‹ Les Yeux ClosChapitre 4 sur 7 · LL · texte numérisé non relu

LL

A — Rassurez-vous, me déclara-t-il, après que je lui eus confessé mes doutes; pour ma part, je serais certainement en mesure de poursuivre mes travaux si les circonstances m'in-

<erdisaient jamais de recourir à l'écriture.

Cruellement éprouvé par la guerre, il déplorait la perte de deux fils, dont l’un appartenait à ma promotion; cependant sa sérénité demeurait, lorsqu'il nous laissait entrevoir, au long

de ses développements, la philosophie transcendante et l'esthétique des théories à l'édification desquelles ilavait si hautement

contribué. Ses leçons magistrales sur le calcul des variations,

le potentiel, les fonctions elliptiques, les équations aux dérivées partielles, restent pour moi de beaux et reposants sujets de méditation.

Quant à M. d'Ocagne, dont le cours de géométrie jouit d'un si grand prestige, je ne saurais trop dire l’affectueuse sollicitude qu'il me témoigna dès mon arrivée; il prenait un soin par-

ticulier à décrire les figures sur lesquelles il raisonnait, pour

que je suivisse les démonstrations avec fruit. - J'ai tâché de montrer, dans les Souvenirs que j'ai récemment publiés, comment l’étude de la géométrie peut être menée

en l'absence de la vue;- afin d'éclairer le lecteur sur ce point

délicat, je me permets de reproduire un passage emprunté à ce volume : « En m'appliquant à ces questions, je m'évertuai aussi à raisonner sur des figures géométriques, exclusivement conçues par l'esprit et, dès l’abord, je pris goût à cette branche des mathématiques, qui peut sembler, a priori, incompatible avec la cécité. Parvenu à un certain niveau, on s6 rend assez facilement compte, en abordant l'étude de la géométrie supé-

rieure, de la possibilité de se passer de figures*concrètes, et

d'appuyer le raisonnement sur de simples créations mentales. Je me renseignai égalèément sur les moyens de réaliser des figures ou des plans en relief, Certains de ces procédés, comme la roulette, dont les tracés pointillés sont aisément perçus par le toucher, d’autres appareils ingénieux inventés depuis lors, rendent bien des services; mais, pour ma part, je n’y eus guère recours au long de mes études, préférant une simple description et une représentation purement intérieure. Par la force de l'habitude, j'en arrivai au point d’étayer plus aisément une discussion sur de Lels éléments géométriques que sur dus formules algébriques, dont la machine à écrire me permellait

(bendant d'obtenir une transcription immédiatement sen-

‘ble.

| 11 n’était pas jusqu’à l'architecture, qui ne fût l’occasion Anappréciables joies intellectuelles; notre professeur, M. Umb- (nstock, objet d’une incontestable popularité, de par la chalhr de son verbe et l'originalité de sa manière, se faisait aussi \\ devoir de mettre son savoir à ma portée. Il se peut que Nlusion seule ait été la source des joies éprouvées, mais |’importel Et d'ailleurs, maints principes COEUR RON NS bles en raison même de leur généralité. ET CROUNUNTENCIL lever son enseignement au niveau de véritables conceptions lListiques, M. Umbdenstock ne pouvait que flatter mon goût | l'abstraction, el ses idées touchant les rapports de l’art et | la politique, le rôle social de l'architecture, conservent un \térèt qui ne s’amoindrit pas avec le Lemps. aide. . La place que j'obtins au classement de fin d'année, m'ouvrit hccès du corps des Ponts et Chaussées, el je vins suivre les Jurs de l'antique établissement de la rue des Saints-Pères, en tobre 1920. Sous la bienveillante direction de M. Clément bison, le maitre éminent qui professait l'économie politique, brientai bientôt mon activité vers cette science, dont le carac- | Îre abstrait me convenait particulièrement. M. d'Ocagne avait |vrai dire attiré déja mon attention sur ce genre d'études, bi lui semblait singulièrement adéquat à mon état el à ma jrmation scientifique. | | Fa on | Certes, je gardais au fond du cœur une secrèle préférence ur les mathématiques pures, et je m'y serais consacré avec ssion, si je ne me fusse heurté à d'insurmontables difficultés. > ne possédais en effet aucun diplôme qui me permit d'emrasser une telle carrière et les examens de licence comporhient une partie écrile qui, sans constituer un‘obstacle infranhissable, eût exigé de très gros efforts. D'autre part, en cette atière, se posait toujours le problème de la collaboration, et expérience m'a prouvé qu'il était fort malaisé de recourir nstamment à l'assistance d'un lecteur suffisamment habile u maniement des symboles mathématiques, pour ne pas ansformer tout travail personnel en une épuisante acrobalie tellectuelle. à Avec les études juridiques, auxquelles je m’adonnai pou hieux aborder l'économie politique, il s'agissait au contraire

Sil) REVUE DES DEUX MONDES.

de textes courants, susceptibles d'être lus convenablement par n'importe quelle personne; de plus, les épreuves de la licence et même du doctorat demeuraient, à l’époque, exclusivement orales. Aussi, malgré le peu d’atitrait qu'offrait à mon esprit ce genre d'études, me fut-il possible de pousser jusqu'au doc- : torat des sciences politiques et économiques.

Encouragé par M. Colson, qui jamais ne ménagea ses conseils ni sa sollicitude, soutenu par le précieux concours de son disciple, M. François Divisia, maître de conférences à l'École polytechnique, je me suis vivement intéressé depuis lors aux applications de l'analyse mathématique à la théorie de la valeur et je suis même parvenu à fournir quelques modestes contributions en ce domaine, resté longtemps inexploré.

Je me félicite aujourd’hui de celte détermination, car, pour de telles recherches, je ne me sens nullement gêné par mon état, mais je confesse les persistants regrets que j'éprouve, lorsque je tourne mon esprit vers les spéculations mathématiques, objets de ma prédilection.

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