‹ Les vrais richesChapitre 48 sur 51 · TAILLEUR EN VIEUX · texte numérisé non relu

TAILLEUR EN VIEUX

accroupi sur sa table, les jambes repliées En reconnaissant son ancien locataire, sous lui comme un fakir, et appliquait un le concierge eut un haut-le-corps. morceau de velours à côtes bleu de roi — Monsieur Mesnard 1 s'écria-t-il avec

le plus pur accent parisien. C'est-y Dieu possible I..,. Eh bien I vrai, j'ai cru que vous n'étiez plus de ce monde 1 Je sais bien que vous m'avez payé quatre termes d'avance ; mais, comme nous étions sans nouvelles, l'autre jour, avec le popiétaire, nous nous demandions ce qu'il faudrait faire, rapport à vos meiihes... Mais à quoi est-ce que je pense ? Assistez-vous donc, monsieur Mesnard.

— Ne vous inquiétez de rien, père Constant, dit Albéric, et donnez-moi ma clef. Je coucherai là-haut, cette nuit.

— Comment, coucher là-haut !... En voilà une idée pour un richard, pour un gros lot 1... Mais faut que je monte, pour lors... Ça doit être plein de champignons, votre local. On n'a pas fait de feu depuis un an, songez donc... Attendez que la bourgeoise soit revenue, pour garder la loge... que j'aille au moins mettre des draps à votre lit.

Ici, — avouons-le en historien véridique, — le jeune homme eut une faiblesse. Après tout, il n'entrait pas dans son programme de mourir de froid; et, jadis, dans la plus rude période de sa vie, le portier faisait son ménage. Il crut donc pouvoir se permettre ce petit écart de régime.

— Soit, dit-il. Quand votre femme sera de retour, vous irez mettre ma chambre en état et vous laisserez la clef sur la porte. Pendant ce temps-là... oui... je ferai une visite à ces dames Bouquet... Car je suppose qu'elles demeurent toujours ici.

Oh I répondit le père Constant, rien n'est sangé dans la maison. Seulement, il est arrivé un malheur à ces pauv'dames, il vaut mieux que vous le sachiez tout de suite. La maman a eu une attaque.

— Une attaque ! Ah! mon Dieu !

— Oui, une et demie plégie, à ce qu'a

dit le docteur. Et c'est bien triste, allez!... Ces dames n'étaient déjàpasmfi/onnaires; et la maladie, dame, ça ne les enrichit pas... C'te pauv' demoiselle Zoé, si courageuse, si aimabe!...

Mais Albéric était las d'entendre parler ce dialecte spécial qu'on devrait appeler le « parisien », et la nouvelle du coup qui avait frappé ses voisines venait de réveiller son ancienne sympathie pour mademoiselle Zoé. Il grimpa donc lestement l'escalier et, s'arrêtant devant la porte du logement des dames Bouquet, il écouta, avec une émotion qui l'étonna lui-même, la légère trépidation de la machine à coudre. Hélas ! elle devait, maintenant, fonctionner plus que jamais, puisque le malheur était entré dans le pauvre logis et que la gêne y était devenue plus dure.

Le jeune homme sonna et mademoiselle Zoé vint lui ouvrir.

— Ah 1 maman, s'écria-t-elle, voici une visite inattendue, mais qui va certainement vous faire plaisir. C'est notre ancien voisin, c'est monsieur Albéric.

Elle avait toujours ses yeux pleins de franchise et son charmant sourire de bienvenue, la petite mademoiselle Zoé. Mais elle avait un peu maigri, — car l'on ne devait pas se nourrir d'ortolans chez ces dames, — et la meurtrissure de ses paupières trahissait de longues nuits de veille.

Albéric sentit le discret reproche exprimé par le mot « visite inattendue », et salua d'abord madame Bouquet vieillie de dix ans, les cheveux tout gris, immobile — pour toujours, à présent I — dans son grand fauteuil. L'ancienne « beauté », qui n'était plus qu'une pauvre paralytique, après avoir fixé pendant quelques instants sur le jeune homme ses yeux brillants et inquiets de malade.

La cure de misère

lui fit un faible signe de tête qui n'avait plus rien de majestueux.

— J'ai le devoir de m'excuser, dit Albéric, d'être resté si longtemps sans vous venir voir, mesdames. J'ai voyagé, j'ai fait une absence assez longue. (La vérité était qu'il les avait à peu près oubliées.) Je viens seulement d'apprendre par le père Constant, mademoiselle Zoé, que votre chère mère avait été malade, et je suis monté tout de suite prendre de ses nouvelles.

— Hélas ! oui, monsieur Albéric, répondit madame Bouquet d'une voix lente et pâteuse, oui, j'ai été... bien... bien malade... Voyez, je puis à peine remuer ma pauvre main... A cinquante-doux ans, c'est dur !... N'être plus bonne à rien!... Et si vous saviez tout le mal que je donne à ma chère Zoé !... Elle est si bonne, si dévouée pour moi... Elle est toute ma consolation.

Quel changement ! Ah ! la vieille dame, je vous prie de le croire, n'avait plus son maintien royal, son regard de Marie-Antoinette devant le Tribunal révolutionnaire. Etait-ce possible ? Elle se plaignait, et, bien plus, elle plaignait sa fille, elle parlait de Zoé tendrement. Mon Dieu, oui ! A quelque chose malheur est bon. La terrible épreuve subie par madame Bouquet avait accompli ce miracle. La maladie avait brisé ce caractère exigeant et altier, fondu l'égoïsme de ce cœur. Désormais condamnée à la tutelle de sa fille, incapable de rien faire sans son assistance, la mère comprenait, appréciait enfin son admirable enfant.

Zoé, après avoir baisé le front pâli de la paralytique, reprit sa place devant la « silencieuse » et se remit aussitôt à la faire palpiter, palpiter. Tic, tic, tic, tic.

— Maman me flatte et me gâte, ditelle en tournant vers Albéric ses yeux

limpides. Ce qu'elle en dit, c'est par bonté pour moi, et, quand elle se plaint, c'est pour faire mon éloge. Mais vous ne sauriez croire, au contraire, avec quelle vaillance et quelle ré.signation elle a supporté son accident. D'ailleurs, elle va déjà bien mieux. Tout à l'heure, à dîner, elle a pu serrer son verre dans sa mauvaise main et le porter à sa bouche. Je n'ai plus à lui rendre que des soins insignifiants... Vous savez qu'elle est étonnante d'énergie... Eh bien, je suis certaine qu'elle ne s'abandonnera pas, allez ! et qu'elle voudra, qu'elle veut aller mieux... Et vous verrez, monsieur Albéric, qu'elle finira par guérir tout à fait, à force de courage.

Non, non ! L'hémiplégie ne pardonne pas. La moitié du corps de madame Bouquet est inerte pour toujours, et la pauvre femme est absolument accablée par sa disgrâce. Mais, n'ayez crainte ! la petite Zoé n'en conviendra pas ; à tout prix, elle entretiendra dans l'esprit de sa mère la précieuse illusion, la consolante espérance. Elle poursuivra jusqu'au bout son touchant et pieux mensonge.

Elle répétera sans cesse à cette impotente si faible et qui pleurniche à tout propos, elle la persuadera même qu'elle a gardé sa force d'âme et sa volonté d'autrefois.

Elle ne lui permettra pas de trop s'attendrir, — car les émotions sont fatigantes et dangereuses pour les malades, — et elle se dérobera à ces douceurs, à ces baisers maternels dont elle a pourtant été bien sevrée. Que ne peut-elle rendre à l'infirme, devenue plus juste et meilleure, ses anciens défauts, sa froideur, sa dureté ? Comme elle consentirait à en souffrir de nouveau, la chère et excellente fille, si sa mère pouvait retrouver là un soutien moral contre l'infortune et la douleur 1

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Tic, tic, tic, lie, tic I La machine à coudre peut bien courir tant qu'elle pourra et galoper de toutes ses forces. Elle ne rattrapera pas le cœur du jeune visiteur. Ah ! je vous assure qu'elle opère, et ferme, dans ce moment, la cure de misère entreprise par Albéric. Seulement elle va ui donner un anévrisme si cela conti-

Où est le cartel Louis XVI ? où sont les deux bonnes gravures, épaves du naufrage de la famille Bouquet, qui naguère encore décoraient la muraille ? Chez le marchand de bric-à-brac, à coup sûr.

Oh 1 grand Dieu ! elles en sont là 1 Elle en est là, cette exquise petite Zoé, qui, de temps en temps, lève les yeux de

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CHEZ LE MAnCHAND DE BRIC-A-BRAC.

nue. Son cœur bat, son cœur bat douloureusement et délicieusement. Etait-i} donc aveugle ? Jamais il ne s'était aperçu comme aujourd'hui que, sans être bien jolie, mademoiselle Zoé est adorable* Que de grâce dans la vertu, que de simplicité dans le dévouement 1 Et comme elle a dû soufïrir, la pauvre petite, comme elle doit soufïrir encore ! Surtout quelle angoisse du lendemain 1 Car, c'est bien facile à voir, ces malheureuses femmes sont sur la limite même de l'indigence.

dessus son ouvrage et regarde Albéric d'un air triste et doux, qui veut dire : « Quel dommage que vous soyez riche 1 » Elle en est là, à vendre le mobilier pour ne pas mourir de faim ! Oh ! quelle pensée insupportable 1

Et, pendant que la maman Bouquet»

de sa voix pleurarde et bégayante, raconte sa maladie et toutes les bontés de sa Zoé, de sa fille, Albéric, qui fait semblant de l'écouter, réforme ses projets d'avenir de fond en comble. Allons !

La cure de misère

c'était idiot, c'était creux comme un radis, son existence de plaisirs. Demain, il donnera congé de son étoufTant entresol, mettra dehors par les épaules le lovelace en guêtres café au lait, enverra sa démission au président des « Ëgoutiers », oubliera les adresses de Bordier et de Sautelet, fera table rase de tout son passé.

Tout cela, c'était faux, archifaux.et il n'en a retiré que fatigue et dégoût. Faire son devoir, travailler, vivre pour les autres, voilà le vrai moyen de ne pas s'ennuyer.

Dos devoirs ? Il n'en a guère à remplir, puisqu'il est indépendant et seul. Eh bien!

il va s'en créer. Ah 1 vous vous imaginez, petite Zoc, qu'on ne peut pas vous aimer parce qu'on est riche? Vous allez voir ça. On vous épousera pour vos beaux yeux, entendez-vous? et pour votre gentille et adroite façon de faire glisser l'étoffe sous l'aiguille de votre « silencieuse». Oui! mademoiselle, on deviendra le gendre respectueux de madame Bouquet, et même on vous aidera à soigner la pauvre infirme ; et, quoiqu'on possède encore, malgré bien des folies, un capital suffisant pour vivre de ses rentes, on se remettra à travailler, — parfaitement 1 Pas comme employé volontaire chez Cahun et fils, non ; mais on se donnera une occupation, n'importe laquelle, falliît-il peindre comme papa, mais en simple amateur, des centaines de

douzaines d'huîtres, ou même se racheter un Gradus et cheviller des vers latins pour tuer le temps. Mais ce qu'il y a de sûr, mademoiselle Zoé, c'est qu'on vous

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