LA GUERRE
Au moment où elles entraient en guerre contre la Serbie, les autorités militaires austro-hon-
groises avaient pris toutes leurs mesures pour prévenir une révolution de la population yougoslave.
Les régions limitrophes de la Bosnie- Herzégovine furent débarrassées de la population suspecte, qui fut en partie massacrée par les volontaires du Schutzkorps, en partie évacuée et internée à Arad ou dans d'autres villes hongroises. Toutes les personnes en vue, soupçonnées de serbophilie, députés, prêtres, présidents de sociétés, etc., furent emprisonnées ou internées. Pour assurer l'ordre et la sécurité des convois militaires, les autorités autrichiennes ont fait, comme otages, circuler dans les trains et sur les ponts les notables serbes.
L'œuvre d'extermination de la race yougoslave en Bosnie- Herzégovine fut poursuivie par une série de procès scandaleux dits de hautetrahison. Contre les seuls élèves des écoles secondaires on a instruit quatre grands procès où ont comparu 154 accusés (parmi lesquels aussi 6 professeurs). Le total des peines dont ces mineurs ont été frappés s'élève à plusieurs centaines d'années de travaux forcés. Il est intéressant de constater que parmi les accusés, il y avait dans ces procès 122 orthodoxes, 18 mu-
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sulmans et 14 catholiques. Tous étaient incriminés d'avoir fait de la propagande révolutionnaire yougoslave.
A l'élite intellectuelle serbe de Bosnie- Herzégovine on intenta deux procès, à la suite desquels dix-neuf accusés ont été condamnés à mort ; 101 accusés se sont vu infliger en tout 868 années de travaux forcés. Le nombre des personnes frappées de déchéance nationale et de confiscation de biens s'élève à plusieurs dizaines de mille.
En Croatie-Slavonie, où l'on pratiquait dè6 avant la guerre un régime d'absolutisme et de persécutions, la guerre a établi avec l'état de siège, la toute puissance de l'autorité militaire. Celle-ci en a profité pour se venger sur les patriotes serbo-croates de leur fidélité à l'idée de l'unité nationale. Le Parlement croate n'était pas dissous et ses membres jouissaient de l'immunité, doublée pour la plupart d'entre eux, de leur qualité de délégués au Parlement de Budapest. Malgré cela, on a arrêté ou interné les déptités : Svetozar et Valerian Pribitchevitch, Srdjan Budisavliévitch, Giga Jovitch, Veceslav Vilder,Djuro Surmin et plusieurs autres députés. Le président de la Diète, M. Bogdan Médako-
vitch, fut arrêté dans une station balnéaire et conduit à Zagreb, escorté de la force armée. Giga Jovitch fut interné à Arad où il mourut. Srdjan Budisavliévitch fut condamné à 8 mois de travaux forcés. Les chefs socialistes, M. Koratch, ancien député, et M. Demétrovitch, directeur de l'organe du parti, furent arrêtés et internés. Trois grands journaux, le Hrvatski Pokret, organe de la Coalition serbo-croate (la majorité parlementaire), le Hrvat, organe du parti radical croate dit parti Starcévitch, et la Slobodna Rietch> organe du parti socialiste, furent supprimés.
Les arrestations et les condamnations pour trouble de Tordre public, pour haute-trahison, etc., parmi la population civile de la Croatie-Slavonie, sont innombrables» De même les confiscations de biens. Chaque numéro du Narodne Novine, journal officiel de Zagreb, en apporte de nouvelles listes. Mais c'est surtout dans la Syrmie, c'est-à-dire dans la partie sudest du royaume de Croatie-Slavonie, que la population a été le plus cruellement frappée. Là, la population de race serbe, plus de 30.000 personnes, a été expulsée, et ses foyers ont été incendiés et détruits par la soldatesque austro-hongroise.
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De même la population yougoslave qui habite la Hongrie du Sud, et plus particulièrement la province de la Batchka et du Banat, a été exposée aux mêmes sévices. Un des chefs éminents du peuple serbe de la Batchka, le professeur Vasa Staitch, a été condamné à 8 ans et demi de travaux forcés. A Szegedin, des notables serbes, MM. Manoïlovitch, Avacitch et Zagoritsa, avocats, Mgr. Voutckhov et plusieurs autres ont été condamnés à des peines variant de deux mois à deux ans.
En Dalmatie, où les sympathies de la population yougoslave pour la Serbie étaient très vives, on opéra une véritable razzia parmi la population. Des milliers de Serbo-Croates, hommes et femmes de toute condition, de tout âge, de toute religion, furent internés, pris comme otages ou emprisonnés. Nombre d'entre eux ont été fusillés, pendus ou, simplement, ont disparu sans qu'il fût possible de connaître leur fin.
Ainsi ont été arrêtés, pris comme otages et plus tard emprisonnés ou internés les membres du Parlement de Vienne et des Délégations austro-hongroises : M. Smodlaka, député de Split (Spalato), M. Cingria, maire de Du-
brovnik (Raguse) et député de Metkovitch- Vrgorats, M. Trésitch-Pavicitch, représentant des îles dalmates, et M. Vukotitch, représentant de Kotor (Cattaro). Le député Trésitch-Pavicitch, qui est un des meilleurs écrivains serbocroates, fut en outre poursuivi pour crime de haute trahison. De même ont été emprisonnés et poursuivis pour crime de haute-trahison les députés croates à la Diète dalmate,M. Lupis, M. Drinkovitch et M. Makiédo. Le député serbe à la Diète dalmate, M. Stevan Serzentitch, a été condamné à mort, puis gracié et sa peine commuée en 20 années de travaux forcés.
Le nombre des conseils municipaux serbocroates de Dalmatie qui ont été dissous et remplacés par des commissaires nommés par le gouvernement, s'élève à vingt. Les bureaux de tous les partis politiques serbo-croates de Dalmatie, ont été dissous et leurs membres emprisonnés. Un des chefs du parti radical croate^ M. Andjelinovitch s'est vu condamner à 14 mois de réclusion pour avoir prononcé, le jour de l'attentat de Sarajevo, un discours patriotique, à l'occasion de la fête nationale serbe, organisée à Kossovo en Dalmatie. On a interné, pris comme otages ou emprisonné les conseillers
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municipaux des trois grandes villes dalmates : de Split, de Sibénik et de Dubrovnik, entre autres M. Krstelj, maire de Sibénik, M. Skaritsa, de Split, MM. Knézévitch et Pugliesi, chefs du parti serbe de Dubrovnik, etc. Le premier adjoint d'une autre ville dalmate, celle de Knin, M. Onisim Popovitch a été fusillé. Le même sort est échu à M. Zénovitch, maire de Budva.
Sur 12 journaux paraissant en langue serbocroate, 6 ont été supprimés. Leurs rédacteurs ont été emprisonnés et poursuivis pour crime de haute-trahison. Ainsi on a condamné M. Bartulovitch, rédacteur en chef de la Sloboda 5 ans de travaux forcés et M. Œsoulitch, rédacteur du même journal, à deux ans et demi. La femme du rédacteur iDsouliteh a été tout récemment condamnée à 3 ans et demi de travaux forcés. M. Tartalia directeur de la Zastava fut également frapp é d'une peine de cinq ans de travaux forcés. M. Sirovitsa rédacteur à la Hrvatska Riétch a été condamné à 8 mois de réclusion. Parmi ceux qui ont été pris comme otages et traînés, mains liées, le long des lignes de chemin de fer, se trouve aussi le grand poète dramatique yougoslave, M. Ivo Voïnovitch. Deux capitaines de marine dalmate, M. Serzen-
titeh, Serbe orthodoxe, et M. Adzia, Croate catholique, ont été fusillés à Ercegnovi (Castelnuovo) sous prétexte qu'ils auraient fourni à la flotte française se trouvant dans les eauxdalmates des renseignements stratégiques. La comtesse Vidovitch de Split, a été condamnée par le tribunal de Graz à un an et demi de travaux forcés, pour avoir chanté l'hymne national serbe. Le* clergé lui-même n'a pas été plus épargné.
Rien ne prouve mieux la perfidie et la cruauté des autorités autrichiennes en Dalmatie envers leurs sujets serbo-croates que le fait suivant : lorsqu'au début des hostilités la flotte française pénétra dans l'Adriatique et commença à attaquer la côte dalmate, les autorités autrichiennes ont pris une centaine de patriotes serbo-croates emprisonnés — entre autre les députés Vukotit ch et Makiédo — et les ont fait transporter dans la forteresse de Mamula (dans les Bouches de Cattaro), fortement armée et exposée aux canons de la flotte française. On devine l'infâme projet : on voulait les faire massacrer. Heureusement on a trouvé le moyen d'informer le commandant de la flotte française dans l'Adriatique, et de cette façon ont put éviter l'horrible massacre.
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En Istrie, on a jeté en prison plus de 1.000 personnes, parmi lesquelles les députés croates Andritchitch, Cervar, Kirats et Poscitch. On a sévi avec une égale violence contre les Yougoslaves des régions-frontières austro-italiennes. A Trieste on arrêta le secrétaire de la Société politique slovène, M. Jedlowski qui, plus tard, réussit à se sauver en Italie. A Goritz, les Slovènes de la classe cultivée furent enfermés par centaines ; entre autre le vice-président du Conseil provincial, M. Franko, le directeur du journal Sotcha, M. Gaberscek; le Dr Irgulitfch, président de la Société Sokol. M. Knaflitch, le publiciste connu, etc.
Les pays Slovènes ont été également éprouvés. Les prisons de Liubliana, de Maribor (Marhurg), de Graz, de Celovets (Klagenfurth) étaient au début de la guerre bondées de patriotes Slovènes. Parmi les personnages arrêtés se trou* vaient M. Ivan Hribar, l'éminent chef du parti libéral slovène, ancien maire et député de Liubliana, Ivan Tsankar,le grand écrivain slo* vène, M. Grafenauer, le chef du parti populaire slovène de Carinthie et député au Parlement de Vienne (qui fut plus tard condamné pour haute trahison à 5 ans de travaux forcés), le vice-pré-
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sident du conseil municipal de Liubliana, M. Novak, le président de la Matitsa slovène,le professeur Ilesitch. Deux citoyens de Liubliana, MM. Petritch et Jéglitch, ont été fusillés. Ceux qui ont été frappés de confiscations de biens et poursuivis pour crime de haute-trahison se comptent par milliers.
LES VOLONTAIRES YOUGOSLAVES
Mais si, par des mesures draeonniennes, les autorités austro-hongroises réussirent à étouffer la révolte au sein des populations yougoslaves7 elles n'ont pas pu pousser les soldats yougoslaves à l'enthousiasme pour la cause de la monarchie dualiste. C'est ainsi que des milliers de soldats yougoslaves ont passé aux Serbes et aux Russes et se sont ensuite volontairement enrôlés dans l'armée serbe. Pendant des mois, les volontaires yougoslaves ont gardé la frontière macédonienne contre les Bulgares et, lors de la dernière et traîtresse attaque de ceux-ci, ils se
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sont vaillamment battus aux côtés de leurs frères serbes. Aujourd'hui les débris du corps de volontaires yougoslaves en Serbie sont encadrés dans l'armée serbe de Salonique et se battent vaillamment sur le front de Macédoine.
Ce sont ceux dont le correspondant spécial de Y Agence Reuter, au quartier général serbe, parlait dans sa dépêche du 12 septembre 1916. « Le mois dernier, y disait-il, les lignes serbes s'étendaient devant l'offensive bulgare en flanc atténué jusqu'au lac de Prespa, au delà de Florina. Ce flanc était tenu par des volontaires comprenant presque exclusivement des Yougoslaves. Ce sont des hommes de sang serbe, nés en dehors du royaume, qui s'étaient ralliés à la cause nationale ».
Quant aux Yougoslaves capturés sur le front russe,ils ont formé un nouveau contingent de volontaires, fort de deux divisions (42.360 hommes). La première division a pris part aux durs combats livrés dans la Dobroudja, en automne 1916, à côté des armées russe et roumaine. Elle s'y est couverte de gloire. Aussi la presse russe n'at-elle pas épargné les paroles d'admiration pour les exploits héroïques des volontaires yougoslaves. Voici ce qu'en dit le Temps du 28 sep-
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tembre 1916, dans une dépêche de Petrograd : « La première division serbe composée de Serbes, de Croates et de Slovènes, combat dans la Dobroudja, soiis le commandement d'officiers serbes. Les journaux russes font l'éloge du merveilleux courage avec lequel cette division a défendu le territoire roumain contre les attaques des Bulgares et des Allemands, lors de la plus grande bataille, qui eut lieu le 25 août lorsque la division serbe eut à repousser dix huit attaques bulgares.
« Par suite du recul de l'armée roumaine, la division serbe se trouva encerclée par les armées bulgares et allemandes, mais elle se fraya un passage à la baïonnette et repoussa l'ennemi en lui causant de grandes pertes.
« L'attitude héroïque de ces troupes a valu à leur commandant la reconnaissance et l'admiration de l'armée russe.
« Les correspondants des journaux de Bucarest mandent que la division serbe a repoussé l'ennemi et que la bravoure des soldats serbes, le sang-froid et l'habileté de leurs officiers, sont sans exemple. »
On trouve le même témoignage dans l'ordre du jour adressé aux troupes yougoslaves par
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leur commandant, le général serbe Zivkovitch.
« Je suis extrêmement heureux, dit-il, de l'honneur que Sa Majesté, notre vénéré roi Pierre, a bien voulu me faire en me confiant le corps de volontaires formé par les fils de notre nation serbo-croato-slovène. L'œuvre chérie par nos ancêtres devient un fait aujourd'hui. La Serbie, la Croatie, la Slovénie; la Bosnie- Herzégovine, la Dalmatie et les autres pays du Midi-slave sont habités, de temps immémoriaux, par un même peuple yougoslave. L'ennemi des Slaves s'est toujours efforcé de nous séparer afin de pouvoir aisément nous exploiter en vue de ses propres fins. En pleine conscience de l'origine commune de notre race et du sang versé pendant des siècles contre l'ennemi, nous participons aujourd'hui à la grande lutte des Nations pour le droit et sa réalisation, parce que nous voyons clairement que le salut des Yougoslaves est seulement dans leur solidarité et dans leur unification. Vos jeunes cœurs de patriotes sont remplis de ce noble idéal. Les exploits glorieux de la première division dans les durs combats en Dobroudja, témoignent que vous savez combattre pour cet idéal aussi héroïquement que vos frères de Serbie. C'est avec or-
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gueil, que moi, votre commandant, je le confirme. »
Les sacrifices imposés à la division des volontaires yougoslaves au cours des combats en Dobroudja ont été extrêmement lourds. Cependant ils n'ont pas ébranlé la ferme volonté des Yougoslaves de poursuivre, avec des forces nouvelles et accrues, la lutte contre les ennemis de leur liberté. De nouvelles unités de volontaires yougoslaves ont été ensuite formées en Russie. D'autre part, à la nouvelle de l'entrée en lice des États-Unis contre l'Allemagne, les organisations yougoslaves de l'Amérique du Nord ont ouvert de nombreux bureaux de recrutement et ils espèrent constituer une armée yougoslave qui combattra, sous le drapeau étoilé, pour leur liberté et pour celle de l'humanité tout entière.
u moment où, pour la seconde fois, l'ar-
XJLmée autrichienne menaçait d'invasion le royaume de Serbie (en novembre 1914), un ministère de coalition se forma à Nich. Les trois grands partis, représentant 90 0 /0 des circonscriptions électorales, se mirent d'accord pour formuler un programme national commun. Ce programme, M. Nicolas Pachitch, président du Conseil, le lut à la séance de la Skupchtina tenue à Nich le 24 novembre 1914.
LE PROGRAMME YOUGOSLAVE
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« Le gouvernement actuel — déclara M. Pachitch — a été formé pour personnifier l'unité de la volonté, des forces et des intentions de notre patrie. Convaincu de la confiance du Parlement serbe aussi longtemps qu'il placera toutes ces forces au service de la grande cause de l'État serbe et de la race serbo-croate-slovène, le gouvernement considère de son suprême devoir de s'incliner avec le plus profond respect devant les victimes ardentes qui s'immolent bravement et volontairement sur l'autel de la patrie. Convaincu de la détermination du peuple serbe tout entier de persévérer dans la lutte sainte pour la défense de son âme et de sa liberté, le gouvernement du royaume considère, surtout dans ces moments fatidiques, comme son premier et absolu devoir d'assurer une heureuse issue à cette grande lutte qui, dès son commencement, s'est développée dans le sens d'une guerre pour l'unification de nos frères serbes, croates et slovènes irrédimés. Les brillants succès qui couronneront cette guerre, rachèteront amplement les sacrifices de sftng consentis par la présente génération serbe. a
Le gouvernement serbe, par cette déclaration, endossait devant le monde, le programme de
l'unification nationale des Serbes, Croates et Slovènes et il en faisait son principal but de guerre. Il a été approuvé en cela par l'unanimité de l'Assemblée nationale.
Et les Yougoslaves d'Autriche- Hongrie que faisaient-ils ?
La guerre a surpris les Yougoslaves qui, pas plus que les autres nations alliées, ne s'attendaient à une si brusque et si soudaine rupture de la paix européenne. Il arriva donc qu'au moment de la remise de l'ultimatum du gouvernement austro-hongrois à la Serbie, la plupart des représentants du peuple yougoslave de la monarchie dualiste se trouvaient dans leur pays. Les autorités austro-hongroises ont donc eu toutes leurs aises pour prendre des mesures propres à mettre les représentants yougoslaves hors d'état de nuire, et étouffer ainsi leur voix — ce qu'elles ont fait avec la cruauté et la violence qu'on vient de voir.
Pourtant quelques hommes politiques yougoslaves se trouvaient, au moment où éclata le conflit européen, en dehors des frontières de la double monarchie ou avaient, à la dernière heure, hasardé un voyage clandestin et hardi sur des bateaux italiens. Ils purent ainsi s'échap-
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per. Ce sont eux qui ont fondé à Londres, le 15 mai 1915, un comité d'action sous le nom de Comité Yougoslave. Ce Comité, à la tête duquel se trouve le député Ante Trumbitch, président du Club de la majorité à la Diète dalmate, et dont font partie entre autres M. Hinkovitch, député au Parlement croate et délégué au Parlement de Budapest, M. Grégorin député slovène au Parlement de Vienne, M. Trinaïstitch, député croate à la Diète d'Istrie, M. Stoyanovitch, député serbe à la Diète de Bosnie- Herzégovine, etc., a remis aux chancelleries de l'Entente un mémorandum sur la question yougoslave. Nous y trouvons pour la première fois exposé d'une façon précise et détaillée, le programme des revendications nationales des Yougoslaves. Nous y lisons notamment (*) :
« Le territoire national des Serbes, Croates et Slovènes comprend :
a) La Serbie et le Monténégro ;
b) La Bosnie- Herzégovine ;
c) La Dalmatie avec son archipel ;
I1) Voir : Le Programme Yougoslave, Paris, Plon- Nourit et. Cle, pag. 12 et suivantes.
d) La Croatie et la Slavonie avec Riéka (Fiume) et le Medjumurie ;
é) La contrée de la Drave de la Hongrie méridionale et l'ancienne Voïvodina serbe (Batchka et Banat) ;
/) L'Istrie avec ses îles, et Trieste ;
g) La Carniole et Goritz ;
h) La Carinthie méridionale, la Styrie méridionale avec la contrée limitrophe au Sud-Ouest de la Hongrie.
« Un seul moyen — dit le Comité Yougoslave dans son Mémorandum — peut rendre la paix durable au Sud-est entier de l'Europe et particulièrement à l'Adriatique et aux Balkans : c'est l'union de tous les membres et de tous les territoires yougoslaves dans un État indépendant. » Et il ajoute : « Tout partage de ce territoire national, et surtout la cession d'une partie quelconque à une puissance étrangère, ne serait pas seulement un obstacle au développement de l'unité yougoslave, une violation du principe des nationalités, mais une édition nouvelle du système autrichien, une source de collisions et de conflits perpétuels ».
Le Comité yougoslave ne s'est pas contenté de formuler un programme, il a entrepris dans tous
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les pays alliés et neutres, une vaste campagne politique en vue de gagner les gouvernements et l'opinion publique à la cause yougoslave. Dans son action, le Comité Yougoslave a trouvé un puissant appui moral et matériel dans les colonies yougoslaves des deux Amériques.
Les émigrés yougoslaves d'Autriche- Hongrie qui y vivent au nombre d'un million, et qui nourrissent une haine farouche contre le régime habsbourgeois qui les a chassés du foyer domestique, n'avaient pas attendu la constitution du Comité Yougoslave pour proclamer leur attachement à la cause alliée et leur ardent désir de voir leur patrie libérée du joug étranger.
Le premier Congrès national des colonies yougoslaves de l'Amérique du Nord, tenu à Chicago, le 10 mai 1915, avait voté une résolution conçue dans les termes suivants :
« Les Croates, Serbes et Slovènes ne voient leur salut que dans leur libération de l' Autriche- Hongrie. Tous les liens avec elle doivent être brisés. Notre vie et notre progrès ne peuvent être sauvegardés que par l'union de tous les pays yougoslaves avec la Serbie en un Etat unique. Nous nous adressons en toute confiance aux puissances de la» Triple- Entente, qui, dans cette
guerre, luttent pour la libération des peuples opprimés. Nous les implorons de nous aider dans la réalisation de nos aspirations si justes, réalisation qui contribuera puissamment, en établissant l'ordre dans le Sud-Est de l'Europe, à donner des assises durables à la paix du monde. »
Dès que le Comité Yougoslave eut été constitué, les colonies yougoslaves de l'Amérique du Nord ont reconnu son autorité et mis à sa disposition les fonds nécessaires pour entretenir dans les pays ciliés et neutres, une vive propagande en faveur de la cause yougoslave. Les riches et influentes colonies yougoslaves de l'Amérique du Sud suivirent bientôt l'exemple de leurs compatriotes du Nord. En effet, les Yougoslaves habitant les républiques Sud- Américaines convoquèrent un Congrès national, qui eut lieu du 20 au 25 janvier 1916 à Antofogasta (Chili). Ils y votèrent une résolution, où il était dit que les Yougoslaves de l'Amérique du Sud :
« En déclarant une fois de plus que tout lien était rompu avec la monarchie austro-hongroise et la dynastie des Habsbourgs, ils se mettent à la disposition du gouvernement serbe et expriment leur entière confiance au Comité You- % goslave de Londres qu'ils regardent comme le
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représentant légitime des pays slaves du Sud, soumis au joug de l'Autriche- Hongrie.
« Ils se considèrent — et demandent à être considérés par les alliés de la Serbie — comme des alliés dans la lutte commune et demandent la protection des représentants de l'Entente. »
Au printemps de 1916, l'action du Comité Yougoslave — vue d'un mauvais œil dans quelques pays alliés intéressés — a reçu l'approbation de la Couronne serbe. Le prince-régent Alexandre, lors de son séjour à Paris, en mars 1916, répondant au salut du Président du Comité Yougoslave, M. Trumbitch, lui dit : « Vos paroles me vont droit au cœur, et si Dieu et la fortune des braves le veulent, les désirs que vous venez de m'exprimer d'une manière si belle, se réaliseront le plus tôt possible. Ce ne sont plus aujourd'hui des désirs ni, comme vous le disiez, un programme politique. C'est plus qu'un programme, c'est le but même des luttes pour lesquelles des fleuves de sang des fds serbes ont déjà coulé. Messieurs, il n'est pas possible que de tant de sang précieux ne surgisse pas la liberté pour notre peuple martyr où qu'il se trouve, des bords de l'Adriatique au Timok, du Perister au Triglav. Mon aïeul a défendu l'idée
yougoslave, mon père a embrassé, sur le trône, l'idéal pour lequel il avait lutté comme insurgé, le fusil à la main. Dans le fils et le petit- fils coule le même sang» fl
Jusqu'à ce moment, le gouvernement serbe et le Comité Yougoslave, pour des raisons d'opportunité internationale, étaient obligés d'agir chacun pour son compte, tout en conservant une pleine harmonie de vues. La révolution russe, renversant le tsarisme et ses préjugés, vint déblayer le terrain diplomatique. Une action commune s'imposait.
Le gouvernement serbe, se rendant bien compte de cette nécessité, convoqua en juillet 1917, à Corfou, une conférence à laquelle prirent part, outre les membres du gouvernement serbe, les délégués du Comité Yougoslave et le représentant du Parlement serbe. Dans de longues et nombreuses réunions, on examina la question de l'unité yougoslave et les moyens d'aboutir à sa réalisation. Le résultat de ces débats a été une déclaration signée le 20 juillet, par le président du gouvernement serbe, M. Pachitch et le président du Comité Yougoslave, M. Trumbitch. Cette déclaration remise par une note verbale du gouvernement serbe
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aux représentants des gouvernements alliés à Corfou disait :
« A la conférence des membres du Cabinet précédent de coalition et du Cabinet actuel ainsi que des représentants du Comité Yougoslave de Londres qui, jusqu'à présent, ont mené une action parallèle, des vues ont été échangées, avec le concours du Président de la Skupchtina, sur toutes les questions concernant la vie des Serbes, Croates et Slovènes dans leur futur État commun.
Nous sommes heureux de pouvoir constater, une fois de plus, à cette occasion, l'unanimité complète de tous les membres sur toutes ces questions. »
Après un exposé des efforts faits par la nation yougoslave pour réaliser son unité et l'indépendance nationales, la déclaration poursuit :
« Notre peuple aux trois noms, qui a le plus souffert de la force brutale et de l'injustice, et qui a fait les plus grands sacrifices pour conserver le droit de rester maître de ses destinées, a accueilli avec enthousiasme ce principe sublime posé comme but principal de l'atroce guerre provoquée par la violation de ce principe même.
Les représentants autorisés des € Serbes,
Croates et Slovènes, constatant que le désir de notre peuple est de se libérer de tout joug étranger et de se constituer en un Etat libre, national et indépendant, désir basé sur le principe que tout peuple est libre de disposer de lui-même, sont d'accord pour estimer que cet État doit être fondé sur les principes modernes et démocratiques suivants :
1° L'État des Serbes, Croates et Slovènes, qui sont aussi connus sous les noms de Slaves du Sud ou Yougoslaves, sera un royaume libre et indépendant, avec un territoire indivisible et une nationalité unique (un droit unique de citoyen). Cet Etat sera une monarchie constitutionnelle, démocratique et parlementaire avec, à sa tête, la dynastie des Karageorgevitch, qui a toujours partagé les idées et les sentiments de la nation, en plaçant au-dessus de tout la liberté et la volonté nationales.
2° Le nom de cet Etat sera : Royaume des Serbes, Croates et Slovènes. Et le titre du souverain : roi des Serbes, Croates et Slovènes.
3° Cet Etat aura un seul blason, un seul drapeau et une seule couronne. Ces emblèmes seront composés de nos emblèmes particuliers actuels.