L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITK
Cet hôtel des ventes mobilières, édifié depuis trente-six ans sur les terrains vagues qui avoisinaient l'ancien Opéra, n'est plus de taille à supporter les brusques coups de fortune de notre monde en éternelle liquidation; l'arène n'est plus assez vaste, assez propre, assez dégagée pour se prêter à tous les sports de luxe, de misère et de vanité qui s'y donnent aujourd'hui rendez-vous, et il faut bien que le Parisien, ce faux frondeur de tyrannies, soit individuellement le plus doux et le plus moutonnier des êtres pour consentir, sans se révolter, à se laisser parquer, friper, souiller et empoisonner dans ce Ghetto épouvantable où le monopole des commissaires-priseurs règne dans les abus et les petites infamies patentées.
Vous qui voyez de plus près que je ne saurais le voir ce pays d'Ali-Baba, vous, ami Eudel, qui connaissez par le menu toutes les fraudes, les coups de dés, les truquages, les accès de fièvre chaude du tableautage et du bibelotage, vous qui avez flairé l'ingénieux commerce des toiles sous crasse et les associations pour l'exploitation de la bêtise humaine, ne pensez-vous pas qu'il serait temps d'entreprendre une croisade contre ce repaire de pirates et de dévoiler non plus seulement les petits mystères de l'Hôtel, naguère éventés par Rochefort, mais surtout la niaiserie et l'immoralité du système administratif qui régit les
ventes contemporaines? — Jusqu'ici vous vous êtes contenté du titre d'historiographe de l'hôtel Drouot, et sept annuaires de la Curiosité vous ont conquis droit de cité chez tous les collectionneurs et bibliophiles ; mais ce n'est pas assez à mon sens : je voudrais vous voir sortir de la passivité où vous cantonne votre rôle de chroniqueur impartial, et je serais charmé de vous entendre bientôt décerner l'épithète à' historio griffe; — à bons rats, bon chat; — il y a des massacres à opérer dans les dessous grouillants de l'immeuble qui vous occupe et dont vous méritez, à vrai dire, d'être l'inspecteur clairvoyant et incorruptible.
Ce serait, songez-y, une noble entreprise pour un esprit indépendant; l'heure me semble propice ; le public entier, sinon la presse, vous suivra.
Préparez-vous et marchez bravement de l'avant !
Depuis vingt ans, il est indiscutable que les conditions de la vie parisienne se sont largement transformées et améliorées; des quartiers nouveaux se sont élevés à l'ouest et au sud de la ville, et la propriété bâtie a si bien mangé la lèpre des terrains incultes que les petits hôtels se sont mis à foisonner; les logements ont été conçus
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plus vastes; l'aisance, en quelque sorte, s'est accrue et, peu à peu, subissant la loi indéfinie des modes et du goût, le Parisien a senti germer en soi les premiers symptômes du confortable, l'amour de l'art décoratif et le vague sentiment de l'agio bibelotier. Les femmes et les artistes ont donné l'impulsion, et la statistique pourrait démontrer que les marchands d'antiquités, les bazars d'extrême Orient, les brocanteurs d'objets précieux et de livres rares ont plus que doublé chez nous depuis l'Année terrible.
D'autre part, on doit constater que les fortunes ont été plus rapides et les dégringolades plus accélérées; il s'en est logiquement suivi un mouvement considérable et parfois môme inquiétant dans les trafics de l'Hôtel des ventes mobilières qui, exécuté à son origine pour suivre le doux petit train-train du règne Louis-Philippique, est devenu ridiculement en arrière de tout progrès et pratiquement aussi démodé que la gare de Sceaux ou l'ancienne halle au blé.
Il nous faudrait aujourd'hui un vaste immeuble, mis au concours et propre à satisfaire toutes les exigences modernes; un monument de nobles ligneset d'immenses proportions, tel qu'il en existe dans les principales villes des États-Unis, notamment à Philadelphie. Ce nouvel Hôtel des ventes ouvert à l'air et à la lumière, ingénieusement distribué, aisé à purifier, d'un accès aimable,
d'une installation ample, élégante et confortable, serait régi par des ordonnances vraiment égalitaires qui mettraient l'amateur sur la même ligne que le marchand, sans permettre l'accaparement des bandes noii-es et l'étoufFement des curieux de second plan.
Chaque salle de vente aurait son hémicycle formé de hauts gradins laissant à chacun la vue et la possibilité d'accès à la table d'exposition ; des places payantes, mises à la disposition des collectionneurs sérieux, s'étageraient auprès de la tribune du commissaire-priseur, laissant la liberté du mouvement aux porteurs, aux aboyeiij'S et à l'expert, sans encombrer les magasins par l'incroyable empilade de curieux que l'on voit maintenant, piétinant sur place et recevant les bourrades féroces des garçons déménageurs.
Bien plus, dans l'ordre et la libre allure de ces salles de vente, je voudrais des petits boys, allant, venant, portant les cartes et la monnaie des acquéreurs, s'entremettant entre les vendeurs et l'adjudicataire, passant les menus objets, prenant les notes de dépôt, retenant les places momentanément inoccupées, offrant en outre les catalogues et les crayons annotateurs.
Des salles d'exposition, lors des grandes ventes, s'ouvriraient dans cet hôtel rêvé plusieurs jours et soirs de suite, avec un aménagement de galerie, donnant ainsi à Paris son véritable Musée