bien, ainsi c'est convenu, vous serez à Tendroit indiqué avec votre chariot, dans la nuit de demain à après demain, à deux heures précises du matin.

— C'est convenu, je serais exact.

DB PARIS. I^r7

— El de notre côté nous serons exacts à vous payer ce qui vous a été promis; dix mille francs si nous réussissons, mille francs que voilà en cas de non-succès.

— Merci, vous pouvez compter sur moi.

— A demain, deux heures du matin.

— A demain, deux lieures du matin.

L^aubergiste, sa femme, son garçon et Madeleine,

rentrèrent à la fois dans la salle.

— Voilà du vin, messieurs, dit la femme de Taubergiste, et du bon, je m'en vante.

— Nous n^en doutons pas, madame, répondit le vicomte de Lussan, mais nous en serons beaucoup plus sûrs après ravoir goûté.

Et sans faire plus de façons, il se plaça avec Salvador à Tun des coins de la grande table, meuble principal de la salle dans laquelle ils se trouvaient.

La servante n'avait pas trouvé dans la poche de Vemier les bas bleus le petit paquet qu'il Pavait envoyé f chercher.

— C'est que je Taurai égaré, répondît le bandit, pour mettre fin à ses doléances.

Lorsque le cheval attelé au cabriolet qui avait amené Salvador et Lussan fut suffisamment repu, les deux amis prirent congé; après qu'ils eurent échangé avec Vernier les bas bleus un imperceptible coup d'œil, Salvador tira de sa poche deux pièces de cinq francs qniljetasur la table.

— Le reste, s'il y en a, sera pour cette bonne grosse mère, dit-il en frappant légèrement le visage rooge et joufflu de Madeleine.

— Voilà des bourgeois bien dangereux, dit Vernier les bas bleus lorsque Salvador et le vicomte de Lussan furent partis.

. ~ C'est si riche, répondit l'aubergiste.

Le YicoDiie de Liissan et Salvador, emportés par an vigoareox ctieval, franchirent en peu de temps l'espace qui s(^pare de Lagny l'auberge où nous avons laissé Vernier les bas bleus; arrivés dans cette ville, ils descendirent à Thôtel de YOurs.

Partis précipitamment de Paris,.et ne s'étant arrêtés en route t|ue pour dire quelques mots à Vernier les bas bleus, ils étaient en proie à une faim dévorante; aussi leur premier soin fut de se faire servir un excellent •rçpas.

— M'expliquerez-vous, cher vicomte, dit Salvador iorsqiœ les premiers plats furent expédiés, quelle est Taffaire que nous allons faire, et de quelle manière nous allons procéder.

— Je ne puis, mon ami, vous dire autre chose que ce que vous savez déjà, répondit le vicomte, mais voici quelqu'un qui pourra vous satisfaire complètement, ajouta-t-il en désignant un nouveau personnage qui en^ trait à<:e moment dans la salle où ils s'étaient fait servir.

Ce nouveau personnage était un petit vieillard vétn d'un habit noisette, d'une culotte de ratine noire, d*un gilet de piqué blanc, il avait des bas de coton bleu, de forts souliers à larges boucles d'argent, et était coifié d'un tricorne.

— -M. Juste, s'écria Salvador.

— Lui-même, répondit le vicomte de Lussan, c'est à ce brave et digne M. Juste, que nous devons la bonne fortune qui nous arrive aujourd'hui.

L'usurier, en entrant dans la salle avait salué les deux amis comme s'il ne Içs connaissait pas, et s'était placé près d'eux afln de se faire servir à dtner o plutôt à souper.

DE PABIS. ikd

Nos lecteurs savent qu'il D*y a dans la salle h manger de la plupart des hôtelleries de Province, qu'une seule grande tabie qui sert à tout le monde; ils savent aussi que nulle part on ne peut causer plus à Taise que dans la salle à manger d'un hôtel de petit ville, lorsque les heures du départ et de l'arrivée des voitures publiques sont passées.

— Vous arrivez à propos, M. Juste, dit le vicomte de Lussan; voilà plus d'une heure que M. le marquis de Fourrières me tourmente, afln que Je lui apprenne des choses que, jusqu'à présent, vous êtes le seul à savoir.

— Je vais avofr l'honneur de satisfaire la légitime curiosité de M. le marquis, M. de Lussan.

Voici les faits, il est bon que vous n'en ignoriez aucun, afln d'agir en conséquence.

Personne plus que moi n'aime à obliger ses amis. M. le vicomte de Lussan, à qui j'ai pu rendre quelques légers services, est là pour me démentir, si ce que j'avance n'est pas vrai. J'aurais pu réclamer, au besoin, le témoignage du malheureux M. Lebrun, si le fer d'un assassin n'avait pas prématurément mis fia à ses jours.

— Passons, monsieur Juste, passons, je sais que vous êtes un très-galant homme, et mon ami de Fourrières veut bien me croire sur parole, n'est-il pas vrai, marquis?

Salvador fit un signe affirmât! f.

—Je vous disais donc, continua Juste, que personne plus que moi n'aimait à obliger ses amis; cela étant, vous devinez que je saisis avec empressement toutes les occasions qui se présentent, de leur être agréable*

Il y a de cela quelques jours, un riche gentil-

150 LES VBAIS MYSTÈRES

bomme anglais, qai habite la France depuis peu de temps, se présenta chez moi et me dit qa*il venait de recevoir, de son correspondant d'Amsterdam, une lettre qui lui apprenait que la plus grande partie d'un envoi de lingots d'or et d'argent, qui allait m'étre fait par le dit correspondant qui est aussi le mien, lui était destinée; il venait me prier de lui envoyer ces lingois, aussitôt qu'ils me seraient parvenus, à sa maison de campagne, située ici près; je lui promis de faire ce qu'il désirait, et comme la valeur des objets que je de-* vais lui remettre était fort considérable, je lui dis que je désirais, pour mettre ma responsabilité à couvert, les lui porter moi-même au lieu indiqué, afin d'en recevoir une décharge; je pensais déjà à vous, M. le vicomte.

L'Anglais, un très^digne gentilhomme , ma foi! approuva fort ma prudence et me dit qu'il me recevrait avec plaisir à sa maison de campagne.

Les lingots me sont arrivés il y a deux jours, et, de fiuite, j'ai fait charger sur une voiture ceux qui ne m'appartenaient pas, et après avoir fait prévenir M. le vicomte de Lussan de ce qu'il avait à faire, je me suis empressé de les apporter moi-même à leur légitime propriétaire.

Il s'agit maintenant de s'approprier adroitement ces lingots, que je m'engage à vous payer deux cent mille francs.

— Mais vous ne nous dites pas, s'écria Salvador, quels moyens nous devons employer pour cela.

— Patience I un peu de patience, je vous prie, tout vient à point à qui sait attendre; vous avez deviné que je ne voulais porter moi-même les lingots, qn'afin de aavoh* dans quel endroit ils seraient placés et d'étudier

les lienx; il me reste à vous faire part de mes observations.

Les lingots ont été déposés dans un petit cabinet contigu à une chambre à coucher qui fait pailie d*un pavillon en aile; cette pièce, ainsi du reste que tout le pavillon, est, quant à présent, inhabitée; les lingots, renfermés dans plusieurs petites caisses, sont placés près d^ine commode et ont été recouverts d*nn vieux tapis; on peut facilement s^inirodnire, à Taide d'escalade, dairs la chambre du pavillon , dont les fenêtres . sont ouvertes sur la grande route; si la porte du cabinet est fermée, ce qui est probable, il vous sera facile de rouvrir à Taide des merveilleux instruments dont, sans doute, vous avez eu soin de vous munir.

Il n'y a pas de chien de garde dans la maison. Les gens chez lesquels vous allez travailler (1) ne devraient pas habiter la campagne privés d'un aussi Adèle serviteur. L'homme que vous venez de voir et auquel M. le vicomte de Lussan a procuré un équipage complet de rouUer, transportera la camelotte (2) au pavillon de Ghoisy-le-Roi, chez M. de Fourrières; c'est là où j'en prendrai livraison; le reste me regarde.

— La réussite de cette affaire ne me paraît pas Impossible, dit Salvador après avoir attentivement écouté Juste, mais il faut en prévoir les suites; et d'abord estil bien certain qae Vemier, lorsqu'il aura à sa disposition les susdits lingots, ne cherchera pas à noiis fimstrer de tout ou partie de ce qui nous appartiendra?

— Vernier ne sachant pas quelle est l'importance du voU puisque les lingots sont en caisse, sera con-

1) Voler.

Le fruit du vol.

lent de la somme assez ronde que nons voulons bien lui allouer; nous pouvons donc, jusqu'à un certain point, compter sur lui; rien, au surplus, ne nous empêchera de le suivre de loin jusqu'à ce qu'il soit arrivé à Gfaoisy.

— Voici, pour le reste, comment nous devons procéder, ajouta le vicomte de Lussan : nous passerons la journée de demain à visiter les environs de cette ville, sous le prétexte de chercher une propriété à vendre; notre présence ici sera donc justifiée sans que nous soyons forcés de décliner nos noms; nous quitterons cette auberge à dix heures du soir, et nous attendrons, en nous promenant, que le moment d'agir soit venu; nous remettrons à M. Juste, que nous trouverons à l'heure indiquée, près de la maison en ques*tion, noire cabriolet qu'il conduira à petits pas sur la route de Paris, une fois l'aiTaire faite, il nous sera facile de le rattraper, et^ s'il plaît à Dieu, nous rentrerons dans notre bonne ville, à la naissance da jour, un peu plus riches que nous ne le sommes maintenant.

Remarquez je vous prie, cher marquis, qu'à moins d'être pris en flagrant délit, et ce cas échéant (je pense que vous savez comme moi ce que vous avez à faire), nous ne risquons absolument rien; les gendarmes, lorsqu'ils rencontrent des gens comme nous, des gentilshommes riches et bien posés dans le monde, un capitaliste qui possède assez d'or pour remplir le tonneau des Danaïdes, se contentent de les saluer.

— Allons c'est bien, dit Salvador, si le plan est aussi bien exécuté qu'il a été bien conçu, la réussite est infaillible.

— Et maintenant, répondit le vicomte de Lussan»

ne parlons plus de Taffaire qui nous amène ici.

Juste, Salvador et le vicomte de Lussan, après la conversation que nous venons de rapporter, achevèrent fort tranquillement de souper, et se retirèrent chacun dans Tappartcment qui leur avait été préparé.

Le vicomte et Salvador avaient demandé une chambre à deux lits.

— Savez-vous cher vicomte, dit Salvador lorsquMi se trouva seul avec son ami, que ce M. Juste est vraiment un homme précieux.

—Très-précieux, marquis, c'est pour cela que je serais désolé s'il lui arrivait malheur.

— Il est bien riche?

— Très-riche, excessivement riche, même, mais je suis persuadé qu'il se laisserait hacher eu morceaux ou scier entre deux planches, plutôt que de dire en quel lieu de sa maison il a caché les immenses richesses qu'il possède, et qu'une fois qu'on se serait débarrassé de lui et de son te|;re-neuve, >ur lequel, soit dit en passant, il paraît beaucoup trop compter, il faudrait démolir sa maison de fond en comble aûn de découvrir la caisse qui renferme ses trésors.

— Bonsoir, vicomte; je suis si fatigué que je vais, Je crois, dormir du sommeil du juste.

— Bonsoir, marquis, ne rêvez pas de ce pauvre Roman.

— Ah! bah! fît Salvador qui essaya, mais en vain, de comprimer un énorme bâillement.

Salvador et le vicomte passèrent, ainsi qu'ils en étafent convenus, la journée du lendemain à parcourir les environs de la petite v^le de Lagny-sur-Marne, sous le prétexte de chercher une propriété à leur convenance.

15/i LES vàAIS MYSTÈRES

L'hôte de TOurs, ébloui par la recherche de leur costume et leurs manières aristocratiques, avait absolument youlu leur servir de guide; le vicomte de Lussan n'avait pas cru devoir refuser des offres de services si gracieusement faites. Grâce h Tobligeance de son hôte, Salvador et lui avaient été introduits chez plusieurs propriétaires des environs de Lagny, et ils avaient pu, grâce encore à la faconde inépuisable de leur cicérone, recueillir une foule de renseignements dont ils se promirent de se servir à Toccasion; on a deviné que lorsque le soir arriva, ils n'avaient pas trouvé ce qu'ils paraissaient chercher; ils avaient cependant visité une grande quantité de propriétés, mais les unes étaient trop considérables, les autres ne l'étaient pas assez.

Ils rentrèrent à l'hôtel de l'Ours à la nuit tombante, et, après avoir fait honneur à un excellent repas qu'ils voulurent absolument faire partager à leur hôte, ils firent atteler le cheval à leur cabriolet et partirent.

Deux heures sonnaient à l'horloge communale du petit village de Guermantes lorsqu'ils arrivèrent près de la maison qu'ils devaient dévaliser. La nuit était calme et silencieuse, seulement, à de rares intervalles, on entendait retentir les aboiements du chien de garde de quelque ferme éloignée; Vernicr les bas bleus, vêtu du costume qu'il portait la veille, et conduisant un chariot attelé de deux bous chevaux normands qu'il avait fait arrêter à quelques pas de la maison, attendait, assis depuis quelques minutes sur le revers d'un fossé, la venue de ses complices. Salvador et le vicomte de Lussan passèrent devant lui après lui avoir adressé un signe d'intelligence, et suivirent la grande route Jusqu'à ce qu'ils rencontrassent Juste qui che-

minait paisiblement : ils loi remirent leur cabriolet après avoir tiré da coflQre ce qui leur était nécessaire, deux blouses bleues dont ils se vêtirent immédiate* ment, des armes, des fausses clés et un une échelle de cordes très-artistement travaillée, puis ils retournèrent sur leurs pas, après avoir recommandé à Tusufier de n'aller qu'assez doucement pour qu'ils pussent facilement le rattraper.

La maison dans laquelle ils devaient trouver les ri* chesses qu'ils convoitaient était aussi calme et aussi silencieuse que la campagne au milieu de laquelle elle était située; il n'apparaissait aucune lumière à l'intérieur, le moment était favorable pour agir.

— Ah ça! ne perdons pas de temps, dit le vicomte de Lussan, ne nous laissons pas surprendre par le jour.

— Ce serait très-maladroit, répondit Salvador.

— Quel est celui de nous deux qui va le premier tenter l'aventure ?

— Eh! parbleu! ce sera moi; je suis plus halûtoé que vous à ces sortes d'expéditions.

— Allez donc, et que Dieu vous protège. Salvador jeta avec beaucoup d'adresse l'échelle de

cordes sur le balcon de la fenêtre par laquelle il devait s'introduire dans la maison, et lorsqu'il se fût assuré qu'elle était solidement accrochée, il commença, avec toute l'agilité d'un écureuil, sa périlleuse ascension. /

Le vicomte de Lussan était au pied de la muraille, prêt à s'élever dans l'air aussitôt que Salvador serait entré dans la maison.

Vernier les bas bleus avait quitté la place qu'il occupait, et se promenait sur la route en fumant sa pipe.

Salvador, après avoir franchi I*esj)ace qui le séparait de la fenêtre, se dressa sur Tappui, et à Paide d'un diamant enchâssé dans une hague chevalière qa^il portait au doigt, il enleva sans bruit la plus grande partie d^un carreau, il passa ensuite son bras par Pouverture qu*il avait faite, et ouvrit facilement la fenêtre. , Il s'élança dans Tappartemeiit.

Gomme il le croyait inhabité, il marcha sans crainte vers la porte qui, si les indications données par Tusurier Juste étaient exactes, conduisait au cabinet dans lequel les lingots devaient être déposés.

Le craquement de ses bottes sur le parquet et le pétillement de l'allumette chimique avec 'laquelle il alluma une bougie, dont il avait eu soin de se mun?r, réveillèrent deux femmes couchées dans deux lits parallèles placés dans une alcôve, qui faisait face à la fenêtre par laquelle il s'était introduit.

Ces deux femmes, effrayées de voir dans leur chambre un homme dont l'extérieur n'était rien moins que rassurant (nos lecteurs n'ont pas oublié que Salvador avait mis une blouse par-dessus ses habits) , poussèrent des cris perçants, et, cédant à un mouvement machinal elles se jetèrent toutes deux dans la i*uelle de leurs lits.

— Taisez-vous morbleu I s'écria Salvador, taisezvous ou vous êtes mortesl Et comme les deux femmes, en proie à une agitation fiévreuse qui ne leur laissait pas le libre usage de leurs facultés, ne cessaient de crier, il prit dans la poche de son habit le tire-point dont il s'était servi contre Roman, et s'élança vers elles pour les frapper.

— Dieu, mon mari!

— Ma femme!

DE PABI8. 157

— Le marquis de Ponrrièrest

Ces trois exclamations partirent en même temps» lefrdeux femmes sar lesquelles Salvador venait de lever nn fer homicide, n*étaient autres, en effet, que la pauvre^ Lucie et son amie Lam*e.

— Monsieur, monsieur, s*écria Lucie, ne nous tuex pas, nous ne dirons rien, je vous le promets.

Xa pauvre femme était plus pâle qu*un cadavre, et elle ne pouvait détacher ses yeux de son mari, dont le singulier accoutrement n'annonçait que trop clairement les crimineb desseins.

Laure s'était retranchée derrière son lit et trem^ bldt de tous ses membres : elle ne disait rien.

La scène qui précède s'était passée en moins de temps qu'il ne nous en a fallu pour la raconter.

Salvaûdor-s^'élança vers la fenêtre, le vicomte de Luflsan avait entendu les cris poussés par les deus femmes,^ présumant qu*ils pouvaient être entendus des autres habitants de la maisoa et les attirer sur le liea de la scène, et ne voulant pas laisser son ami supporter seul les chances d'une lutte inégale, il gravissait les degrés de l'échelle de corde, il s'aidait d'une main,, de l'autre il tenait ses deux magni^ques Kukenreitters.

— Caoalez-vous, dit Salvador à ses deux complices, (^affaire est marronnée (1). Je vous r^oins dans quelques minutes.

Sans demander de plus longues eq>lications, le vicomte descendit les degrés de l'échelle de corde. Vernier les bas bleus se plaça à la tête de ses chevaux, qui se mirent en route dès qu'ils eurent entendu les claquements répétés de son fouet.

(I) Sâuvez-vous, l'aCFaire est manquée.

158 LES TàAIS IIYSTÈIIES

Salvador revint près des deux femmes qui étaient restées à la même place, pétrifiées d'étoonement, et qai D'avaieot pas eu encore la force d'échanger une seule parole.

-— Je ne veux pas, madame, dit-il, en s'adressant à Lncie, chercher à voas dissimuler le motif qui m'avait amené dans cette maison, où, du reste, je ne croyais pas vous rencontrer; ce serait inutile : le déguisement dont je suis couvert, la manière inusitée dont je me suis introduit dans cet appartement, vous ont déjà appris quel était mon dessein; je suis en même temps fâché et satisfait de ce qui vient d'arriver, je suis fôché de vous avoir causé une frayeur qui, je le crains bien sera funeste à votre santé, et d'avoir perdu à la fois votre estime et votre amitié, auxquelles, je dois le reconnaître, je n'ai plus aucun droit, je suis satisfait de ce que votre présence m'a arrêté sur le bord d'un abîme, dans lequel de funestes conseils allaient me précipiter. Loraque vous connaîtrez les raisons de ma conduite, je. vous paraîtrai sans doute beaucoup moins coupable que je ne vous le parais en ce moment j'ai donc l'espérance que vous voudrez bien, ainsi que votre amie, ne parler à personne de ce qui vient de se passer.

J'aurai, du reste, demain, l'honneur de me présenter chez sir Lambton. ^

Salvador ne laissa pas aux deux femmes stupéfeites d'étonnement, le temps de lui répondre, dès quil eût achevé le petit discours que nous venons de rapporter, il sortit par la fenêtre comme il était entré.

Il rejoignit l'usurier Juste et le vicomte de Lussan, qui conduisaient doucement le cabriolet sur la route de Paris.

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Vernler les bas bleus, conduisant son chariot» afait suivi une autre direction.

Nous laisserons pour un instant ces troto banditF, pour retourner prà de Lucie et de Laure.

Salvador n'avait jeté qu'an coup d'œil superficiel sur la lettre que sa femme lui avait donnée à lire lorsqu'elle lai avait demandé la permission d'aller passer quelques jours près de son amie» et le vicomte de Lussan étant venu, ainsi qu'on a vu, le prendre à i^lrnproviste pour l'emmener avec lui, il n'avait pas songé à demander à sa femme où était située la campagne de sir Lambton; on a vu que l'usurier et le vicomte, soit à dessein, soit par hasard, avaient évité de prononcer le nom de la personne qu'il s'agissait de dévaliser, de sorte que rien n'avait pu donner l'éveil à Salvador; son apparition dans la chambre occupée par sa femme et Laure, ne doit donc pas paraître étonnante.

Lucie, ainsi que cela avait été convenu, était partie le lendemain du départ de son mari avec le vicomte de Lussan, et elle était arrivée de bonne heure à la campagne de sir Lambton; le bon gentilhomme l'avait reçue avec infiniment d'affabilité, et autant peut-être pour satisfaire sa petite vanité de propriétaire et d'homme riche^ que pour lui faire agréablement passer la journée, il avait absolument voulu lui faire admirer toutes les merveilles rassemblées à grands frais dans sa maison de campagne, de sorte, que Lucie et Laure qui voulaient se communiquer une foule de ces petits secrets que les femmes, en général, et particulièrement les nouvelles mariées, ne laissent jamais tomber dans l'oreille des profanes, n'avaient pu trouver» durant toute la journée, un moment pour s'entretenir en secret» la présence continuelle de sir Lamb-

ton qui, cependant, faisait tout ce qall ponvait afin de leur être agréable, avait d'abord contrarié qoelqne pen les denx amies; mais elles n'ayaient pas tardé à en prendre leur parti et elles se promirent de se dédommager amplement lorsque sonnerait Theure de la retraite, c'est pour cela que Laure fit dresser un lit pour die dans la chambre du pavillon» que Ton avait disposée pour Lucie.

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