‹ Les vrais richesChapitre 39 sur 51 · MADEMOISELLE ACACIA · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE ACACIA

La pièce — si l'on peut appeler de ce nom une suite de scènes décousues — était d'une imbécillité parfaite. Entouré d'un peloton de demoiselles court vêtues, généralement cagneuses et chan-

tais le pubhc le plus attique du monde entier était charmé par ces inepties et les applaudissait avec enthousiasme.

Soudain, au moment où le compère Oscar — il avait été récemment décoré

des palmes académiques — venait de recevoir, à la grande joie du poulailler, son troisième coup de pied dans le derrière, une grande fille assez jolie, qui avait les cheveux d'or pâle et les yeux bleus et féroces d'une Walkyrie, — bien qu'elle fût née à Charonne et y eût exercé l'état de blanchisseuse de fm, — fit son entrée et fut saluée d'une double salve de bravos, que « l'entrepreneur de succès » avait payée, avant la représentation, d'une tournée de mêlécassis offerte à son personnel sur le comptoir de la buvette du théâtre.

A la vue de mademoiselle Acacia, Albéric sentit que c'en était fait de son repos, que son cœur était réduit en esclavage.

Elle représentait — gracieux symbole

— le futur Chemin de fer MétropoUtain-

Coiffée d'une petite locomotive en carton

peint dont une plume blanche simulait

a fumée, elle chanta d'une voix au verjus

avec l'accent de Belleville, une série de

couplets suivis du refrain obligatoire :

Je suis le Métropolitain, Tin, tin, rlintintin !

et, comme son corsage avait été réduit par le costumier à l'indispensable, et sa upe au minimum, elle obtint les honneurs du bis. Ce fut une « révélation », un succès incontestable ; et Jules Sautelet, qui n'était pas absolument maître de ses métaphores, imprima, dans son compte rendu du lendemain, cette phrase restée célèbre : « Mademoiselle Acacia est une étoile en herbe, qui a chanté de main de maître. »

D'ailleurs, le journaliste présenta, le soir même de la première représentation d' Enlevez, c'est pesé ! son inflammable ami à « l'étoile en herbe », et désormais mademoiselle Acacia traîna le jeune Albéric enchaîné à son char triomphal.

Il protégea cette intéressante artiste, et dès lors il coula des jours dignes d'envie.

Afin d'entendre, le plus souvent et le plus près possible, mademoiselle Acacia déclarer à la claque en délire qu'elle était le Métropolitain, « tin, tin, rlintintin », le jeune homme prit, par abonnement, un fauteuil du premier rang — côté cour — au théâtre des Fumisteries-Parisiennes, et, comme il passait là toutes ses soirées, il finit par se lier avec le timbalier, vieux et excellent musicien, qui avait, depuis vingt-cinq ans, une partition d'opéra en cinq actes sur le chantier, — un chef-d'œuvre peutêtre, — et qui, pour gagner son pain, tenait les timbales à l'orchestre des Fumisteries, où il était chargé, par surcroît, de jouer de tous les instruments rares : triangle, tambour de Basque chapeau chinois, grelots et castagnettes

Un soir, pendant l'entr'acte, Albéric — qui prenait au sérieux mademoiselle Acacia, et qui, pour lui permettre de débuter à l'Opéra-Comique, était sur le point d'avancer une somme assez ronde au directeur de cette scène lyrique alors en détresse — fit part de son ambition au vieux timbalier.

— N'est-ce pas qu'elle serait charmante dans les Dragons de Villars ?

Mais le bonhomme se contenta de répondre, en reniflant avec volupté une prise de tabac :

— Allons donc 1 cette pintade I

Et Albéric, blessé dans ses plus intimes sentiments, fit changer le numéro de son fauteuil, abandonna le côté cour pour le côté jardin, et, se trouvant à présent voisin des instruments à corde, lia bientôt un commerce d'amitié avec l'homme de la contrebasse.

La cure de misère

Page 1