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LE PERE SCHWAB

passer la journée d'aujourd'hui, et peutêtre celles de demain et d'après-demain, dans les bureaux, en aidant mes anciens camarades à expédier la correspondance, absolument comme du temps où j'étais employé ici... Et même je prierai monsieur Abraham, le chef de bureau, de m'accabler de besogne.

A cette singulière demande, le père Schwab ouvrit de grands yeux, où éclatait une vive inquiétude sur l'état mental de son interlocuteur. Mais le jeune homme se mit à rire :

— Non, monsieur Schwab, non, je ne suis pas en démence, soyez tranquille... Et dans tous les cas ce ne serait point de la folie des grandeurs que je serais atteint, n'est-il pas vrai ?... Si je prétends redevenir pour un temps le pauvre garçon que j'étais naguère, c'est tout simplement... pour gagner un pari. Oui, ces messieurs du Cercle des Ègoutiers, dont j'ai l'honneur de faire partie, ont prétendu en plaisantant que je ne serais plus capable, après un an de bien-être, de vivre un seul jour de ma vie d'emplo3'é. J'ai tenu le pari, et vous allez être les témoins, vous et les camarades, que j'en remplirai consciencieusement toutes les conditions... Vous voyez, j'ai déjà remis le petit complet de la Belle Jardinière que je portais il y a un an... Chaque jour que je passerai dans les bureaux de Cahun et fils représente pour moi une somme fort respectable, et tout finira par un bon dîner que j'offrirai à mes anciens compagnons de chaîne...

Est-ce convenu ?

La pensée que de sots et prodigues chrétiens allaient perdre leur argent dans une ridicule gageure était faite pour réjouir l'âme du vieil Hébreu, et le bon dîner en expectative ne lui était pas indifférent non plus. Ce fut donc avec entrain qu'il quitta pour quelques instants sa caisse et qu'il entra avec Albéric dans la vaste cage vitrée, où une douzaine d'infortunés scribes, courbés sur d'énormes registres, additionnaient des colonnes de chiiïres longues comme des agonies.

Albéric, accueilli par des exclamations

de surprise, distribua des poignées de main à la ronde, redit la fable de son pari» renouvela la promesse d'un repas de corps, et fut réinstallé, au milieu des éclats de rire, devant son ancien pupitre. Il était au courant de la besogne, et, sur sa prière, elle lui fut abondamment distribuée par le chef de bureau, M. Abraham, magnifique Israélite à barbe noire et frisée, qu'on ne pouvait voir sans songer aux bas-reliefs ninivites du Louvre, tant il ressemblait aux personnages qui y sont représentés, toujours de profil, la tiare en tête, étreignant un lion sous leur bras avec autant de facilité qu'un homme d'affaires y tient sa serviette de chagrin noir, ou une vieille dame son griffon havanais.

Pendant toute la journée, Albéric»

ayant retrouvé du premier coup sa belle cursive de naguère, dépouilla une volumineuse correspondance venant de l'Amérique du Sud, où Cahun et fils avaient su conquérir depuis peu une très nombreuse clientèle, et il répondit — toujours avec la formule obligatoire :

« En réponse à votre honorée du... » — aux ordres de tous les chemisiers du Chili, du Pérou, du Brésil et de la République Argentine. Il fit tomber sur Rio-de- Janeiro une neige de faux cols, il gorgea Buenos-Ayres et Montevideo de manchettes et de plastrons mobiles. Mais surtout il expédia, par ballots énormes, dans ces villes exotiques — dont les noms semblent des gazouillements d'oiseaux, comme Guayaquil, ou des cris de perroquets, comme Caracas — un nouvel article de la maison Cahun et fils, des cravates au nœud tout fait, en satin sang de bœuf, flamme de punch, cuisse de nymphe, vert pomme et jaune citron, dont l'atroce mauvais goût représentait la dernière mode de Paris pour

La cure de misère

les républiques hispano-américaines.

Phénomène bizarre ! l'employé volontaire supporta sans trop d'ennui les longues heures de travail. Il ne put même s'empêcher de faire cette réflexion que ce n'était pas, après toul, beaucoup plus abrutissant de passer sa journée à copier et à recopier la même phrase, que de rester toute la nuit au cercle à regarder tomber les cartes d'un baccarat à deux tableaux.

« Pour cette partie du traitement, songea- t-il, je prévois que je serai forcé d'insister. Eh bien !

on doublera la dose ; on la triplera, s'il le faut. Mais je ne suis pas assez jobard pour croire aux niaiseries des moralistes, qui prétendent qu'on se blase moins vite d'un travail que d'un plaisir. »

Cependant, quand six heures sonnèrent et qu'on leva la séance, Albéric trouva que le •

temps avait assez vite '

passé. Après avoir pris congé du père Schawb />-■.

et des autres camarades en leur donnant rendezvous pour le lendemain matin, il sortit et gagna le boulevard, pour remonter à Montmartre.

La pluie tombait, fine et froide, et le gaz faisait luire la soie mouillée des parapluies. Albéric n'avait pas pris le sien. Il fut sur le point de sauter dans un fiacre, mais il se ravisa brusquement.

« Non, non, je n'en ai pas le droit.

Être trempé comme un caniche parce

qu'on a oublié son parapluie, cela fait encore partie de la cure... Un fiacre ! quel luxe 1 Et à la fin du mois encore 1 Est-ce que je suis fou?... Je n'ai censément pas de quoi me payer une course de fiacre... Ah 1 tu ne t'apercevais pus combien il était agréable et commode d'avoir un coupé au mois, avec ton chilîre peint sur la portière !... Eh bleu, il y a

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