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LE PROBLÈME DE L'ADRIATIQUE

La solution du problème adriatique, en dehors du point de vue étroit de l'impérialisme italien, doit être envisagée sous quatre aspects : au point de vue de la liberté de l'Adriatique, de l'indépendance des Balkans, du principe des nationalités ou de la volonté populaire, et des intérêts des peuples habitant Y Hinterland de l'Adriatique. Seule une solution qui saura concilier ces différents points de vue représentant autant d'intérêts spéciaux, pourra prétendre assurer la stabilité et la paix dans l'Adriatique. y

L'Adriatique, par sa position centrale, est intimement liée au grand bassin méditerranéen, dont elle n'est qu'un bras. Elle ne pourrait donc être transformée en lac italien sans préjudice pour les intérêts militaires des autres puissances méditerranéennes. Voilà pourquoi la France, l'Espagne et l'Angleterre sont directement in-

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téressées au règlement de la question adriatique. La fermeture de cette mer — car c'est à cela qu'aboutirait en pratique l'occupation de la côte orientale par l'Italie — ne pourrait être accomplie sans que les nombreux peuples habitant les bords orientaux et septentrionaux ainsi que Y Hinterland de cette mer soient étouffés politiquement et économiquement.

Ces raisons, dont l'importance est capitale aussi bien au point de vue adriatique qu'au point de vue européen — imposent impérieusement la conservation de la pleine liberté de l'Adriatique.

Cette liberté rend nécessaire une pacifique collaboration de tous les peuples riverains et, en tout premier lieu, des Yougoslaves et des Italiens. Mais, en même temps, elle écarte toute hégémonie et toute domination d'une seule race ou d'un seul Etat. Sans doute l'Italie, étant donnée sa force maritime et le chiffre de sa population, y aura toujours la prépondérance, mais elle ne peut et ne doit pas chercher à mettre la main sur les côtes et les défenses qui appartiennent à une autre race

(*) D'après le dernier recensement officiel opéré en

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C'est donc le libre condominium de tous, et non le dominium d'un seul.

Les Balkans doivent appartenir aux peuples balkaniques, et aucune puissance étrangère ne doit y pénétrer ni politiquement ni militairement. Sinon on verra avant peu se renouveler les événements qui ont provoqué cette horrible guerre des nations.

C'est pourquoi l'Italie ne saurait prétendre à remplacer l'Autriche- Hongrie dans les Balkans.

1910, le littoral adriatique sous la domination austrohongroise, au point de vue ethnique, peut être partagé en trois zones. La première, de la frontière du royaume d'Italie jusqu'à Monfalcone, est habitée par une population de langue italienne ; de Monfalcone à Pola — c'est la deuxième zone • — la population est mixte : Trieste est habité en majorité par des Italiens (118.959 Italiens et 59i319 Yougoslaves) ; en ce qui concerne l'Istrie occidentale et centrale jusqu'à Pola (les districts de Pisino Capodistria, Pinguente, Dignano, Parenzo, Rovigno, Montona, Pirano, Buje et Pola), la population est composée de 132.640 Italiens (48.08 0 /0) et 131.487 Yougoslaves, (47,66 0/0), le reste étant allemand. De Pola jusqu'à la frontière monténégrine (l'Istrie orientale avec les îles de Quarnero, Rieka (Fiume),le littoral croate, la Dalmatie) • — la troisième zone - — la population est composée de 833.775 Yougoslaves (193.59 0/0) et. 57.017 Italiens (6,41 0 /0).Le nombre des taliens sur tout le littoral adriatique de Pola à la frontière monténégrine ne dépasse pas même celui des Yougoslaves dans la seule ville de Trieste. Quant à la Dalmatie> sa population est de 610.669 Yougoslaves(97 0 /0) et de 18.028 Italiens (3 0 /Û).

Entre les Apennins et les Balkans, la mer Adriatique a tracé une frontière naturelle qui ne doit être franchie que pour des relations économiques et intellectuelles entre les habitants des deux presqu'îles. C'est aussi la frontière naturelie entre le futur Etat yougoslave et une plus grande Italie de demain, frontière d'autant meilleure qu'elle est établie à la limite ethnique des deux races. La côte occidentale de l'Adriatique habitée par les Italiens est à l'Italie ; la côte orientale habitée par les Yougoslaves doit appartenir à la Yougoslavie. L'Adriatique septentrionale, c'est-à-dire la zone mixte, devra faire l'objet d'échanges de vues amiables entre les représentants des deux peuples et, ici encore, la limitation politique est indiquée par la frontière ethnique»

A l'ordre de choses qui sera celui de l'Adriatique septentrionale sont intéressés les difîé* rents peuples qui en habitent le vaste Hinter- . land. Tandis que pour Fiume, dont Y Hinterland immédiat est habité sur une profondeur de quatre cents kilomètres par les Serbo-Croates, la solution est très facile, la solution du problème de Trieste comporte plus de difficultés, car les Italiens, qui en réclament la possession,

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n'ont aucun Hinterland propre. En tout cas, le libre usage du port de Trieste devra être assuré à la Bohême et aux pays allemands de l'Autriche, et celui de Fiume à la Hongrie.

Les Yougoslaves, le peuple et ses représentants, désirent sincèrement arriver à un accord avec les Italiens. Si le gouvernement italien l'avait voulu, cet accord aurait pu être conclu dès le mois de mars 1915, avant l'entrée en guerre de l'Italie. A cette époque, les représentants du peuple yougoslave, exaspérés par les cruelles persécutions dont ils étaient l'objet de la part des autorités autrichiennes, étaient venus à Rome pour entamer des négociations avec les cercles compétents de l'Italie (1). Un accord

(*) Nous pouvons citer à ce sujet un témoignage peu suspect, celui du directeur du Messaggero de Rome, M. L C. Falbo. Le distingué journaliste romain reconnaît dans le Messaggero du 8 août 1917, « que les chefs du mouvement yougoslave, qui ont établi leur quartier-général à Londres, étaient venus à Rome pour chercher un accord avec les gouvernants de l'Italie, sur la base de transactions possibles. Ils se sont entretenus, écrit M. Falbo, avec des parlementaires et des journalistes parmi lesquels MM. Bissolati et Torre. Je me souviens qu'au cours d'une visite qu'ils m'ont faite à la direction du Messaggero, ils ne faisaient aucun mystère de leurs bonnes intentions... Mais les portes de la Consulta sont restées obstinément fermées aux ambassadeurs de la Yougoslavie. »

avec les Yougoslaves, qui étaient prêts à accepter comme base des négociations le statu quo des possessions ethniques et politiques des deux races, aurait facilité la tâche de l'armée italienne, qui devait opérer précisément dans les contrées habitées par les Yougoslaves, en Carniole, sur l'Isonzo, etc. Les gouvernants italiens ont refusé l'accord offert par les Yougoslaves et .ont donné la préférence à des arrangements secrets qui ne tiennent pas compte de la volonté des peuples. Cependant cette volonté existe et se fait sentir. L'Italie a dû s'en apercevoir sur l'Isonzo.

CONCLUSION

Dans ces derniers temps, on observe en Italie un changement d'opinion sensible en ce qui concerne la question yougoslave. Le député Arthur Labriola, qui était jusqu'à présent un des partisans les plus fervents de l'association impérialiste Pro Dalmatia Italiana, a publié dans le Messaggero du 27 avril 1917 un article

CONCLUSION

où, sous le titre « Les révisions nécessaires », il plaide pour la renonciation à la Dalmatie de la part de l'Italie, d'autant plus que la Russie a renoncé à la possession de Constantinople. D'autre part, les Francs-Maçons romains dépendant de la Grande Loge d'Italie et du Suprême Conseil fédéré du Rite Ecossais ancien et accepté, ont voté, le 2 mai 1917, un ordre du jour dans lequel, après avoir protesté contre les persécutions des Yougoslaves d'Autriche- Hongrie, ils disaient :

« Approuvant l'ordre du jour voté le 28 mars au Grand Orient de France, et s'y associant, expriment le vœu d'une union de plus en plus étroite des Français et des Italiens avec le généreux et vaillant peuple serbe, pour constituer une digue formidable contre le germanisme et le magyarisme vassal des Teutons ;

« Souhaitent l'union de tous les peuples de race serbe en un Etat national tout à fait indépendant et protestent contre les propagandistes d'un Trialisme qui devrait augmenter le prestige et la force de la maison des Habsbourgs, laquelle doit être expulsée pour la libération de tous les peuples constituant actuellement l'empire austro-magyar. »

Cet ordre du jour est d'autant plus significatif que les francs-maçons italiens, sur l'instigation de quelques éléments nationalistes, et aussi parce qu'ils étaient mal informés, avaient pris dans la question yougoslave et celle de l'Adriatique, une attitude peu conforme avec les principes de justice et de liberté.

Le revirement qui s'est produit dans l'opir.ion publique italienne à l'égard de la question yougoslave a trouvé un éloquent écho dans les commentaires par lesquels la presse italienne a accueilli la publication de la déclaration signée à Corfou par MM. Pachitch et Trumbitch.

C'est surtout le Corriere délia Sera, le grand organe de la bourgeoisie libérale de Lombardie qui s'est chargé de démontrer à ses concitoyens l'intérêt qu'a l'Italie à la formation d'un État yougoslave sur le rivage oriental de l'Adriatique. Dans un article intitulé « l'Italie et le Pacte de Corfou », le Corriere délia Sera du 5 août 1917 écrivait : «La formation d'un État anti-autrichien au delà de la côte orientale de l'Adriatique répond aux intérêts les plus vitaux de l'Italie. Le préjugé basé sur la vieille règle politique du divide et imper a ne peut plus tenir debout. L'Italie dans ce cas concret, ne peut tirer aucun profit

CONCLUSION

de l'application de cette vieille règle. Il s'agit, en effet, de savoir s'il est possible à l'Italie d'avoir comme voisine, sur l'autre rive, une nation organique et amie, prête à faire cause commune avec elle contre toute tentative de violence de la part de l'Autriche, ou s'il lui convient de tolérer l'existence d'un saillant tendu vers l'Adriatique entre les frontières italiennes et serbes et dont l'Autriche, appuyée solidement sur le bloc germanique, pourrait profiter pour tenter l'inévitable entreprise de revanche. Il s'agit de cela et non d'autre chose. Qui s'effraie de la prochaine existence d'un État qui, selon les propagateurs de son plan maximum et selon les calculs les plus artificieux, embrassera, une population de douze millions d'habitants et devra, comme nous, se préoccuper d'opposer une digue à l'expansion austro-germanique, ne se rend pas un compte exact des nécessités historiques. »

Et comme les journaux nationalistes persistaient à combattre l'union des Yougoslaves en un État national, le même journal écrivait dans le numéro du 10 août 1917, sous le titre « Le dilemme » : « Il faut que nous nous décidions à comprendre que les Slaves du Sud ne peuvent

prendre deux partis. Ou bien ils renforceront la

monarchie des Habsbourg et exerceront une pression sur nos frontières pour reconquérir le territoire perdu sur l'autre rive de l'Adriatique, — et cette pression, ils l'exerceront non pas seulement avec leurs propres forces, mais avec toutes les forces de l'Europe centrale — ou bien ils s'uniront aux Serbes pour former avec eux un État compact qui pourra, évidemment, nourrir certaines ambitions dangereuses pour nous, mais qui, avant toute chose et par le fait même qu'il lui faudra vivre, devra penser à se défendre contre Allemands, Magyars et Bulgares ; par conséquent, cet Etat en raison même des grands intérêts qu'il aura en commun avec nous, sera amené à rechercher notre collaboration et celle de nos alliés de l'Entente.

« Il nous a paru et nous paraît encore, que notre choix ne peut être douteux entre ces deux solutions du formidable problème, qui est l'un des principaux de cette guerre, laquelle a été voulue par les Empires Centraux pour subjuguer la Serbie, dominer les Balkans, avoir accès à la mer Égée et acquérir dans l'Adriatique une suprématie invincible. »

A ceux qui croient pouvoir empêcher, par

CONCLUSION

des stratagèmes diplomatiques, l'union des Yougoslaves en un seul Etat, le journal milanais répond dans son numéro du 14 août : « Le mouvement yougoslave est, par de nombreux signes, fatal, et sa force est telle qu'il peut ' vaincre les difficultés représentées par la différence religieuse, de dialectes et de coutumes. Une politique de tolérance religieuse peut très bien concilier la coexistence des Croates catholiques en un même Etat que les Serbes-orthodoxes. C'est un évêque croate M. Mahnitch qui l'a affirmé en 1913. Les autres différences de dialectes, de coutumes, ne peuvent être plus grandes que celles qui, après 1860, n'ont pas empêché les différentes parties de l'Italie de se fondre en un seul Etat.

« Nous avons à plusieurs reprises, dans cet article, cité l'exemple de notre Risorgimento. En effet, le mouvement italien et le mouvement yougoslave présentent des analogies singulières. C'est pourquoi nous ne voudrions pas voir se répéter envers le mouvement yougoslave l'erreur commise, après 1860, envers le mouvement italien par l'opinion publique française qui suivait M. Thiers. »

C'est le langage du bon sens et de la justice.

Les Yougoslaves sont une nation qui a tant souffert pendant la guerre actuelle qu'elle mérite pleinement les sympathies de l'Italie garibaldienne et mazzinienne. Les Yougoslaves ne font d'ailleurs, comme le remarque très justement le Corriere délia Sera, que renouveler, dans des circonstances bien plus dures, la glorieuse épopée du Risorgimento.

Le langage du Secolo, organe de la démocratie radicale, n'est pas moins catégorique. « Il est possible — écrit-il dans le numéro di1 15 août 1917 — que le Saint-Synode, à l'époque du tsarisme, ait eu de bonnes raisons pour s'opposer à une réunion éventuelle de la Croatie catholique avec la Serbie orthodoxe. Nous, en Italie, n'avons assurément aucun motif pour justifier une pareille prohibition qui, d'ailleurs, ne pourrait avoir d'autre effet que de nous rendre odieux à ceux parmi les Croates — qu'ils soient nombreux ou non — dont les aspirations tendent à l'union avec la Serbie. Il est incontestable que le fait d'avoir pu prêcher dans les églises de la Croatie le faux bruit que nous étions opposés à la formation du grand royaume de Serbie, a contribué à rallumer la haine de ceux qui combattent contre nous. »

CONCLUSION

Le Messaggero,Y Avanti (socialiste) et Yltalia (catholique) s'expriment dans le même sens.

Le revirement qui s'est produit dans la presse italienne, n'était pas exclusivement dicté par les événements extérieurs, mais aussi par l'évidence même des faits, laquelle ne pouvait échapper à aucun esprit italien raisonnable. La création d'un État yougoslave indépendant sur la rive orientale de l'Adriatique correspond aux intérêts les plus vitaux de l'Italie. En effet, la formation d'un tel État fera disparaître la redoutable puissance militaire des Habsbourg qui, sur terre et sur mer, menace actuellement l'Italie et qui n'aurait pas cessé d'exister même en cas d'une défaite complète de l'Autriche. La constitution d'un État yougoslave, dans lequel seront réunis tous les territoires slovènes, croates et serbes, est le meilleur, plus encore, est l'unique moyen d'écarter pour toujours de l'Italie la menace autrichienne. Un Etat yougoslaves de 12 millions d'âmes au plus, ne pourra jamais constituer un danger pour l'Italie, pays de 40 millions d'habitants. Au contraire, tous les intérêts du nouvel Etat le poussent vers une entente sincère avec sa voisine de l'Ouest.

Il faut, néanmoins avouer que toutes les ré-

sistances ne sont pas encore vaincues ; il existe notamment une forte opposition contre toute réduction des revendications impérialistes italiennes, telles qu'elles ont été formulées dans la convention du 26 avril 1915.

Après l'entrée en guerre des États-Unis aux côtés des Alliés, il ne peut y avoir de doute au .sujet des bases sur lesquelles devra se liquider le problème adriatique et la question yougoslave en général. Le 22 janvier 1917, le président Wilson dans un message retentissant adressé au Congrès, mais qui était destiné aux peuples du monde entier, belligérants aussi bien que neutres, a précisé les conditions d'une paix durable de la façon suivante : ce Je propose, dit le président Wilson, que les nations, d'un accord unanime, adoptent la doctrine du président Monroe pour en faire la doctrine du monde : à savoir qu'aucune nation ne cherche à englober dans son organisme politique une autre nation ou un peuple quelconque, mais que chaque peuple soit laissé libre de déterminer son propre régime politique,

CONCLUSION

de suivre son développement propre sans empêchement, sans subir de menaces, sans appréhension, les petits à côté des grands et des puissants... Aucune paix ne peut durer, ou du moins ne le devrait qui ne reconnaîtrait pas et ne s'approprierait pas le principe que les gouvernements reçoivent tous leurs pouvoirs légitimes du consentement des gouvernés, et que nulle part n'existe un droit quelconque de faire passer les peuples d'une souveraineté sous une autre, comme s'ils étaient une propriété. »

Il n'est pas un Yougoslave qui ne soit prêt à accepter ces principes comme base de la solution de la question yougoslave aussi bien par rapport à l'Autriche- Hongrie que par rapport à l'Italie.

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Les démocraties française et anglaise peuvent, par leur influence active et bienfaisante, contribuer à la solution de la question yougoslave et des problèmes qui y sont attachés, suivant les principes de la liberté des peuples et du respect de la volonté populaire. Par là, non seulement elles aideront un vaillant petit peuple à s'af-

franchir d'un servage odieux et insupportable et écarteront une des causes du présent conflit, mais, en créant un Etat unitaire yougoslave, elles atteindront l'Allemagne impérialiste en plein cœur. Car, n'en doutez pas, la juste solution de la question yougoslave dans le sens des aspirations nationales des Serbes, Croates et Slovènes, c'est la ruine du plan pangermanique de la Mitteleuropa politique et économique. Le député austro-allemand, M. E.-V. Zenker, le dit carrément dans un remarquable article publié dans le Vossische Zeitung du 19 mars 1917.

« La question yougoslave — écrit-il — est liée très étroitement avec les intérêts vitaux de l'empire allemand et avec la liberté de la route de la Mitteleuropa vers l'Orient. Il ne faut pas oublier que la région serbo-croate va du Quarnero aux Portes de Fer,et de la Drave et du Danube jusqu'à la Macédoine, et que cette région est une barrière qui s'étend à travers toute la péninsule balkanique. Cette région comprend toutes les portes de commerce de la Mitteleuropa ; c'est à travers elles que passent toutes les lignes conduisant à Constantinople. Le versant de la Morava et du Vardar est la route naturelle du commerce de la Mitteleuropa pour Salonique. Il

CONCLUSION

y a mieux encore : tous les ports adriatiques de la Monarchie, exception faite pour Trieste (?) seulement, se trouvent dans la région yougoslave. La solution de la question yougoslave à laquelle on serait arrivé contre l'Autriclre- Hongrie aurait donc atteint en même temps les intérêts vitaux de l'Allemagne, et dans tous les cas une semblable solution rendrait utopique la grande idée d'une Mitteleuropa économique. »

On ne saurait être plus sincère et plus explicite. Donc, la juste solution de là question yougoslave, selon le vœu du peuple, rend irréalisable le rêve ambitieux des impérialistes allemands, tendant à soumettre l'Europe tout entière à la domination politique et économique de la Prusse.

Le problème yougoslave, dont la question serbe n'est qu'un élément, se trouve aux origines de la guerre mondiale et de l'issue du présent conflit mondial, il attend sa solution définitive. Les plus importants problèmes s'y rattachent, entre autres, la question de l'Autriche- Hongrie, de l'organisation future des Balkans et le problème de l'Adriatique.

Cependant, malgré la multiplicité des pro-

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blêmes qu'elle suscite, la solution de la question yougoslave est singulièrement simplifiée par le fait que les Yougoslaves ne demandent rien d'autre que l'application des deux principes, aujourd'hui généralement reconnus comme devant former la base du traité de paix : le premier, positif, proclamé à maintes reprises par les gouvernements de l'Entente : qu'à tout peuple, petit ou grand, doit être reconnu le droit de disposer librement de lui-même, et le second, négatif, formulé récemment par le président Wilson « qu'il n'existe nulle part un droit quelconque de faire passer les peuples d'une souveraineté sous une autre, comme s'ils étaient une propriété ».

Les démocrates occidentaux, qui ont adopté ces formules, auront à veiller à ce que ces principes de justice et d§ liberté soient appliqués au règlement de la question yougoslave.

ANNEXE I

MÉMOIRE ADRESSÉ PAR LE CLUB YOUGOSLAVE AUX CHEFS DES DÉLÉGATIONS ALLEMANDE, AUSTRO-HONGROISE, RUSSE ET UKRAINIENNE A LA CONFERENCE DE PAIX A BREST-LITOVSK f1).

Monsieur le Président,

Le 9 novembre l'assemblée des Soviets a accepté les principes qui doivent servir de base aux propositions de paix. Ces principes proclament comme constituant une annexion et une acquisition par la violence, tout cas où un Etat quelconque force un peuple à rester dans son sein, tout cas où la reconnaissance du droit de plébiscite national est, contre sa volonté, refusée à un peuple, soit

(*) D'après le texte original publié par le journal croate, 'Obzor du 5 février 1918.

ANNEXES

que celle-ci se trouve exprimée par la voie de la presse dans les assemblées nationales, ou bien encore par la résistance ou le soulèvement contre l'oppresseur... ainsi que tout cas où un peuple se voit refuser le droit" de se donner lui-même la forme de gouvernement politique qu'il désire. Le gouvernement russe a proclamé solennellement sa décision de ne signer la paix qui mettrait fin à cette guerre qu'aux conditions précédentes, également justes pour tous les peuples.

Ce gouvernement a en outre proposé que les représentants de toutes les nations et de tous les peuples qui ont été entraînés dans cette guerre ou qui en souffrent, soient représentés aux négociations de paix.

Étant donné qu'en réponse à la circulaire télégraphique du Soviet des commissaires du peuple en date du 28 novembre 1917, le gouvernement austro-hongrois a déclaré adhérer aux principes du programme russe « d'une paix sans annexions et sans contributions avec la garantie du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes », les députés yougoslaves aux parlements de Vienne et de Zagreb de même que les représentants "des peuples tchèques et ukrainien ont déclaré solennellement le 3 décembre 1917, en présence du gouvernement austro-hongrois commun, qu'elles tiennent à la réalisation pure et complète du droit de leurs peuples à disposer d'euxmêmes, et qu'elles demandent pour cela des garanties suffisantes. A cette occasion, et plus tard à plusieurs reprises, elles ont revendiqué de la façon la plus catégorique la participation des représentants des peuples d'Autriche- Hongrie aux négociations de paix.

Bien que ces revendications soient le vœu de l'écrasante

ANNEXE I

majorité des peuples, le gouvernement austro-hongrois, non seulement a refusé catégoriquement la participation des représentants des peuples aux négociations de paix, mais encore il a déclaré de la façon la plus ferme qu'il n'était pas disposé à reconnaître aux peuples vivant à l'intérieur des frontières de cet État, le droit de disposer d'eux-mêmes, sous prétexte que les constitutions existantes offrent à ceux-ci la certitude suffisante de pouvoir se développer librement à l'avenir au sein de la monarchie

En présence de ces faits, et considérant qu'au cours des négociations de paix il sera décidé du sort et de l'existence de notre peuple, nous considérons comme un devoir sacré d'exposer ouvertement notre point de vue à cet égard.

Depuis le vie siècle, le peuple des Slovènes, des Croates et des Serbes (connus sous le nom commun de Yougoslaves) habite la région située au nord et à l'est de l'Adriatique. Subjugué successivement par la force des Turcs et des Germains et en partie aussi des Romains, ce peuple a. au cours de son esclavage séculaire, supporté de grande, souffrances. Lorsque les fractions de ce peuple ont pu conquérir la liberté de vivre en un État — et tant qu ils l'ont eue — ■ la culture et la civilisation ont fleuri chez lui, tandis que sous les Turcs les fractions subjuguées étaient contraintes au servage ouvertement et sous le nom de « raïas » ; sous les Germains, elles furent réduites à un rôle de serviteurs et de prolétaires, sous des noms et des formes divers. Malgré cette effroyable oppression la vive étincelle de l'idée de liberté et une tendance éternelle à l'unification nationale purent se maintenir dans le peuple entier. \

Le déclanchement de la guerre mondiale a apporté de

ANNEXES

nouvelles et dures épreuves à notre peuple émietté en divers États.

Sous la terrifiante pression de l'organisation militaire fut exterminée la fleur de notre jeunesse, dont certaines parties se virent opposées les unes aux autres.

En même temps commença dans la Monarchie une dure persécution des Yougoslaves ; des dizaines de milliers de familles furent exterminées ; des hommes, des femmes, des enfants furent assassinés, après ou sans jugement, et leurs biens pillés et anéantis. Un nombre encore plus grand de Yougoslaves furent incarcérés dans des conditions de tortures effroyables. D'autres milliers de personnes durent abandonner de force le sol natal... Des milliers de citoyens furent pris comme otages pour la sécurité de l'armée austro-hongroise ; ils furent torturés et une partie d'entre eux furent assassinés. Dans cette sanglante guerre civile faite contre un peuple privé de toute défense, le régime a su remporter une victoire facile. Nous avons le droit absolu d'affirmer que de tous les peuples, le peuple yougoslave a le plus lourdement souffert.

Lorsqu'éclata la révolution russe et qu'il sembla que • l'aurore de la liberté apparaissait aussi pour les prolétaires parmi les peuples, notre nation reprit courage et commença une lutte ouverte en faveur de son indépendance. Le 30 mai, le président du Club Yougoslave donna lecture au Parlement de Vienne d'une déclaration par laquelle on demandait l'union de toutes les régions de la Monarchie habitées par les Slovènes, les Croates et les Serbes en un Etat indépendant sous le sceptre des Habsbourg-Lorraine, État libre de toute domination d'un peuple étranger et

ANNEXE I

établi sur des bases démocratiques. Dans d'innombrables déclarations publiques, la volonté populaire s'est accordée, sans tenir compte des différences de partis ou de classes, à revendiquer un État libre et indépendant. Malgré la résistance désespérée des peuples privilégiés, allemand et magyar, malgré la pression inouïe de la censure et les menaces continuelles de prison et de famine, la volonté pure du peuple s'est affirmée avec éclat dans le public.

Ici, nous devons protester solennellement contre l'idée que les soi-disant constitutions de la monarchie offrent aux peuples la possibilité d'un libre développement. Au contraire, ces constitutions garantissent aux deux peuples privilégiés les moyens qu'offre la force organisée de l'Etat pour opprimer et pour exploiter les peuples prolétaires. Le conseil d' État autrichien est composé de deux chambres égales en droits ? Les membres de l'une de ces Chambres sont nommés par le gouvernement. Aucune loi ne peut être sanctionnée sans le consentement de la Chambre des Seigneurs. Le Parlement est élu, il est vrai, sur la base du suffrage universel, mais ce n'est qu'en apparence ; les circonscriptions électorales sont établies de telle sorte que quarante-trois mille (43.000 ) Allemands, cinquantecinq mille (55.000) Yougoslaves, soixante mille (60T)00) Tchèques, cent cinq mille (105.000) Ukrainiens et les cent vingt mille (120.000) Slovènes de Carinthie, par exemple, ont droit à un mandat ! C'est ainsi qu'artificiellement on transforme la majorité en une minorité. La réalisation de l'égalité des peuples,de même que toute idée de modification constitutionnelle deviennent caduques par suite de la résistance du peuple constitutionnellement privilégié.

ANNEXES

Dans cette monarchie, une autre partie de notre peuple est soumise à la constitution ungaro-croate. Cette constitution, et la situation à laquelle elle a donné lieu sont réellement l'opprobre de la civilisation. Soixante pour cent (60 0 /0 )des peuples de la Hongrie sont des peuples non-magyars et ils ne possèdent que sept pour cent (7 0 /0) des mandats, tandis que les Croates, par l'intermédiaire de la Diète croate, ont une fiction d'autonomie.

La troisième partie de notre peuple, en Bosnie-Herzégovine, se trouve exposée à l'absolutisme pur et simple. En outre, les Yougoslaves sont en Autriche artificieusement disloqués en sept régions diverses, de sorte que dans la plupart des cas ils n'ont dans les Diètes que des petites minorités. Ainsi, par exemple, le tiers slovène de la Carinthie n'a à la Diète que deux représentants. Les Yougoslaves des provinces de Gorica et d'Istrie, où ils constituent dans l'une les deux tiers de la population, et dans l'autre les trois^quarts, n'ont dans les Diètes que la minorité des mandats. Même en Carniole, où quatre-vingtdix-huit pour cent (98 0 /0) de la population appartiennent aux Slovènes, la constitution tant vantée par le comte Czernin est à la Diète de Carniole — qui n'a qu'une compétence limitée devant le Parlement — appliquée d'une façon si habile que les cinquante-trois grands propriétaires allemands élisent le quart des représentants et jouissent, en outre, du droit de veto dans les questions les plus essentielles, notamment dans celle de ma modification de l'administration provinciale. Affirmer que les constitutions de l'Autriche-Hongrie garantissent aux peuples leur libre développement, c'est vraiment se moquer du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Seules

ANNEXE I

les personnes qui comptent sur l'insuffisance d'information des autres partis et qui veulent intentionnellement tromper l'adversaire, peuvent affirmer de telles choses.

A l'encontre de tout cela, nous répétons donc par le présent mémoire, et de la manière la plus solennelle, à l'occasion des négociations de paix, notre revendication d'une garantie complète pour les peuples austro-hongrois du droit entier de disposer librement d'eux-mêmes.

Ceux des nôtres qui habitent dans le royaume de Croatie, de Slavonie et de Dalmatie, auquel appartiennent encore virtuellement d'autres régions yougoslaves importantes, ont déjà fait usage de leur droit de disposer librement d'eux-mêmes lorsqu'ils ont choisi pour la première fois leur roi dans la maison des Habsbourg (1527), de même qu'à l'occasion de la Pragmatique Sanction de 1712. Alors encore ils ont posé leurs conditions pour la sauvegarde de leur indépendance, conditions qui furent acceptées explicitement par le second contractant.

Malgré l'oppression complète subie pendant les siècles du gouvernement germano-magyar commun et malgré la spoliation de ses droits, affirmés dans des parchemins, notre peuple n'a cependant jamais renoncé à son indépendance, de sorte que même en se plaçant au point de vue historique et légal, il a le droit complet de demander à disposer librement de lui-même.

En résumé, notre programme est le suivant :

1° Paix générale et démocratique immédiate, désarmement complet, garantie et assurance internationales du libre développement de toutes les nations grandes ou petites.

ANNEXES

2° Reconnaissance et assurance parfaite du droit complet et librement appliqué des peuples à disposer d'euxmêmes, surtout dans la question de savoir s'ils veulent un État libre et sous quelle forme celui-ci doit être constitué.

3° Nous ne demandons pour notre État rien de ce qui appartient à un autre peuple et ce qui ne nous appartient pas ; nous demandons seulement pour notre État le territoire habité en masses compactes et sans solution de continuité par la nation des Serbes, des Croates et des Slovènes.

4° La mer, surtout la mer Adriatique, doit être libre. Au cas où le trafic par les ports situés au nord de la mer Adriatique et se trouvant dans les territoires habités en masses compactes par notre peuple, seraient d'une grande utilité pour le développement économique de peuples lointains, nous serions prêts à conclure avec ceux-ci des traités qui leur garantiraient le libre trafic commercial par ces ports.

La paix qui voudrait pétrifier la situation actuelle ne constituerait pas une paix pour les peuples de cette monarchie. Une telle paix serait le commencement d'une lutte à la vie et à la mort des Slaves d'Autriche-Hongrie et constituerait un obstacle insurmontable au développement social des peuples en question. En même temps, la paix internationale serait constamment menacée par une telle situation. Peut-on imaginer que l'organisation internationale de la paix puisse garantir une situation moralement intenable? Tous les traités de paix du monde qui ont poursuivi le but de protéger la force brutale ont été rapidement déchirés par leur propre immoralité. ,

ANNEXE I

Bien que pendant ces négociations de paix de Brest- Litovsk les représentants officiels de la monarchie infirment les revendications de la majorité des peuples d'Autriche-Hongrie, et'que la voix des prolétaires parmi les peuples ne semble pas non plus trouver chez les autres participants une compréhension particulière, nous espérons pourtant que le monde s'apercevra que la paix mondiale démocratique vers laquelle on tend est impossible si l'on maintient la situation actuelle de la monarchie austro-hongroise, situation qui porte en elle-même les germes de nouveaux conflits. C'est pourquoi cet état de choses, qui n'est qu'une caricature de démocratie, et qui menace constamment les voisins, impose dès à présent l'application conséquente des grands principes démocratiques de liberté et du droit des peuples à disposer d'euxmêmes, non seulement de l'autre côté de l'ancienne frontière de l'Etat russe, mais également de ce côté-ci.

En effet, nous constatons avec une profonde satisfaction que le récent développement des négociations de paix de Brest-Litovsk, confirme le bien-fondé et le caractère irrévocable de nos revendications. On voit que le sort des nombreux peuples qui ont souffert pendant la guerre, ne sera pas décidé exclusivement par les diplomates des anciennes grandes puissances, mais seulement par un accord avec les représentants des peuples qui y sont invités. Le peuple ukrainien est apparu sur la scène ; on reconnaît en principe le droit pour les Lithuaniens et les Courlandais de participer aux négociations et, le 17 du mois courant» on annonçait officiellement que la monarchie avait réussi à établir un accord avec les Ukrainiens, que les deux parties étaient prêtes à entrer dans un état de paix qui

ANNEXES

garantirait le développement de rapports amicaux durables, et que, sur la base d'une parfaite réciprocité, ils discuteraient les diverses questions politiques qui les intéressent. Comme exemple de tout cela, le comte Czernin a cité la discussion sur la façon de garantir le sort des minorités polonaises qui reviendront au nouvel État ukrainien.

Nous voyons donc que sous ce voile, la chimère de la « non ingérence » se trouve entamée.

C'est pour cela que nous proposons avec la plus grande insistance, de laisser aussi participer aux négociations de paix les représentants élus des peuples de l'Autriche- Hongrie et notamment ceux des Yougoslaves, afin d'ar" river à un accord sur le droit illimité, garanti et appliqué en toute liberté, des peuples de l'Autriche-Hongrie à disposer d'eux-mêmes.

Vienne, le 31 janvier 1918. ,

Pour le Club Yougoslave, (Signé) : Dr Korosec.

ANNEXE II

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