‹ Les zigzags d'un curieuxChapitre 4 sur 36 · I. Voir Nos Amis les Livres, in-i8, p. 129 à · texte numérisé non relu

I. Voir Nos Amis les Livres, in-i8, p. 129 à

livre inachevé sur la Belgique, œuvre de rancœur de l'exilé, qui devait porter sur sa couverture : la Belgique vraie. — M. Crepet, à la suite de ses ébauches, publie les join-naux intimes du poète, qui comprennent les chapitres : Fusées et suggestions, ainsi que Mon cœur mis à nu, pièces capitales par rintensité", la hauteur et la noblesse des sentiments exprimés.

Les correspondances sont composées des lettres de Baudelaire à Malassis et à Sainte-Beuve, d'une lettre à Jules Janin et d'un échange d'épîtres entre Baudelaire et Soulary. Les appendices, très détaillés et importants, sont tous relatifs au procès des Fleurs du mal et à la correspondance d'Asselineau avec M'^^Aupick après le décès de son fils. Dans tout ce livre, il n'est point un chapitre qui fasse tache, pas un document qui ne soit contrôlé, et aussi, je dois le dire à l'honneur du publicateur, pas un prétexte h scandale qui ne soit écarté, tout aussi bien par déférence au souvenir du poète que par convenance pour la famille de ceux que Baudelaire, dans ses heures d'indigestion littéraire, aurait pu offenser.

Soit qu'on le considère dans ses notes, dans ses lambeaux de fictions romancières, dans ses lettres les moins cherchées, l'auteur des Petits Poèmes en prose., je le répète, paraît, s'il est possible, agrandi à nos yeux, plus encore par son caractère que par la puissance et l'originalité de

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son talent. Ce ne sont guère que les battitut^es de cette forge ce'rébrale qui ont été réunies dans ce volume, mais ces débris ont une violence concentrée qui laisse deviner tout le parti que l'artiste ouvrier aurait pu tirer de tant de petits fragments épars ou exfoliés; puis, dans ces pensées tombées brutalement sur le papier, il y a une force de vérité condensée qui éclate dans le cerveau du lecteur et le met en tentation de paraphraser tant d'aphorismes subtils ; il y a aussi des trouvailles incomparables d'images ou d'idées précieusement vêtues ; c'est ainsi que Baudelaire dira : « La musique creuse ^le ciel », et ailleurs : « Le travail, n'est-ce pas le sel qui conserve les âmes momies ? » Plus loin, parlant de l'individualisme, il s'écrie : « La vaporisation et la centralisation du moi, tout est là. »

Il faut écouter ce satajiique parler de Dieu, de l'amour, du plaisir, en précurseur du moderne pessimisme, mais avec un spiritualisme et une religiosité bien singuliers : « Quand bien même Dieu n'existerait pas, écrit-il dans ses Fusées, la religion serait encore sainte et divine. Dieu est le seul être qui, pour régner, n'ait même pas besoin d'exister. Ce qui crée par l'esprit est plus que la matière. »

Parlant de l'amour et des joies en commun, il ramène tout à la prostitution. « L'Amour, dit-il, c'est le goût de la prostitution, il n'est même pas

de plaisir noble qui ne puisse être ramené à la prostitution. — Dans un spectacle, dans un bal, chacun jouit de tout. Qu'est-ce que l'art? Prostitution. — Le plaisir d'être dans les foules est une expression mystérieuse de la jouissance de la multiplication du nombre. Tout est nombre. Le nombre est dans tout. Le nombre est dans l'individu. L'ivresse est un nombre. » — N'est-ce pas là de la véritable philosophie hermétique ?

Parfois Baudelaire a des théories de mystificateur ; telle est celle-ci :

a Le monde ne marche que par le malentendu, c'est par le malentendu universel que tout le monde s'accorde. Car, si, par malheur, on se comprenait, on ne pourrait jamais s'accorder. L'homme d'esprit, celui qui ne s'accordera jamais avec personne, doit s'appliquer à aimer la conversation des imbéciles et la lecture des mauvais livres. Il en tirera des jouissances amères qui compenseront largement sa fatigue. »

Il y a bien des pages tristes et navrantes dans ce journal décousu, sorte de vide-poche des idées de source soudaine; le titre : Mon cœur mis à nu ne ment point, c'est bien de la psychologie d'écorché qu'il nous sert, des observations pantelantes et cruelles , d'un absolu sadisme intellectuel ; le poète s'y ouvre le ventre à la japonaise, froidement, avec un je ne sais quoi d'amer, de dédaigneux et d'ironique à la fois.

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Deci delà on découvre de bizarres lacunes, des sensations de gouffres, des apeurements, des « frôlements de l'aile de l'imbécillité » qui sont les pénibles prodromes de l'aphasie dont il ne devait point tarder à être frappé. — Partout cependant le hautain dédain de Baudelaire plane dans la sérénité de ce qu'il nommait justement sa Divinité. Partout il pontifie comme un magicien de l'idée abstraite, jamais il n'est vil, déloyal, même injuste. — Cet habitant du Kamtchatka littéraire, comme le nommait Sainte-Beuve, est sans cesse hiératique et d'une si souveraine aristocratie de rêverie humaine, qu'elle surprend tout d'abord, mais divulgarise peu à peu l'esprit du lecteur le plus affiné.

Baudelaire se défiait avec raison du peuple, du bon sens, du cœur, de l'inspiration et même de l'évidence ; il avouait qu'il n'y avait pas en lui de base sérieuse pour une conviction et que celles qu'il avait pu asseoir en son être étaient dans un sens plus élevé que les convictions ordinaires et que, par cela même, elles ne pouvaient être compromises par les hommes de son temps.

L' « inédit » non encore défloré de ces œuvres posthumes consiste principalement dans la correspondance de l'auteur des Fleu?-s du jnal avec son éditeur Poulet-Malassis. Ces nombreuses lettres à l'associé de de Broise remettent sur le tapis tous les préliminaires de la confection du premier re-

cueil poétique de Baudelaire et elles nous permettent de juger ce dandy de la phrase dans le déshabillé de l'écriture hâtive. Il n'y perd rien, loin de là; il nous intéresse à sa vie journalière, à ses déboires, à ses impécunosités, même à ses -coquetteries typographiques, et à ses préoccupations de la forme matricielle des lettres dans son œuvre imprimée.

Ce qui nous manque par exemple, ce sont les réponses du sceptique Alençonnais Poulet-Malassis; nous voyons Baudelaire se débattre, narguer son éditeur, le pourchasser avec franchise, droiture et cordialité, mais on ne peut que deviner les répliques du matois libraire érudit... et de cela, j'enrage pour ma part. — Malassis était un lettré, un diseur, un judicieux et spirituel compère; il consultait son poète favori sur toutes les publications qu'il comptait entreprendre, il savait jaser en gaulois normand très friand sur le propos; auprès de Baudelaire il semblait un moineau franc égayant un hibou philosophe... — Que sont devenues toutes ces lettres?

Un des chapitres les plus précieux pour les bibliophiles est celui qui a trait au procès des Fleurs du mal et aux diverses éditions que Baudelaire se proposait de faire. Ayant autrefois traité de cette question, les papiers inédits en main, je

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vais en quelques pages la fixer, ayant pour àpropos l'ouvrage de M. Crepet. Voici pour mémoire, avec autant de concision que possible,, l'exposé des faits bibliographiques qui se rattachent à -la publication des Fleurs du mal.

Ces poésies, qui resteront le chef-d'œuvre de Baudelaire, furent écrites en partie de 1845 à i855 et publiées séparément dans plusieurs journaux et revues, avec annonce de publication intégrale dont on retrouve les titres variés sur la couverture de quelques magazines. Tour à tour le poète flotta entre ces différents titres : les Lesbiennes, le Catéchisme de la Femme aimée et les Limbes'^. Ce ne fut qu'après l'insertion de plusieurs de ses pièces dans le numéro de juin i855 de la Revue des Deux Mondes que l'auteur se décida à opter pour ce titre : les Fleurs du mal, qui flamboyait en tête de ses extraits dans la revue de Buloz, 011 Baudelaire ne devait plus jamais collaborer.

I. Sur la couverture du Salon de 18^6, nous lisons l'annonce des poésies de Baudelaire sous ce titre : les LesbienneS} et plus loin : le Catéchisme de la Femme aimée. D'autre part, un numéro du Magasin des Familles fait suivre l'insertion du Châtiment de l'Orgueil et du Vin des honnêtes gens de cette mention : « Ces deux morceaux inédits sont tirés d'un livre intitulé : les Limbes, qui paraîtra très prochainement, et qui est destiné à représenter les agitations et les mélancolies de la jeunesse moderne. »

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Les Fleurs du mal furent cnlin publiées vers la fin du mois de juin iSSy, chez Poulet-Malassis, que Baudelaire appelait plaisamment, par allusion h sa marque typographique, « Coco mal perché ». L'édition était tirée à mille exemplaires, plus dix sur papier vergé de Hollande. Ce livre fut accueilli avec enthousiasme par ce public délicat, mais, hélas ! trop restreint, qui sut reconnaître dès l'origine le tempérament génial du fantastique poète. Les fragments déjà parus dans les journaux avaient excité une singulière curiosité ; on fut frappé de l'audace du débutant, de l'allure splendide de ses vers, et les sots, qu'on ne brave jamais en vain en affichant une puissante originalité, les sots crièrent à l'immoralité jusqu'à attirer l'attention du parquet. Le bruit d'une saisie des Fleurs du mal courut bientôt dans Paris :

« Vite, cachez, mais cachez bien toute l'édition, écrivait Baudelaire à Malassis dans un billet daté du II juillet iSSy. Vous devez avoir neuf cents exemplaires en feuilles. Il y en avait encore cent chez L... ; ces messieurs ont paru fort étonnés que je voulusse en sauver cinquante. Je les ai mis en lieu sûr et j'ai signé un reçu. Restent donc cinquante pour nourrir le cerbère Justice. Je viens de voir L... et V... ; ils ont poussé la platitude jusqu'à faire la remise de librairie à « M. l'inspecteur de la presse » pour le séduire 1! ! »

La saisie eut lieu en effet, mais pour ainsi dire fictivement, au grand scandale des vrais amis de la litte'rature, et le ci août iSSy, Baudelaire, Poulet-Malassis et Debroise comparaissaient devant la sixième chambre correctionnelle sous la prévention d'offense à la morale religieuse et d'outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ; « le premier pour avoir publié un ouvrage intitulé : les Fleurs du mal, dont il est l'auteur, Poulet-Malassis en l'imprimant et Debroise en le mettant en vente ».

M. Dupaty présidait et M® Chaix d'Est-Ange fils présentait la défense de Baudelaire. Le tribunal, sur les réquisitions de l'avocat impérial Pinard, rendit le jugement suivant, que je me permettrai de citer ici en entier comme une pièce peu connue et digne d'être conservée :

« En ce qui touche le délit d'offense à la morale religieuse :

« Attendu que la prévention n'est pas établie, renvoie les prévenus des fins des poursuites;

« En ce qui touche la prévention d'offenses à la morale publique et aux bonnes mœurs :

« Attendu que l'erreur du poète, dans le but qu'il voulait atteindre et dans la route qu'il a suivie, quelque effort de style qu'il ait pu faire, quel que soit le blâme qui précède ou qui suit ses peintures, ne saurait détruire l'effet funeste des tableaux qu'il présente

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au lecteur, et qui, dans les pièces incriminées, conduisent nécessairement à l'excitation des sens par un réalisme grossier et offensant pour la pudeur ;

« Attendu que Baudelaire, Poulet-Malassis et Debroise ont commis le délit d'outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs, savoir : Baudelaire en publiant. Malassis et Debroise en publiant, vendant et mettant en vente à Paris et à Alençon l'ouvrage intitulé : les Fleurs du mal, lequel contient des passages et expressions obscènes et immorales ;

« Que lesdits passages sont contenus dans les pièces portant les n"' 20, 3o, Sg, 80, 81 et 87 du recueil ;

« Vu l'art. 8 de la loi du 17 mai 1819, l'art. 26 de la loi du 26 mai 1819 ;

« Vu également l'art. 463 du code pénal;

« Condamne Baudelaire à 3oo fr. d'amende;

« Poulet-Malassis et Debroise, cjiacun à 100 fr. d'amende ;

« Ordonne la suppression des pièces portant les n"* 20, 3o, 39, 80, 81 et 87 du recueil ;

« Et condamne les prévenus solidairement aux frais. ))

Les six pièces condamnées portaient ces titres : Lesbos, Femmes damnées, le Léthé, A celle qui est trop gaie, les Bijoux et les Métamorphoses du Vampire. Après la condamnation, deux cents exemplaires qui étaient conservés en réserve furent modifiés conformément au jugement.

Pour Baudelaire, ce procès ne fut jamais qu'un malentendu. « Vous vous attendiez à être acquitté ? lui disait son ami Asselineau au sortir de

l'audience. — Acquitté! qu'est-ce à dire? reprit le poète; je m'attendais qu'on me ferait réparation d'honneur. »

Les plus grands critiques plaidèrent pour Baudelaire dans des articles remarquables. J. Barbey d'Aurevilly au Pays^ Edouard Thierry au Moniteur, lui consacrèrent de brillants feuilletons, et Emile Deschamps, dans la revue le Présent, rima une longue satire dont je me rappelle ce passage :

... Un livre qui met sur son front : Fleurs du mal ! Ne dit-il pas d'abord tout ce qu'il porte au ventre ? Aux couvents, aux salons, son nom défend qu'il entre, Et sombre exception ! — comme certain traité Des docteurs de TÉglise ou de la Faculté, 11 proclame très haut, par sa seule cocarde, Que le monde avec lui doit se tenir en garde, Et qu'enfin sa légende horrible il ne la dit Qu'au philosophe artiste, au penseur érudit.

Mais je ne saurais m'arrêter ici aux curieuses polémiques que souleva dans la presse le procès des Fleurs du mal, dont la seconde édition parut seulement quatre ans plus tard en 1861, chez Malassis, avec un portrait de l'auteur par Bracquemond, dont nous reproduisons plus haut la physionomie. Cette édition était augmentée de trente-cinq poèmes nouveaux. Elle fut tirée à

quinze cents exemplaires et quelques papiers de choix, et elle est aujourd'hui, on le sait, encore très recherchée.

Ce qu'on ignore, — et me voici sans plus tarder arrivé au but'qui nous occupe, — c'est que Baudelaire et Malassis avaient formé le projet d'une troisième édition de grand luxe pour laquelle Braquemond dessina un frontispice, des têtes de pages et des culs-de-lampe historiés de devises latines composées par le poète. Ces dessins existeraient, paraît-il, bien qu'il n'en ait pas été fait mention dans le catalogue de la vente après décès du libraire Malassis.

De ces projets, ce qui reste, ce sont trois remarquables ébauches de préface où Baudelaire se retrouve en entier, avec son sublime mépris de la sottise, dans tout l'abandon de son esprit fatigué. Voici la première dont Asselineau, dans sa Vie de Baudelaire, n'a donné qu'un faible extrait :

S'il y a quelque gloire à n'être pas compris, ou à ne l'être que très peu, je peux dire sans vanterie que, par ce petit livre, je l'ai acquise et méritée d'un seul coup. Offert plusieurs fois de suite à divers éditeurs qui le repoussaient avec horreur, poursuivi, mutilé en 1857 par suite d'un malentendu fort bizarre, lentement rajeuni, accru et fortifié pendant quelques années de silence, disparu de nouveau, grâce à mon insouciance, ce produit discordant de la muse des

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derniers jours, avivé par quelques nouvelles couches violentes, ose encore affronter aujourd'hui pour la troisième fois le soleil de la sottise.

Ce n'est pas ma faute; c'est celle d'un éditeur insistant qui se croit assez fort pour braver le dégoût public. « Ce livre restera sur tout*e votre vie comme une tache », me prédisait, dès le commencement, un de mes amis qui est un grand poète. En effet, toutes mes mésaventures lui ont, jusqu'à présent, donné raison. Mais j'ai un de ces heureux caractères qui tirent une jouissance de la haine et qui se glorifient dans le mépris.

Mon goût diaboliquement passionné de la bêtise me fait trouver des plaisirs particuliers dans les travestissements de la calomnie. Chaste comme le papier, sobre comme l'eau, porté à la dévotion comme une communiante, inoffensif comme une victime, il ne me déplairait pas de passer pour un débauché, un ivrogne, un impie et un assassin.

Mon éditeur prétend qu'il y aurait quelque utilité, pour moi comme pour lui, à expliquer pourquoi et comment j'ai fait ce livre, quels ont été mon but et mes moyens, mon dessin et ma méthode. Un tel travail de critique aurait sans doute quelques chances d'amuser les esprits amoureux de la rhétorique profonde.

Pour ceux-là, peut-être l'écrirai-je plus tard, et le ferai-je tirer à une dizaine d'exemplaires. Mais, à un meilleur examen, ne serait-il pas évident que ce serait là une besogne tout à fait superflue, pour les uns comme pour les autres, puisque les uns savent ou devinent, et que les autres ne comprendront jamais ? Pour insuffler au peuple l'intelligence d'un objet d'art, j'ai une trop grande peur du ridicule, et je craindrais, en cette matière, d'égaler les utopistes

qui veulent, par un décret, rendre tous les Français riches et vertueux d'un seul coup. Et puis, ma suprême, ma meilleure raison, est que cela m'ennuie et me déplaît. Mène-t-on la foule dans les ateliers de l'habilleuse et du décorateur, dans la Ioi;c de la comédienne ? montre-t-on au public affolé aujourd'hui, indifférent demain, le mécanisme des trucs? Lui explique-t-on les retouches et les variantes improvisées aux répétitions, et jusqu'à quelle dose l'instinct et la sincérité sont mêlés aux rubriques et au charlatanisme indispensable dans l'amalgame de l'œuvre? Lui révèle-t-on toutes les loques, les fards, les poulies, les chaînes, les épreuves barbouillées, bref toutes les horreurs qui composent le sanctuaire de l'art?

D'ailleurs, telle n'est pas aujourd'hui mon humeur. Je n'ai désir ni de démontrer, ni d'étonner, ni d'amuser, ni de persuader; j'ai mes nerfs, mes vapeurs, j'aspire à un repos absolu et à une nuit continue.

Chantre des voluptés folles du vin et de l'opium, je n'ai soif que d'une liqueur inconnue sur la terre, et que la pharmaceutique céleste elle-mêmû ne pourrait pas m'oftrir, — d'une liqueur qui ne contiendrait ni la vitalité ni la mort, ni l'excitation ni le néant. Ne rien savoir, ne rien assigner, ne rien vouloir, ne rien sentir, dormir et encore dormir, tel est aujourd'hui mon unique vœu. Vœu infâme et dégoûtant, mais sincère.

Toutefois, comme un goût supérieur nous apprend à ne pas craindre de nous contredire un peu nousmêmes, j'ai rassemblé à la fin de ce livre abominable le témoignage de sympathie de quelques-uns des hommes que je prise le plus, pour qu'un lecteur impartial en puisse inférer que je ne suis pas absolument digne d'excommunication et qu'ayant su me

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faire aimer de quelques-uns, mon cœur, quoi qu'en ait dit je ne sais plus quel torchon imprimé, n'a peutêtre pas « l'épouvantable laideur de mon visage ».

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A cette curieuse ébauche de préface, que je viens de reproduire selon la vraie physionomie du manuscrit, et sans y changer ou ajouter quoi que ce soit, Baudelaire rêvait de joindre une manière de dédicace très étrange dont les principaux arguments sont tracés par lui sur un feuillet blanc qui précède la copie de cette pièce, et qui dut être écrite vraisemblablement vers i863. On comprendra aisément les développements que pouvaient comporter ces thèses si nettement issues de sa plume acérée et la filiation qui devait relier les unes aux autres ces analyses du poète.

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