‹ Les YougoslavesChapitre 8 sur 15 · PROGRAMME Y O U G O S L A V E · texte numérisé non relu

PROGRAMME Y O U G O S L A V E

Son unité sera symbolisée par le blason et le drapeau du royaume.

4° Les drapeaux particuliers serbe et croate et slovène — ont des droits égaux et peuvent être arborés librement à toutes les occasions. Il en sera de même pour les blasons particuliers.

5° Les trois dénominations nationales — serbe, croate et slovène — sont égales devant la loi pour tout le territoire du royaume et chacun peut s'en servir librement dans toutes les occasions de la vie publique et auprès de toutes les autorités.

6° Les deux alphabets, cyrillique et latin, ont aussi les mêmes droits et chacun peut librement s'en servir sur tout le territoire du royaume. Les autorités royales et les autorités locales autonomes ont le devoir et le droit d'employer les deux alphabets selon le désir des citoyens.

7° Toutes les religions reconnues pourront être exercées librement et publiquement. Les cultes orthodoxe, catholique-romain et musulman, qui sont surtout professés dans notre nation, seront égaux entre eux et auront les mêmes droits au regard de l'Etat.

En considération de ces principes, le législa-

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teur aura soin de sauvegarder la paix confessionnelle, conformément à l'esprit et à la tradition dé notre nation entière.

8° Le calendrier sera unifié le plus tôt possible.

9° Le territoire du royaume des Serbes, Croates et Slovènes comprendra tout le territoire sur lequel notre nation aux trois noms vit en masses compactes et sans discontinuité. Il ne pourrait pas être mutilé sans porter atteinte aux intérêts vitaux de la communauté.

Notre nation ne réclame rien de ce qui appartient à autrui. Elle ne réclame que ce qui est à elle. Elle désireuse libérer et constituer son unité. C'est pourquoi elle refuse consciemment et fermement toute solution partielle du problème de sa libération et de son unification nationales. Elle pose le problème de sa délivrance de la domination austro-hongroise et de son union avec la Serbie et le Monténégro dans un Etat unique formant un tout indivisible.

D'après le droit de chaque peuple de disposer de ses destinées, aucune partie de cette totalité territoriale ne pourrait être, sans atteinte à la justice, détachée et incorporée à un autre État quelconque sans le consentement du peuple luimême.

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10° La mer Adriatique sera, dans l'intérêt de la liberté et des droits égaux de toutes les nations, libre et ouverte à tous et à chacun.

11° Tous les citoyens sur tout le territoire du royaume sont égaux et jouissent des mêmes droits à l'égard de l'Etat et devant la loi.

12° L'élection des députés de la représentation nationale aura lieu au suffrage universel, égal, direct et secret. Il en sera de même pour les élections dans les communes et autres institutions administratives. Le vote aura lieu dans chaque commune.

13° La Constitution établie, après la conclusion de la paix, par l'Assemblée Constituante, élue au suffrage universel, direct et secret, servira de base à toute la vie de l'État ; elle sera l'origine et l'aboutissement de tous les pouvoirs et de tous les droits sur lesquels la vie nationale entière sera réglée.

La Constitution donnera au peuple la possibilité d'exercer ses énergies particulières dans les autonomies locales, délimitées par les conditions naturelles, sociales et économiques.

La Constitution doit être votée dans sa totalité par une majorité numérique définie de l'Assemblée Constituante.

La Constitution ainsi que toutes les autres lois votées par l'Assemblée Constituante n'entreront en vigueur qu'après la sanction du roi.

La nation ainsi unifiée des Serbes, Croates et Slovènes formerait un État d'une douzaine de millions d'habitants. Cet État sera une garantie de leur indépendance nationale et de leur progrès national et civilisateur ; un puissant rempart contre la poussée germanique, un allié inséparable de tous les peuples et États civilisés qui ont proclamé le principe du Droit et de la Liberté et celui de la Justice internationale. Il ferait, dignement partie de la nouvelle Société des Nations ».

La déclaration de Corfou a reçu un accueil sympathique dans les pays alliés. Lord Robert Cecil répondant à la Chambre des Communes, en décembre 1917, à une interpellation du député King, a déclaré au sujet de la Déclaration de Corfou : « Ce document a été communiqué par le gouvernement serbe au ministre de Sa Majesté à Corfou. Le gouvernement britannique

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a accueilli cette communication avec grand intérêt et sympathie ».

Mais qu'en pensent les représentants des Yougoslaves, restés à l'intérieur de la monarchie ?

C'est un point qu'il convient d'éclaircir. En ce qui concerne les dispositions générales du peuple envers le régime austro-hongrois, il n'y a pas besoin d'insister ; les persécutions auxquelles la population yougoslave a été exposée pendant la guerre en disent assez. Néanmoins il importe de savoir quelle est l'opinion des représentants de la nation restés sous la domination habsbourgeoise.

Il est évident qu'avant la révolution russe qui a finalement enfoncé les portes du Parlement autrichien, fermées dès le début des hostilités, et même avant, il ne pouvait être question de l'expression d'une opinion quelconque de la part de qui que ce soit. Le bourreau veillait.

Cependant même avant la révolution russe, on put entendre au sein du Parlement croate, ouvert en raison de la session du Parlement de Budapest auquel le Parlement croate envoie une délégation de 40 députés, des voix comme celle du député Hrvoj qui protesta contre l'hégé-

monie magyaro-allemande, et exprima son admiration pour la France.

D'autre part, dans l'adresse au nouveau souverain Charles I-IV, votée en mars 1917, par la majorité du Parlement croate, on lit le passage suivant :

« Notre peuple tout entier, sans distinction de religion et de nom, comme unité ethnique de sang et de langue, par les tendances démocratiques de tout son être, a nourri en son âme des vœux chaleureux pour son unification. C'est ce que ressentent tous les cœurs de notre peuple, tous, jusqu'aux rivages animés de l'Adriatique et dans toute la Bosnie-Herzégovine. »

Mais ce n'est qu'après la révolution russe, lorsque le gouvernement autrichien se fut décidé à convoquer le Parlement de Vienne, que les députés yougoslaves purent faire entendre leurs voix. A la séance d'ouverture, le 30 mai 1917, le député Korosec, Président du Club Yougoslave, lut, au nom des députés serbes, croates et slovènes, siégeant au Reichsrat la déclaration suivante :

« Les députés soussignés, réunis en Club Yougoslave, déclarent en se basant sur le principe des nationalités, et sur les droits de l'État croate,

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demander que toutes les contrées de la Monarchie dans lesquelles vivent les Slovènes, les Croates et les Serbes, soient réunies en un organisme d'État indépendant et démocratique, libre de la domination de toute nation étrangère et placé sous le sceptre de la dynastie des Habsbourg-Lorraine ; ils déclarent qu'ils mettront toutes leurs forces à la réalisation de cette demande de leur nation unique. Les soussignés prendront part aux travaux parlementaires après avoir fait ces réserves. »

L'importance et le vrai sens de la déclaration faite par M. Korosec au nom des députés yougoslaves au moment même où se réunit le Parlement de Vienne après trois ans de fermeture, ne peuvent être diminués ou changés par la phrase « sous le sceptre de la dynastie des Habsbourgs- Lorraine » — phrase creuse et purement de circonstance. D'ailleurs les députés yougoslaves au Parlement autrichien ont tenu à préciser le sens de leurs aspirations en réclamant pour le peuple yougoslave le droit de disposer de luimême et en déclarant que la question yougoslave est une question internationale qui doit être réglée à la Conférence de la Paix.

Quand à la séance du 27 juin, le président du

Conseil autrichien, M. de Seidler, répondant à l'interpellation du socialiste polonais M. Daszynski, déclara « qu'il est inexact que le gouvernement ait accepté comme base de la paix durable le droit des peuples à disposer de leur sort », le député slovène de Trieste, M. Rybar protesta au nom du Club Yougoslave dans les termes suivants :

« Il est nécessaire de déclarer aujourd'hui clairement et fermement que les peuples ne sont plus un objet entre les mains du gouvernement mais qu'ils doivent se gouverner eux-mêmes. Nous autres, Yougoslaves — proclama M. Rybar — nous déclarons que nous ne permettrons pas qu'on nous frustre du droit de disposer de nousmêmes et que nous combattrons tout gouvernement qui ne nous reconnaîtra pas ce droit. » Aussi les députés yougoslaves mènent-ils, au Parlement, une lutte implacable contre le gouvernement autrichien. Lors des pourparlers de Brest-Litovsk, engagés avec les maximalistes, les députés yougoslaves ont demandé qu'un représentant des Yougoslaves y prenne part. En même temps les députés yougoslaves apportaient à la tribune des faits et des documents effrayants sur les crimes perpétrés par les auto-

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rités militaires et civiles de la Monarchie contre leurs sujets yougoslaves. Quelques-uns de ces discours, notamment celui du député dalmate Tresitch-Pavicitch, ont fait sensation. Ce dernier fut reproduit dans la presse du monde entier et provoqua une indignation universelle.

« La conduite envers les Yougoslaves au début de la guerre, a déclaré le député croate d'I strie Spincitch à la séance du 3 décembre, depuis qu'elle dure, dépasse en horreur tout ce que l'hisstoire de l'humanité a jamais enregistré. Nulle part et jamais, les gouvernements n'ont agi aussi mal envers leurs propres ressortissants et d'une manière aussi cruelle que nos gouvernants envers les Croates, les Serbes et les Slovènes. Les milieux compétents de l'Autriche qualifiaient cette guerre de guerre entre le germanisme et le slavisme, tandis que les politiciens magyars affirmaient qu'il s'agissait d'une guerre contre les Slaves. Et, en effet, des millions de Slaves ont été forcés de combattre pour l'Allemagne et pour la cause de la maison régnante... Pendant cette guerre, le peuple yougoslave s'est renforcé dans sa conviction qu'il n'a que du mal à attendre des Allemands et des Magyars, et que le système dualiste en vigueur lui est néfaste. Le

peuple yougoslave doit s'en délivrer. Nous demandons une patrie croato-serbo-slovène,libre et indépendante de tout État étranger. Nous nous fions à Dieu et à la justice, ainsi qu'à nos droits et à notre force morale. »

A ces déclarations de la bourgeoisie yougoslave, il faut ajouter l'importante manifestation des représentants de la classe ouvrière. Le parti socialiste de Bosnie- Herzégovine et de Croatie- Slavonie avait mandaté les citoyens Markitch et Radosévitch pour répondre au questionnaire du Comité hollando-scandinave au sujet des condition d'une paix démocratique, et pour représenter,s'il y avait lieu, le parti socialiste yougoslave à la conférence de l'Internationale. Les gouvernements des Empires centraux s'imaginaient que la Conférence de Stockholm allait apporter un appui à leur action diplomatique en vue de conclure une paix boiteuse. Ils ont donc accordé des passeports aux délégués socialistes. De cette façon, les représentants du parti socialiste yougoslave ont pu se rendre à Stockholm. Et là, une fois hors d'atteinte de la justice militaire autrichienne, ils ont présenté un mémorandum qui constitue un violent réquisitoire contre le régime austro-hongrois.

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Après avoir exposé les souffrances des Yougoslaves sous la domination des Habsbourgs, les signataires du mémorandum poursuivent :

« Nos camarades austro-hongrois connaissent très bien la misérable situation des Yougoslaves en général et du prolétariat yougoslave en particulier telle que nous l'avons exposée. D'ailleurs on traite aussi de la même façon les autres nationalités de la monarchie.

« Ils le savent très bien, et nous ne comprenons pas comment ils peuvent dire dans leur mémorandum que la politique austro-hongroise vise à conserver et à favoriser les Yougoslaves. Il est simplement inconcevable que l'on puisse considérer comme une politique de conservation des petits peuples, les procédés d'un gouvernement qui a empoisonné la vie politique par des agents provocateurs, qui a poussé au désespoir les peuples qu'il gouverne, qui, politiquement, économiquement et intellectuellement, anéantit ses propres peuples, d'un gouvernement qui se salit par la fabrication de faux documents, par des procès monstres et par des crimes judiciaires.

« La politique machiavélique de l'Autriche- Hongrie s'est toujours servie des principes démocratiques dans ses buts contre-révolution-

naires. Ce n'est que quand il se trouvait dans une mauvaise posture, que notre gouvernement était « bon » envers le peuple. Nous ne croyons pas dans ses promesses vides, non suivies d'actes.

« Il est vrai qu'il y a mieux à faire que de gémir sur l'injustice et rêver de liberté : c'est de lutter pour la liberté et de la réaliser. Les Yougoslaves quoique déjà à bout de forces, luttent encore parce que leur lutte a pour but la libération nationale et sociale du joug séculaire de l'étranger. ))

Après avoir exposé en onze points les principes sur lesquels la Société des nations doit être organisée. Le mémorandum conclut :

« Afin que la paix future soit une véritable paix conclue d'après les principes proclamés par le Conseil des délégués ouvriers et soldats russes, c'est-à-dire sans annexions et sans contributions, fondée sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, nous demandons au nom des Yougoslaves et dans l'intérêt du prolétariat universel et de la paix du monde, qu'aux Yougoslaves soit reconnu le droit de se constituer en un État politique et économique indépendant ayant tous les attributs de la souveraineté, afin

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qu'ils puissent entrer dans une confédération républicaine des États balkaniques et y être, avec les autres, la plus grande garantie de la paix du monde. »

Il résulte des déclarations que nous venons de citer que tous les représentants yougoslaves sont d'accord pour réclamer l'unification et l'indépendance des pays yougoslaves. Ceux qui se trouvent à l'étranger ,libres de toute pression austro-hongroise, veulent cette unification sous le sceptre de la dynastie serbe en union avec la Serbie et le Monténégro ; ceux qui parlent sous la menace de la potence, en Autriche- Hongrie, ajoutent à leurs vœux d'unification et d'indépendance la formule « sous le sceptre de la dynastie des Habsbourgs ». La libre expression de la volonté du peuple yougoslave, dès qu'il sera libéré de toute pression étrangère, ne manquera pas d'écarter cette formule, si une révolution intérieure au sein de la monarchie même ne l'a pas écartée auparavant (1).

(*) D'ailleurs le Club Yougoslave de Vienne a abandonné cette formule, et dans le Mémoire qu'il a présenté, le 31 janvier 1918 aux délégations traitant la paix à Brest-Litovsk, il réclame la libération pure et simple des Yougoslaves. Voir Annexe I.

De son côté, le gouvernement serbe reste fermement attaché au programme yougoslave. Afin de hâter sa réalisation, la Serbie n'a pas hésité à consentir les plus lourds sacrifices et même à subir le plus effroyable martyre connu dansl 'histoire. Il est donc déplacé de représenter, comme le fait certaine presse alliée, la guerre soutenue par la Serbie comme une simple lutte pour son intégrité territoriale et pour un débouché à obtenir dans l'Adriatique. A de tels propos, le journal officieux serbe (*) répond très justement : « La Serbie a toujours été consciente de la gravité de l'enjeu, et si elle avait voulu s'occuper seulement de son intégrité territoriale, elle aurait pu accepter les offres réitérées de paix séparée qui lui ont été faites. Même dans l'épreuve la plus dure, la Serbie ne fléchit pas et ne voulut pas s'incliner devant le poing allemand. Le peuple serbe veut être libre tout entier, et uni avec ses frères croates et Slovènes. C'est en vue de cette union qu'il laisse couler les dernières gouttes de son sang. Aussi devrait-on, sinon par conviction, du moins par respect pour ces guerriers légendaires, cesser de parler de

(*) La Serbie, du 15 octobre 1916.

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« l'intégrité » de la Serbie ou de ses « débouchés » sur l'Adriatique. Le peuple serbe saigne pour son intégrité, et il la réclame tout entière. »

On ne saurait mieux dire. La Serbie, comme la France, l'Italie, la Roumanie, combat, elle aussi, pour la délivrance de ses nationaux opprimés et demande leur union avec la mèrepatrie. Ce programme est, d'ailleurs, en pleine harmonie avec les principes énoncés, dès le début de la guerre, par les gouvernements alliés, principes qui ont trouvé un si digne interprète dans la personne du président Wilson. D'après ces nobles principes, chaque peuple, petit ou grand doit recouvrer sa pleine indépendance et sa liberté.

QUELQUES DIFFICULTÉS DU PROBLEME

Le programme yougoslave s'est heurté à certaines réserves et même à quelques oppositions.

Les réserves venaient de ceux qui ne pouvaient concevoir la disparition de la monarchie des Habsbourgs, soit parce qu'ils s'effrayent à

l'idée d'un changement aussi radical, soit parce qu'ils persistent malgré les bévues du récent passé, à chérir le rêve utopique d'une Autriche- Hongrie opposée à l'Allemagne.

Dans certains milieux orthodoxes-russes et catholiques-romains, ont surgi, pour des raisons tout à fait contraires, des oppositions au programme de l'unification des Yougoslaves oppositions qui, pour être sourdes, n'en étaient pas moins énergiques. Les orthodoxes russes, et notamment les dirigeants du Saint-Synode, craignaient que l'entrée des catholiques dans l'État serbe ne fît perdre à la Serbie son caractère d'Etat orthodoxe. L'orthodoxie était donc en danger. D'autre part, les hommes du Vatican ne pouvaient voir sans appréhension des Croates et des Slovènes catholiques s'unir aux Serbes orthodoxes sous le sceptre d'un schismatique comme le roi Pierre de Serbie. Et les cléricaux, orthodoxes et catholiques, de clamer, d'une seule voix, qu'il serait préférable de séparer les Croates et les Slovènes catholiques des Serbes orthodoxes et de créer deux États yougoslaves distincts : l'un catholique et l'autre orthodoxe. De cette façon les intérêts des deux Églises seraient sauvegardés.

DIFFICULTÉS DU PROBLÈME

Mais une opposition plus sérieuse et bien plus violente est venue du côté où l'on pouvait, au contraire, s'attendre à voir accueillie avec sympathie l'idée d'une dislocation complète de l'Empire danubien et la création d'un Etat yougoslave sur les rives orientales de l'Adriatique. Il s'agit de l'Italie.

La raison de l'opposition italienne était bien simple. Avant d'entrer en guerre contre l'Autriche, l'Italie elle-même avait émis des prétentions sur les contrées adriatiques réclamées par les Yougoslaves : sur Trieste, sur l'Istrie, sur une partie de la Dalmatie, etc.

Un publiciste anglais, très versé dans les questions de la politique extérieure, M. Seton- Watson, prétend même qu'un accord serait intervenu entre l'Italie et les gouvernements alliés, accord par lequel la France, l'Angleterre et la Russie auraient consenti à ce que l'Italie occupât les contrées en question. Voici ce qu'en dit textuellement M. Seton-Watson (*) : « Le traité secret, tel qu'il a été finalement conclu le

I1) Voir English Review, février 1916. Les affirmations du publiciste anglais ont été plus tard confirmées par la publication du traité secret conclu avec l'Italie. Voir l 'Annexe II.

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LA SOL tf/T ION BU PROBLEME

26 avril 1915, assigne à l'Italie, le Trentin, Goritz, Trieste, la ligne de6 Alpes Juliennes jusqu'aux environs de Riéka (Fiume), l'Istrie entière et ses îles, la partie continentale de la Dalmatie en entier, les îles du Sud jusqu'à un point situé entre Trogir (Traù) et Split (Spalato), et enfin les îles du sud de la Dalmatie : Vis (Lissa), Hvar (Lésina) et Kortchula (Curzola). » Et il ajoute : « Un tel arrangement, s'il était jamais réalisé, impliquerait la mainmise de l'Italie sur au moins 700.000 Slaves, et, à coup sûr, justement de ces Slaves parmi lesquels le mouvement en faveur de l'unité nationale serbo-croate a poussé ses plus profondes racines. Comme les auteurs de cet arrangement savaient très bien, dès le début, qu'il ne pouvait être imposé qu'au mépris complet des vœux de la population en question, et que la Serbiej dans sa position de représentant de ses co-nationaux ne pourrait jamais participer à une telle trahison, il fut décidé de cacher totalement au gouvernement serbe cette négociation et, incidemment, de ne pas tenir compte des nombreux leaders serbo-croates qui étaient, de toute façon, qualifiés pour représenter les habitants de la Dalmatie, de la Croatie et de l'Istrie. Ce traité

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était l'œuvre d'un petit groupe de diplomates suivant à la lettre l'exemple de Metternich. Du côté anglais et français, il constituait une grave trahison des principes pour lesquels ces deux peuples s'imaginaient que leurs représentants luttaient ; du côté de la Russie, il était une intrigue menée par un petit nombre de réactionnaires contre l'élément catholique, sans lequel l'unité yougoslave est impossible ; tandis que du côté de l'Italie il ne reflète nullement les généreuses impulsions qui ont amené l'Italie à rompre ses liens avec la Triple-Alliance. »

M. Seton-Watson critique très vivement ce traité. « En reconnaissant, écrit-il, le droit de l'Italie à occuper la côte de la Dalmatie, pour des raisons stratégiques et contre les vœux de ses habitants, Sir Edward Grey renversait la « base du programme britannique et enlevait à l'Angleterre le droit moral de dénoncer ouvertement la conquête de la Belgique par l'Allemagne. L'Allemagne a sur la Belgique et sur la Hollande des droits aussi valables que l'Italie sur la Dalmatie. Les revendications de ces deux puissances reposent sur des raisons stratégiques et sur les armes. La prétention de l'Italie sur la Dalmatie est moins soutenable, car, outre qu'elle se moque

des droits de race et de langue, elle ignore les faits économiques de cette malheureuse province en la détachant de son hinterland économique. ))

La critique du publiciste anglais mérite d'être relevée, d'autant plus que déjà, avant la guerre, son auteur passait pour un de ceux qui connaissaient le mieux les conditions ethnographiques et politiques de la monarchie austro-hongroise, où il a longtemps séjourné. Il a, d'ailleurs, visité à plusieurs reprises les provinces adriatiques qui font l'objet des compétitions italiennes et yougoslaves.

Quelles sont les raisons que les Italiens invoquent pour justifier leurs prétentions sur des contrées habitées par une population non italienne ? Elles sont nombreuses. D'abord, c'est le droit historique que l'Italie tient de Rome et de Venise, qui ont, jadis, possédé ces provinces. Ensuite ce sont les raisons géographiques. Les impérialistes italiens prétendent que la côte orientale de l'Adriatique est séparée par les Alpes dinariques (un système des montagnes balkaniques) des Balkans, et est rattachée par la mer adriatique à l'Italie ! Puis viennent les raisons ethnographiques. Il est vrai que les You-

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goslaves sont dans toutes ces provinces,, hormis Trieste (*), en écrasante majorité, mais cette

(*) La population de Trieste compte 118.959 Italiens (62 0/0), 59.319 Yougoslaves (31 0/0) et 12.635 Allemands et autres (7 0/0). La ville elle-même est donc en majorité italienne. Mais les Italiens ne se bornent pas à réclaimer la possession de la seule cité de Trieste ; ils veulent aussi occuper, pour protéger la ville, une vaste zone de l'arrière-pays qui est purement slave. Par ce fait, les rapports numériques entre l'élément italien et l'élément slave changent, et les Yougoslaves qui devraient être englobés dans le rovaume d'Italie deviennent aussi nombreux que les Italiens. C'est là ce qui concerne le chiffre de la population. Mais dans le cas de Trieste, à côté de l'élément ethnique un autre facteur joue un rôle aussi important que la langue : c'est l'élément économique. En effet, Trieste est un grand port maritime qui dessert l'arrière-pays slovène, les régions alpines allemandes et jusqu'à la Bohême. L'annexion pure et simple de Trieste par l'Italie séparerait la ville de son Hinterland, ce qui amènerait l'arrêt de son essor économique et la déchéance rapide de la ville. Ce fait est d'une telle évidence que le parti socialiste italien de Trieste, qui représente les intérêts des couches populaires de la ville, redoutant les conséquences d'un tel changement, est résolument opposé à l'incorporation de Trieste au royaume d'Italie. Or aux dernières élections d'après le suffrage universeï (en 1911) à Trieste, les candidats socialistes ont obtenu 10.236 voix, ce qui fait, avec les 10.653 voix obtenues par les candidats Slovènes, 20.889 suffrages hostiles à la domination italienne, contre 14.337 voix recueillies par les candidats nationalistes italiens qu'on peut supposer favorables à l'annexion de Trieste par l'Italie. Cette réalité qu'aucune phraséologie nationaliste ne peut voiler, exige une grande circonspection dans la solution du problème de Trieste. En tout cas avant de déterminer le futur statut de Trieste, une consultation préalable de la population

majorité — disent les impérialistes italiens — n'est qu'artificielle. Elle a été créée par le gouvernement autrichien. Les Yougoslaves, d'après eux, ne sont pas les habitants autochtones mais bien des immigrés.

Or, il suffit de consulter un livre d'histoire quelconque pour se persuader que les Yougoslaves sont arrivés sur les côtes septentrionales et orientales de l'Adriatique et les ont occupées dès le vne siècle. Au cours des temps, et notamment pendant les cent dernières années, le nombre des Yougoslaves dans les provinces adriatiques, loin de s'accroître artificiellement, a, au contraire, relativement diminué. Les écrivains italiens les plus compétents en la matière le reconnaissent. D'après Angelo Vivante (x), en 1735, à Trieste, il y avait 3.865 Italiens (52 0 /o) et 3.385 Slaves (48 0/0) ; et aujourd'hui le rapport entre les deux races est le suivant : 118.919 Italiens (67 0/0) contre 59.319 Slaves (33 0 /O) ai on ne prend pas en considération les

s'impose. Sur cette question, on consultera avec profit un livre publié en 1912 par un Italien de Trieste, Angelo Vivante (L' Irredentismo adriatico, Florence, 1912, traduction française, L' Irrédentisme adriatique,Genèye, 1917) f1) Angelo Vivante, Irredentismo adriatico, Firenze, 1912, pag. 106.

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Allemands. En Istrie, c'est la même chose : le nombre des Yougoslaves a relativement diminué. En 1848, il y avait en Istrie (sans les Allemands peu nombreux) 74.010 Italiens (32,7 0/0) et 152.470 Yougoslaves (67,3 0/0), aujourd'hui il y a dans la même province 147.417 Italiens (39,76 0 /o) et 223.318 Yougoslaves (60,24 0/0) (*). Cette diminution relative de la population rurale yougoslave, qui est pourtant beaucoup plus prolifique que la population urbaine, est due à l'assimilation exercée par le milieu urbain et l'école italienne. La Dalmatie est le seul pays où le rapport entre les deux nationalités n'ait pas sensiblement varié.

D'ailleurs si le nombre milite en faveur des Yougoslaves — disent les impérialistes italiens — en faveur des Italiens parle leur civilisation supérieure, à laquelle, évidemment, participent les 70 0 /0 d'illettrés de la Calabre.

Enfin viennent les « nécessités stratégiques ». L'Italie doit posséder la côte orientale de l'Adriatique pour parer aux velléités offensives des Yougoslaves dans l'avenir. Et remarquez que l'Italie est une nation de 40 millions d'ha-

(l) Virginio Gayda, Gli SUhn délia Yenezia Giulia Milano, 1915, pag. 25.

bitants, qu'elle possède une puissante flotte, tandis que l'Etat yougoslave comptera au plus 12 millions d'âmes, et ne possédera pas un seul bateau de guerre.

Mais ces arguments sont réservés de préférence à l'usage intérieur. Pour l'étranger, où l'on connaît le véritable état des choses dans l'Adriatique, ces arguments sont reconnus peu efficaces. Devant le public allié et neutre, les propagandistes italiens débitent, outre les raisons de « nécessités stratégiques », un autre argument^qu'ils croient assez fort pour impressionner un public, hanté par un retour du coup de force allemand. Les Yougoslaves, même unis en un Etat national serbe — disent-ils — n'auront pas la force de fermer à l'Austro- Allemagne l'Adriatique et par conséquent il faut confier la possession de ces côtes à une nation plus forte (1). Cette nation, bien entendu, est l'Italie.

Cependant, ce raisonnement n'est fait que pour séduire les ignorants, et quiconque jette un regard sur la carte peut se rendre compte de son peu de fondement. En effet, ce n'est pas

(*) Voir la déclaration faite par le prince Colonna di Cesaro, président de la Pro-Dalmazia italiana au Matin du 27 novembre 191 6,

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sur la côte, par des opérations navales qu'on barrera l'accès de l'Adriatique aux Austro-Allemands, Si les Austro- Allemands après la guerre, sont exclus de l'Adriatique, ils n'y pourront parvenir que par voie de terre, en forçant le passage par son Hinterland. Or cet Hinterland, de Monfalcone à Saint- Jean de Medua, est habité, en profondeur, sur plusieurs centaines de kilomètres, exclusivement par des Yougoslaves. Ce sont eux, et non pas la nation possédant une bande étroite de la côte, qui devront barrer l'accès de l'Adriatique aux Austro- Allemands. Et ils ne le feront que s'ils ont leur part de l'Adriatique. L'éminent historien et publiciste italien, M. Gaetano Salvemini le reconnaît expressément quand il écrit, dans VUnità du 3 mai 1917 : « Les Allemands ne pourraient pas arriver à Trieste et à Pola sans devenir maîtres du coin septentrional de l'État yougoslave ; c'est-à-dire que ce nouvel État serait un allié naturel et permanent de l'Italie. Si, au contraire, les pays Slovènes restaient liés à l'Autriche ou s'ils étaient partagés entre l'Autriche et l'Italie, les autres Slaves du Sud n'auraient plus aucun intérêt à être des Alliés permanents de l'Italie : mais un accord germano-slave serait

possible pour reprendre à l'Italie les provinces adriatiques. »

Au. lieu d'inventer des raisons factices, les impérialistes italiens feraient mieux d'avouer tout simplement qu'il s'agit de mettre à exécution tout un plan de conquête. Uldea Nazionale du 28 mars 1915 a dit sans ambages pourquoi l'Italie doit insister sur la domination absolue de l'Adriatique. Elle écrivait : « Nous devons liquider définitivement le problème de l'Adriatique pour pouvoir concentrer tous nos efforts, toute l'attention dont nous disposons, sur la Méditerranée ». Or les Etats contre lesquels la concentration des efforts italiens dans la Méditerranée devrait s'effectuer, peuvent-ils être autres que la France et la Grande-Bretagne, qui ont aujourd'hui la prédominance sur cette mer ?

L'impérialisme politique et l'impérialisme économique se tiennent. M. Mario Alberti nous explique donc les raisons économiques pour lesquelles l'Italie doit convoiter la domination absolue de l'Adriatique. « L'Italie, écrit-il, étant en possession de Gênes, de Venise, de Trieste et de Fiume (Riéka) pour lesquels les Italiens doivent exiger les possessions des ports adriatiques, dominera les voies du trafic entre l'Eu-

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rope méridionale et le bassin de la Méditerranée. Gênes est pour les trafics méditerranéens, le port de la Suisse. Venise est celui de l'Allemagne méridionale-occidentale, Trieste est celui de l'Allemagne méridionale-orientale et de l'Autriche, Fiume celui de la Hongrie et de la Croatie' Dans ■ les négociations commerciales avec les États de la basse Europe centrale, il suffira de mettre en avant la menace de prohibition du transit de leurs produits par nos ports méditerranéens et adriatiques, pour obtenir des facilités douanières que de toute autre façon nous ne pourrions obtenir. » (x)

On ne doit donc pas être étonné que les prétentions italiennes aient provoqué de sérieuses appréhensions parmi les Yougoslaves. Étant donnée la thèse italienne suivant laquelle les territoires yougoslaves convoités par l'Italie ne sont pas des terres yougoslaves, mais bien des territoires italiens yougoslavisés qui doivent redevenir italiens, non seulement au point de vue de la souveraineté politique mais aussi au point de vue ethnique — pour les Yougoslaves la question n'était plus de passer d'une domi-

(*) Mario Aïberti, Adriatico e Méditerranée», Rava et C°, Milan, 1915, pag. 30.

nation étrangère à une autre, mais d'échanger le régime de persécutions policières individuelles contre un régime qui devrait inévitablement amener l'effacement de toute la nation dans sa langue et dans sa civilisation. (*)

(*) Écoutez le langage suivant : « Les Slovènes, qui ont traversé (sic) les Alpes et se sont établis dans le Frioul (150.000) sur le Karst triestin et dans l'Istrie septentrionale (85.000) ; les Croates, qui ont pénétré (sic) dans la Liburnie et dans l'Istrie orientale, et ceux qui ont été importés par Venise dans l'Istrie méridionale, tous se trouvent à l'intérieur des frontières naturelles et imprescriptibles de l'Italie, occupant une partie d'une province de notre maison. Ils essayent de s'approprier, d'exploiter économiquement et de dénaturer un territoire qui est situé au delà des limites que le consentement universel des nations, l'incontestable évidence des choses, le caractère et la justice de l'histoire ont décerné et décernent à l'Italie. Si les Slaves assujettis à la domination italienne à l'intérieur de ces frontières ne reconnaissaient pas le droit italien, s'ils ne voulaient pas admettre qu'ils se trouvent en pleine patrie italienne et s'ils commençaient à s'agiter, ce ne serait pas de l'irrédentisme : c'est-à-dire qu'ils n'agiraient pas pour délivrer leur patrie, mais bien pour assurer à leur patrie slave les territoires de l'Italie. Agissant de cette façon, ils justifieraient pleinement toute action répressive, laquelle serait V acte de la plus élémentaire et delà plus sainte défense nationale. Les territoires occupés par les Slovènes dans le Haut-Frioul devront redevenir italiens, l'intérieur de l'Istrie devra être restitué à l'italianisme, la Dalmatie devra de nouveau être complètement italienne. » Cf. La Dalmazia . Scritti di G. Dainelli. F. de Bacci Venuti, P. L. Rambaldi, A. Dudan, E. G. Parodi, A. Cippico, A. Orefîci, P. Foscari, A. Tamaro, pag. 189.

DIFFICULTÉS DU PROBLÈME

Il nous semble utile, à titre d'information, de citer quelques opinions exprimées, dans la presse et par les représentants de la population yougoslave des régions convoitées, en Autriche- Hongrie même.

Voici le cri d'alarme qu'avait jeté le Nase Jedinstvo, journal populaire de Split (Dalmatie), dans son numéro du 31 mai 1915, au moment de l'intervention italienne contre l' Autriche- Hongrie :

« Nous, Croates de la Dalmatie, préférerions mille fois la domination chinoise à celle de l'Italie, et pour beaucoup de raisons. Au moins ne serions-nous pas ruinés économiquement et ne courrions-nous pas le danger d'anéantissement national. Nos paroles ne sont pas dictées par le chauvinisme ; elles sont le résultat d'une longue réflexion. Depuis qu'il est venu s'établir ici, jamais notre peuple n'eut à courir un danger plus terrible que celui d'aujourd'hui. »

L'excitation dont témoignent ces lignes résultait autant de la gravité du danger italien que de la blessante façon dont le gouvernement italien prétendait traiter la question yougoslave. Un autre journal des plus influents, VObzor,de Zagreb écrivait en effet le 26 mai 1915.

« L'Istrie, la Croatie, la Dalmatie ne sont ni Tripoli, ni l'Albanie. Cependant si les Bédouins et les Albanais contrarient l'occupation italienne, nous nous croyons en droit de dire qu'au moment où l'Italie porte sa main armée sur notre maison, il n'y a pas un Croate, pas un Yougoslave qui ne fasse le serment de défendre, jusqu'à la dernière goutte de son sang, sa patrie contre l'invasion italienne. Nous n'avons pas oublié la domination vénitienne, nous n'avons pas oublié non plus les 30 années de lutte que nos pères ont soutenues pour le croatisme de la Dalmatie. Les Croates ne se laissent pas mettre en location pour quinze ans comme des Chinois ou des nègres (*) ; au contraire ils défendront de toutes leurs forces chaque pouce du territoire national et rejetteront les Italiens à la mer. »

Les protestations contre les prétentions de l'Italie sur les territoires yougoslaves de l'Istrie, de la Dalmatie et des pays slovènes ne sont pas restées limitées aux colonnes des journaux ; elles ont été exprimées de façon très énergique au sein du Parlement croate de Zagreb.

(*) Le journal fait allusion à un article,d'ailleurs inexistant,de l'accord du 26 avril par lequel les puissances de la Triple-Entente auraient garanti pour 15 ans, à l'Italie, la possession des territoires yougoslaves.

DIFFICULTÉS DU PROBLÈME

A la séance d'ouverture, le 14 juillet 1915, le

Président du Parlement, M. Magditch, après avoir exprimé le vœu du peuple serbo-croate de voir se réaliser l'union des Yougoslaves, protesta, au nom de tous les partis du Parlement, contre les prétentions italiennes sur les provinces yougoslaves : « Nous voulons — dit-il — rester fidèles aux traditions de nos pères, surtout au moment où l'ancien allié de la Monarchie étend sa main sur notre mer, au moment où il étend sa main sur les territoires habités, en très grande majorité, par les Croates et les Slovènes, sur la terre que les Croates ont toujours appelée leur patrie. Nous devons rester fidèles aux traditions de nos pères, au moment où l'Italie veut, au mépris du droit des nationalités, subjuguer toute une partie d'une nation politique civilisée qui n'entend être l'esclave de personne. Le peuple croate est une nation politique dix fois séculaire qui a toujours défendu sa liberté. Il a résisté à toùs les revers de la destinée et a 8u défendre sa patrie. De même il saura bien la défendre dans les circonstances actuelles /» (*)

(*) Cette déclaration contre l'Italie est la seule manifestation du Parlement croate contre un ennemi de l' Autriche-Hongrie, car pendant les cinq sessions qui ont

La résolution de la population yougoslave — et n'oublions pas qu'elle représente 97 0 /0 de la population totale de la Dalmatie, 60 0 /0 de l'Istrie et 89 0 /0 de la région de Goritz — de ne pas échanger la domination autrichienne contre celle de l'Italie est bien déterminée. La force brutale seule peut lui imposer un tel état de choses. Mais alors qu'adviendra-t-il d'une paix assise sur des bases aussi injustes que précaires ?

été tenues au cours de la guerre, jamais une parole n'a été prononcée dans la Chambre croate contre la Serbie ou les Alliés. Au contraire, à la séance du 20 décembre 1915, le député Hrvoj du parti Starcevitch, a déclaré : « Quoiqu'on dise de la nation française, et malgré les antipathies qu'on veut nous imposer dans ce temps de guerre, il est indéniable pourtant que c'est le peuple le plus noble parmi ceux qui habitent le globe terrestre, et que c'est lui qui a toujours été le porte-flambeau de la civilisation européenne. Si aujourd'hui nous ne sommes pas les esclaves de différents spahis, et si le fouet du -baron féodal ne nous flagelle plus, c'est à cette chevaleresque nation française que nous en sommes redevables. C'est elle qui a combattu et versé des torrents du meilleur de son sang pour tous les droits de l'homme, pour la liberté individuelle, pour le droit de réunion, pour la liberté de la parole et de la presse. » A plusieurs reprises de bruyantes manifestations se sont produites au sein du Parlement croate contre les Allemands et Jes Magyars. Et tout récemment* au cours de la session de mars 1917, ont été votées deux adresses au roi ; elles sont un violent réquisitoire contre l'hégémonie germano-magyare dans la monarchie.

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