MES ANNÉES D ÉCOLE POLYTECHNIQUE
Dès ce moment, j'avais pris le parti de continuer mes études
et je me proposais d'entrer en octobre à l'École polytechnique: Certes, l’idée me parut au début follement présomptueuse, mais, à constater les résultats obtenus par les premiers mois dé rééducation, à noler la facilité relative avec laquelle je m'adonnais aux mathématiques, je pensais être en mesure de suivre les cours avec fruit. Bercé par cet espoir, il m'arrivait souvent de songer alors à cette détresse où me réduisit tout d'abord ma blessure, et au regrét poignant de ne pouvoir franchir le seuil de celte école vers laquelle avaient LOUE mes efforts de jadis.
Peu après ma sortié de l’ hôpital MARNE où je fus soigné
dès mon. évacualion, je croisai dans la rue un de mes anciens camarades, avec qui je me trouvais encore en mathématiques spéciales, au moment de la déclaration de guerre. Un peu plus jeune que, moi, réformé à cause de sa faible constitution, il avait été admis à l’École polytechnique en 1916 et revêlait maintenant l’uniforme longtemps convoité. Dans ses premiers mots, je démêlai la surprise angoissée de me revoir ainsi, à
quelques semaines du temps où se manifestaient à ses yeux
l'ardeur et la vitalité du combattant, secrètement envié. Son calme rétabli, il me témoigna son amitié en des termes
délicats ; depuis lors, il demeura fidèle et se montra toujours
‘affectueux et dévolié. Par la suite, lorsque je me fixai rue Daru, il vint à plusieurs reprises causer avec moi; naturellement, nous parlions fréquemment CONTENANT CERN CEE professeurs; de tout ce qui constituait jadis le centre de mes préoceupations. Un jour, il s'offrit à me prêter un de ses cours, celui de mécanique rationnelle, dont les difficultés de calcul semblaient- réduites au minimum; c'était une occasion d'occuper mes loisirs et d'enrichir mon esprit d'idées générales, capables de chasser les soucis du moment. Et, de fait, ce fut pour moi un très grand plaisir, de reposer ma pensée sur ces puissantes conceptions qui tentent d'expliquer le mYystère des forces dominant notre univers. Les lois de la gravitation enseignées par Newton, l’élasticité et les théories de Fresnel sur l'optique et l'éther, que c'étaient là de beaux sujets
{méditalion, lorsque me harcelait la hideuse insomniel, {Cependant, à l’époque, je me bornais à ces vagues spécu” {ons et ne croyais pas que, plus tard, j'en viendrais à des fiv singulièrement plus hardis. Et pourtant, tout, près de , dans cette hospitalière maison de la rue Daru, travaillait fa ii aspirant Bourguignon qui, blessé dès 1915, s'était rapide- Int rééduqué, pour se livrer à un labeur tenace et captivant. | Fréquemment, je me rendais auprès de lui, pour y goûter lréconfort de sa. mâle énergie; il me démontrait comment, l'aide de sa machine à écrire, il parvenait à résoudre des bhblèmes compliqués, et comment il ui avait été possible Invisager. une, adaptation, rationnelle des caractères Braille (x RAA n° mathématiques; sous la dictée de collaborateurs boués, il transcrivait journellement une parlie des cours lil comptait utiliser pour la préparation de sa licence. Je n'ignorais pas non plus l'existence du capitaine ENTOT CN Las et professeur de mathématiques, décidé lui aussi à brendre son enseignement dès que sa santé le lur permet- Lit. Je savais également que Nicolas Saunderson avait bril- Imment occupé, au xvin* sièéle, une chaire de mathéma- (jues, bien qu’il n’eût jamais vu le jour, et qu'Euler luime avait élaboré maints de ses ouvrages les plus féconds, rs que ses yeux étaient hors d'état de le servir dans la (nduite de ses calculs.
Je savais tout cela, maïs, en dépit de ces Me encou” Îgeants, j'étais encore trop abattu, trop peu confiant dans les facultés, pour envisager une réadaplation complète. n'est que postérieurement, à Neuilly, en possession du aille, et sûr les conseils d'Antoine, que j'en vins à caresser nouveau le rêve de toute une jeunesse orientée presque excluvement vers la préparation de l'École polytechnique. Et c'est nsi qu’en octobre 1918, flanqué de mon moniteur, je m'ins- Ilai rue Descartes, où la visite faite antérieurement au inéral m’assurait un bienveillant accueil.
| Parmi les matières du programme, ma préférence alla sans bntredit à l'analyse et, pour aussi paradoxal qu'il semble, à la Fométrie. Relativement à l'analyse, mes craintes furent tout > suite a pass par M. Hadamard, le grand savant qui faisait } cours à ma division, quand je l'äâllai visiter dans le dessein e lui représenter mon embarras.
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