‹ Les vrais richesChapitre 34 sur 51 · UN INVENTEUR · texte numérisé non relu

UN INVENTEUR

portefeuille, son triomphant billet de loterie ; je veux prendre la revanche de mes années de jeunesse et de misère, et je ne serai satisfait qu'après avoir extermmé une centaine de mille francs... Ensuite, nous verrons. Il m'en restera tou-

jours assez pour vivre à mon aise. » Cependant, Albéric n'avait pas le cœur dur, et il se disait aussi :

« Je ferai du bien. »

Naturellement, dès qu'on sut qu'il avait gagné le gros lot et avant même qu'il ne l'eût touché, — car U y avait quelques formalités préalables, — il devint le lion du jour. Vingt reporters à carnet le surprirent au saut du lit dans sa misérable chambre de la rue Ravignan, décrivirent dans les journaux son logis et sa personne, et, pendant quarante-huit heures, il fut un prétexte à « copie «, un sujet d'article. Et, tout de suite, la nuée épaisse des corbeaux parisiens s'abattit sur l'homme heureux.

Ils accoururent des quatre points cardinaux, tous les mendiants à domicile : l'Alsacien (ayant opté) qui ne peut tout à fait dissimuler son accent marseillais ; l'inventeur humble et râpé qui montre, en ôtant son chapeau, un crâne chauve et piriforme ; l'escroc plein de verve et d'effronterie. Il les reçut en grand nombre, les lettres criblées de fautes d'orthographe, cachetées avec de la mie de pain et gonflées de certificats déchirés et crasseux; il les entendit, les voix suppliantes qui sentent l'absinthe. Son galetas fut encombré, pendant une heure, par la pelisse fourrée d'un chevalier d'industrie à grosse chaîne d'or, qui voulait lui faire prendre de force une part de fondateur dans une affaire infaillible, une entreprise de sondages maritimes pour repêcher le trésor de l'Armada ; et un respectable père de

famille, dont l'haleine empoisonnait le cassis, le menaça de se brûler la cervelle séance tenante, s'il n'obtenait pas les deux cents francs que, dans une minute de délire, il avait soustraits de la caisse de son patron, pour donner du pain à ses cinq enfants en bas âge, dont deux jumeaux. Il n'y avait pas vingtquatre heures que la bonne fortune d'Albéric était publiée, et déjà on lui avait offert, par correspondance, de s'intéresser à une jeune personne (vingt ans, très jolie, éducation distinguée), qui voyagerait volontiers avec un monsieur seul ; d'acheter un château entouré d'un parc de cent hectares, et d'assurer son salut éternel en participant avec quelque générosité à la reconstruction d'un édifice religieux.

Dégoûté par cet essaim d'affreuses mouches qui tourbillonnait autour de sa récente fortune comme autour d'une charogne, et voulant faire perdre sa piste à cette meute d'exploiteurs, Albéric résolut de quitter son logement sans retard.

— A tous ceux qui viendront me demander, dit -il le lendemain matin à son concierge, vous répondrez : « Parti sans laisser d'adresse, » et vous m'enverrez mes lettres à l'Hôtel Continental où je coucherai ce soir. Je garde ma chambre. Voici un an de loyer d'avance et cent francs pour vous... Allez me chercher une voiture et descendez mon bagage, pendant que je vais faire mes adieux à ces dames Bouquet.

Il y avait deux jours qu'il était riche, — Cahun et fils, en recevant sa démission s'étaient soudain montrés pleins d'égards et lui avaient avancé quelques mille francs; — et, depuis ces deux jours, il avait souvent songé à ses voisines, qui, les premières, l'avaient félicité de sa

chance merveilleuse. Puisqu'il se proposait de faire des heureux, c'est par elles qu'il aurait voulu commencer.

Mais comment ? Ces dames étaient fières. Il n'était pour elles qu'un voisin, à peine un ami. A quel titre aurait-il pu leur offrir un don ? Elles s'en fussent certainement offensées. C'était impossible.

Ainsi sa richesse lui donnait déjà deux regrets : celui d'avoir fait l'aumône à des indignes, — car il avait dû, quand même, jeter quelques poignées de louis à tous les mendiants importuns, — et celui d'être impuissant à secourir un malheur qui le touchait profondément.

Eh oui I Tout en remontant, pour la dernière fois peut-être, l'escalier de cette maison où il avait si tristement et si pauvrement vécu ; oui, au moment de sonner chez ses voisines, Albéric sentit encore son cœur battre à coups précipités. Tic, tic, tic, tic, tic. C'était bien la même palpitation que celle de la « silencieuse » de mademoiselle Zoé. Sans doute, il avait un moyen — et bien facile — d'associer à son bonheur la jeune fille aux regards sincères. Il pouvait l'épouser, tout simplement, car il n'était plus embarrassé, à présent, pour payer les violons de la noce. Mais, quoi ? Se marier, comme cela, tout de suite ? Devenir un bourgeois rangé, fonder une dynastie de petits Mesnard, mettre sagement le capital de son gros lot dans des placements de tout repos, dans des valeurs de père de famille? Voyons I c'était par trop raisonnable, par trop médiocre. Et puis, il y avait la terrible madame Bouquet. Voilà une belle-mère qui justifierait les plaisanteries traditionnelles. Et jamais Zoé ne consentirait à se séparer de sa mère. Albéric avait froid dans le dos à la pensée qu'il faudrait vivre avec la vieille « beauté »,

La

cure

de

misère

qui, lorsqu'on annoncerait le dîner, se lèverait de son fauteuil avec autant de solennité que pour marcher à l'échafaud. Ah I ma foi, non ! Cent fois non 1 II ne se commanderait pas son premier habit noir pour les beaux yeux de M. le maire et de M. le curé I Auparavant, il voulait connaître un peu le goût de la vie, savoir ce que c'était que le plaisir, goûter de la fortune et de la liberté I

Hélas I encore un détestable effet de l'argent. Il flétrissait dans sa fleur le premier sentiment de tendresse qui avait éclos dans le cœur d'Albéric ; il faisait déjà de lui un égoïste.

La visite du jeune homme aux dames Bouquet fut très courte. Il les surprit à table, déjeunant d'une côtelette de veau dont madame Bouquet mangeait la noix, comme de juste, et dont mademoiselle Zoé rongeait l'os, et il s'excusa d'abord de les déranger à cette heure matinale.

— Il venait prendre congé d'elles, dit-il. Oh 1 pas définitivement, bien entendu, car il leur demandait la permission de venir, de temps en temps, prendre de leurs nouvelles et leur présenter ses hommages, mais seulement parce qu'il allait quitter la maison. Il emportait le meilleur souvenir de ses relations de bon voisinage avec elles, et les assurait — ici, sa voix devint hésitante et troublée — que, si jamais il pouvait leur être, en quoi que ce fût, agréable ou utile, elles pouvaient compter sur son amitié, sur son dévouement.

Mais, au milieu de cette offre de service faite avec une parfaite convenance, Albéric s'interrompit, soudainement intimidé par le regard de madame Bouquet.

« Sachez, monsieur, disait ce regard sévère, que vous êtes en présence d'une dame tombée dans le malheur, sans doute,

mais d'une indomptable fierté. Apprenez que la mère d'une fille de vingt ans ne saurait accepter, sous quelque prétexte que ce soit, le moindre secours d'un jeune blanc-bec, qu'après tout elle connaît à peine ; et ne vous avisez pas de croire que votre fortune de hasard vous donne le droit de faire le généreux, c'est-à-dire l'impertinent, avec une femme du plus beau caractère, qui se laisserait mourir de faim plutôt que de contracter une dette de reconnaissance envers quiconque. »

Albéric, dont les intentions étaient pures, chercha bien un peu d'encouragement dans les yeux de mademoiselle Zoé ; mais celle-ci, médusée par sa mère, tint ses regards obstinément fixés sur son assiette. Si bien qu'après quelques minutes d'un entretien à la glace, le jeune homme, gêné, se sentant de trop et froissé en somme qu'on méconnût ainsi sa générosité, se retira brusquement.

« Au diable les pimbêches ! murmurat-il en descendant l'escalier. Je ne retournerai pas chez elles de sitôt. »

Et, sautant dans un fiacre, sur lequel sa malle était déjà fixée et dont son concierge, tête nue, lui ouvrait respectueusement la portière, il se fit conduire à l'Hôtel Continental.

Bien qu'il eût mis ses habits des dimanches, on le reçut d'abord assez légèrement, à l'aspect de son mince bagage, et l'on prétendit le loger près des toits. Mais une pièce de vingt francs apprit au suisse à casquette galonnée qu'il ne fallait pas juger le nouveau venu sur l'apparence, et Albéric fut installé au second étage, dans un coquet appartement. Enfin, la valetaille fut pénétrée de déférence, quand le jeune voyageur, courant au téléphone, eut mandé près de lui quelques fournisseurs célèbres.

Ils accoururent, — le cordonnier très mal chaussé, pour se conformer au proverbe, — le tailleur habillé comme quatre sous, selon l'usage, — et le chemisier sale comme un peigne. Mais c'étaient de grands artistes, et, grâce à la magie de cette parole : « Comptant... et d'avance, si vous voulez », ils promirent à leur client de l'habiller sans retard à la mode d'après-demain, le suppliant de s'abandonner à leur génie.

Albéric leur donna carte blanche ; et le tailleur, enthousiasmé, lui annonça un certain veston « pour sortir le matin, pour monter à cheval », quelque chose de délicieux. Puis, par bonté d'âme et pour déniaiser ce novice en matière d'élégance, il l'avertit charitablement que ce veston n'était possible que jusqu'à midi. A midi un quart, si l'on sortait avec ce vêtement spécial, on était déshonoré tout bonnement. Pour les visites d'aprèsmidi, l'artiste illustre lui ferait une aquette, sa dernière création, à laquelle A attribuait des vertus presque orthopédiques, prétendant qu'elle donnerait à un difforme les proportions de l'Antinoiis Bithynien et affirmant que ce chef-d'œuvre avait permis à plusieurs dandys de sa clientèle de conclure des mariages magnifiques.

Avec le bottier seulement, Albéric eut une petite contestation. Il fut assez imprudent pour déclarer qu'il ne voulait pas de souliers à bouts pointus. Mais un si noir chagrin se peignit sur le visage du maître, il s'écria avec un accent si douloureux : « Comment 1 monsieur, les bouts pointus du prince de Galles I » que le jeune homme comprit qu'il venait de manquer de tact et céda immédiatement.

Après une longue conversation avec ces arbitres de la toilette, Albéric, resté

seul, se sentit tout honteux de son pauvre « complet » de la Belle Jardinière, qui naguère constituait pourtant l'honneur de sa garde-robe, et il regretta d'être condamné à le porter quelques jours encore. Mais, avec la fortune, l'aplomb lui était venu.

« Bah 1 se disait-il, je ne suis pas, après tout, plus mal vêtu qu'un touriste anglais. »

C'était l'heure du dîner. Il entra, le front hautain, dans la salle à manger éblouissante de lumière électrique, méprisa l'ofïre de la table d'hôte, se fit servir à part. Aussitôt les laquais s'empressèrent. On savait maintenant dans l'hôtel à qui l'on avait affaire. S'inspirant des conseils d'un garçon qui lui dicta son menu avec une décision napoléonienne, Albéric savoura un dîner exquis et l'arrosa d'une bouteille de pontet-canet, que le sommelier apporta dans son berceau d'osier, avec autant de précautions et de délicatesse que s'il se fût agi d'un enfant nouveau-né, venu avant terme, et dont le moindre geste un peu brusque aurait pu compromettre la frêle existence.

En prenant le café et en humant un havane de choix, orné d'un anneau de papier rouge sur lequel étaient imprimés en or ces mots : « Pour la noblesse 1 »,

— ce qui était assez flatteur, convenez-en

— Albéric s'avoua son inexpérience et sa maladresse comme homme de plaisir. Il était riche, — très bien 1 — mais il ne savait se commander ni un pantalon ni un dîner. Il lui fallait un guide, un ami pour l'introduire dans le monde où l'on s'amuse, pour l'initier à sa nouvelle existence.

Où le chercher ? Eh ! parbleu 1 n'avaitil pas ses anciens camarades de lycée ? Timide et fier parce qu'il était pauvre, il les avait évités et perdus de vue depuis

La cure de misère

Si

longtemps. L'employé à dix-huit cents francs de Cahun et fils pouvait-il conserver des relations supportables avec des jeunes gens ayant tous ou presque tous le gousset bien garni ? Non 1 c'eût été s'exposer à trop d'humiliations. Mais, maintenant, il était pareil à ces fils de famille, il pouvait vivre avec eux, sur le pied de l'égalité, et il en trouverait bien un qui aurait gardé de lui un bon souvenir et qui consentirait à faire son éducation.

Il en trouva dix, il en trouva vingt, et ce ne fut pas long. Il y avait cinq cent mille excellentes raisons pour qu'il fût accueilli cordialement par tous les « chers camarades », et le gagnant d'un gros lot n'est jamais une connaissance à dédaigner. Aibéric en fut quitte pour offrir un déjeuner fastueux, avec truffes sous la serviette, où il y eut beaucoup de tutoiements et de scènes de reconnaissance.

On évoqua les charmants souvenirs de collège, on se rappela les vers à soie qu'on élevait dans les pupitres, les cordons de soulier qu'on fumait en cachette. Ce fut tout à fait attendrissant. Aibéric, poursuivant son idée, fut surtout bien aise de remettre la main sur le gros Georges Bordier, l'ancien cancre, devenu remisier à la Bourse et très répandu dans le monde du sport, ainsi que sur le petit Jules Sautelet, celui qui faisait jadis tant de « boucan » à la classe d'anglais, et qui, maintenant, un peu journaliste et collaborateur dans quelques librettos d'opérettes, fréquentait les coulisses des petits théâtres. Tout en se montrant fort gracieux pour les autres condisciples, qui tous avaient pris de la gravité et étaient mariés pour la plupart, Aibéric se promit surtout de cultiver ces deux boulevardiers, restés frivoles et célibataires, afin qu'ils le guidassent dans

cette vie parisienne où il allait se ruer avec l'ardeur et l'ignorance d'un rastaquouère péruvien ou chilien débarqué de la veille.

De leur côté, le gros Bordier et le petit Sautelet furent sensibles à la préférence du « cher camarade » et lui donnèrent sans retard une preuve de leur sympathie. A l'heure des petits verres, dans le nuage de fumée, quand les convives parlant tous à la fois, produisirent unvacarme comparable au coassement de cent grenouilles dans un marécage en plein soleil, le remisier prit Aibéric par le bouton de sa jaquette, l'entraîna dans l'embrasure d'une fenêtre et l'adjura, dans son intérêt, de jeter vingt-cinq ou trente mille francs dans une affaire d'un avenir énorme, une société d'assurances contre les pertes au jeu, proposition que le nouveau capitaliste accueilLt par un machiavélique : <■< Nous en reparlerons. » Quant au journaliste, il manifesta non moins sincèrement sa joie d'avoir retrouvé un vieux copain, en lui empruntant — oh ! jusqu'à demain ou après-demain, c'est-à-dire jusqu'à Pâques ou à la Trinité — la somme insignifiante de dix louis.

Sous de tels maîtres, Aibéric fit des progrès rapides dans l'art de bien vivre. Un tapissier très fort — surtout dans l'art de grossir une note — lui meubla, dans une maison neuve de la rue de Châteaudun, un entresol qu'il capitonna de' tentures si épaisses et de si profonds tapis, qu'on aurait pu croire que cet appartement avait été spécialement arrangé pour commettre un meurtre et pour étouffer les cris de la victmie ; et Aibéric l'encombra de tant de bibelots qu'il ne put bientôt y faire un geste sans trembler de casser une potiche. Il en orna les murailles de prétendus tableaux de

maîtres, tout petits dans des cadres énormes, entre autres d'un faux Diaz, — un Automne qui donnait la sensation d'une sole au gratin, — et d'un faux Ziem — une Venise qui semblait peinte avec de la chartreuse et du curaçao. Il y installa plusieurs divinités de l'Inde, de la Chine et du Japon, aussi hideuses que peu authentiques, absolument comme s'il eût

quand il était indisposé, d'un œuf à la coque et d'une tasse de thé. Il eut même un valet de chambre dont les principales fonctions consistèrent à parcourir les journaux et à fumer les cigares de Monsieur, à prendre connaissance des lettres qui traînaient sur le bureau, et à exercer de grands ravages, grâce à ses culottes de peluche noire et à ses guêtres de drap

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