‹ Les vrais richesChapitre 47 sur 51 · L ENORME PATRONNE · texte numérisé non relu

L ENORME PATRONNE

la plupart des petites tables étaient inoccupées, et une dizaine tout au plus de tristes chapeaux et de pardessus lamentables garnissaient les fourches patibulaires de la muraille.

A la vue d'Albéric, l'énorme patronne, — qui ressemblait à Mirabeau, et qui, en ce moment, pour rappeler à la bonne que le « quatre » avait déjà trois fois réclamé son fricandeau, était aussi indi-

blissement y ramenait ce client, depuis un an disparu.

Mais, sans se soucier de l'étonnement de l'ogresse, Albéric s'assit devant une table, consulta la carte du jour, qui traînait là dans son cadre de bois, et constata qu'elle commençait toujours par cette mention spécialement destinée aux délicats : « Serviette, 5 centimes, »

— Monsieur, il y a du poisson au-

La cure de misère

jourd'hui, lui dit d'une voix fatiguée la servante, en plaçant la moutarde et la salière sur la nappe graisseuse.

Elle n'avait pas embelli, la servante. Ce soir, par bonheur, elle ne soufîrait pas de sa rage de dents chronique et n'était pas ornée de son paquet d'ouate et de sa mentonnière ; mais l'index de sa main droite, affligé d'un panaris, était enveloppé d'une poupée de linge sale, dont la seule vue aurait coupé l'appétit à un naufragé, même sur le radeau de la Méduse.

— Soit, voyons ce poisson, dit Albéric, à qui fut servi, sur une assiette d'une propreté douteuse, un maquereau qui, selon la vigoureuse expression de Henri Heine, « sentait de la bouche comme un homme ».

Le consommateur fit une grimace de répugnance.

« Diable 1 songea-t-il, le régime s'impose ici dans toute sa rigueur... Et moi qui, pas plus tard qu'avant-hier, au café Anglais, me plaignais de la décadence du chef et faisais une scène au garçon à propos des filets de sole aux crevettes... La prochaine fois, je m'en lécherai les moustaches... Allons, décidément, mon idée était excellente, et ma cure de misère va me remettre sur pied en vingt-quatre heures... Pourtant, il manque quelque chose à mon infortune, ce soir. Le service et la cuisine sont bien tels que je les souhaitais, capables de soulever le cœur ; mais, pour que ce fût complet, il faudrait ici quelques-uns de mes ennuyeux commensaux d'autrefois... M. IMataboul, notamment... Oui, je regrette M. Mataboul... Car, depuis quelque temps, les conversations de mes camarades de club me sont devenues insupportables ; ils ne savent me parler que de chevaux et de cocottes, et leurs moindres discours

sentent le crottin et la poudre de riz.. Mais, en une heure de politique, M. Mataboul me réconcilierait avec les entretiens de la potinière, autour de la grande cheminée des « Ëgoutiers »... Je m'en souviens, des tartines du commissionnaire en vins. Je n'ai jamais connu de (' raseur » plus impitoyable. Que n'est-il devant moi, à cette table, pour tonner contre les empiétements du cléricalisme ou pour dénoncer patriotiquement à l'indignation publique l'abandon de l'Eg^'pte aux Anglais ?... »

En ce moment, comme si la destinée eût été aux ordres d'Albéric, la porte du restaurant s'ouvrit, et M. Mataboul parut. Mais il n'était pas seul et il poussait devant lui une assez gentille fillette de sept à huit ans, en robe et en bonnet de deuil.

Le méridional reconnut tout de suite Albéric, et une exclamation de surprise jaillit des profondeurs de sa barbe noire.

— En croirai-je mes yeux ? s'écria-t-il comme dans les tragédies classiques.

Vous, mon cher monsieur Mesnard ?...

Comment? l'heureux mortel qui a gagné le lot de cinq cent mille revient dîner à la gargote? Voilà de l'extraordinaire!... ]Mais n'importe ! je suis très content de vous revoir. 'Me permettrez-vous encore de m'asseoir à votre table ?

— Comment donc ! monsieur Mataboul. A l'instant même où vous êtes entré, je pensais à vous et je regrettais votre absence.

— Alors, Josépliine, commanda le courtier en vins à la servante, deux couverts... Encore une fois, mon cher monsieur Mesnard, je suis charmé de la rencontre.

Puis, installant sur une chaise la petite fille qu'il accompagnait :

— Assieds-toi, ma mignonne, lui dit-il

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en adoucissant sa voix. Vous allez voir, monsieur Mesnard, elle va manger bien tranquillement, comme une grande demoiselle... Nous n'avons pas encore huit ans, mais nous sommes déjà très raisonnable... Attends, mon trésor, que je te mette ta serviette,

Albéric était très étonné; et c'était, en elTet, un spectacle surprenant devoir cet homme du Midi, aux yeux farouches, à la barbe hirsute, à la physionomie de brigand des Abruzzes, prenant soin de cette petite fille et lui attachant sa serviette derrière la tête avec des gestes délicats et maternels.

— Quelle est donc cette gentille enfant ? demanda le jeune homme.

— Eh 1 c'est Mariette, répondit le courtier en vins, c'est ma belle petite Mariette, ma propre et unique nièce, et qui aime bien son oncle, n'est-ce pas, ma chérie ?... Ah I ma vie est bien changée, depuis six semaines. Vous voyez, j'ai un crêpe à mon chapeau... Mais je vous conterai cela tout à l'heure. Parlons de vous, d'abord, mon cher Mesnard, car ça m'a donné un coup de vous retrouver, attablé dans notre ancien restaurant... Pardon si ma question est indiscrète. Mais depuis que nous ne nous sommes vus il y a eu ce terrible krachdu. Comptoir de Crédit. J'espère que vous n'aviez pas déposé vos capitaux chez ces voleurs-là... Vrai, je serais désolé qu'il vous fût arrivé malheur, car vous êtes un bon garçon, et l'heureuse chance que vous avez eue m'a fait plaisir.

Tiens 1 tiens 1 Mais c'était donc un brave homme que ce « raseur » de Mataboul. Albéric fut touché de sa solhcitude. Quand il était malheureux, à la grosse partie du samedi soir, aux « Egoutiers », et qu'il attrapait une forte « culotte », le gros Bordier et le petit Sautelet, ses pré-

tendus amis, prenaient sa déveine beaucoup plus philosophiquement. Et, sur le simple soupçon d'un malheur, ceMataboul, qu'il ne connaissait guère, après tout, un étranger presque, s'inquiétait, lui témoignait de la sympathie.

— Rassurez-vous, dit Albéric au méridional qui venait de servir à sa petite nièce la moitié d'un maquereau malodorant après en avoir soigneusement retiré les arêtes, rassurez-vous, mon cher Mataboul, et merci de votre sentiment amical. Non, je ne suis pas ruiné, et je viens ici, ce soir, par pur caprice... Un pari, je vous expUquerai... Pour le moment, c'est cette enfant qui m'intéresse. Racontez-moi donc son histoire.

— Elle n'est pas gaie, je vous en préviens, commença le courtier avec un gros soupir. J'avais une sœur plus jeune que moi de trois ans, veuve, pas heureuse, avec cette fillette. Elle était gérante d'un petit bureau de tabac, là-bas, au Grand- Montrouge. Je ne la voyais pas souvent; elle demeurait si loin, dans cette banlieue. Et puis, je suis assez gêné moi-même, je ne pouvais pas faire grand'chose pour elle. Enfin, elle vivotait. Elle avait ajouté à son commerce de tabac un peu de mercerie, d'épicerie... Oh I presque rien. Des paquets de bougies, des lacets de bottines, et des pipes en sucre rouge dans un bocal, pour les gamins, comme on n'en voit plus qu'à l'étalage de ces toutes petites boutiques-là. Elle vendait aussi les journaux à un sou... Pas heureuse, non; elle n'avait jamais été heureuse, ma pauvre sœur, et elle avait eu bien tort de quitter le pays pour épouser un Parisien... Un mauvais sujet, qui lui avait mangé ses quatre sous de dot, et qui, à force de faire la noce, l'avait laissée veuve à trentedeux ans... Enfin, comme je vous le disais, elle gagnait à peu près sa vie, dans

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son débit du Grand-Montrouge. Je lui poussais trois ou quatre visites par an, le premier janvier, le jour de sa fête, et j'apportais quelque chose d'utile pour la petite... Mais, au mois de septembre dernier, ma sœur, dont la santé traînait depuis quelque temps, est morte, sans m'avoir même prévenu de sa dernière maladie. De quoi est-elle morte ? Le médecin n'a pas su me le dire au juste. Il a parlé d'anémie, leur grand mot... La pauvre femme ne se nourrissait pas trop bien non plus... Enfin, elle est morte, et, dame, que voulez-vous ? J'ai hérité de sa fille. Il le fallait bien. Je suis son oncle, son tuteur, son seul parent. Le plus ennuyeux, voyez-vous, c'est que je suis un vieux garçon et que je loge en garni. Vous savez, sur le boulevard Pigalle, à Vhôlel de r Univers et de Tarn-et-Garonne, la maison où il y a un cordonnier qui vend des chaussures de fatigue pour les ouvriers... Heureusement qu'on a pu m'arranger tout de suite un cabinet pour Mariette, à côté de ma chambre... Et n'est-ce pas que tu n'es pas trop mal là, ma fifille? ajouta M. Matahoul en s'adrossant h l'enfant, et que tu n'as pas peur la nuit, et que tu sais bien que ton oncle laisse toujours la porte de communication entr'ouverte ?

Et l'homme du Midi, inclinant vers la petite fille, assise à côté de lui, son terrible visage de Fra Diavolo, la baisa légèrement sur le front.

— Mais cela doit être très embarrassant pour vous, demanda Albéric, qui luttait contre l'émotion. Comment avezvous arrangé votre existence ?

— Pas trop mal tout de même, je vous assure, répondit M. Mataboul. Il y a l'école ; c'est une grande ressource. J'y mène Mariette dès le matin... Elle aime bien les bonnes sœurs, allez 1... Et puis.

toute la journée, en route ! dans les tramways, sur les impériales d'omnibus 1 Je traverse Paris dans tous les sens, je vais voir mes mastroquets, et je tâche de leur placer des pièces de vin, etraidel... Car il faut que je gagne pour deux, à présent... Et puis j'ai une ambition, je veux faire quelques économies, me mettre dans mes meubles, prendre plus tard une petite bonne... Mais ça c'est l'avenir... Quand ma tournée est finie, je me dépêche de reprendre l'enfant à la sortie de l'école et je l'emmène dîner ici avec moi. Pas moyen de faire autrement. Et puis, on rentre à l'hôtel, je lui fais apprendre ses leçons, écrire son devoir... et enfin, au dodo ! parce que les petites filles, — hein, Mariette ? — si elles veulent grandir et avoir de bonnes joues, il faut que ça soit couché de bonne heure.

— Est-il possible, monsieur Mataboul ?... Vous ne passez plus la soirée au café ? Vous ne lisez plus tous les journaux ? Vous ne vous occupez plus de politique ?

— Presque plus. C'est vrai, pourtant.

Je ne suis plus au courant de rien ; je no sais même pas ce qui s'est passé depuis quinze jours dans les Balkans. Mais comment voulez-vous que je fasse ?... Ah I je ne vous dis pas que ça n'ait pas été très dur, dans les premiers jours... Et encore maintenant, je n'y résiste pas, quelquefois... En sortant d'ici, je m'en vais avec la petite au café du Delta, je l'assieds près de moi sur la banquette, je lui donne un canard dans la soucoupe de mon mazagran, je lui fais apporter tous les « illustrés » par le garçon... et alors, dame, je m'en fourre jusque-là, des journaux... Tenez ! l'autre jour, quand ces vieux ramollis de sénateurs ont encore démantibulé toute la nouvelle loi militaire, ma foi ! je n'ai pas pu y tenir. Je

suis allé au « Delta » avec Mariette, et j'ai lu la discussion in extenso dans l'Officiel... Mais, quand j'ai eu fini, j'ai trouvé l'enfant qui mourait de sommeil sur le Charivari. Il n'y a pas à dire, ça la fatigue. Il faudra que j'y renonce tout à fait. Mais quoi, n'est-ce pas ? c'est le devoir.

Le devoir 1 Voilà un mot qu'Albéric n'avait pas entendu prononcer depuis longtemps. Dans le monde où il s'était lancé, au manège, à la salle d'armes, dans l'enceinte du pesage, dans le boudoir de mademoiselle Acacia, dans les coulisses des Fumisteries-Parisiennes, sur les divans du Cercle des Egou tiers, on ne parlait jamais que du plaisir. Et pourtant oui, cela existait, le devoir ; cela pouvait remplir et occuper touLe une cxislence.

Cependant M. Mataboul a fini de dîner; il a payé sa note, que n'augmente guère la nourriture de Mariette, — car l'enfant ne mange pas plus qu'un oiseau, — et maintenant, soigneux comme une bonne nourrice, il emmitoufle sa nièce dans son petit châle de tricot noir. Puis, au moment de partir :

— Je n'ose pas espérer que je vous reverrai souvent ici, mon cher monsieur Mesnard, dit le méridional d'un ton cordial. Le poisson de tout à l'heure n'était pas pour vous engager à revenir...

Hein ? quelle peste !... Mais je suis bien content de vous avoir rencontré. Si je n'avais pas à faire répéter, ce soir, à Mariette, sa leçon de grammaire, nous serions allés faire un tour au café... Je n'aurais pas été fâché de voir où en sont les affaires d'Orient. Ça se gâte en Serbie, et cette abdication du roi Milan est très grave... Mais il faut absolument que la petite repasse sa règle des participes... Bonne chance donc, et au revoir... Mariette, dis bonsoir au monsieur.

Elle vient vers Albéric, tout près de sa chaise, et reste là, toute droite dans ses vêtements noirs. Il lui prend sa menotte, lui met un baiser sur le front. Comme c'est doux d'embrasser un enfant 1 Pourquoi donc se sent-il le cœur tout remué ?

— Monsieur Mataboul... monsieur Mataboul... Il est possible que j'aie besoin de vous écrire, prochainement... Rappelez-moi donc votre adresse.

— Boulevard Pigallo, hôtel de l Univers et de Tarn-et-Garonne, répond le courtier en vins. Toujours à votre service, mon cher monsieur Mesnard... Et la prochaine fois que nous nous reverrons il faudra causer un peu des dernières élections partielles. Il est intolérable de voir les anciens partis relever aussi effrontément la tête... Allons ! au revoir encore une fois... Passe devant, ma mignonne.

Un instant après, Albéric quittait à son tour le restaurant. Il ne pleuvait plus et, dans le ciel nettoyé, brillaient de larges étoiles. IMais la boue était profonde et le vent aigre et fâcheux.

« Pour le coup, songeait le jeune homme en remontant vers la rue Ravignan, mon traitement est en défaut. Loin de m'ennuyer, M. Mataboul m'a sincèrement ému... Il faudra que je fasse quelque chose pour lui et pour sa pelitenièce... Mais que dis-je ? Reconnaître qu'un « raseur » est en même temps un brave homme, devenir indulgent pour les travers et les ridicules d' autrui, se rappeler qu'il y a des pauvretés discrètes et dignement supportées, et désirer leur venir en aide, tout cela fait peut-être encore partie de la cure de misère...

Voici matière à réflexions... En attendant, allons revoir mon ancien domicile. » Il était arrivé devant la maison. Il sonna, la porte s'ouvrit et il entra dans la loge

La cure de misère

du portier. Celui-ci, tailleur en vieux, au fond d'un pantalon de commissionbeaucoup de ses collègues, était naire devenu bleu de ciel à force d'usage.

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