L'HOTE'L DROUOT RT LA CURIOSITF
arrive à débiner le truc du sous crasse que nous pensions si bien être une invention du xix« siècle.
« Quand j'avais un tableau, soupire le moribond, et que je ne pouvais m'en défaire, je le cachais pendant quelque temps, je le salissais, je le mettais chez quelque pauvre personne de ma connaissance, et j'allais dire à un amateur que je savais un bon tableau sous crasse h vendre chez une personne qui n'en connaissait pas le mérite; mais que, faute d'argent, j'avais été forcé de manquer cette bonne occasion ; que, ne pouvant l'acheter, j'étais venu l'avertir en lui disant que je serais plus charmé qu'il l'eût qu'un autre... et cet honnête homme trop crédule allait bien vite l'acheter.»
La confession se traîne en récits infinis sur toutes les filouteries pratiquées dans le négoce des tableaux; le patient s'aftaiblit de plus en plus; enfin sur une dernière exhortation de l'aumônier, il résume ainsi ses principaux exploits:
« Quand je voyais un amateur riche et qui n'avait point d'argent, je lui offrais crédit, mais à des conditions les plus usuraires ; et pour lui faire encore mieux la loi, je lui prêtais de l'argent dans son besoin: de sorte que, par succession de temps, je faisais avec lui affiiire sur aff'aire, bagues, montres, boîtes d'or, bijoux de toute espèce, chevaux, voitures, maisons de ville et de campagne, jardin, etc., je m'accommodais de tout et finissais par le ruiner de fond en comble. »
Ne pensez-vous pas que ce Ferre-la-Mule ressemble furieusement à plus d'un de nos exploiteurs de tableaux contemporains, qui ont pu échanger leurs vieilles toiles contre de véritables palais? — Mais ces derniers ne feront, hélas ! leurs confessions qu'au jugement dernier devant le Père Éternel, à barbe d'apôtre, qu'ils auront tant vendu sous la fausse signature de Michel-Ange ou d'Alonzo Cano.
Ah! certes, plus je m'y attache par la pensée, plus je trouve qu'elle serait prodigieusement bondée d'intérêt, de faits, d'anecdotes et de philosophie sereine, cette 'monographie historique de nos ventes mobilières. Ce serait, à vrai dire, toute l'histoire de la curiosité. — Vous figurezvous ce que produirait la recherche consciencieuse du brocantage ou plutôt du lessivage sous la Révolution et la Terreur, à cette heure où l'art, cet aristocrate, était devenu si suspect qu'il était contraint d'émigrer à l'étranger'" Concevez-vous le tableau des Encans à l'époque du Consulat et de l'Empire, en pleine transition de goût et d'idées? — Quelles enchères dérisoires pour tout ce qui provenait 'du xviii^ 1 — Quel engouement pour le style pompier! quelle fureur pour le néo- Grec et l'académicien! — Puis, lorsque nous arrivons à la Restauration, un peu effarés par les