‹ Les yeux verts et yeux bleusChapitre 5 sur 11 · IV · texte numérisé non relu

IV

lE lendemain matin, à son réveil, M. Taupin trouva, sous sa porte, un numéro de VEvening Tost qui lui était ainsi communiqué, par une discrète attention de sir Footsomewhere.

Dans ce journal, il était dit que « les agissements français à la Côte-d'Ivoire devenaient intolérables ; » que « le prestige de l'Angleterre et son rôle civilisateur étaient en jeu, » et que « le représentant du Royaume-Uni, incessamment provoqué, allait recevoir les renforts nécessaires.» Un peu plus loin, un entrefilet encadré au crayon rouge, annonçait que « des troupes

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expéditionnaires s'embarquaient à Liverpool, avec quatre-vingts pounds de dynamite et sept cent soixante-quinze fusées incendiaires, » et que, « grâce à ces mesures d'ordre, le triomphe de la paix et de la justice était assuré. »

M. Taupin parcourut ces textes avec une négligence malveillante; mais, comme une politesse en valait une autre, il se fit un devoir de glisser, dans la demeure du capitaine, le dernier spécimen du Thare des Colonies qui contenait un paragraphe rédigé ainsi qu il suit :

« On nous écrit de la Côte-d'Ivoire que Tinfluence française y est définitivement établie. Le seul obstacle quelle y eût rencontré provenait de la résistance du résident anglais, un certain Footsomewhere, chassé pour ivrognerie de larmée continentale. Cet individu, après avoir manifesté divers symptômes de folie alcoolique, est actuellement dans un état d'affreuse étisie et de complète imbécillité. Sa mort, qui est imminente, sera un grand bienfait pour la civilisation. 53

Plusieurs commentaires, plutôt désobligeants, accompagnaient encore cette notice.

Quelques heures après un pareil échange de

procédés, les deux résidents se retrouvèrent en présence chez le roi qui les avait conviés à une série de fêtes. Ils s'abordèrent, au milieu de la foule, avec leur habituelle cordialité.

« — How do you do ?

— Pas mal... Et vous }

— Comme il pleut!

— Oui, une pluie très fine...

— Oh ! ce ne serait rien si elle ne mouillait pas...»

Mais leur dialogue fut interronipu par un coup de tam-tam, dont le grondement lugubre annonçait une solennité de mariage.

Parmi l'assistance, des bruits douloureux éclatèrent aussitôt.

Dans un groupe, la fiancée, contenue par les compagnes de son âge, subissait la peine des verges que lui appliquait le solide poignet des matrones. Les vieilles, avec leurs doigts crochus et débiles, se contentaient de lui pincer les chairs et de lui arracher de petites touffes de cheveux.

Dans l'autre groupe, les amis du fiancé versaient autour de lui des pleurs timides ; les hommes mûrs sanglotaient, les vieillards poussaient de véritables hurlements...

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Cette scène symbolique avait pour but d'offrir, aux futurs époux, un avant-goût de la nouvelle existence à laquelle ils se destinaient. Par intervalles, un sorcier maquillé de cendres de bois, décoré de bijoux magiques et de carapaces de tortues, répétait mélancoliquement :

ce — Enfants, vous êtes libres encore. Vous avez encore le droit de renoncer ou de consentit* à cette redoutable union ! . . . »

Sir Footsomewhere lança un clin dœil à M. Taupin qui répondit par un imperceptible haussement d'épaules. Chacun d'eux interpréta, de la même façon, cette correspondance télé^ graphique.

(( — Ah ! songeaient-ils, quel grossier contraste avec nos pieuses cérémonies d'Europe, qui remplissent les Éimilles et les conjoints d'une quiétude si parfaite... et si justifiée !... »

Après différents rites qui parachevèrent l'hyménée, un abondant festin fut servi et arrosé de liqueurs d orge. Les deux résidents durent faire honneur à la réception du souverain ; et ils partageaient déjà réchauffement général, lorsqu'un concert de flûtes préluda aux réjouissances d'un enterrement.

l'jS LA SAGESSE

Les nègres ont la sauvage idée de considérer la mort comme une délivrance, non point seulement pour les héritiers (ce qui serait, en somme, une appréciation civilisée) ; mais aussi pour le défunt lui-même.

En l'occurrence, leurs chansons et leurs gambades funéraires se prolongèrent jusqu'à un second repas 5 car boire et manger sont, chez les races barbares, le corollaire obligé de tous les actes de la vie civile.

Cet usage ne serait pas absolument incompatible avec les mœurs des nations éclairées, s'il fallait en croire sir Footsomewhere et M. Tau pin qui, aux trois quarts ivres, et très tard, avaient repris, bras dessus bras dessous, la route commune de leurs concessions.

« — Je me souviens, marmottait en titubant l'Anglais, d'avoir été dans un trouble analogue au mariage de ma sœur...

— Moi ! cria délibérément M. Taupin, j étais gris comme ça, à l'enterrement de mon tuteur. ..jj

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Malheureusement, rexcitation entretenue par les deux rivaux, entre le parti de la cour et le parti de l'opposition, faisait des progrès rapides. Un abîme politique s'était creusé au centre de Sotokoto. Bientôt la situation devint intolérable; et une série d'incidents mirent, dans chaque camp, Fexaspération à son comble.

Un singe de la faction libéralese mouchaostensiblement dans le drapeau britannique qui était planté sur la case de sir Footsomewhere. D'autre part, la favorite du roi Koukourounou vola le cor de chasse de M. Taupin et s'en servit d'une

manière si abusive qu'elle fumait dedans une balle de tabac par jour.

La nécessité s'imposa d en appeler au sort des armes. La date de la bataille fut régulièrement fixée 3 et chacune des cohortes belligérantes confia la direction de ses mouvements à celui des deux européens qu elle reconnaissait pour chef

Durant la veillée du combat, le capitaine consulta un travail remarquable de statistique, publié par les soins du War Office et intitulé : (S'iférhode pratique pour la mortalité artificielle des noirs y ouvrage couronné par la Société Thilanthropique de Londres. Dans ce traité fort complet, un tableau, imité de la table de Pythagore, étabUssait les délais indispensables à des quantités variées de nègres pour s'entre-tuer, avec des outils primitifs. Par exemple, si l'on cherchait le résultat dune lutte de 400 guerriers contre 300, il suffisait de trouver le point de rencontre de la colonne verticale commençant pa) 300 avec la colonne horizontale commençant par 400, pour constater le chiffre de 175* victimes à l'heure.

Dans le cas présent, le capitaine devait faire la part de l'armement supérieur, distribué par le

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roi à ses sujets fidèles, et de rélément de résistance imprévue que pouvait apporter le contingent simien, enrôlé par l'agent Taupin. Par des calculs compliqués, il découvrit qu'au pis-aller, tous les combattants seraient détruits en quatrevingt-seize minutes. Cette solution ne Tayant' pas pleinement satisfait, il recommença ses opérations qui le retinrent jusqu'à l'aurore.

Pendant le même temps, M. Taupin, envahi par des sentiments austères et graves, jugeait opportun d ajouter quelques notes à sa grande étude : La France esr-elle colonisatrice ?

Son manuscrit en était encore à la première phrase d'introduction :

« La seule chose qui manque à nos colonies, ce sont les colons ; car les Français sont rebelles à l'expatriation, à l'abandon de leur bienêtre... »

La netteté de ce début plaisait à M. Taupin, qui le relut plusieurs fois avec un grain d'amourpropre. Mais le dernier mot, qu'il mâchonna longtemps en lui cherchant une suite, finit par le rendre rêveur...

Le bien-être ! . . . où donc l'avait-il connu en France },..

Et, dans une fantasmagorie vertigineuse^ toute l'existence passée traversa sa mémoire...

Était-ce le bien-être, lorsqu'il se rompait les clavicules au steeple-chase de la Marche, ou qu'il échangeait des punchs d'honneur avec l'implacable orphéon de sa sous-préfecture?... Etait-ce le bien-être, quand, au fond d'un cabinet de restaurant, empesté par la chaleur du gaz, il se plongeait, dans l'estomac, des liqueurs brûlantes et des vinaigres pointus; tandis qu'en face de lui, une maîtresse choisie lui faisait sans motif une scène atroce, et le dominait de toute sa taille raidie par le corset?... Etait-ce le bienêtre aussi, que de transmettre au tripot tout son argent, à des individus qu'il aurait rougi de saluer dans la rue? Comment donc et en quoi était-il le bien-être ?. ..

Et, comme pour se répondre à lui-même, sans s'en apercevoir, M. Taupin s'assoupit mollement, au sourd babil des oiseaux de nuit.

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.v^^c^^ ES laube, lesfleux adversaires atteignirent, chacun, une des extrémités opposées de la plaine verdoyante et vaste, où leurs troupes s étaient déjà rangées.

L'instant d'après, un double cri de guerre ébranlait l'atmosphère 5 et les combattants se ruaient en avant, au son des tambours de peau de rhinocéros, avec un enthousiasme indescriptible.

Emportés par leur élan , sir Footsomewhere et M. Taupin se trouvèrent bientôt face à face^ au milieu de la carrière.,. En même temps ils se sentirent seuls 5 et, se retournant, ils découvrir

renc, loin derrière^ leurs vaillants champions qui s'étaient simultanément arrêtés pour danser le pas de guerre.

Tous jonglaient avec leurs armes, effectuaient le grand écart et proféraient des cris féroces...

Cette coutume, que les résidents avaient eu tort d'oublier, les mettait dans un sérieux embarras. Ils se dévisagaient, sans apparences hostiles, assez penauds. Enfin, lun d'eux sauva la situation, en tendant franchement sa dextre.

a — How do you do.^ fit-il.

— Pas mal... Et vous?»

Le capitaine reprit machinalement :

« — Que pensez-vous de cette pluie ?

— Ma foi, répliqua M. Taupin avec bonne humeur, elle ne m'incommode pas trop..

— Mais, d'ailleurs, s'exclamèrent-ils ensemble, il n'y a que du soleil ici ! ... »

C'était exact. Pour la première fois, depuis le débarquement de ces messieurs, l'astre avait dispersé les nuées et couvrait la végétation d'un vernis éblouissant. Sous l'azur du ciel, des ramiers verts, des ibis religieux, des oies rouges, des merles métalliques entrelaçaient les sillons de

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leur vol. La nature entière se manifestait dans le doux triomphe de sa splendeur...

Après un beau salut, le Français et l'Anglais prirent congé l'un de l'autre pour rejoindre les leurs, d'un pas pensif. . .

En approchant du groupe de nègres et de singes qui lui étaient dévoués, M. Taupin n'en pouvait croire ses yeux ni ses oreilles.

Toute la bande, accrue par l'arrivée incessante de femmes et de guenons, les mains mêlées aux pattes, dansait à la ronde, en chantant à tue-tête un air qui ressemblait beaucoup au Tant ioAvignon. M. Taupin n'eut pas le loisir de s'étonner que les choses simples fussent universelles : il venait de distinguer sa petite Tioli qui prenait, à ces ébats, la part la plus ardente. En proie à une excessive surexcitation, il se précipita dans le cercle, fredonnant :

« Sautei^, danse^^ Emhrasseï celle que vous aimej I »

Et, d'un geste éperdu, il enlaça, de ses deux bras, le buste voluptueux de la fille du roi.

Cette action porta le délire des assistants à l'apogée. Une Seconde après, il n y avait plus que des couples s'embrassant dans Therbe, sous récharpe radieuse d'un arc-en-ciel.

Une lettre attendait M. Taupin, à sa résidence. Son premier soin fut d'en prendre connaissance, dès qu'il rentra, très ému encore des péripéties de cette journée. Par cette missive, son vieux copain de collège, dont il avait, de nouveau, sollicité le patronage en haut lieu, le prévenait de n'avoir plus à compter sur l'assistance de la mère-patrie. L'attitude du représentant de la France, à la Côte-d' Ivoire, avait fourni, paraissait-il, aux journaux des opinions extrêmes, un sujet quotidien de polémiques acerbes contre le gouvernement. Cet agent de malheur était accusé d'exploiter des mines d'or dans un but égoïste, et de n'obéir qu'aux plus inavouables cupidités. On l'appelait communément : Taupin-le-Pépitard ! . . .

Celui-ci prit une expression de physionomie très digne. Il roula délicatement la lettre entre le pouce et l'index, et s'en servit pour allumer un

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cigare. Puis il lacéra froidement les pages à peu près vierges de sa grande étude. Enfin, il rajusta sa toilette ; et étant sorti, se dirigea, en ligne droite, vers la demeure royale.

•OINS d'une heure après ces événements, Koukourounou, en tenue officielle de roi nègre, cest-à-dire tout nu, fît demander sir Footsomewhere au palais.

Dans un angle de la salle du trône, debout sur un tas de mousse, M. Taupin et M**® Tioli se tenaient, les doigts tendrement unis, dans une posture chaste et modeste.

« — Capitaine, déclara le roi, en désignant ce couple par un geste d'une incomparable majesté, je vous présente le mari que vient d'agréer ma bien-aimée fille... »

Et comme sir ?ootsomewhere ne pouvait réprimer un tressaillement de pénible surprise...

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« — Attendez, continua- t-il, je nai point fini. . . Qu'on m'apporte la Bible ! jj

Il feuilleta jusqu'à la dixième page du texte sotokoto, et lut ceci :

«... Les fils de Noé partagèrent entre eux la « terre, s'établissant en divers pays où chacun eut « sa langue, ses familles et son peuple particulier, ce ... Cham eut l'Afrique ; Japhet, l'Europe... »

Alors, regardant le capitaine bien en face, il lui dit :

« — Voilà quelle a été la volonté de votre Dieu I Qui de nous deux s'attache à vivre légitimement sur l'héritage de son ancêtre?... Vous n'osez pas répondre, n'est-ce pas.^.. Eh bien, malgré vos torts, je veux être généreux envers vous. »

Il montra son gorille, languissamment étendu sur une natte.

ce — L'Explorateur va mourir, reprit-il, je vous offre le titre de premier ministre qu'il laissera vacant... Je suis un glorieux monarque, je peux tout, je sais tout. Je connais la minute où la cigogne émigré, le chemin que suivra le nuage... Il m'est loisible, à mon gré, de me transformer en caïman ou en léopard... »

IfO LA SAGESSE

M. Taupin écoutait, avec une déférence admirative^son futur beau-père que, pour le moment, il croyait en effet capable de tout, puisqu'il avait ^U procréer un chef-d'œuvre tel que Tioli. \

Quant à sir Foôtsomewhere, incertain sur la résolution qu'il lui convenait d'adopter, il promenait de l'un à l'autre son regard ahuri. Durant ce manège, ses yeux tombèrent sur le vieux singe agonisant qui ébaucha, par hasard sans doute, un signe de protection douce et d'encouragement, comme celui peut-être que reçut Colbert, de Mazarin expirant.

« — Voyons, murmura Koukourounou familièrement, accepte donc !.. »

Vaincu par cette touchante insistance, le capitaine mit la main sur son cœur, en manière d'acquiescement.

Et par le courrier le plus proche, il avertissait son gouvernement qu'un envoi -de renforts serait superflu 5 car il venait, assurait-il, d'obtenir une solution qui conciliait les intérêts nationaux avec les exigences de la dignité britannique.

DE KOUKOUROUNOU

Ifl

[epuis lors, les temps s'accomplissent au mieux, sur la Côte-d'Ivoire, pour le bonheur des êtres qui sont blancs ou noirs, et la paix des choses qui sont tricolores.

e/f tAUGUSTE ROVI'hL,

!a première fois que je le vis, ce fut au bord du lac de G aube, dans les Pyrénées. La lumière de midi plaquait, d'un vernis éclatant, la couleur glauque des eaux. Tournant le dos aux grandes cimes, je m'étais installé, sous mon parasol, à l'extrémité

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d'un promontoire rocheux que décore un marbre tumulaire.

Un tout jeune garçon, de mise très soignée, survint. Il s avança jusqu'à l'embarcadère d'un bateau vermoulu 5 et là, affectant de ne point remarquer ma présence, il prit un air important pour considérer, au loin, le glacier des Oulettes et l'escarpement granitique de la formidable Pique-Longue.

Ce petit bonhomme avait un nez fort et busqué, le teint mat, les lèvres blanches, le regard fiévreux. Des courroies, entre-croisées sur sa poitrine cave, retenaient dans le creux de ses hanches une gourde et un volumineux étui de lorgnette qui se faisaient pendant. Ses jambes fluettes jaillissaient de ses guêtres neuves, comme des tiges de plantes hors de larges pots. Ses doigts décharnés se nouaient autour d'un bâton ferré qui était de moitié plus haut que lui.

En résumé, il personnifiait assez bien la race de ces enfants gâtés et malingres que parfois les vieux serviteurs de la maison appellent, avec une tendresse licencieuse : Monsieur MoUets-de-Coq, et dont ils disent entre eux : « Ce crapaudadéjà du vice comme père et mère I . . . »

Le nouveau venu persistait dans son inspection de la montagne et cherchait manifestement à provoquer mon intérêt, par des froncements de sourcils et des moues tout à fait comiques.

« — Miséricorde ! m'écriai-je par concession, te voilà équipé comme si tu allais monter au Vignemale ! . . . »

Le chétif individu ne goûta pas ce ton protecteur ; car il me toisa longuement et superbement, avant de daigner me répondre :

« — J'y vais, en effet. »

L'exagération impuissante de cette dignité laborieuse m'amusa ; et je prolongeai l'entretien.

Bientôt, un homme dune quarantaine d'années sortit de l'auberge voisine. Sa mine était replète 5 son apparence, vulgaire et bonasse. Il se dirigea vers l'endroit où nous étions et s'en arrêta à quelque distance.

Alors il pratiqua un manège assez équivoque.

Il commença par m'examiner d'un air soupçonneux, en flattant, de la main, sa belle barbe noire. Ensuite il tira, de sa poche, une lime à ongles dont il fit un usage immodéré, sans interrompre toutefois son étude de ma- personne.

Puis, ayant enfoncé l'auriculaire gauche au fond

If8 MON AMI LÉONARD

d'une de ses oreilles velues, il se mit à le tourner comme une clef de pendule ; et, à mesure, ses yeux augmentaient de surveillance et de fixité sur moi.

Je laissai l'homme barbu se remonter, sans m'émouvoir de ses façons d'agir. Il se décida enfin à parler.

« — Es-tu prêt, Léonard.^ cria-t-il. Il est temps de te mettre en route. »

« — Oui, mon oncle » répliqua le petit.

A ce moment, deux guides apportèrent dans la barque leurs haches et leurs sacs, un appareil de photographie, une carabine, des couvertures et plusieurs fagots.

« — On aura froid, cette nuit » murmura l'un d'eux, en interrogeant la direction du vent.

Après s'être, d'un regard, assuré que je l'écoutais, l'oncle reprit :

« — Ayez-en soin, mes braves. Vous l'emmitouflerez bien, à l'abri, dans un bon coin de roche.

L'autre Basque grommela :

« — Ça ïva pas de bon sens... II n'y avait qu'à s'y prendre comme tout le monde... On couche à l'auberge d'ici, et on part au lever du jour... »

Devant cette protestation, des marques de

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mécontentement sillonnèrent la figure de l'oncle qui crut devoir m'expliquer avec quelle sollicitude il avait réparti les étapes de son neveu.

Touché d'une sympathie instinctive pour l'imprudent Léonard, je risquai un avis :

« — Cet enfant, monsieur, va courir bien des dangers. Croyez que, dans la montagne, le sommeil à la belle étoile est encore plus redoutable que les précipices... ».

Il y eut, dans la contenance de mon interlocuteur, une seconde d'hésitation hostile qui me laissa presque prévoir une observation insolente. Mais il se rendit maître de son sentiment; et soudain éclatant d'un rire fi^rcé :

« — Ha! ha! ha! fit-il.. Pour le traiter d'enfant, on voit bien que vous ne le connaissez pas... D'abord, il a treize ans... Et puis, c'est un rude gaillard, allez!... N'est-ce pas que tu es un rude gaillard?... »

Léonard se rengorgea, en essayant de rire aussi fort que son oncle. Des secousses nerveuses agitèrent ses membres frêles comme un jeu d'osselets 5 et le blanc de ses yeux saillit tellement que, sur l'honneur ! je craignis un instant de voir ces globes convulsifs se projeter à terre.

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L oncle ajouta, en manière de conclusion :

ce — Tu as de la chance, mon garçon, d'être jeune et valide. . . Profites-en ! ... Je voudrais bien être en état de monter là-haut, avec toi ! »

Et pour m édifier complètement sur son incapacité propre, il émit une toux insignifiante qui fit encore mieux valoir la puissance de son buste établi sur des cuisses massives et rondes comme des piliers de cathédrale.

Après avoir embrassé son parent, Léonard prit congé de moi, avec un salut prétentieux.

« — Bonne chance ! » murmurai-je.

L'esquif s'éloigna sous le soleil. Longtemps sa pointe traça, dans l'onde, un iangle d'or dont les côtés s'élargissaient en glissant sur la surface vert d'émeraude. . .

Et je repris, tout pensif, le chemin* qui descend vers Cauterets, sous les pins rouges et le long du gave, dont les cascades lumineuse's emplissent l'air de fraîcheur et de sonorité .

Ce soir-là, à la table d'hôte, trois bambins, en face de moi, jacassaient au lieu d'absorber leur potage. Une extrême préoccupation, faite

MON AMI LÉONARD l6l

d'estime et de jalousie envers un de leurs ciamarades, inspirait leurs petits raisonnements.

« — Il avait de la chance, ce Léonard!...

Ses parents le laissaient grimper tout seul au Vignemale !... — On lui permettait de conduire à quatre chevaux... — Il était déjà monté en ballon... — Il avait toujours un pistolet chargé dans sa poche,... pour jouer... — Mais un vrai pistolet,... pas un pistolet à amorces,... un pistolet qui part... à six coups !... — Comprendstu ça, mon vieux ?. . . »

Ils s'appelaient tous ainsi : « — Oui, mon vieux ! — Non, mon vieux ! »

Un voisin de table se pencha alors vers moi :

« — A Marseille, dit-il, j'ai beaucoup connu M. et M*"* Gasparel dont est fils ce Léonard qui met à l'envers toutes ces jeunes cervelles. »

(( — Ah 1 . . . parfaitement ! »

« — M. Gasparel, continua-t-il, avait gagné des millions dans les huiles, et il a bien failli mourir sans enfant, car son épouse ne s'est décidée à devenir féconde que vers sa quarantième année... Et on ne peut pas prétendre qu'elle ait donné le jour à un beau produit... Enfin le père

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et la mère ont fait ce qu'ils ont pu. Laissons leurs cendres en repos... »

« — J'allais vous le proposer. »

Imperturbablement, mon voisin reprit :

« — Léonard n'a plus d'autre parent que le frère de sa mère qui, avec l'aide de sa femme, s'est entièrement consacré à l'éducation de l'orphelin. Pour mieux s'acquitter des charges de la tutelle, l'oncle a même liquidé le fonds de commerce qu'il avait à Cette. On a généralement trouvé cette façon d'agir d'autant plus méritoire que les Miget n'ont aucune fortune. . . »

Et, baissant le ton :

« — Entre nous, la maison ne marchait guère, et le prétexte à s'en retirer est venu à propos... Maintenant les Miget ont quitté, avec leur pupille, la région natale. Ils ne se fixent nulle part; ils voyagent sans cesse, du Nord au Sud, de l'Est à rOuest... Je doute que ce régime soit celui qui conviendrait au jeune Gasparel. Il ne me semble pas taillé pour faire de vieux os* »

« — Quel motif les a amenés à Cauterets? »

« — La santé de M. Miget. Il paraît pourtant bien robuste ; mais voici deux ans qu'il a pris une fluxion de poitrine dont il se ressent

encore, en conduisant son neveu, à la chasse des canards sauvages, dans les marais de la Camargue... C'est d'ailleurs un passe-temps très malsain... »

Après un temps de silence, je fis remarquer négligemment combien la sollicitude du ménage Miget devait être alarmée de ce que le sort d'une aussi enviable fortune fût lié à celui d'une existence aussi problématique.

Le particulier pointa sur moi la vrille de ses yeux gris : , -

(( — Oui, dit-il gravement, c'est une incertitude cruelle. Le mari et la femme y songent nuit et jour. Us en perdent l'appétit et le sommeil!... »

Nous échangeâmes, avec réserve^ un dernier regard. Le repas était terminé*

Une fois couché^ je rêvai de Léonard. Ce fut un rêve étrange et pourtant judicieux comme un apologue.

La haute taille du Vignemale se dressa tout à coup devant moi, et je reconnus avec stupeur que sa tête figurait les joues grasses et la barbe noire de l'oncle Miget. Peu à peu, les formes se précisant, la montagne entière représenta le

corps dun homme solidement bâti. Puis, je vis parfaitement le petit Léonard lui grimper aux jambes comme une souris, s'accrocher aux plis du pantalon, se hisser le long de la jaquette, et enfin se reposer à cheval sur le bord d'une poche de gilet. Arrivé là, Léonard braqua sur moi sa lorgnette et m'indiqua, d'un geste orgueilleux, la hauteur où il s'était juché. Mais le Vignemale s'agita comme par ua tremblement de terre.

C'était l'oncle Miget qui toussait de toutes ses forces. Léonard se cramponna aux breloques de la montre et conserva l'équilibre...

D'où viennent les songes? Quel mystère est le leur ? Quelle folie ! On y distingue les choses les plus fantastiques aussi nettement que les objets de son usage journalier. On n'a perdu qu'une notion de la vie réelle : celle de l'impossible. Toutes les faussetés de la magie et des fables, toute l'impraticabilité des souhaits extravagants ont accès dans le monde où circule l'âme endormie 5 mais celle^i possède toujours la ressource de ses habituelles inspirations, ses originalités individuelles. Elle s'applique, suivant son tempérament, à déjouer ou à combattre les bêtes montrueuses ) elle jouit des bonnes fortunes ou

MON AMI LÉONARD l6f

les répudie, selon les mœurs et les préférences du maître auquel elle échappe momentanément; et, en se transportant parmi les êtres ou les temps disparus, elle emploie des moyens et des arguments suggérés par les connaissances con* temporaines.

Une fois, j'ai bien rêvé que j étais un potiron très mûr, et, qu'à l'approche du jardinier, j'essayais en vain de me cacher sous mes feuilles racornies, par effroi du couteau. Et je m'éveillai soudain, la tête congestionnée sous mes draps. Il m'est advenu aussi de croire que j'étais prisonnier des Samnites, et je répétais au conducteur des captifs : « — Non, monsieur, je ne suis pas cîvîs romanus; voici mon adresse,... à Paris. » Souvent, j'ai rêvé que mon père n'était pas mort; et, comme il rentrait sous notre toit, je lui demandais avec amertume pourquoi il s'était absenté si longtemps.. Mon père inclinait la tête sans me répondre 5 je regrettais ma vivacité, et j'augurais de son silence qu'hélas ! il était bien mort. Que sais-je encore ?. . .

Mais me voici loin de Léonard !...

Lui aussi était loin de moi.

Durant toute la journée suivante, il ne reparut

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pas à Cautcrets; mais Tobsession m'en resta.

D'ailleurs, son nom proclamé par des bouches enfantines, en quelque lieu que j'allasse, me retentissait sans cesse aux ore\lles. Aux quatre coins de l'Esplanade, dans le jardin de César, sur la promenade du Mamelon- Vert, des voix flûtées, zézayantes, aigrelettes, chantaient la gloire de Léonard, tantôt au passage d'un cheval fringant qu'il avait coutume d'enfourcher, tantôt à la vue d'une vitrine marchande où moisissait une tête de ces fugaces isards que devait incessamment traquer, sur les crêtes lointaines, le héros populaire de cette société en miniature.

A huit heures du soir, Léonard n'était pas encore rentré à l'hôtel.

Une grosse pluie tombait.

Malgré moi, j'étais soucieux : j'allai au théâtre, puis au cercle. Je perdis mon argent et on me vph mon parapluie ; ou bien on me vola mon argent et je perdis mon parapluie. En tous cas> je revins sans argent ni parapluie; mais du moins distrait de toute autre pensée par cette aventure.

Sur mon chemin, le dernier bec de gaz d'un café brûlait encore.

En m'approchant, j'aperçus Léonard, attablé

au dehors, sous le store humide, avec une femme osseuse, d'aspect revêche, qui portait majestueusement sur son chapeau un oiseau pourpre dont la bise aigre tourmentait les plumes.

Je fus enchanté de retrouver sain et sauf le petit touriste 5 mais, d'autre part, je me reprochais la bonhomie familière avec laquelle j'avais abordé, la veille, ce jeune millionnaire. Je craignis d'être estimé, par les siens, comme une sorte de vague intrigant; et je passai, en feignant de ne pas le reconnaître.

Ce fut lui qui m'interpella 5 et même il me tutoya, ainsi que je m'étais permis d'en prendre à son égard.

« — Eh bien ! déclara-t-il, tu vois que je m'en suis tiré... »

« — Tu devrais, dis-je, être couché, plutôt que de boire de l'eau-de-vie, à cette heure, par ce froid, après une pareille fatigue... »

La dame à l'oiseau rouge pinça la plate commissure de ses lèvres, et riposta, tandis que le reste de sa figure demeurait lisse et verdâtre comme un bocal de pharmacie :

« — Ce n'est pas en élevant les garçons dans du coton qu'on en fait des hommes. »

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Après une poignée de mains, je quittai Léonard, singulièrement préoccupé de cette destinée étrangère que je découvrais pour un moment, et par hasard...

Le lendemain matin, tandis qu'on chargeait ma valise sur le siège d'une voiture, Léonard descendit dans l'antichambre de l'hôteL

Sans se départir de sa mine grave, il brandissait un filet à papillons ; et les trois petits polissons que j'avais eus, pour vis-à-vis, à la table d'hôte, se démenaient autour de lui.

« — Tiens! murmura-t-il, tu décampes?...

C'est dommage... Tu me plaisais... »

« — Vraiment, lui dis-je. J'aurais été charmé aussi de faire, avec toi, plus ample connaissance. »

« — Ah !.. . Veux-tu me donner ton adresse .î^. . . Ça m'amusera de t'écrire... Mais tu me répondras?... »

« — C'est entendu ! »

La calèche*, où j'avais sauté, roula aussitôt.

Lorsque je me retournai, une dernière fois, en arrière, Léonard m'envoya des signes de revoir, tout en gravissant à reculons les Lacets, escorté de ses garnements.

Je ne doutai point que le fameux pistolet fut de la fête... Pas un pistolet à amorces... Un pistolet à six coups^ un pistolet qui part ! . . .

lyO MON AMI LÉONARD

ik correspondance projetée n'eut point d'exécution.

Néanmoins, je pensais souvent à mon ami Léonard.

Oui 1 mon ami!,..

Certes je n'avais, avec lui, aucun rapport d'âge, de goût, ni de position 5 et nos relations se bornaient à trois conversations dont le total n'équivalait pas à une rencontre de dix minutes. Tels sont précisément les caractères et les seules garanties de la véritable amitié.

Tout le monde est votre ami banal, au bout d'un mois de fréquentation 5 votre ennemi même

le devient par Teffet de se trouver ensemble. Mais l'absence qui empêche de ne constater qu'autrui, en sa personne, consacre Tami parfait.

Quoi ! l'amitié devrait dépendre d'une certaine similitude dans le temps de la naissance et dans le mode d'exister.^ Elle réclamerait l'identité du sexe et peut-être aussi celle de l'espèce?...

Non pas! Il y a quelque part un chat dont j'estime être bel et bien l'ami ; et je sais, en outre, plusieurs morts, que je n'ai point connus, près desquels je me flatte également d'entretenir un commerce d'amitié, tant est pur et vivace l'accord de mon cœur avec ce qui survit du leur, dans l'histoire ou dans leurs œuvres. . .

Et qu'importent ces discussions? Soit! j'étais l'ami de Léonard.

Je fus quatre jannées sans trouver sa trace.

Mais souvent son souvenir me relançait l'imagination, surtout si je regardais attentivement, dans l'âtre, un feu près de s'éteindre 5 et aussi lorsque j'arpentais une de ces rues qui ne possèdent ni passants ni boutiques. Intérieurement, je marmottais alors :

« — Ah ça! Et Léonard?.,. Est-il mort, oui ou non?.., »

Cette préoccupation devenait même plus gênante quand, m'étant couché trop tôt, je m'efforçais, pour attirer le sommeil, de bannir les idées provenues d'impressions récentes, qui me tourbillonnaient dans la tête et s'assaillaient entre elles comme une ronde de mouches au plafond.

Apfès le premier essaim chassé, d'autres essaims, comprimés jusque-là, prenaient leur essor. . .

Et ma volonté les délogeant à leur tour du cerveau, il n'y restait plus que la tenace idée de Léonard qui bourdonnait, dans le vide, à son aise...

Or, un soir, au théâtre des Variétés, je fus très intrigué par des signes qu'un habit noir m'adressait manifestement du fond d'une avantscène.

Au-dessus d'un brillant plastron de chemise que l'ombre d'une tenture décapitait, je ne pouvais rien distinguer.

Sur le premier rang des places, deux femmes du demi-monde, nonchalamment assises, s'abandonnaient à ce genre de somnolence écœurée que

les chevaux de fiacre goûtent en station. Leurs toilettes étaient ingénieuses 5 et leurs figures ne manquaient points d'attraits. Elles étaient comblées de soins par des mains masculines que je voyais fournir, aux leurs, des éventails, des lorgnettes, des caramels, et qui interrompaient parfois ces prévenances pour madresser les plus chaleureuses marques de sympathie...

Dès la fin de l'acte, je me dirigeai vers l'avantscène mystérieuse.

Sur le seuil, un jeune homme, de façons exquises, m'attendait. La puissance d'un col raide prêtait de la noblesse au port de son menton 5 le revers de son habit était fleuri d'un camélia.

« — Léonard ! » m'écriai-je avec émotion.

« — Lâcheur ! fit-il, tu ne me reconnaissais donc pas ? »

J'étais en droit de lui répondre que, de mon fauteuil d'orchestre, il m'était impossible d'apercevoir son visage 5 mais j'ai horreur des explications qui roulent sur les phénomènes optiques, i acoustiques ou olfactifs. On provoque ainsi la surprise, puis des anecdotes ou des expériences 5 et cela n'en finit pas.

Aussi, j'aimai mieux alléguer, pour excuse^ que

Léonard eûtétonnammentchangé,àsonavantage.

Abominable mensonge !

En effet, à part le duvet naissant de ses mouscaches, je retrouvais identiquement, en lui, la même chétivité que jadis, les mêmes membres de singe, et ce nez de perroquet prolongé par un cartilage épileptique. Son cou grêle se balançait, dans le creux des épaules, ainsi qu*à ces magots de porcelaine auxquels on fait tirer la langue, en leur poussant la nuque. Ses oreilles s étendaient comme des anses.

Léonard m'introduisit, dans la loge, où Toncle Miget se leva pour me recevoir. Des poils blancs serpentaient dans la belle barbe noire de celui-ci. Son embonpoint avait fondu; mais la bouffissure des pommettes avait remonté vers les yeux qui soulevaient les paupières, comme des boutons de jais, qu'on veut faire passer par des boutonnières rétrécies, en soulèvent les bords .

« — Tu sais^ me dit Léonard, il n'y a pas à tortiller I tu soupes avec nous... N'est-ce pas, mesdames?*.. »

Je dois confesser que ces dames n'insistèrent nullement 5 et c'est peut-être pour cela que j'acceptai l'invitation.

Le jeune viveur m'entraîna dans les couloirs et s'empressa de me conter son exubérante joie d'être au monde.

a — Ah I que c'est bon ! chuchotait-il à mon oreille,... les femmes! les parties fines!... tout le plaisir enfin ! . . . Tu ne peux pas t'imaginer combien mon oncle est gentil pour moi I . . . Nous vivons comme deux camarades. Du reste, tu viens de le constater. . . »

a — Quelle est la tienne ? » demandai-je.

« — La plus petite. Mais quand elles sont debout, c'est la plus grande. »

« — Et ta tante, qu'est-ce qu'elle dit de ça?» *^ ^

« — Ma tante ne se doute de rien, ou bien elle ferme les yeux. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle n'a jamais fait meilleur ménage avec son mari. »

Ces renseignements me suffisaient. Mais Léo* nard crut devoir m'en donner d'autres, une quan-^ tité d'autres.

C'était l'oncle Miget qui avait fait la décou-»verte de ces deux jolies personnes qui étaient sœurs, et nées à Porto-Rico par dessus k marché. Elles devaient, à leur origine équato-

riale, une nature de feu que tempérait heureusement Texcellence de leur éducation. Et, avec cela, spirituelles, musiciennes jusqu'au bout des ongles. (( — Ah 1 mon cher!... »

Le souper fut navrant.

Il fut surtout question d une certaine Stéphanie qui faisait vraiment trop sa tête depuis son américain f^J.

• Léonard embrassait continuellement une des femmes, en l'appelant j£^/ et coco. De plus, durant le service, il se comporta, d'une manière peu recommandable, en réclamant du porto, du wisky, du vermouth et du Champagne. Et, au cours de la collation, il absorba alternativement une énorme capacité de ces liquides purs ou mélangés entre eux.

Si bien même que sa maîtresse se décida à témoigner de l'inquiétude.

« — Je te défends, cria-t-elle, de boire encore ceci. Tu veux donc te claquer. Si, seulement, j'étais sur ton testament ! »

La sœur éclata de rire :

« — Laisse-le donc tranquille. Tu ne vois donc pas qu'il nous enterrera tous, avec son périt air de sainte-nitouche?... »

Là'dessus^ Léonard développa les projets qu'il nourrissait pour l'époque de sa majorité.

A fin de définir impartialement la valeur morale de ces projets, je me bornerai à dire qu'il en était très fier et que j'en fus très mortifié dans mon amour-propre d'ami.

L'oncle écouta silencieusement ; mais son regard noir était embusqué entre les bosses de ses sourcils et celles de ses joues, comme derrière deux meurtrières...

A deux heures du matin, personne ne se dis** posant au départ, je prétextai une course indispensable à faire.

On ne se récria point sur la singularité du moment choisi ; et Léonard me reconduisit jusqu'à l'escalier.

Là, je lui dis brièvement :

a — Un conseil : si tu veux profiter de la brillante existence que t'assure ta brillante fortune, ménage ta santé ! Dors la nuit, mange le jour, et modère ton goût pour ce que les Miget favorisent comme s'ils avaient envie d'hériter. »

C'était brutal... Tant pis !

Léonard fit un pas en arrière, et sévèrement :

« — Ma parole! Tu es gris!... Tu viens

lyS MON AMI LÉONARD

de froisser mes plus profondes affections...

Adieu I... »

J'essayai de placer un mot :

« — Non !.. . Adieu ! . . . »

Dehors, je levai les yeux vers la fenêtre du cabinet particulier.

L'ombre de Léonard, du seul véritable ami que j'aie peut-être jamais eu, se dessinait sur les rideaux. Il pérorait, sans doute, les bras en l'air, les jambes plantées sur leur écart. Tout son petit individu ressemblait à un X.

^ETTE entrevue avec Léonard, où il

s était montré si médiocre, fut fatale à

l'amitié qu'il m'avait inspirée.

Une des essences de la véritable amitié, que

j'ai négligé de signaler précédemment et qui,

d'ailleurs, apparaît ici en sa place, c'est son ex-

•^'cessive mobilité, la promptitude qu'elle met à se

subtiliser, comme son frère l'amour.

Du moins, la fausse amitié s'accroche ordinairement à des intérêts 5 elle déploie une variété d'apparences et le luxe des protestations. Elle est envahissante et démonstrative avec tant de superficie et de tapage, qu'après l'avoir contrac-

l8o MON AMI LÉONARD

tée, on ne peut pas plus s*en défaire que le peuplier, du lierre, ni que la mule ne se passe de grelots.

Enfin, il m*est plus facile de conclure que de démontrer : Léonard n'était plys mon ami.

Je l'oubliai complètement.

Mais, tandis qu'on ne rencontre jamais, dans l'escalier commun, les locataires de son palier, il y a, en revanche, des gens éloignés que le hasard se plaît à vous ramener face à face, à l'heure imprévue, à l'endroit improbable.

L'hiver dernier, à Menton, sur le môle qui s'enfonce dans la Méditerranée bleue sous un dais mouvant de mouettes blanches, je croisai un fauteuil roulant de phthisique.

Poussé par un larbin en riche livrée, un de ces moribonds grelottait, malgré l'ardeur du soleil, sur un amas de coussins.

Un couple suivait à pas lents, en habits de demi-deuil. La femme, petite et brune, avait un doux visage. Le mari regardait en arrière ; et je n'apercevais qu'un de ses minces favoris.

Soudain, il se retourna vers moi :

a — Ah! fit-il avec grâce... Enchanté de vous revoir... »

MON AMI LÉONARD l8l

Et désignant sa compagne :

ce — Je vous présente Madame Gaspard. »

J'adressai, aux jeunes époux, toutes mes félicitations 5 et ne trouvant rien de mieux à ajouter, je demandai des nouvelles de M. et de M""** Miget.

« — Quoi! s écria Léonard. Ignorez -vous donc la catastrophe ?. . . Sur le lac du Bourget ?. . . Tous les journaux en ont parlé !... Oh ! mon pauvre ami ! . . . Dieu vous préserve d'un spectacle pareil!... »

Il lâcha le bras de sa femme pour mieux mimer la scène :

«... — Je me tenais à lavant du bateau,..

Nous étions tous les trois... Mon oncle ramait... Ma tante barrait... Je péchais... Un instant, je me penche en dehors pour rattraper mon filet. . . Tout à coup, il me semble que nous chavirons, . . Je jette un coup d'œil en arrière... J'aperçois ma tante qui s'était levée et qui venait tout doucement vers moi... Mon oncle m'a expliqué plus tard que sa femme s'était effrayée de ma position / et qu'elle s'approchait pour me retenir... Hélas! i je ne sais pas ce qui lui prend 3 mais^ au moment

l82 MON AMI LÉONARD

cil je me retourne, elle recule si brusquement qu'elle fait la culbute dans l'eau ! . . . »

« — Et elle s'est noyée, m'exdamai-je avec entraînement, c'est bien cela : elle s est noyée! »

« — Elle s'est noyée ! répéta le neveu, comme un écho sépulcral qui me permit d'apprécier à quel point ma phrase avait dû détonner.

A cette réminiscence, ses prunelles s'humectèrent, et il acheva d'une voix émue :

« — Tous nos efforts ont été infructueux, même pour retrouver son cadavre. »

Je voulus savoir ce qu'était devenu M. Miget.

Léonard m'indiqua la voiture de malade ; et, tout bas :

« — Je fais faire à ma femme un triste voyage de noce. Nous avons amené ici ce malheureux pour prolonger ses jours qui, malgré tout, sont comptés. »

Il se hissa vers mon oreille, et soupira :

« — La poitrine!... mon cher!... Trop de soupers !... Hein ? ce que c'est que de nous ?... Comme on s'en va?...

Je contemplai la misérable carcasse de Léo-

MON AMI LÉONARD • l8^

nard, son corps émincé et recourbé comme une crevette cuite. . .

Et plongeant mon regard jusqu'au fond du sein :

« — Ce n'est pas mon avis ! jj articulai-je lentement; avec du mauvais^ouloir, presque...

^ !K^U%IC1S ToiLUEYX

''était un samedi, chez M""® Gilbert, à l'heure où quelques intimes achevaient de prendre le thé, dans cet aimable appartement de la rue de Rennes, en face Saint-Germain-des-Prés...

Deux ans s'étaient écoulés déjà depuis la 'mort du colonel Gilbert. Sa veuve vivait dans la modestie et la retraite, s'appliquant sans doute

l88 SIMPLE SOIRÉE

à réparer certains torts du passé, par son ardeur à concentrer toutes les forces affectives de son âme romanesque sur son fils André. Celui-ci, âgé de dix-huit ans à peine, de constitution délicate et affaiblie par une croissance trop prompte, ne cessait de témoigner à sa mère la plus démonstrative tendresse, mélangée d'un respect presque craintif. Et il l'enchantait aussi par l'expression de virginale pudeur qui persistait à parer et à colorer son visage de frais bachelier, dans la société des femmes.

• •• Or, ce soir-là, l'assistance était un peu plus nombreuse, mais en tenue aussi simple qu a l'ordinaire, dans le salon de M""® Gilbert, si petit qu'il en était coquet.

Celle-ci, très belle encore, et pleine d'attraits capiteux, attentive aux désirs inexprimés de chacun de ses hôtes, promenait, parmi eux, la grâce opulente de sa trente-cinquième année.

Tout à coup, un ami d'André, qui était assis près d'une fenêtre, sur un tabouret doré, fit un chut ! énergique des lèvres et de la main.

Un tapage subit montait de la rue : la voix rauque d'un marchand de journaux, déclamant sur une série de tons variés :

« — V'ià cqui vient de paraître.., D'mandez rhorrib' assassinat d' la... a... a... a...»

La suite s'était perdue dans le fracas d'un omnibus.

Une minute plus tard, la même voix réitéra sa lugubre complainte.

Dans le salon, on avait continué à se taire ; et on se piquait d'émulation à qui distinguerait la fin de la phrase.

Après quelques tentatives vaines, les auditeurs se souriant distraitement entre eux, hochèrent la tête en signe commun d'un insignifiant dépit. Et la conversation reprit son cours tandis que la clameur avinée et déjà lointaine transportait ailleurs la curiosité de son brouhaha.

<x — C'est chaque jour la même histoire, s'écria quelqu'un ; un meurtre nouveau, une victime nouvelle. Je voudrais ajouter : un coupable nouveau, mais cette dernière affirmation manquerait de bases, car le personnel du crime n'a pas besoin de se renouveler, grâce à la scandaleuse impunité dont il jouit sous le régime actuel ! »

Celui qui venait de parler ainsi se remit à humer dans une large tasse qui, momentané-

IÇO SIMPLE SOIRÉE

ment, lui tint lieu de figure, au centre de son collier de barbe noire et un peu teinte. Ancien préfet de l'Empire, il avait longtemps entretenu, avec M"® Gilbert, des relations dont le caractère avait prêté à bien des médisances. De plus, il s'était éclipsé, aussitôt après le décès du colonel. Et même, ce soir-là, c'était la première fois qu'il revenait, depuis cette époque, saluer l'amie de jadis. Il en avait été accueilli, au vu de tous, gracieusement, saris surprise ni expansion, ni rancune apparente.

Un membre de l'Institut lui répliqua : « — Je ne déciderai pas si les gouvernements ont une réelle responsabilité dans ces matières. En tous cas, on ne peut, sans découragement, penser qu'à l'encontre des lois les plus parfaites — ec quelques précautions personnelles que nous adoptions, — notre existence individuelle sera toujours à la merci des violences instantanées de n'importe quel autre individu !....»

« — En effet, approuva M""® Gilbert, j'enrage de sentir constamment que ma vie dépend de la grâce précaire que veut bien nous en faire ' le dernier de nos semblables... Ainsi, nous avons tous des projets pour l'avenir ; nous mena-

geons notre santé, nos ressources. Sur ces entrefaites, comme si déjà la kyrielle des fatalités normales n'était pas pour nous une menace suffisante... »

«... — Voilà qu'un fou passe, suggéra un violoniste décoré,... et il nous décoche une balle vagabonde du revolver qu'il brandit inconsciemment ! ... »

(( — Ou bien, hasarda la grosse et brave femme de l'académicien, c'est une cuisinière congédiée qui se venge par un dernier assaisonnement au sel d'oseille ! . . . »

M*"® Gilbert énuméra encore d'autres cas généraux :

« — Tantôt, c'est un indigent qui vous tue, sans la moindre animosité 5 et tantôt c'est un misérable n'ayant, au contraire, d'excuse qu'en sa haine... »

« — Ou en son amour! » conclut l'ancien préfet qui ébaucha un sourire triste et vague.

Alors, ce fut à qui débiterait le plus d'anecdotes procurées par des lectures ou par la propre expérience ou par le récit d'un héros absent. On rappela des meurtres commis en wagon, dans des loges de théâtre et des cabinets de restau-

rant. On cita des attaques nocturnes 5 puis le fait des domestiques égorgeant leurs maîtres, en violation flagrante des meilleurs certificats ; enfin, tout un lot de parricides, de fratricides et d'infanticides.

Insensiblement, l'assemblée était devenue morose. Dans le sinistre dédale où elles erraient, les imaginations s étaient assombries...

La voix du crieur de journaux, qui repassait sur le trottoir d'en face, revenait cogner aux vitres...

Parmi les hôtes du salon, levés déjà pour la retraite, quelques-uns s'avouaient tout bas leurs peurs les plus familières, qui étaient parfois bien ingénieuses.

Une dame qui avait un joli talent de peintre sur porcelaine, fut plus franche. Mais que risquait-elle, la poltronnerie prêtant aux femmes le plus touchant peut-être de leurs charmes moraux ?

« — Rien ne m'épouvante, déclara-t-elle, comme Tidée de ces affreux malfaiteurs qui s'introduisent dans les appartements, avec des fausses clefs ou en forçant les portes... A peine suis-je couchée que cette frayeur-là me saisit., . Je tâche de dormir 5 mais la crainte est trop

NUIT ÉTRANGE ipj

force,.. Oh ! mon Dieu! si ma porte allait être lentement, mystérieusement entre-baîliée ?... Et puis une figure inconnue qui apparaît, aussi hagarde que la mienne, mais féroce, avisée et résolue... Mon esprit voit nettement cette figure. Chaque soir, il la dessine avec des traits nouveaux. Ah I si elle prenait une réalité aujourd'hui... demain!... que faire?... que dire.\.. que devenir ?

Les deux filles blondinettes de cette dame l'entourèrent avec une charmante expression de courage mutin.

« — Oui ! oui ! mignonnes, soupira leur mère, ce n'est pas à nous trois que nous nous tirerions d'affaire ! »

« — Moi, d'abord, riposta l'aînée, en pareil cas, je ferais semblant de dormir. Voilà ! »

Et ce voilà se présenta lestement, au seuil des lèvres, sur un petit bout de langue rose.

ce — Eh bien ! pas moi ! fit la cadette, je craindrais trop de me trahir, rien que par curiosité. Oh 1 c'est sûr que je risquerais au moins un œil!... Aussi, débrouillerais-je la situation dès le début, en marmottant très gentiment, . . tu sais, ma sœur, comme quand je me dépêche :

« Monsieur le voleur, dévalisez ici à votre guise. Je ne broncherai pas, je ne crierai pas, pourvu que vous ne me fassiez point de mal !... »

A ces mots, André échangea, avec son ami, un regard équivoque et fripon que sa mère n'aurait pas saisi sans quelque désillusion.

« — Ce genre d'appréhension, reprit celle-ci, ne m'a jamais relancée. D'ailleurs j'ai confiance dans mes verrous de sûreté 5 et puis je sais les malfaiteurs si lâches que ça me rend assez brave* Pourtant, madame, je suis, ainsi que vous, soumise à l'inquiet isolement des veuves... »

« — ^ Ah mais ! répondit-on, vous n'êtes point seule. La chambre de votre fils est à portée de votre voix*

« —Eh! la belle avance I Supposez-vous donc que je voudrais appeler ce pauvre enfant à mon secours.^... Pour le fah-e massacrer ?... »

Avec son autorité sentencieuse, l'académicien intervint :

« — Soyez persuadée^ M"® Gilbert, qu'un fils ne peut pas être massacré davantage qu'un mari, ni différemment. »

D'abord, cette judicieuse remarque interloqua

NUIT ÉTRANGE IÇf

un peu la maîtresse de la maison ; mais, vite, une petite moue lui vint. Et cette petite moue exprimait une préférence si déterminée pour Tune des deux espèces d'amour qui se disputent le cœur des femmes, cette petite moue était si insoucieuse des hypocrisies courantes et des égards mondains, que l'assistance se récria bruyamment, mais avec bonne humeur.

Car tout le monde en était à cet état d'esprit qui précède l'instant de la séparation, alors que chacun, debout et oscillant d'un pied sur l'autre, hésite à prononcer la moindre phrase sérieuse dans la crainte qu'elle ne prête à des développements imprévus. En cette occurence, une acclamation unanime est toujours en train de guetter la première idée générale qui sera émise et permettra à tous de dire poliment adieu, sur une impression commune.

Cependant, il n était point tard : à peine dix heures et demie» Mais, à en croire leurs protestations casanières, les visiteurs de ce logis paisible avaient déjà beaucoup enfreint la règle de leur habituel couvre-feu.

... Une seule personne, l'ancien préfet de l'Empire, s'attardait dncore dans l'antichambre.

à enfiler son pardessus avec une maladresse volontaire.

Du fond de son salon, M""® Gilbert, se fiant à ce que tout le monde fût parti, gronda :

« — Allons André, couche-toi promptement.

Tu te fatigues énormément trop I As-tu vu comme tu avais mauvaise mine, ce soir ?... »

(Tous les soirs, elle lui répétait cette même locution avec une sollicitude identique. « — Mais non, maman! » faisait son grand garçon, en haussant les épaules. Et cette répartie machinale était nécessaire, mais suffisante aussi, pour rassurer jusqu'au lendemain cette mère, pareille à tant d'autres, dans son alarme quotidienne et injustifiée.)

« — André est allé me chercher un cigare »

murmura une voix dont les vibrations bien connues là firent pourtant tressaillir depuis la plante des pieds jusqu'à la racine de ses fiers et noirs cheveux.

Et cet interlocuteur, revenant vers elle, d'un pas hâtif, lui dit humblement, passionnément :

« — Ah ! si vous me laissiez m'expliquer, défendre mes torts... Oui! j'ai été bien coupable de tenter cette épreuve cruelle et insensée 5

mais aujourd'hui me voici repentant, amoureux comme au premier jour. . . Jeanne ! . . . Jeanne ! ... » cria-t-il tout bas.

Celle-ci joignit les mains 5 et, en même temps, sa physionomie se convulsait sous tant de sentiments contraires, qu'on n'aurait su définir si cette superbe femme broyait entre ses paumes blanches, le vide de la colère ou celui des douleurs.

« — Osez-vous bien!- balbutia-t-elle enfin... Jamais je... Silence ! voici mon fils... »

î'ORSQUE le ménage qui la servait eut remis sous sa surveillance un peu d'ordre dans le salon, M""® Gilbert le congédia. Puis, ayant fait le tour de son appartement, et contrôlé, suivant son fidèle principe, l'exacte fermeture des issues sur le grand escalier et l'escalier de service, elle se retira dans sa chambre -

Une fois là, une nonchalance inaccoutumée alanguit tous ses nerfs. Au lieu de se mettre au lit en moins d'un quart d'heure ainsi qu'elle en avait l'habitude, elle s'oublia le double de temps à rêver dans la mollesse d'un fauteuil.

A travers la cloison, elle entendit André se déshabiller, aller et venir 5 après quoi, le silence se rétablit tout à fait auprès d'elle.

Ses doigts , qu elle employait par distraction à se décoiffer, devinrent inhabiles et s'agacèrent dans les frisons et les mèches. '

«... Que signifiait ce retour?... Quelle était cette épreuve à laquelle il prétendait n'avoir pu résister?... Pourquoi ces paroles, s7/ n'aspirait pas à l'épouser, maintenant que les délais du deuil étaient expirés ?. . . »

Enfin, elle se releva, toute droite, étirant ses poings à la hauteur de son front méditatif, avec une vulgarité insolite et voluptueuse. Et, d'une marche incertaine, gagnant son cabinet de toilette, elle consulta amicalement sa psyché.

Un peu plus tard, quand elle se coucha, sa pendule marquait minuit moins vingt-cinq.

« — Oh! pensa-t-elle. Ai- je assez flâné! »

Elle s'empressa d'allumer une minuscule veilleuse et d'éteindre sa lampe.

Mais au lieu du sommeil espéré, elle n'obtint qu'une vertigineuse alternative de courts assoupissements et de fugitives songeries.

« ... Non ! non I... A l'avenir, elle se devait

sans réserve à l'adoration de son^k--- Toutes les flammes de son âme ardente ne brûleraient plus désormais que pour cet objet unique.

Oh! l'affection maternelle!... la seule qui ne soit pas mensonges et déceptions ! . . . »

Durant quelques minutes, une somnolence la berça.

Mais le tapage d'une voiture l'ayant réveillée en sursaut, une frayeur confuse se mêla aux réminiscences funèbres de la conversation récente.

Sans savoir pour quel motif, elle écouta ré • sonner les roues jusqu'à perte du son. Et, au bout de cet effort, la tension accrue de son oreille perçut, dans le couloir proche, un infime craquement de bois.

«... Quelle émotion stupide! quelle bêtise ! . . . Eh bien? Quoi? Quand même cela serait?...

Est-ce que d'un bond, elle n'atteindrait pas à sa fenêtre? Là, défonçant un carreau, elle serait bien forte pour crier au secours. Quel est le bandit qui s'obstinerait à ne pas fuir devant cette énergie imprévue et l'effet immanquable de ce retentissant éclat?... Un homme n'est qu'un homme, après tout... »

Et sur cette sage réflexion, aucun bruit ne

S étant renouvelé, elle s'enfonça la tête dans son souple oreiller, avec la volonté de dormir enfin.

Néanmoins, l'obsession de Yaurre la ressaisit.

«... Quelle audace // avait eue de se représenter!... Après cet ignoble abandon I Après tout ce qu'elle avait fait pour lui !.. . »

A ce souvenir, la fantasmagorie de ses fautes conjugales Téblouit.

Pour la première fois de sa vie, Jeanne Gilbert évoqua, avec de pures délices, tant de scènes affolantes que les remords avaient troublées sans trêve du vivant du colonel ; et dont son orgueil de femme trahie à son tour lui avait, depuis deux ans, commandé l'inflexible oubli.

Mille formes et mille couleurs radieuses papillotèrent dans la pâle lueur qui emplissait la pièce.

De nouveau les paupières de la veuve se relevèrent nerveusement.

... Soudain, un froid de surhumaine horreur fit irruption dans ses veines, comme un torrent glacé.

... Là-bas, juste au pied de son lit... la portière remuait. . .

Et sur les grains foncés de la tapisserie se détachait une grande main. . . une main écarlate ! . . .

M""® Gilbert, épouvantée, incapable d'articuler un son, espéra d'abord qu'elle se trompait.

Néanmoins, elle n'osa point commettre un mouvement.

Seules, ses prunelles vibraient encore en elle, éperdûment braquées et invisibles, dans l'obscurité de l'oreiller creusé comme une niche.

L'absence de toute rumeur était solennelle et atroce.

Mais bientôt minuit commença à sonner dans la chambre. Chaque tintement se piquait dans le cœur gonflé de Jeanne, avec l'âpreté d'épingles qu'on appuie sur une pelote trop tendue.

... Par un progrès insensible, la portière se soulevait graduellement. . .

Au douzième coup de l'heure, une monstruosité apparut.

C'était un visage écarlate, affreusement coupé par une paire de moustaches vertes, au-dessous d'un nez plus écarlate encore et crochu comme un bec. Entre deux cornes rouges, une huppe de cheveux verts pointait.

Cette effroyable tête, ainsi que projetée en avant par un ressort, vint retomber sur la main écarlate et y accota son menton, d'où pendait

une barbe de bouc, très longue, très fine et toute verte.

Le regard de l'apparition, fixe sous ses sourcils verts, cherchait obstinément le regard noir de Jeanne confondu avec une ombre locale.

Celle-ci, de seconde en seconde, se sentait emportée bien au-delà des bornes qu'elle attribuait successivement à la terreur possible.

C'est qu'elle les reconnaissait bien, ces yeux, qui provoquaient ainsi les siens avec tant d'acharnement farouche. C'étaient, sûrement, sûrement, les yeux ressuscites de son mari mort.

Oui! elle les reconnaissait, sans la ressource d'une hésitation... Et aussi ces rudes moustaches et cette longue barbiche, si diaboliquement colorées par les vapeurs de quelque enfer. . .

«... Mais que voulait ce revenant qui jamais n'était encore revenu ?... Oh ! justement ce soir-là ! Immédiatement après Vautre /. . . Quelle précision fatale I . . . Quelle torture ! . . . »

... Après un certain temps, l'être fantastique se montra dans toute sa taille. Il était haut et maigre. Vêtu d'un habit noir, cravaté de blanc, il balançait rigidement ses bras osseux que terminait, à gauche, une main écarlate, et, à droite.

une main verte. Ses pieds étroits s'allongeaient démesurément dans des souliers vernis et pointus, pointus, pointus.

Il s'avança sur le tapis, d'un pas ; puis d'un autre... Et il effectua encore trois nouveaux pas, de la façon dont doivent glisser les spectres. Ensuite, il s'arrêta, avec une l^èreté flottante.

... Les lèvres de la veuve furent impuissantes à formuler une prière. Toute sa chair inerte attendait, pour revivre, la fin de ce miracle 5 et le sentiment contenu en elle était aussi vague que celui qui s'ébaucha dans la portion choisie du limon primitif, lorsque le Créateur entreprit de pétrir cela.

... Persistant à se rapprocher de l'alcôve, l'image du démon ne tarda pas à être perpen-. diculaire sous la saillie du baldaquin.

Les douteux reflets de la veilleuse illuminaient le flamboiement incomparable de cette figure transformée et cependant trop familière, hélas !

... Par un reste d'instinct, Jeanne abaissa ses paupières 3 sa respiration était éteinte.

Nul bruit dans la chambre, nul bruit par la rue, nul bruit au monde !

NUIT ÉTRANGE 20f

Le souffle brûlant d'une bouche penchée vers elle haleta sur son front. Pénétrée jusqu'aux moelles et stimulée par cette intolérable chaleur, elle sentit ses cils frémir, tous les bulbes de sa peau se hérisser comme au contact d'une râpe, et des myriades de menues scies la mordre aux jointures avec leurs dents incandescentes. Sous l'extrémité de la couverture, ses orteils tourmentés par une irrésistible influence, s'armaient et se désarmaient pour ainsi dire, de même que les chiens d'un fusil dont on a fait mouvoir les gâchettes.

... Peu à peu une sorte d'animation avait été rendue à la possédée, par cet odieux contact.

Dès que l'haleine enflammée qui lui parcourait la face lui sembla éteinte, une impérieuse tentation de revoir la harcela.

Oh ! avec quelle prudence elle apporta, rien que pour cligner d'un œil, d'aussi infinies précautions qu'elle en aurait eues pour se servir d'un compte-gouttes extrêmement sensible ! En effet, ses regards calculés et espacés tombèrent autour d'elle comme déboutes petites gouttes...

Miséricorde ! l'apparition était toujours là. Mais, maintenant, elle s'offrait de dos, les

épaules saillissant à travers l'habit, de même que les omoplates décharnées d'un squelette. Sa main verte et sa main écarlate, ayant combiné leur adresse satanique, ouvrirent toute grande l'armoireàglace sans lui permettre de bruire, ainsique les gonds n'y manquaient point ordinairement.

Jeanne Gilbert avait reconquis assez de sens pour se réfugier sous la protection de Dieu.

Elle allait décrire le signe de la Croix, lorsque le diable vert et rouge, comme s'il eût deviné cette inspiration chrétienne, se retourna par une subite astuce. Ses yeux excités lancèrent un éclair dont la vigueur, de plus en plus reconnaissable, avait jadis souvent été éprouvée par sa faible proie, qui, dès lors, ne songea plus qu'à s'ensevelir dans une inviolable rigidité.

Du moins, elle put discerner que la main verte se faufilait parmi un amoncellement de riches dentelles (une des rafes reliques de la corbeille de noces), et que la main écarlate plongeait dans une cassette où la veuve elle-même venait de déposer son anneau d'alliance.

De sa position, à peine distingua-t-elle un froissement et un tintement de choses aussi imperceptibles que le croquement d'une chauve-souris.

. . . Tandis que s'exerçaient contre elle ces in* concevables reprises, Jeanne, désormais résignée à son sort, se soumettait absolument à un de ces magiques pouvoirs dont sa nourrice lui avait jadis ânonné les légendes. Une âme de petite fille s'était répandue aux quatre coins de sa cervelle, cette âme initiale qui, tapie quelque part dans le crâne de toutes les femmes, toujours y demeure., et qu'on peut encore découvrir même sous les cheveux blancs des aïeules, ainsi que la robe d'une ancienne poupée, dans une retraite cachée de leur garde^robe.

... Un mystère et un silence surnaturels continuaient à imprégner les murs, le plafond, le parquet, lès meubles et l'atmosphère de la chambre.

... L'étrange visiteur des insomnies nocturnes s'apprêtait à refermer le panneau de l'armoire ; lorsque, se ravisant, il abattit la main sur un vaporisateur. Et l'appareil, nàanié par lui avec une gravité singulière^ imbiba d'essence parfu^ mée sa barbe de bouc, son toupet Vert et ses joues écarlates.

Cela fait3 dans une pirouette instantanée3 il s'évada derrière la portière.

La lourde draperie s'agita longtemps encore après cette disparition ; et, longtemps encore, un tremblotement qui s'amoindrissait s'y acharna dans les plis sombres.

Dès que ce voile épais parvint à s'immobiliser sur le seuil de l'issue maudite, Jeanne qui l'observait avec une anxiété mortelle, fut redressée sur son séant, par une détente convulsive des reins.

... Elle palpa ses yeux, tira ses cils, pinça ses oreilles et le doux épiderme de ses tempes, meurtrit ses seins effarés.

Elle s'adressa la parole à elle-même, interrogeant sa raison et ses sens, altérée d'interprétations et de témoignages.

Pendant qu'elle était plongée dans cet état de doute, l'existence du monde extérieur, qui lui avait semblé s'interrompre, reprenait sa marche tranquille.

Au loin, le grondement d'une pesante charrette roula sur le pavé.

La demie de minuit sonna.. .

Et quelque rôdeur lâcha dans l'air la volée de ses sifflemments noctambules...

Cette manifestation des réalités coutumières soulagea le cœur de Jeanne. Ses poumons se dilatèrent par une respiration avide et délivrée.

... En hâte, elle revêtit un peignoir, ralluma sa lampe... et, impatiente de s'assurer que tout — prodige ou cauchemar — s'était bien évanoui, elle s'aventura hors de sa chambre, sur la pointe des pieds.

... Le salon restait dans le désordre relatif où la modeste réception l'avait mis... La salle à manger était déserte... Dans la cuisine, dans l'antichambre, rien de suspect. . .

Le courage revenait à M""^ Gilbert, mais non le calme. Une impression réparatrice lui faisait encore défaut.

Au moment de longer le couloir sur lequel donnaient les deux chambres à coucher, un violent besoin la poignit de revoir son fils, de regarder avec une muette admiration cette tête chérie dormir son sommeil innocent et qu'aucun fantôme n'avait le droit de hanter,

... Oh! que sa tendre timidité mit de délicatesse à entr ouvrir la porte !

... Mais quelle stupeur aussi, dès que l'abat-

jour eut été assez soulevé pour faire apercevoir que les draps d'André étaient vides !...

Un soubresaut éperdu... un cri désespéré de la misérable mère, qui se précipite en avant ! . . .

... Le lit , où elle court d'abord n'est point défait... Sur la cheminée, au bout de la mèche d'une bougie récemment soufflée, une petite étoile s'éteint en fumant... En travers d'une chaise, les vêtements de tout à l'heure sont jetés pêle-mêle... Au bord de la table de nuit, un peigne fiché au jugé dans une brosse, . . Dans un angle de la pièce, des bottines encore chaudes...

La mère va, vient, se démène, se lamente, fouille partout.

... A la surface du premier tiroir de la commode, un gant de soie verte et un gant de soie écarlate, brillant de l'éclat du neuf, forment une paire dépareillée... Là-dessous, des cravates, des foulards... encore d'autres gants... Et puis des mouchoirs de poche... une boîte d'enveloppes...

Hardi ! hardi ! pauvre mère ! Éparpille au hasard ce qui t'a pris hier tant de peine à ranger ! . . .

... Au fond du tiroir, tout au fond, un carton rose, carré, glacé...

Quest-cela?.,. mon Dieu !

(( cîW'"® la Comtesse c^ntonietta de Clem prie M. André Gilbert de lui faire le plaisir de venir passer che\ elle la soirée du Samedi Gras. On dansera un cotillon. Lo4 TÊTE EST VE T{iGUEU%, »

... Une lumière subite éclaira l'intelligence bouleversée de M"*® Gilbert.

Elle comprit tout !

... Retournant chez elle avec une vivacité fébrile, elle inventoria rapidement le contenu de son armoire... Oui ! c'était bien cela :

Dans le portefeuille dissimulé sous les dentelles, un billet de cent francs avait été soustrait.. . Dans la cassette, où les bagues de la veuve reposaient sur un fond de pièces d'or, deux louis, peut-être même trois, manquaient...

« — Ah ! le malheureux ! gémit la mère, le malheureux! »

. . . Avec quelle aisance, à présent, elle s'expliquait les détails les plus invraisemblables !

... Et, dans le défilé de ses réflexions amères, elle revit les yeux de son fils tellement modifiés par l'angoisse du forfait bravé que la douceur de leur hypocrisie journalière s'était effacée, en vertu

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