IL PROTÉGEA CETTE ARTISTE
Celui-ci était un modeste virtuose à face moustachue de sergent-major, d'aspect tout ensemble civil et militaire, qui, le soir, sciait son armoire à l'orchestre des Fumisteries, et, le jour, s'époumonait dans un saxotrombone, comme musicien de la garde républicaine.
— Dites-moi franchement votre avis, lui dit enfin Albéric. Est-ce que vous ne voyez pas mademoiselle Acacia dans le Domino Noir ?
Mais l'humble exécutant fut aussi sévère que le maestro méconnu.
— Cette dinde 1 s'écria-t-il. Vous voulez rire.
Albéric fut un peu découragé. Il se demanda si, vraiment, il ne s'était pas trompé en croyant que mademoiselle Acacia fût destinée à devenir une grande artiste. Depuis quelque temps, du reste, elle le fatiguait par ses prétentions et son avidité. Elle écumait de fureur en entendant prononcer le nom d'une cantatrice célèbre, et ne pouvait passer au bras du jeune homme, près d'une vitrine de bijoutier, sans tomber en arrêt devant un bracelet ou une broche. De plus, elle avait pour duègne une hideuse vieille femme, une soi-disant tante, qui jadis avait crié dans les rues : « Hareng qui glace, y glace 1 » et qui énervait Albéric par sa familiarité, en l'appelant « mon fiston » et en lui tapant sur le ventre.
Il prit donc congé, après avoir atténué, par le don d'une parure de saphirs, la brusquerie de son départ ; et, pour le consoler de sa déception, son ami le coulissier, le gros Bordier, qui ne comprenait le plaisir qu'avec un parfum d'écurie, l'emmena au cirque des Champs-Elysées, où tout Paris admirait alors une jeune
Américaine, miss Nelly, — laquelle n'avait pas de rivale pour se tenir à genoux sur un fil de fer en jonglant avec cinq compotiers.
C'était là, sans doute, un art inférieur et dont n'aurait pas dû se soucier un gentleman qui venait de faire quelques sacrifices pour une diva. Mais miss Nelly — ah ! ces blondes ! — était belle à damner saint Antoine, et, grâce à l'intermédiaire du coulissier, Albéric fit, le soir même, connaissance avec la jeune acrobate, dans la coulisse, c'est-à-dire dans l'écurie, devant le box de l'éléphant qui le regardait d'un petit air goguenard.
L'ardent Albéric prit feu et, dans tous ses rêves, il vit la belle Américaine ceinte d'une auréole de compotiers. Mais miss Nelly était une fort honnête personne, — ce qui est assez fréquent chez les saltimbanques, — et vivait très sagement dans sa famille.
Elle était nombreuse. Il y avait d'abord le respectable aïeul, qui s'était autrefois montré supérieur dans l'exercice des barres fixes et qui, devenu vieux, se reposait sur ses lauriers et se contentait de dresser quelques chiens savants pour se distraire. Puis le père, un hommecanon, ni plus ni moins, qui vous portait sur sa nuque une caronade de marine, s'il vous plaît, et qui vous pariait deux cents francs — bien comptés, là, dans un sac, en pièces de cent sous — qu'aucun amateur de l'honorable société n'était fichu d'en faire autant. Ensuite, la maman, une forte femme, elle aussi, je vous prie de le croire, qui grimpait en deux temps — hop là ! — tout debout sur les épaules de son homme, et qui supportait alors elle-même, dans cette position difficile et en croisant les bras, la pyramide humaine formée par ses
La cure de misère
trois fils cadets, adolescents pleins d'avenir et désarticulés dès le berceau. Enfin, la famille se complétait par un quatrième fils, l'aîné de tous, qui, vu sa constitution délicate, avait endossé la souquenille du clown et remportait les succès les plus flatteurs en faisant exécuter, chambrière à la main, et selon la pure tradition de M. Loyal, tous les travaux du manège à un cochon en liberté.
Or, tout ce petit monde était plein de moralité et ne perdait jamais l'équilibre sur la corde raide de la vertu. Aussi, quand Albéric, qui devint assidu dans les écuries du cirque, osa parler d'amour à miss Nelly, toujours sous le regard narquois de l'éléphant, la charmante acrobate lui répondit, en baissant les yeux comme une ingénue des comédies de M. Scribe :
— Parlez à ma mère.
Puis, pour l'encourager, elle lui fit espérer, avec une grâce modeste, que cette estimable matrone vaincrait certainement la première et inévitable répugnance du chef de la famille pour un gendre inexpert en gymnastique et pas seulement en état de présenter sa tendre requête entre deux sauts périlleux
Si jolie que fût miss Nelly, Albéric, qui d'ailleurs n'avait pas songé d'abord au bon motif, fut épouvanté d'entrer dans une famille capable d'ouvrir le premier quadrille du bal de noce en marchant sur les mains, et il fit une prompte retraite.
Ainsi s'écoulait absurdement sa vie.
Toujours les fleurets cassés sur le plastron du maître d'armes. « A moi, touché 1 » Toujours les repas au restaurant et les discussions avec le garçon : « Dites ponc, Louis ? Vous ne me ferez pas
croire que ce pomard-là est le même que celui de la dernière fois. » Toujours les nuits passées à cartonner au cercle :
« Carte... Bûche... Bac. » Pas d'amis, rien que des parasites. Pas une bonne action, rien que des largesses vaniteuses de l'or jeté à la vanvole. Et maintenant, voilà qu'il avait déposé ses hommages aux pieds d'une aboyeuse de café-concert, qui hurlait tous les soirs, couverte de diamants, l'exquise romance, destinée d'ailleurs à faire le tour du monde:
J'ai quéq' chos' qui m' démang' dans V dos. Et cette existence-là durait depuis un an ; et Albéric n'était pas loin d'avoir dissipé les premiers cent mille francs de son gros lot 1 Ah ! pauvre imbécile ! Gâté par l'argent, comme tant d'autres 1
Mais un matin de novembre Albéric, qui, par hasard, s'était couché avant minuit, se réveilla vers sept heures, la bouche et le cœur pleins de dégoût, et il se mit à réfléchir, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps.
« Il faut en convenir, songeait-il, la tête sur l'oreiller, j'ai été trop vite, beaucoup trop vite. Mon excuse est que je mourais d'inanition, que je me suis jeté trop gloutonnement sur la nourriture et que maintenant je ne peux pas digérer... Car, il n'y a pas à dire, je me blase, je suis blasé. Celui qui m'aurait prophétisé, quand j'ai palpé mes cinq cent mille francs, que je serais las, au bout d'un an, de toutes les jouissances de l'homme riche, m'aurait singulièrement surpris.
Cependant, c'est ainsi. Je m'ennuie.
Tout me déplaît. Mes camarades du club sont stupides, et je suis écœuré de truffes. Hier, j'ai gagné un banco de trois cents louis sans le moindre battement de cœur... Que faire ? Enrayer, changer de manière de vivre ? Ah 1 ma foi, non... Car il y a du bon dans les choses qui me
dégoûtent aujourd'hui, et s'il fallait y renoncer absolument — je me connais — je les regretterais... Non, ce qu'il me faudrait, ce serait une halte, un repos, une sorte de purgation intellectuelle et morale... Il faudrait, oui, il faudrait que je redevinsse, pour un jour, deux, trois,