‹ Les vrais mystères de ParisChapitre 8 sur 21 · I. — Catasliophe. (Suite · texte numérisé non relu

I. — Catasliophe. (Suite

LacieetLaure se retirèrent de bonne heure; elles^ avaient tant de choses à se direl Lade snrtout était impatiente d'apprendre à son amie une nouvelle dont le matin même elle avait eu la révélation, et qu'elle se faisait une fête d'apprendre à son mari lors de sa première visite chez le bon sir Lambton..

Lucie allait être mère.

Après avoir longtemps causé» les deux amies, vaincues par le sommeil, s'endormirent heureuses d'être l'ane près de l'antre.

LES \Kki^ BYSTiRES. T. TIII. 1

Nos lecteurs savent quel fut leur réveil.

Restées seules, Lucie et Laure demeurèrent assez longtemps sans se parler.

Lucie, la tête cachée entre ses mains, ses beaui cheveux noirs épars sur ses épaules nues, pleurait à se briser la poitrine.

Laure, assise sur une chaise longue, à quelques pas d^elle, la regardait en silence et des larmes coulaient le long de ses joues pâlies par la terreur. La clarté mystérieuse de la lune éclairait seule cette triste scène.

Laure se leva péniblement de son siège et s'approcha de son amie abîmée dans la douleur, et qui paraissait n^avoir conservé que pour souffrir le peu de force qui lui restait; elle Tembrassa sur le front.

— Pauvre, pauvre amie! dit-elle.

Lucie leva sur Laure ses yeux baignés de larmes.

— Je ne te fais donc pas horreur, dit-elle à son amie.

—Et pourquoi, grand Dieu! m'înspirerais-tu de l'horreur? s'écria Laure qui prit Lucie entre ses bras et la serra avec force contre sa poitrine; dois-Je te punir d'une faute qui n'est pas la tienne, et l'amitié qid nous lie est-elle si peu solide qu'elle doive être brisée au premier choc?

— Oh! non, répondit Lucie; Je ne veux pas que tu cesses de m'aimer, ton amitié est maintenant le seul bien qui me reste.

—Et elle ne te fera pas faute, je le le promets.

Les protestations de Laure calmèrent quelque peu Lucie; la pauvre femme se trouvait un peu moins malheureuse de savoir qu'elle pouvait compter sur l'amitié dévouée et désintéressée de la compagne de ses jeunes années.

La glace nne fois brisée, Lanre fit toot ceqn^il était possible de faire en semblable occasion ponr apporter an peu de soulagement à la douleur si vive de son amie. Malgré la secrète antipathie qu'elle éprouvait pour le marquis de Fourrières, elle croyait qu'il avait dit la vérité lorsqu'il s'était vu découvert; elle fit donc observer à Lucie que quelque grave que fût le crime de son mari, elle ne devait pas désespérer de l'avenir.

— Qui sait, continua-t-elle, si un Jour tu ne devras pas bénir la Providence de ce qui vient de t'arriver au« Jourd'hui; ton mari vient de te dire, et Je crois qu'il disait vrai que ta présence l'avait arrêté sur le bord de l'abîme dans lequel il allait se laisser entraîner. Eh bien! il t'aime, tu lui parleras, et il est permis d'espérer que lorsqu'il saura que bientôt tu seras mère, il voudra conserver pur à son enfant le nom qu'il a reçu de ses ancêtres.

— Je désire bien vivement, ma chère Laure,quete8 prévisions .se réalisent, mais je ne l'espère pas. Mon mari, vois-tu, n'est pas ce qu'il parait être, il y a dans la vie de cet homme. J'en suis maintenant certaine, quelque fatal secret que J'apprendrai tôt ou tard. Pourquoi, grand Dieul n'ai-Je pas suivi les conseils da docteur Mathéo.

-— Tu as fait, ma bonne Lucie* ce que tu devais faire, tu ne pouvais ajouter foi à une lettre qui n'énonçait aucuns faits positifs, lorsque surtout celui qui avait écrit cette lettre laissait, par sa fuite, à toutes les accusations le droit de se produire.

Lucie écoutait attentivement, mais ses larmes ne cessaient pas de couler le long de ses Joues pâles.

—Lanre, ma bonne Laurel s'écria-t-elle enfin, combien je sois reconnaissante des efforts que tu fais pour

8 LES YRMS MYSTÈRES

me consoler; maïs ils sont inutiles. Unie pour toujours à un Tolearl*.. à un assassin peut-étrel... abh! J'en mourrai. .«

— Lucie, Lucie, dit Laure d'une Toix solennelle, as-tù donc oublié que tu Tas devenir mère.

— C'est vrai, grand Dieu! répondit Lucie; c'est vrai, qui donc, si Je mourais, prendrait soin de l'innocente créature que Je porte dans mon sein?

— C'est bien, mon amie, ajouta Laure, Dieu, sois-en sûre, ne voudra pas que tu sois éternellement malheureuse.

La Jeune femme, lorsqu'elle prononçait ces simples paroles, paraissaitsi convaincue de ce qu'elle avançait, sa voix était si émue, l'expression de son regard, levé vers le ciel, annonçait une telle confiance, que la pauvre Lucie se sentit quelque peu<;onsolée.

— Je te crois, dit-elle à son amie, J'ai besoin de te croire.

— Il faut, lui répondit Laure, que tout le monde ignore ce qui s'est passé ici cette nuit, et pour éviter que la pâleur de nos visages ne donne sujet à moD oncle de nous adresser des questions auxquelles nous ne saurions que répondre, il faut que nous nous résolvions à prendre quelques instants de repos. Voyons, Lucie, couche-toi. Je vais m'occuper de faire disparaître les traces du passage de M. de Fourrières.

Laure acheva de briser la vitre par laquelle Salvador s'était introduit dans la chambre, et tira à elle l'échelle de corde qui était restée accrochée au balcon; elle porta ensuite sur le lit la pauvre Lucie, qui, du reste, se laissait faire comme une enfant.

Ainsi que cela arrive souvent à ceux qui viennent d'éprouver un violent chagrin, un sommeil de plomb

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If hit bientôt dore les paupières des deui amies, qui ne s'éveiUèrent que lorsque la matinée était déjà avancée.

— Si tu avais prévu ce qui t'attendait ici, dit sir Lambton à sa nièce, après avoir affectueusement salué Lucie, tu ne te serais pas levée aussi tard.

Laure mit sur le compte d'une légère indisposition la paresse inaccoutumée, à propos de laquelle son onde lui faisait la guerre.

Le bon sir Lambton remarqua alors Textréme pâleur et les traits fatigués des deux jeunes amiesc

-— Mais vous êtes toutes les deux malades, s'écriat'il; Je vais de suite envoyer chercher le médedn.

— C'est inutile, mon bon oncle, répondit Laure, Je vous assure que c'est inutile; dites-nous plutôt quelle est la personne qui va déjeuner avec nous?

Les quelques paroles qui précèdent étaient échangées dans la salle à manger, et Laure faisait observer à son onde qu'il y avait cinq couverts sur la table qui venait d'être dressée pour le déjeuner.

— Tu n'as pas deviné? lui dit sir Lambton. ^Mon mari! s'écria Laure, et un éclair de Joie vint

tout à coup iUuminer sa charmante physionomie.

— Lui-même, dit Servigny, qui, pour obéir à sir Lambton, qui avait voulu ménager à sa nièce une surprise agréable, s'était Jusqu'à ce moment tenu caché dans un petit cabinet attenant à la salle à manger.

Le bon Jeune homme prit sa femme entre ses bras et la serra avec force contre sa poitrine, avant de songer à présenter ses hommages à la marquise de Fourrières.

— Heureuse Laure! dit tout bas Lucie à l'épouse de Servigny.

—Oui, Je sois beurease, lai répondit Laore, cependant Tappréhension d'un malheur possible vient sans cesse empoisonner mes jours et troubler mes nuits; hélas! ma pauvre amie, noas avons tous, pauvres créatures que nous sommes, une bien lourde croix à porter.

— Toi aussi... ma bonne Laure..« est-ce que ton mari h^

Paul est le plus parfait modèle de toutes les bonnes

qualités et cependant Je te dirai un secret que je

t'ai caché jusqu'à ce jour, parce que je ne voulais pas te donner un sujet d'affliction, et tu verras que tu n'es pas la seule à plaindre.

Les deux femmes ne purent en dire davantage, sir Lambton, et Servigny, qui s'étaient retirés pour causer dans l'embrasure d'une fenêtre, s'approchèrent d'elles et les invitèrent à prendre leur place à table.

Le déjeuner ne fut pas triste. Les plus heureux résultats avaient couronné le voyage en Angleterre que Servigny venait d'achever; aussi sir Lambton étaitil très-satifait, et il faisait tous les efforts imaginables pour égayer les deux amies, qui, de leur côté, ne voulant pas laisser supposer qu'il existait entre elles un secret qu'elles voulaient absolument cacher» dissimulaient, autant du moins qu'elles le pouvaient, la tristesse à laquelle elles étaient en proie.

Peu de jours après l'arrivée de Ser?igny, Lucie reçut une lettre de son mari, qui l'avertissait que le lendemain il se présenterait chez sir Lambton.

•—J'ai cru devoir, disait-il, vous annoncer cette visite (que je ne ferais pas si ma négligence ne devait pas sembler extraordinaire à sir Lambton), afin de vous laisser le temps de prévenir votre amie et pour que

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ma présence, qui» Je le sens, doit, après ce qui s'est passé, vous impressionner désagréablement, ne yods surprit pas à Timproviste. »

Le premier soin de Lucie, après avoir reçu c^tte lettre, fut de prévenir son amie et de lui demander ce qu'elle devait faire en semblable occurrence.

— Il ne faut pas, lui répondit Laure, te montrer trop rigoureuse, la lettre qu'il vient de l'écrire prouve qu'il comprend toute l'énormité de son crime, puisqu'il ne cherche pas à s'excuser, et celui qui est humble est bien près de se repentir, s'il ne se repent déjà.

— Je ferai ce que tu me conseilles, ma chère Laure, je lui parlerai et j'espère que Dieu voudra bien m'accorder le don de la persuasion.

Le lendemain, en effet, Salvador, ainsi qu'il l'avait annoncé à sa femme, se présenta chez sir Lambton.

Servigny, qu'une affaire de peu d'importante avait ^[>pelé à Lagny, était absent en ce moment.

Sir Lambton fit à Salvador l'accueil le plus empressé, et voulut lui arracher la promesse de passer au moins deux ou trois jours à sa campagne.

Salvador se trouvait dans une position assez embar* rassante, il ne savait quelles raisons alléguer pour re< fuser sir Lambton, et la crainte de désobliger Laure à laquelle sa présence, après ce qui s'était passé quelques jours auparavant, devait inspirer l'épouvante, l'empêchait d'accepter la gracieuse invitation du bon gentilhomme.

— Vous ne me donnez pas de bonnes raisons, M. le marquis, dit à la fin sir Lambton visiblement contrarié des refus persévérants de son hôte, vous resterez, si TOUS ne voulez pas me laisser croire que ma compagnie n'a pas le bonheur de vous plaire.

ta LES thaïs mystères

Salvador Jeta sur Laure et sur sa femme on regard suppliant.

Les deux Jeunes femmes le prirent en pitié.

— Bestez» M. le marquis, lui dit Laure après avoir serré entre les siennes les deux mains de son amie; restez, ne refusez pas à mon oncle une faveur à laquelle il paraît tant tenir.

— Je sais trop, madame, ce que Je vous dois pour ne pas vous obéir, répondit Salvador après s'éu^ respectueusement incliné.

— Que vous êtes heureuse! s^écria Joyeusement sir Lambton en s'adressant aux deux amies, que vous êtes heureuses d'être femmes et jolies, on ne sait rien vous refuser.

Sir Lambton, Jaloux de bien recevoir le mari de la plus chère amie de sa nièce, et désireux de donner au marquis de Fourrières un splendide échantillon de rhospitalité britannique, laissa seuls un instant Salvador et les deux femmes, afin d'aller donner des ordres en conséquence..

Salvador voulut mettre à profit cet instant de liberté.

— AhK mesdames, dit-il en donnant à sa voix une expression^ pénétrée; ahl mesdames, combien votre bonté est grandel et comment pourrai-je vous faire oublier?.».

Laure ne lui laissa pas le temps d'achever la phrase qu'il venait de commencer.

— Ne parlons pas de ce qui s'est passée lui dit^elle avec dignité, ce n'est pas M. le marquis de Fourrières qui a levé sur nos têtes le fer d'un assassin; nous avons eu affaire à un misérable fou, qui, nous aimons à le croire, a recouvré la raison.

— M. le marquis de Pourrières, dit sirLambtonen rentrant dans le salon où il avait laissé Salvador et les deux femmes, suivi de Servigny qui venait d'arriver au château, j*ai Thonneur de vous présenter mon neveu. *"

Salvador s'empressa de quitter le siège sur lequel il était assis, et s'inclina devant Servigny, qui lui rendit son salut.

Lorsqu'ils se trouvèrent face à face, ces deux hommes reculèrent simultanément en arrière, comme s'ils avaient tous deux marché sur une vipère.

Ils s'étaient reconnus.

Les brusques mouvements de Servigny et de Salvador, n'avaient échappé ni aux deux femmes ni à sir Lambton, les deux femmes ne dirent rien, mais sir Lambton qui n'avait pas pour se taire les mêmes raisons qu'elles, leur demanda s'ils se connaissaient.

Un instant leur avait suffi pour se remettre.

Salvador répondit le premier avec beaucoup de sangfroid.

•— Je vois aujourd'hui pour la première fois M. Paul Féval, mais Je vous l'avoue, votre neveu ressemble tellement à un gentilhomme Italien avec lequel je m'étais lié lors d'un séjour que je fis à Venise il y a quelques années, que je n'ai pu retenir un premier mouvement de surprise bien naturelle, du reste, car le gentilhomme en question est mort depuis longtemps.

Cette explication, que Servigny ne crut pas devoir démentir de suite, parut toute naturel à sir Lambton, qui n'avait, du reste, attaché aucune Importance à la question qu'il venait de faire.

Il n'en était pas de même des deux femmes.

— Ils se connaissent, ma pauvre amie, dit Lucie à

LES VRAIS HlSTinCS. T. VIII. 2

i/t LES VRAIS MYSTÈRES

Laure en lui serrant la main arec force; ils se con* naissent Ahl je suis encore plus malheureuse que je ne le croyais!

Laure, afin de lui donner le courage de supporter sa triste position, avait dit à son amie quels étaient tes antécédents de son mari et Lucie venait de deviner en quel lieu son époux et celui de son amie avaient pu se connaître.

Servigny, inquiet plus qu'on ne saurait se Timaginer, d^avoir rencontré chez Toncte de sa Temme, un homme dont il avait été à même d*apprécier les mœurs et le caractère, était impatient d'avoir avec lui une conversation qui fût de nature à lui apprendre ce qu'il en devait craindre, il pria donc sq femme à laquelle il ne cachait rien de ce qui Tintéréssait, de faire tout cie qui lui serait possible, afin quil restât seul avec le marquis de Fourrières.

— Je vous ferai connaître ce soir, lui dit-il, tes raisons qui m'engagent à vous prier de me rendre ce service.

— • Je les devine, lui répondit Laure, après lui avoir serré la main, et je vais vous obéir.

-^ Mon bon oUcle, dit-elle à sir Lamblôn, lorsque la compagnie eut savouré d'excellent café, versé dans des tasses de vermeil délicieusement ciselées, vous allez, si vous le voulez bien, nous mener mon amie et moi promener dans la campagne, on dit, et Ton a raison, qu'il ne faut pas se gêner à la campagne, ees messieurs, qui, s'ils ne veulent pas sortir de leur côté, ont à leur disposition on excellent billard, Toodronl bien, j'en suis sûre, nous permettre de les laisser seuls quelques instants.

— Mais, objecta sir Lambton, qui ne concevait rien

à la fantaisie manifestée par sa nièce, il me semble que puisque vous avez Tenvie de vous promener, nous pourrions faire atteler et sortir tous ensemble.

— Non, mon bon peiit onde, nous sortirons à pied si vous le voulez bien, et nous laisserons ici ces messieurs, que je ne veux pas mettre dans le secret de ce que nous allons faire.

Sir Lambton, habitué à faire toutes les volontés de sa nièce, qu'il traitait en véritable enfant gâtée, prit sa canne, son chapeau, et après avoir prié le marquis de Fourrières d'agréer ses excuses, il sortit accompagné des deux femmes.

Salvador et Servigny étaient à peu près aussi embarrassés Tun que Tautre, Salvador surtout, qui avait deviné que Laure n'avait tant insisté pour sortir accompagnée de son oncle et de Lucie, qu'aûn de le laisàer seul avec son mari, ce fut lui cependant qui se détermina le premier à prendre la parole.

^ Je crois, monsieur, dit-il à Servigny, qu'il est inutile que nous dissimulions plus longtemps, nous nous sommes reconnus...

— Il est vrai, monsieur, répondit Servigny, et je vous avoue que je ne m'attendais pas à vous rencontrer icL

— Mon étonnement n'a pas été moins grand que le vdire; est-ce bien vous? vous que nous dûmes abandonner en si piteux état après le combat que nous fûmes forcés de livrer aux gendarmes de la brigade do Beausset, que je trouve aujourd'hui l'époux d'une femme charmante, et non moins riche à ce qu'on assure qa^elle n'est belle.

— Permettez-moi de vous faire observer, à mon tour, que Je n'ai pas moins que vous le droit d'être

grandement étonné de vous rencontrer ici porteur d*un nom qui sans doute u*est pas le vôtre, et possesseur de richesses dont la source n'est probablement pas légitime.

— Ces doutes m'offensent, dit Salvador d'un ton piqué, et je crois qu'ils seraient un peu mieux placés dans une autre bouche que la vôtre, je puis, M. Servigny, vous prouver par des titres authentiques, que mon nom et mes richesses sont l'héritage de mes aïeux; M. Féval peut-éire aurait infiniment de peine à établir la généalogie des Féval. *

— Le ton peu convenable que vous prenez pour répondre à des observations qui devraient vous paraître toutes naturelles, pourrait m'engager, prenez-y garde, à prendre un parti violent qui, je dois en convenir» nous précipiterait tous deux dans un abîme sans fond; mais soyez en convaincu, je ne reculerais pas devant ce que je regarderais comme l'accomplissement d'un devoir.

— La menace est presque toujours l'arme des lâches, dit Salvador.

— Monsieurl s'écria Servigny.

— Laissez-moi achever, continua Salvador; vous pouvez, il est vrai, me faire beaucoup de mal, mais, ainsi que je viens de vous le dire, la menace est l'arme des lâches, et je crois assez vous connaître pour être certain que vous ne voudrez pas vous en servir. Vous succomberiez infailliblement si une lutte s'engageait entre nous, car il me serait facile d'établir ua alibi incontestable du jour de ma naissance à celui-ci, tandis que sur un mot de moi au respectable sir Lanabton, vous seriez, malgré les liens qui vous attachent à ce digne gentilhomme, chassé Ignominieusement d'ici«

— Vous êtes dans Terreur: sir Lambton et ma femme savent, grâce à Dieu, qui je suis; je bénis le ciel de n'avoir pas voulu tromper mon généreux bienfaiteur; on sait que Paul Féval, n'est autre que le malheureux Servigny, on sait quelles sont les circonstances qui m'ont précipité dans Tabîme d'où je suis parvenu à sortir à force de courage et de persévérance.

Ce que Servigny venait de dire à Salvador causa, on doit bien le penser, un profond étonnement à ce dernier; il se trouvait, pour ainsi dire, à la discrétion du mari de Laure. Il pouvait, il est vrai, espérer que Laure, cédant aux prières qui sans doute lui seraient faites par son amie, ne mettrait pas son époux dans la conûdence de ce qui s'était passé ily avait quelques jours. Il crut donc devoir, pour conjurer autant que possible le danger qui le menaçait, changer à la fois de ton et de langage.

— Votre langage, dit-il à Servigny, après s'être promené quelques instants de long en large dans l'appartement, est celui d'un homme d'honneur, d'un homme qui déplore les erreurs, quelles qu'elles soient, de sa jeunesse, qui veut, par tous le» moyens possibles, faire oublier à la société et oublier lui-même qu'il a jadis porté l^i casaque du forçat; j'approuve inûniment votre conduite, et je veux bien croire que vous avez lesintentions les plus pures, les sentiments les plus nobles; mais, s'il en est ainsi, si vraiment vous vous êtes purifié à l'école du malheur, serez-vous assez injuste pour croire que vous êtes le seul qui ait été capable de revenir au bien, après une vie d'erreurs et de désordres?

— Que Dieu me pardonif^, si jamais une semblable

pensée a été la mienne, mais un pressentiment qae je ne pais vaincre, la tristesse de madame de Fourrières qui semble annoncer qu'elle n'est pas aussi heureuse qu'elle devrait l'être, tout cela me fait croire que Salvador et Ducbemin que j'ai rencontré à Paris il y a quelque temps, sont incorrigibles ou à peu près. * — Ducbemin est mort, répondit Salvador; quand à Salvador, comme il ne veut pas laisser dans votre es^ prit la moindre impression fâcbeuse, il désire vous raconter tous les événements de sa vie passée, et il espère que le récit qu'il va vous faire vous donnera de lui une opinion moins défavorable. Etes-vous disposé à l'écouter?

Servigny, curieux de savoir quelles étalent les rai* sons qui allaient être alléguées par Salvador pour justifier les fautes ou plutôt les crimes de sa vie passée, ût un signe affirmatif.

Salvador prit un air de componction, et après s'être )*ecueilli quelques instants, il raconta à Servigny une histoire à peu près semblable à celle qu'il avait fabriquée pour le docteur Mathéo, histoire assez vraisemblable, si nos lecteurs s'en souviennent, que Servigny plus que tout autre individu devait facilement croire» et qui se termina par ces paroles : Vous voyez, M. Servigny, par mon exemple, par le vôtre même, qu'après avoir commis de grandes fautes il est encore permis de rentrer dans la bonne voie.

La bonne et franche nature de Servigny le rendait incapable de croire qu'il fût possible à une créature humaine de feindre avec autant d'habileté et de hardiesse que le faisait Salvador, des sentiments qai ne seraient pas les siens, aussi après avoir attentivement écouté le marquis de Fourrières, il lui lendit la main

et lai dit : Je vous crois, M. de Poarrières, (ce nom est désormais le seal que vous entendrez sortir de ma bouche); j*ai besoin de vous croire; le bonheur de ma femme est aussi nécessaire au mien que Tair que Je respire, et je sais qu*elle serait malheureuse si son amie Tétait.

—Croyez-bien, M. Féval, que je ferai pour assurer le bonheur de madame de Fourrières , et par contre celui de votre aimable épouse , tout ce qui dépendra de moi; mais laissons, je vous prie, pour un instant, ce sujet de conversation qui me rappelle ainsi qu'à vous de tristes souvenirs, et parioz-moi de ce que vous avez fait pour moi à Geuève; puis-je en effet conserver Tespoir de retrouver les traces de mon malheureux fils?

Servigny répéta à Salvador, avec infiniment plus de détails, ce que la lettre que nous avons mise sons leurs yeux a déjà appris à nos lecteurs. Je crois, dit-il en achevant, que ce n'est que très-difficilement que vous arriverez au but que vous voulez atteindre, mais cependant la réalisation de votre désir ne me paraît pas impossible; le saltimbanque de Bjbcrpré (si vous parvenez à le trouver), pourra sans doute vous dire de quel côté votre fils a porté ses pas après Tavoir quitté, et, en marchant ainsi de jalons en jalons, vous arriverez, s'il pla^t à Dieu, au lieu où il se trouve maintenant,

— Que le <;iel vous entende. C'est, croyez-le bien, le vœu le plus cher à mon cœur, répondit Salvador, je n'ai pas besoin de vous recommander le silence, ajouta-t-il, je ne veux apprendre à madame de Fourrières l'existence de mon fils, que si je parviens à le découvrir*

Le désir, manifesté par Salvador, était trop naturel

pour que Servigqy ne lui fit pas la promesse de se laire.

La conversation entre ces deux hommes fut interrompue par le retour des dames et de sir Lambton.

La physionomie pleine et colorée du bon g;entilhomme était rayonnante de joie.

— Vous avez fait à ce qu'il paraît, lui dit Salvador, une excellente promenade.

— Excellente, en effet, répondit sir Lambton, et à rheure qu'il est je suis vraiment honteux d'avoir fait autant de façons pour sortir; c'était pour nous associer à une bonne action, que ma chère petite nièce voulait absolument emmener avec elle madame de Fourrières et moi; il s'agissait de porter des secours à une malheureuse famille ruinée par un incendie, et dont le chef est en ce moment assez gravement malade.

Le fait énoncé par sir Lambton était vrai dans tous ses détails. Quelques paysans avaient signalé à la charité inépuisable de Laure, l'infortune dont sir Lambton venait de parler, la jeune femme avait saisi Toccasion d'entraîner son oncle et son amie chez les pauvres gens que le feu et la maladie venaient de réduire à la misère , et les avait tenus près d'eux autant de temps qu'il en avait fallu à son mari pour causer avecIVI. de Fourrières; cela ne lui avait pas été difficile, sir Lambton et Lucie étaient ainsi qu'elle doués chacun d^un cœur d'or, et ils ne laissaient jamais échapper l'occasion de soulager une infortune lorsqu'elle leur paraissait digne d'inspirer de la pitié.

— Madame Féval, nous l'espérons, voudra bien nous permettre de faire aussi quelque chose pour ses protégés, dit Salvador.

Sir Lambton ne laissa pas h sa nièce, d'ailleurs asses

étonnée de ce qae son mari acceptait par son silence une communauté quelconque avec le marquis de Pourrières, le temps de répondre.

— Vous arrivez trop tard, monsieur, dit-il ; les braves gens que nous avons secourus ont maintenant à peu près tout ce qu*il leur faut, leur modeste demeure sera réédifiée, leurs semences seront remplacées, et il& peuvent sans crainte attendre que le chef de la famille puisse de nouveau se livrer aux rudes travaux qui les faisaient vivre; faire plus pour eux, ce serait leur apprendre à ne plus compter sur eux-mêmes, si par hasard de nouveaux malheurs venaient les frapper, et enlever à d*autres pauvres gens ce qui leur appartient légitimement; il faut tout faire ici bas avec discrétion, même le bien; le mal souvent est à côté des meilleures choses, mes chers amis, et dépasser le but, ce n'est pas Fatteindre.

Il n'y avait rien à répondre à d'aussi sages paroles, aussi n'y fut-il rien répondu.

Gomme l'heure de se retirer n'était pas encore arrivée, Salvador proposa à Sir Lambton de faire avec lui une partie de billard.

— Gela, dit-il, nous aidera à tuer le temps, qui, du reste, ne nous semblera pas long, si ces dames veulent bien être les juges de la lice.

Sir Lambton, comme la plupart de ses compatriotes, aimait passionnément tous les jeux d'adresse, il s'empressa donc d'accepter la proposition du marquis de Fourrières.

Salvador était de première force au noble jeu de billard, pour nous servir de l'expression adoptée par les adeptes; aussi il vainquit sans peine le bon gentilhomme, bien que celui-ci fût loin d'être unetnazette

Vi^ LES VRAIS MYSTÈRES

(toujours pour nous servir, de reipressioo des adeptes).

Sir Lambton n'était pas habitué à se voir ainsi peloté, et comme il était naturellement assez vif, la mauvaise humeur que depuis quelque temps il éprouvait intérieurement ne tarda pas à se manifester. ., — Les joueurs , quels que soient d'ailleurs leurs vices ou leurs vertus, sont tous les mêmes, se dit Salvador, ce n'est pas tant la perte de leur argent, que les blessures que la perte fait à leur amour-propre qui leur fait perdre la raison lorsqu'ils se livrent au démon du jeu. Voilà un homme raisonnable et vertueux dans toute l'acception du mot, auquel je gagnerais, si je le voulais, une somme considérable.

Pourquoi ne le ferais-je pas, se dit-il, après un carambolage magniûque.

Sir Lambton, transporté de fureur, jeta si violemment sa queue sur le parquet qu'elle se brisa en plusieurs morceaux.

Salvador posa doucement la sienne sur le billard.

— Je crois, dit-il à son adversaire, que vous n'êtes pas en ce moment maître de vos moyens, nous ferions peut-être bien de nous en tenir là?

— Du tout, du touti s'écria sir Lambton; si vous ne continuez pas la partie, je croirai que vous vous êtes formalisé du petit mouvement de colère que je viens de me permettre.

— Au fait, c'est une idée se dit Salvador en reprenant sa queue, je ne savais que dire à ma femme; en me donnant le seul défaut que je ne possède pas, j'aurai trouvé la meilleure de toutes les excuses,

Servigny et les deux femmes s'étaient retirés depuis longtemps, de sorte que SalYador, sir Lambton et un

domestique, chargé de marquer leurs points, étaient seuls dans la salle de billard.

--* Intéressons la partie, dit Salvador, vous aurez peut-être un peu plus de sang-froid lorsque vous aurez votre bourse à défendre.

— Soit, répondit sir Lambton. Que voulez-vous jouer?

— Mais peu de chose : cinq cents francs en trente points, par exemple.

— Va pour cinq cent» francs.

Sir Lambton prit au râtelier une nouvelle queue qu'il frotta soigneusement de blanc, et les parties recommencèrent.

La courte interruption qui venait d'avoir lieu avait laissé à la mauvaise humeur de sir Lambton le temps de se dissiper; aussi, à partir de ce moment, il joua avec beaucoup plus de sang-froid qu'il ne l'avait fait jusqu'alors, et il trouva plus d'une fois l'occasion de signaler son adresse par des coups merveilleux.

Salvador qui voulait perdre une somme importante (nos lecteurs sans doute ne lui supposaient pas cette intention) , ménageait à son adversaire des coups dont celui-ci ne manquait pas de proGter, mais il avait soin de diriger son jeu avec assez d'adresse pour ne pas laisser deviner à sir Lambton que s'il perdait, c'est qu'il le voulait bien. La victoire vivement disputée ne paraissait que plus agréable au bon gentilhomme qui, enivré par les succès et charmé de battre à son tour celui qui venait de le si bien battre, accablait le marquis de Fourrières sous le poids des railleries.

Salvador perdit en assez peu de temps une somme de trois mille francs.

•— Vous êtes décidément beaucoup plus fort que

^'l LES YBAIS MYSTÈRES

moi, dit-il en prenant dans son portefeuille trois billets de banque qu'il remit à sir Lambton; c'est en vain que je lutterais plus longtemps avec vous, je m'avoue vaincu.

— £n ce cas, cessons la partie, répondit sir Lambton, et allons nous coucher; la victoire que je viens de remporter est vraiment la plus glorieuse qu'il soit possible d'imaginer.

Salvador et sir Lambton se séparèrent charmés l'un et l'autre d'avoir atteint le but qu'ils se proposaient. Sir Lambton avait voulu gagner, seulement parce que son amour-propre (les hommes les plus sages ont de ces petites faiblesses] , ne s'avouait qu'avec peine qu'il était possible de jouer mieux que lui au billard ; Salvador avait voulu perdre parce qu'il avait en tête un dessein, que ce qui suit va faire connsdtie.

Lucie, bien certaine que son mari viendrait lui rendre visite avant de se retirer dans l'appartement qui lui avait été préparé, ne s'était pas couchée, elle lisait en l'attendant.

— Je vous attendais, monsieur, lui dit-elle lorsqu'il entra dans sa chambre, veuillez prendre un siège.

Salvador obéit sans répondre.

— Etes-vous, monsieur, disposé à m'écouter et à me prêter toute votre attention? continua Lucie après quelques instants de silence.

— J'étais venu, madame, répondit Salvador, non pour me justifier, je sais que cela est impossible, mais afin de vous faire connaître les événements qui m'ont conduit près de l'abîme dans lequel je serais infailliblement tombé si votre présence ne m'avait pas retenu sur ses bords au moment où j'allais me rendre coupable d'un premier crime; mais puisque vous avez quelque

chose à médire J'attendrai pour m'expliquer que vous ayez achevé.

— Ecoutez-moi, monsieur, reprit Lucie d'un ton à la fois tendre et solennel, je puis, en vous menaçant ds divulguer ce qui s'est passé, vous forcer de consentir à une séparation, vous êtes bien persuadé de cela, n'est-ce pas?

— Sans nul doute , madame, répondit Salvador, la volonté que les paroles de Lucie laissaient apercevoir l'inquiétait visiblement.

— Rassurez-vous, monsieur, ajouta Lucie, telle n'est pas mon intention : ma destinée, devant Dieu et devant les hommes, a été liée à la vôtre, et je ne crois pas qu'il soit bien de rompre des nœuds consacrés par notre sainte religion; je resterai donc votre épouse, quoi qu'il arrive; et si je suis destinée à subir de nouvelles épreuves , si votre conduite à venir ne me fait pas oublier votre conduite passée, eh bien! il me sera tenu compte dans le ciel des peines que j'aurai supportées ici bas.

— Ah! madame, s'écria Salvador,chassez loin de votre esprit ces tristes pensées. J'ai pu, cédant à de perfides conseils, oublier un instant que je suis le marquis de Fourrières et que j'ai l'honneur d'être votre mari, mais, croyez-le bien, mon cœur n'est pas dégradé au point de n'être plus capable d'appréciçr votre noble caractère.

— S'il en est ainsi, monsieur, il nous est permis d'espérer encore quelques jours heureux ; je suis oublieuse du mal, monsieur, jamais une parole de moi no vous rappellera ce qui s'est passé dans cette chambre il y a quelques jours, mais, au nom du ciel, au nom de ce que vous avez de plus cher ici-bas, si jamais, ce

qu'à Diea ne plaise, vous vous trouviez tenté dé nouveau par ceux qui vous pnt tenté une première fois« rappelez- vous que vous avez levé un fer homicide sur une femme qui vous aime, sur une femme qui va vous rendre père...

Ces derniers mots furent prononcés d'une voix si déchirante que, malgré la triple enveloppe dont son cœur était entouré, Salvador se sentit presque éma.

—Voilà ce que je voulais vous dire,monsieur,continna Lucie, vous allez être père, vous n'avez plus seulement à ménager votre propre honneur; vous êtes, à partir de ce moment, le dépositaire de celui de l'enfant que le ciel vous envoie et duquel vous devez transmettre un nom pur et sans tache ; vous ne l'oublierez pas, n'est-ce pas?

— Non, madame, non, je ne l'oublierai pas.

Il est permis de croire que Salvador était sincère lorsqu'il faisait cette promesse que, peut-être, il aurait tenue si, plus tard, une fatale influence ne la lui avait fait oublier; il reste toujours dans le cœur de l'homme, quelque soit le degré de corruption qu'il ait atteint, quelques cordes qui résonnent lorsque l'on invoque auprès de lui l'un de ces nobles sentiments qui sem^ blent avoir été mis dans tous les cœurs pour rappeler à l'esprit sa céleste origine.

Salvador se leva du siège qu'il occupait, et durant quelques minutes, il se promena dans la chambre; il avait besoin de rassembler ses idées quelque peu troublées par la révélation que Lucie venait de lui faire.

— Il me reste, madame, dit-il enfin, un devoir à remplir, je vais m'en acquiuer. J'ai reçu de la nature quelques bonnes qualités, je ne crains pas de le dire; mais la civilisation a développé, en moi, le germe

d^an vice qui resta longtemps caché, et ce vice, ternit Téclat de toutes les bonnes qualités dont Je puis être doué. £n *un mot, madame, je suis joueur; c'est en rougissant que je vous fais cet aveu. Il n'est pas de passion dont Tinfluence soit plus funeste que celle du jeu. Le joueur, dans les relations ordinaires de la vie* est quelquefois excellent époux, bon père, ami dévoué; mais dès qu'il s'est placé devant un tapis vert, sitôt qu'il a pris des cartes dans sa main, il oublie femme, enfant, ami, pour ne songer qu'aux bizarres combinaisons du hasard; si vous venez lui dire que sa mère se meurt, que sa famille est en proie à la plus affreuse misère, que son meilleur ami vient d'être tué, il ne vous écoutera pas; mais parlez lui d'une martingale capable de faire sauter la banque, de la manière la plus avantageuse de grouper les chiffres, de celle de neutraliser les chances fatales des zéros rouges et noirs et des refaits de trente et un, il sera tout oreil* les. Ce n'est pas tout : lorsque les moyens de satisfaire sa malheureuse passion viendront à lui manquer, il lisquera tout pour se les procurer, sa vie, celle de ses proches, son honneur même. C'est ce qui m'est arrivé. Des spéculations malheureuses venaient de m'enlever une partie de ma fortune, mais ce qui me restait était plus que suffisant pour me permettre d'oc cuper" dans le monde la place à laquelle nie donne droit le nom que j'ai reçu de mes aïeux, lorsque le hasard me conduisit dans uti de ces infâmes tripots constamment ouverts, malgré la guerre acharnée que leur fait la police.

L*or et les billets de banque ruisselaient sous mes yeux, une voix, celle de mon mauvais ange sans doute, me dit à l'oreille, que je pouvais, en risquant une

faible somme, récupérer en pea de temps ce que je venais de perdre. J'écoutai cette voix infernale, Je jouail L'exécrable démon, qui préside à nos destinées, ne voulant pas qu'une déception vînt d'abord éclairer sa victime, et l'arrêter sur le bord de l'abîme permit que je gagnasse. J'étais perdu, perdu sans ressources; à des séances heureuses, succédèreut des séances négatives remplies par des alternatives de pertes et de gain; puis, ce furent des séances malheureuses, durant lesquelles je m'arrachais les cheveux et me meurtrissais la poitrine, sans'seulement m'apercevoir de ce que je faisais. En un mot, Je passai en peu de temps par toutes les phases de la Joie, de l'espérance et du désespoir.

Salvador s'arrêta quelques instants pour reprendre haleine, cet homme était un si parfait comédien, que l'expression de son visage était venue compléter la hideuse peinture qu'il venait de dérouler sous les yeux effrayés de sa malheureuse femme. Ses yeux étaient hagards, ses joues pâles, ses cheveux, plus noirs que l'ébène, se hérissaient sur sa tête.

Lucie sanglotait silencieusement.

Salvador, après s'être frappé le front plusieurs fols, continua en ces termes :

Un Jour, lorsque je voulus prendre de l'or pour aller encore une fois tenter la fortune, ma caisse se trouva vide; ce fut alors qu'un homme, dont J'avais fait la connaissance dans une des maisons dont Je viens de vous parler, vint à moi et me proposa de l'aider à accomplir un projet qu'il méditait; Je n'ai pas besoin de vous dire quel était ce projet. Cet homme était doué d'une éloquence fatale, je me laissai séduire; vous savez le reste.

Et maintenant, me croirez-voas, si Je vous -dis que la crainte d^étre forcé de diminuer quelque peu le luxe dont je m'étais plu à vous entourer, contribua peut-être autant que la fatale passion à laquelle j'étais en proie, à me faire envisager sans effroi le crime dont maintenant je déplore les conséquences? Me croirez-vous, si je vous dis que c'est parce que je vous aime avec frénésie, 'parce que je ne pouvais me résoudre à vous faire la confidence de ma triste position, que je suis devenu coupable?

Après la scène qui a eu lieu' dans cette chambre, je rejoignis mon complice et je le forçai à quitter les environs de cette maison, dans laquelle il voulait entrer, afin d'accomplir seul son projet. Rentré chez moi, l'énergie factice qui m'avait soutenu jusque-là, m^abandonna tout à coup; durant plusieurs jours, je demeurai dans nn état complet de prostration, état dont je ne sortis que pour envisager avec horreur la triste position dans laquelle je m'étais mis par ma faute.

Je fis alors le serment solennel de ne jamais mettre le pied dans une maison de jeu, de ne jamais m'approcher d'un tapis vert, de ne jamais toucher une carte, de ne jamais jouer enfin et ce serment, madame, j'y ai manqué ce soir même!

Salvador, alors, raconta à Lucie tout ce qui venait de se passer entre lui et sir Lambton, en donnant à ce fait beaucoup plus d'importance qu'il n'en avait en réalité.

Mais quand bien même mes cheveux devraient blanchir sur ma téie, quand bien même mes mains devraient se dessécher, ce qui m'est arrivé ne se renouvellera plus.

—Je' VOUS ai écouté avec la plus sérieuse attentioD, dît Lucie lorsque Salvador s^arrêta, et Je ne crains pas de vous le dire, vos paroles étaient empreintes d'une telle expression de vérité, que j'y ajoute une foi entière; je crois que vous n'avez cédé qu'à l'eniraînement d'une passion irrésistible et à de perfldes conseils, je crois, puisque vous me l'avez dit, que c'est en partie pour moi que vous vous êtes rendu coupable; je crois surtout que vous tiendrez le serment que vous venez de me faire, mais pour qu'il en soit ainsi, il faut, voyez-vous, prendre des mesures énergiques, et quelles qu'elles soient, j'ai l'espérance que vous ne reculerez pas devant la nécessité de les employer. . — Parlez, madame, répondit Salvador, parlez, je suis prêt à vous obéir, que faut-il que je fasse?

— Vous êtes, si j'ai bien saisi vos paioles, complètement ruiné.

— Non, madame, je ne suis pas, grâce à Dieu, réduit à la misère, seulement une partie de mes revenus est engagée, presque toutes mes propriétés sont grevées d'hypothèques, mais je puis encore prendre des arrangements avec mes créanciers, et parquelques années d'économie réparer le désordre de ma fortune.

— Eb bieni c'est ce qu'il faut faire. Je suis certaine de la discrétion de mon amie, je n'ai pas besoin d'ajouter que jamais pour ma part, je ne vous adresserai un repioche; vous pouvez donc à partir de ce moment, jeter sur le passé un voile épais, qui jamais ne sera levé, car c'est de 6on cœur et sans arrière -pensée, que je vous pardonne.

Salvador prit une des mains de Lucie qu'il serra affectueusement entre les siennes en levant ses yeux vers le ciel;

— Cher ange, dit-il d'une voix profondément pénétrée.

Lucie, touchée du profond repentir manifesté par son mari, répondit peut-être sans s*en apercevoir à la douce pression de sa main.

— II y a, dit TEvangile, continua Lucie, plus de joie dans le ciel pour un coupable qui vient à résipiscence, que pour dix justes qui n'ont jamais péché, c'est sans doute pour cela que Dieu ouvre une si large voie an repentir; vous allez donc renoncer à toutes les habitudes de votre vie passée, cela peut-être, vous sera beaucoup plus facile que vous ne le croyez. Vous ferez cela pour moi d'abord, à qui vous venez de le promettre et ensuite parce que vous vous rappellerez que tôt ou tard les mauvaises actions sont punies, et que celles qui échappent par hasard à la justice des hommes, n'échappent pas à celle de Dieu.

Vous vous rappellerez qu'avec un nom honorable, vous devez transmettre intacte à votre enfant, la fortune que vous ont laissée vos pères; et vous ferez pour qu'il en soit ainsi, tout ce que la prudence et l'expérience vous suggéreront; quelles que soient les résolutions que vous preniez, comme elles seront honorables, je n'en doute pas, vous pouvez compter sur un concours actif et désintéressé de ma part, et pour que vous ne puissez pas douter un seul instant de la sincérité de mes paroles, je me mets dès à présent à votre disposition, aGnque vous puissiez dégager vos revenus, dégrever vos propriétés et payer vos créanciers, tout ce que je possède, c'est je crois la chose la plus pressée à faire; car il ne faut pas laisser aux intérêts usurai. res la possibilité de nous enlever les économies que nous pourrons faire sur nos revenus en vivant retirés

et sans faste à la campagne; je présume, qu'ainsi que moi, vous serez bien aise d'aller passer quelques années soit au château de Fourrières, soit ailleurs, je vous laisse parfaitement libre de choisir à votre gré, le lieu qui doit nous servir de retraite.

— Tout ce que vous venez de me prescrire, madame, sera exécuté à la lettre et dès demain si vous le voulez bien, nous retournerons, à Fourrières que je regretterais d'avoir quitté pour venir à Paris, si ce n'était dans celte ville que j'ai eu le bonheur de rencontrer la plus indulgente et la meilleure de toutes les femmes.

— Nous partirons demain si vous l'exigez, monsieur, j'aurais cependant bien voulu passer quelques jours encore près de mon amie...

— Mais madame ce n'était qu'afin de vous donner la preuve que je suis prêt à faire toutes vos volontés, que je voulais partir de suite; restez ici plusieurs jours encore puisque tel est votre désir.

Salvador après avoir encore échangé avec sa femme quelques paroles, la quitta afin de lui laisser la faculté de se livrer au repos; nous le suivrons dans la chambre qui lui avait été préparée, et nous rapporterons à nos lecteurs le discours qu'il s'adressa à lui-même, lorsqu'il se trouva seul.

Son premier soin, en arrivant dans la chambre, fut d'ôter son habit qu'il jeta sur un meuble, en se plaignant de Iff chaleur; cela fait, il alluma un cigare et approcha de sa fenêtre un fauteuil à Voltaire sur lequel il s'assit.

Le ciel bleu et pur, était semé de mille étoiles brillantes. Le silence de la nuit n'était interrompu que par le bruissement du feuillage des grands arbres qui

environnaient la propriété de sir Lambton; doucement agité par le souiHe léger des zéphirs, la brise tiède et parfumée caressait agréablement les nerfs olfactife de Salvador.

— Ma foi, se dit-il, en envoyant dans Pair les capricieoses spirales qui s'échappaient de son cigare; c'est un très-agréable séjour que celui de la campagne, j'aime ces étoiles brillantes qui étincellent sur Tazur du ciel, j'aime cette nature calme et silencieuse, les grands arbres au vert feuillage, les senteurs odorantes de la brise du soir, le chant du rossignol qui se balance sur la branche flexible, le cri du grillon qui se cache sous Therbe, le léger bourdonnement de la demoiselle au corsage allongé, aux longues ailes bleues qui rase timidement la surface argentée d'un lac paisible, j'aime toutes ces mystérieuses harmonies qui semblent chanter les louanges de leur créateur dans une langue inconnue. ..

Eh! eh! s'écria Salvador, après avoir débité la tirade qui précède d'une voix emphatique, que l'on vienne à l'heure qu'il est, me dire que la lecture des romans de l'époque est plutôt nuisible qu'utile, je recevrais bien le paltoquet qui me tiendrait un pareil langage, tout ce phébus est emprunté, ou à peu près à la dernière œuvre d'un de nos plus célèbres bas-bleus, et je suis certain qu'il ferait couler de douces larmes le long des joues paies de ma très-vertueuse épouse.

Je devrais peut-être suivre ses conseils, dire adieu à tous les enivrements de la vie parisienne, et aller vivre près d'elle à la «compagne, son exemple me ferait sans doute aimer la vertu. Dieu, m'a-t-elle dit ouvre une large voie au repentir!... Allons donc! H est trop tard, aimer la vertu, moi, Salvador, c'est impossible;

vivre à la campagne, loin da bruit, da foste, oh non! noni II me faut une vie active, agitée, qui ne me laisse pas le temps de penser aux événements de ma vie

Il était tard ou plutôt il était matin, car les premières lueurs du jour commençaient à dorer Thorizon, lorsque Salvador, après avoir achevé son cigare, se jeta sur son lit afin de prendre quelques Instants de repos.

Servigny et Laure s^étaient retirés dans leur appartement, laissant Salvador et sir Lambton tout entiers aux parties de billards dont nous avons rapportés les diverses péripéties.

Nous avons dit déjà que Servigny n^avait pas de secrets pour sa femme, aussi son premier soin, lorsqu*iis se trouvèrent seuls , fût-il de lui apprendre qu'il ne Tavait pas priée d'emmener sir Lambton et la marquise de Fourrières, que parce qu'il désirait rester seul quelques instants avec le marquis de Fourrières, qu'il avait connu au bagne de Toulon sous le nom de Salvador,

Servigny instruisit ensuite sa femme de tout ce qui s'était passé entre lui et Salvador, pendant le temps qu'ils étaient restés ensemble.

— J'aurais peut-être ajouté foi à l'histoire qu'il m'a racontée pour justifier sa nouvelle position, sans une circonstance qui n'est venue frapper mon esprit que depuis quelques instants; je me rappelle parfaitement que le payot Salvador» qui habitait en même temps que moi le bagne, avec lequel je ^e suis évadé, avait les cheveux du plus beau blond qui se puisse imaginer, et ses cheveux sont aujourd'hui aussi noirs que l'ébène, cette différence cache assurénl^nt un mystère d'iniquité, que peut-être, au risque de ce qui pourra m'arriver, je dois chercher à pénétrer.

DE pi^Ris. sr)

Laure, il est facile de le penser, éprouva un> profond étonnement, et un bieu vif chagrin, lorsque son mari lui eut fait cette révélation; les antécédents de Salvador lui expliquaient tout à coup, en les colorant d'une teinte sinistre, une foule de faits qui jusqu'à ce moment lui avaient paru à peu près insigniflants; la présence du marquis de Fourrières dans^le bouge de la rue de la Tannerie, la lettre du docteur Mathéo, et en dernier lieu la tentative de vol commise quelques jours auparavant chez sir Lambton, juste au moment oii des lii^ots venaient d'y être apportés. Cette tentative ne lui parut plus un fait isolé, qui, sans être excusuble, pouvait être pardonné, en raison du profond repentir manifesté par celui qui s'en était rendu coupable, elle lui apparut comme le dernier crime d'un homme, qui probablement en avait commis un nombre incalculable.

L'aimable et douce Lucie, cette amie qu'elle chérissait comme une sœur et révérait comme une mère, était-elle donc devenue la proie d'un affreux scélérat? Laure ne pouvait croire que le ciel eut permis un aussi monstrueux assemblage, mais c'est en vain que son cœur repoussait une semblable idée^ sa raison lui disait qu'elle devait adopter la triste anomalie que repoussait son cœur, que devait-elle donc faire? avertir son amie, mais Lucie douée ou plutôt affligée d'organes d'une extrême délicatesse, et déjà à demi brisée, serait-elle assez, forte pour supporter un coup aussi affreux? et quand bien même il en serait ainsi» Laure connaissait assez le caractère de son anûe pour être persuadée d'avance qu'en lui faisant connaître les antécédents de son mari, elle briserait son cœur, sans cependant pouvoir la déterminer à adopter le seul

36 LES YBAIS MYSTÈRES

parti que, dans sa position, il était conTenabie de prendre, elle prévoyait la réponse que Lucie lui ferait, si, après ravoir instruite, elle Texhortaità abandonner son mari.

— Puisque Dieu a permis mon union avec cet homme, c*est que probablement cela entrait dans les vues de sa divine sagesse devant laquelle je dois, quoiqu'il puisse m'arriver, m*incliner en silence; la mort seule doit dénouer, sur la terre, des nœuds dont il a été pris note dans le ciel.

— Pauvre Lucie! pauvre Lucie! se dit Laure, toî, si pure, si bonne, étais-tu donc destinée à être si malheureuse ? Que dois-je faire, grand Dieu! pour conjurer les malheurs qui te menacent. £t de grosses larmes coulaient le long des Joues de la jeune femme.

Laure, après avoir recouvré un peu de calme, fit part à son mari des réflexions qu'elle venait de faire. Elle ne crut pas devoir lui laisser ignorer la tentative de vol commise chez sir Lambton quelques jours auparavant.

— Je croîs, lui répondit Servîgny, que, si tel est, en effet, le caractère de votre amie, nous devons, quant à présent, lui laisser ignorer ce que le hasard vient de nous apprendre. L'instruire; ce serait, ainsi que vous l'avez pensé, mettre ses jours en danger, et, si elle ne succombait pas, rendre sa vie plus malheureuse encore qu'elle ne l'est maintenant.

Le marquis de Fourrières, ou plutôt Salvador, car Je ne puis croire que cet homme soit le rejeton de la noble famille dont il porte le nom, est, sans contredit, un homme très-dangereux, probablement couvert de crimes; mais si mon sort est, pour ainsi dire, entre ses mains, le sien aussi m'appartient; et comme grâce à

Dieu, je suis de force à me défendre, et qa*i] le sali, je n'ai rien à redouter de lui.

Voici donc, si je ne me trompe, le parti le plus sage que nous puissions prendre.

Nous ferons tout ce qui nous sera possible pour empêcher votre amie de retourner près de son mari; i) ne faut pas que cette âme si pure se flétrisse au contact d'un homme comme Salvador, et je crois qu'il ne nous sera pas difficile de la déterminer à rester près de nous; nous veillerons à la fois sur sa personne et sur sa fortune, qu'elle ne voudra pas, je pense, laisser dilapider par son mari, car elle désirera sans doute la conserver intacte à son enfant.

Le marquis de Fourrières est bien certainement le chef, ou du moins Tuu des chefs de la bande de malfaiteurs qui, depuis quelque temps, infestent et désolent la capitale et ses environs; il recevra tôt ou tard la juste punition de ses crimes; il faut que la malheureuse Lucie ne soit pas entraînée par le naufrage qui doit engloutir à la fois sa personne et sa fortune; voilà le but que nous devons nous proposer et que nous atteindrons si Dieu veut bien nous aider.

Laure serra son mari entre ses bras lorsqull eut achevé; la jeune femme était heureuse de voir l'époux qu'elle chérissait embrasser si chaleureusement les intérêts de son amie.

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